‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 2)Chapitre 9 sur 27 · A M. JOTTRAND · texte numérisé non relu

A M. JOTTRAND

Monsieur, nous avons reçu avec grand plaisir, et presque en môme temps, votre portrait, d*une parfait^ ressemblance, et rendant si bien la bienveillance de l'original, qu'on aurait presque pu soupçonner le soleil de flatterie, plus la carte à double effigie de M. Fritz Jottrand et de son épouse, W^^ Julie Delhasse. Ma femme a été particulièrement honorée et satisfaite de ce dernier envoi. Elle a beau compter quinze ans de mariage et toucher déjà au quarante- deuxième de sa vie, les jeunes ménages Tintétressent plus que toute chose au monde, en quoi elle est tout à fait de son sexe. Remerciez donc de sa part, à première occasion, nos deux jeunes gens, et répétez-leur que si quelqu'un a applaudi à leur union, c'a été ma femme et moi.

Vous me dites une des choses les moins paradoxales peut-être qui soient sorties de votre bouche, à savoir que Christ va de nouveau régner comme philosophe, non comme dieu, et cela peut-être avec mon assentiment. Certes, pour qui croit comme moi à la continuité de l'histoire, il n'y aurait dans vos principes rien d'extraordinaire. Libre-penseur, il me serait difficile d'ad-

mettre une série d'annales commençant au Paradis terrestre, passant par Tarche de Noé, la vocation d'Abraham, le Sinaï et le Golgotha, pour finir par Charlemagne et la Révolution (système de Bossuet). Je n'accepte pas une généalogie moitié céleste et moitié terrestre, pas plus que je ne crois à l'existence des centaures et des sphinx. Mais que le christianime doive compter dans l'évolution de l'humanité, que Jésus luimême vaille autant au moins que Socrate et Confucius, que même le christianisme n'ait pas encore donné ses derniers et plus précieux résultats, je puis fort bien admettre ces choses, et peut-être en retrouverez -vous quelque signe dans l'ouvrage que je me propose de publier prochainement.

Vous voyez, cher monsieur et ami, que quand im homme d'esprit fait un pas de mon côté, au lieu de reculer, j'en fais deux. C'est pourquoi je n'hésite point, aux conditions posées par vous dans votre dernière lettre, de serrer cordialement la main à Jésus-Christ, quoi qu'en doive penser un jour l'incrédulité.

Pourquoi faut-il que nous entendant si bien sur les mouvements de l'histoire et de l'avenir de la vieille Europe, nous nous tenions éloignés sur la question américaine? C'est une sorte de préjugé belge, que j'ai pu apprécier pendant mon séjour parmi vous, d'élever la race anglo-saxonne au-dessus de la gallo-latine, et surtout d'admirer les prétendus républicains des États^ Unis comme des modèles de vertus civiques et de bon gouvernement. Mais moi, j'ai contre eux des choses graves : Sed habeo àliquid adversum te^ comme dit l'Apocalypse dans les lettres qu'il adresse aux Eglises :

!• L'horreur des races étrangères, et encore demisauvages, qui distingue également les Américains du

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Nord et ceux du Sud : ceux-ci exploiteurs des noirs» ceux-là exlcrminaleurs des Peaux-Rouges;

2P L'hypocrisie des deux partis, qui fait que tandis que ceux du Sud, contrairement au droit fédéral, ne Teulent rester dans Tunion qu'autant qu'ils en tiendraient le gouvernement, ceux du Nord, contrairement au droit fédéral, prétendent contraindre à l'union des États qui ont déclaré vouloir rompre ce pacte ;

3» Une outrecuidance d'ambition intolérable, qui ne tend à rien moins qu'à exclure du colonat américain toutes les puissances de l'Europe, ce qu'ils appellent Principe de Monroë.

J'ai été, autant que personne, opposé à l'expédition du Mexique, à l'expulsion de Juarez et à l'implantation deMaximiiien, votre gendre. Mais je vous avoue que si Napoléon III, sollicitant l'alliance de Juarez comme l'eût voulu M. Thiers, avait exercé son influence d'une autre manière ; s'il avait établi au Mexique, d'accord avec les Espagnols et les Mexicains, d'accord avec le gouvernement existant, un élément européen capable de tenir tète aux Anglo-Saxons, j'aurais approuvé cette politique. Je serai môme allé jusqu'à provoquer une intervention dans la guerre des États-Unis, en faveur de celui des deux partis qui se serait montré favorable aux vues et aux aspirations de la France.

