‹ Correspondance de P.-J. ProudhonChapitre 13 sur 50 · A M. EMILE DE GIRARDIN · texte numérisé non relu

A M. EMILE DE GIRARDIN

Monsieur de Girardin, je lis dans les journaux que vous vous laissez signifier par vos actionnaires, d'avoir à reprendre la publication interrompue de la Presse, Je ne sais, monsieur, si cette conduite de votre part est sérieuse, ou si elle a seulement pour but de couvrir votre responsabilité devant le public. Quoi qu'il en soit, elle me semble, en pareil moment, non pas lâche, sous ce rapport vos preuves sont faites, mais mal entendue et peu honorable.

C'est à vous surtout qu'il appartient, dans ces circonstances, de prendre la parole et de défendre les républicains, traqués comme des scélérats, tandis qu'on n'a que des complaisances, presque des excuses, pour les légitimistes et les orléanistes.

Je ne vous dirai point de vous expHquer sur l'acte du 2 décembre et les faits qui ont suivi. Peut-être la chose vous serait-elle impossible. Mais pourquoi ne rappleleriez-vous pas, qu'en fin de compte, c'est la gauche, la gauche seule, qui a préparé, assuré le succès de M. Bonaparte : 1<» en appuyant le projet de rappel de la loi du 31 mai ; 2^ en volant comme le ministère sur

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la proposition des questeurs ; 2^ en votant encore et a plusieurs reprises comme le ministère sur la loi municipale ; A^ en s'abstenant ayec le ministère aux dernières élections de Paris ?. . .

Pourquoi ne diriez-vous pas que si le peuple de Paris est resté eu Irès-grande majorité sourd aux excitations des représentants, ce n'est pas qu'il ne soit très-républicain, très-démocrate, et même très-socialiste : c'est qu'il a cru voir dans l'appel du Président cette idée dominer, que le coup d'Etat était motivé sur les complots monarchistes et la nécessité de sauver la REVOLUTION? Comment donc se fait-il que le peuple révolutionnaire^ qui ne conspirait pas, à coup sûr, soit seul signalé, poursuivi, menacé de transporta tion et fusillé?...

Certes, M. Bonaparte avait donné a la chose un tour habile ; et si depuis, chaque jour, une proclamation nouvelle était venue dé^'^lopper le sens ou l'intention qui semblait exister dans la première, il est sûr que ni lo 3 ni le 4 il n'y aurait ou un seul coup de fusil de tiré dans les barricades, si ce n'est par quelques partisans de la monarchie. Maintenant, au contraire, les commentaires donnés par la Patrie^ le ConstituHonneL etc., ne laissent plus apercevoir qu'une chose : c'est que le premier jour on s'est servi du suffrage universel pour jeter l'hésitation dans les masses, puis la bataille gagnée ù Paris, on se hâte, en criant contre les socialistes, de rallier les amis des deux branches déchues prêts à se soulever. M. Thicrs va en Italie, exilé volontaire, et reviendra bientôt : les républicains sont à Ham et ù MazUs, destinés pour l'Algérie ou Nouka-Hiva.

Je crois vous connaître assez, monsieur, pour penser qu3 ne désespérant jamais, sachant tirer parti de toutes

les situations, vous finirez par vous résigner à celle-ci, et, oubliant ce qu'elle eut de violent dans le principe, proposer vos propres idées sur les conséquences à eu déduire. Faites-le donc, et au plus tôt ; et dussiez-vous, par vos paroles, apprendre au ministère à répandre sur l'acte du 2 décembre une couche plus épaisse de sincérité et de dévouememt, vous ferez une chose bonne et morale. Sauvez d'abord la vie des hommes, arrêtez l'effusion dix sang, et peut-êlre la guerre civile, invoquez la justice pour tous. La France ne veut plus des partis, sans doute, mais elle ne veut pas non plus la proscription de ses enfants. Il serait bouffon que les victimes d'un coup d'État, fait au nom de la république, de la révolution, fussent précisément les républicains.

Il est encore un point sur lequel vous devez appeler l'attention du gouvernement, c'est la question posée pour le 21 . Elle est trop complète, il faut la diviser. On conçoit que M. Bonaparte, sauvant la révolution des partis, sollicite du peuple un bill d'indemnité, et pour cela pose sa propre réélection. Ce qui est moins rationnel, même à son point de vue de Président à proroger, ce qui est tyrannique pour le pays et constitue une nullité morale dans le scrutin, c'est de demander, en même temps que la prorogation, un blanc seing pour dix ans, car le système consulaire n'est pas autre chose. Quoi ! la nation perdrait le contrôle de ses institutions, de son gouvernement, de ses impôts! C'est impossible!... Ce côté de la chose fait du Président un dictateur décennal pour ne pas dire pis : je ne permets u aucun homme libre, ayant un journal et sachant tenir une plume, d'en dissimuler son opinion* L. Bonaparte, il faut s'y attendre, sera prorogé ; mais s*il est prorogé

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dans les coudilious qu'il a faites lui'-mème, il est difficile qu'il tienne : le despotisme est encore ce qu'il y a de plus instable au mondée.

Le 2 décembre était pour moi jour de sortie, motivé par une indisposition de ma femme près d'accoucher. J'ai cru pouvoir, sans me compromettre, passer jusque chez vous, à l'aide d'un cabriolet de place. Je n'ai pas eu l'avantage de vous rencontrer.

Depuis ce jour, je suis navré de tristesse, et je réussis à peine à m'étourdir, à force de travail. Mes nuits sont comme celles d'un condamné à mort. Je n'avais que trop prévu ce qui est arrivé : la masse est restée indifférente, même railleuse; les hommes généreux ont protesté seuls ; ils sont tombés I

Que veulent donc les conseillers de l'Elysée, en repoussant ainsi par la baïonnette et la mitraille le seul parti qui pouvait encore, moyennant otages ou cautions, l'accepter et s'entendre avec lui?... Je n'y comprends rien, et c'est pourquoi je me désole.

J'ai espéré, j'ai cru quehiuefois en vous, monsieur. Permettez-) uoi de vous dire, en ce moment terrible, et sous toutes les réserves que me commande l'ignorance absolue où je suis des choses, que je compte plus que jamais sur votre courage, votre intelligence