Il se peut que la guerre actuelle ait son contre-coup en Europe. Bans ce cas, nous aurons à reprocher à nos gouvernements leur imprévoyance, leur attitude passive, et peut-être l'éUmination de l'élément européen d'un continent qui, en définitive, doit tout à l'Europe.

Mais ne courons pas si vite au devant de l'avenir. Je me fie que ce qui doit être sera. Il ne sera pas donné à MM« les Tankees, après avoir exterminé leurs frères

du Sud, au nombre de quatre millions, de faire périr sept à huit millions de noirs, tant aux États-Unis qu'à Saint-Domingue, etc., — plus autant d'indigènes du Mexique, etc., — plus les Français, Espagnols, Allemands, Irlandais, Belges, etc., qui affluent de toutes parts au nord, à l'ouest, au midi et dans toute TAmérique du Sud. Je ne suis point, je Tavoue, ami des Anglo-Saxons, et je crois que peu de gens les aiment. Aussi, j'ai déploré la politique de notre empereur, qui eût pu, s'il Teût voulu, en s'entendant avec Juarez, obtenir du côté du Sud la promesse d'émancipation des noirs, et qui, intervenant alors comme partie intéressée dans la guerre actuelle, aurait, à Theure où je vous écris, mis ceux du Nord à la raison.

Notre mauvais génie ne l'a pas voulu... Attendons, Je vous envoie ci-inclus mon portrait, selon votre désir. Accueillez-le en bonne part, comme vous faisiez autrefois à l'original.

Je vous serre la main.

P.-J. PaOUDEÛlC

Passy, 23 octobre 1864.

A M. SCHNERB

Monsieur, comme vous me le dites, je ne puis approuver le procédé de M. L***, abusant de la communication d'une lettre confidentielle pour se faire, malgré Tauteur et malgré le destinataire, ime sorte de réclame du contenu de cette lettre.

Il aurait dû au moins comprendre que ce que je vous disais au courant de la plume n*était pas fait pour le public, et que sMl m'eût demandé mon autorisation, j'aurais à tout le moins réclamé de lui la faculté de me relire et de faire moi-môme l'extrait.

M. L*** aura gagné à cette conduite que je n'écrirai plus rien qui puisse être mis sous ses yeux et rester entre ses mains. Ce n'est pas ainsi qu'un libraire doit intéresser un auteur à ses entreprises. Ce n'est pas ainsi qu'on se fait des annonces.

Votre regret, mon cher monsieur, me prouve votre loyauté et m'inspire pour votre caractère une sincère estime. Soyez donc assez bon pour vous faire, s'il en est temps encore, mon interprète auprès de M. L*** et lui réclamer ma lettre. Dans le cas où l'insertion dont il TOUS a parlé aurait déjà été faite, ayez l'obligeance de

DE P.-J. PROUDHON. 8t

m'envoyer le journal auquel elle aura été adressée, afin que je lui adresse à mon tour mes justes réclamations.

Je suis toujours malade, toujours empêché dans mes études et mes correspondances, c'est ce qui fait que je n'ai pu vous adresser plus tôt cette réponse.

Recevez, monsieur, pour le soin que vous avez mis à m'informer de ce qui me regarde, mes sincères remerciements.

Je vous salue de tout cœur.

P.-J. Proudhon.

CORRKtF. XIV. Q

Si OttRESPOIfDANCE

PMsy, aa octobre 1864.

A M. J\ BUZON

Cher monsieur et ami, ah! enfin, vous n'êtes pas mort, vous ressuscitez, vous voilà! 'Je me disais, dans ma longue inertie asthmatique : Qu'y a-t-il donc? que se passo-t-il? n'a-t-il plus de colère? sommes-nous brouillés?... et je n'avais ni la force ni le courage d'écrire moi-môme. Rien dans la tôle, rien dans le cœur, rien dans les veines I

Yoilà, en quatre mots, mon histoire. Le 20 août, mon bon ami et compatriote, le docteur Crétin, m'entraîne avec lui en Franche-Comté, supposant que l'oxygène jurassique achèvera une guérison commencée par l'érésipèle. Je suis resté vingt-cinq jours dans nos bois : rien n'y a fait. Les crises d'asthme sont revenues, formidables, et je suis rentré à Paris le 14 septembre, plus fatigué, plus épuisé qu'auparavant.

Aussitôt rentré, je suis envahi par toux et catarrhe ; le docteur Crétin déclare qu'il faut commencer par cette nouvelle maladie avant de s'occuper de l'autre, et ce n'est pas encore fini. Vous connaissez le proverbe : quand on néglige un rhume, il dure quarante jours; quand on le soigne, il dure six semaines. Par faveur.

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j'en aurai pour trois mois; après quoi» Noôl aniviAt, nous repiquerons jusqu'à Pâques.

N'importe; j'ai touIu me remettre au travail. Toutles jours» de sept à midi, je fais ma tâche; besogne r^ugnante, inspirée par le chagrin, la colère^ ledégoût, le désir de la mort, et que je n'ai pu oticovir terminer. U me reste à Theure qu'il est environ 60 pages à écrire, et voilà que, aiijourd*hui même, l'oppressioat redouble, et je n'ai pu travailler l

Malgré les dieux, malgré tout, j'en aurai le derniarr moi Puissiez-vous dans un mois n*étre pas trop mécontent de votre pauvre ami I Cela aura 360 pages» beaucoup de redites, un grand fonds d'amertume ; en somme, autant de vérités qu'un travailleur démocrate peut en souhaiter par le temps qui court. Ceux qui n'y verront pas clair, cette fois, pourront se dire aycugles.. Quant à moi, j'aurai, je m'en vante, conquis le droit de dire que je ne m'en môle plus.

Vous avez envoyé à mes filles des raisins et des pèches : jugez si elles vous aiment, les gourmandes ! Tous les jours, depuis un mois, ma femme me dit : Écrivez donc à M. fiuzon; écrivez à M. Buzon I Et moi» je n'écris à personne. Je laisse la correspondance s'ac» cumuler, et je dis chaque matin : ma demi-journée appartient au travail, j'écrirai tantôt. L'après-midi vient, et je n'écris pas; je n'ai pas le souffle, je ne puis tenir la plume ; je vais sur la terrasse respirer l'air. Je n'ai plus môme la force de faire mes réussites, et j'ai dit vingt fois à ma femme de brûler mes cartes.

Il est certain que si vous me voyiez dans une heure de crise, vous auriez pitié de moi. Je ne puis alors ni parler, ni souffler, ni me mouvoir ; cm me traîne sur \me chaise d'une chamlire à l'autre» et c'est le feu»

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Vaw du feu^ comme nous disons, qui, flambant sur mon dos, finit, après trois ou quatre heures, par me remettre. Les médecins ont constaté qu'il n'y avait pas de lésion organique. L'un accuse Tinsuffisance de la respiration, et m'envoie promener; l'autre signale l'appauvrissement du sang, et m'engage à me nourrir; un troisième s'en prend à la débilitation cérébro-spinale, et me donne des granules de valériane ou d'atropine du docteur Michéa. Il est sûr qu'un repos absolu et bonne compagnie me soulageraient ; mais j'ai bâte; je reste à la maison, je travaille et ne vois personne. Si je continue à dépérir comme j'ai fait depuis deux mois, je doute que je puisse arriver au printemps, et puis que me servirait? Je mourrai avec le regret de n'avoir pu écrire les derniers articles de mon testament.

Au reste, nous sommes tous frappés : Pilbes, le tonitruant, comme vous dites, frappé; vous-même, que je croyais invulnérable, frappé, et combien d'autres autour de moi I

Il existe à Paris une élite d'hommes, ouvriers, étudiants, etc., qui me donnent parfois de grandes consolations. Ces hommes ne demandent qu'à marcher; leur ferveur leur fait deviner toule vérité, et chaque fois qu'il m'en vient un, en apparence pour demander conseil, je le trouve plus avancé que moi. Il y a de formidables indignations dans l'air.

Merci de votre bienheureuse lettre, et foin de vos clous! Quand j'entends gronder votre conscience, la mienne se met aussitôt à l'unisson; ma respiration s'allonge, et je me trouve mieux. Que d'infamies nous sommes condamnés à voir!... Mais croyez-le, notre nation est peut-être encore la moins mauvaise. J'ai vu la Belgique, hélas I J'ai entendu parler souvent de

rAngleterre, holàl Et je siffle les Américains, ceux du Nord, ceux de l'Ouest, ira deri dera I

Si vous rencontrez quelqu'un de nos amis, de ceux que TOUS savez que je connais, et auxquels je suis attaché, serrez-leur la main, et dites-leur que je les aime, ainsi que vbus, à la façon d*Henri lY, à tort et à travers.

Ouais ! je suis essoufflé, et je n*en puis plus. A vous de cœur.

P.^. Proudhon.

OmRBSPONDANCB

Parif, 81 «ctobr* IMI.

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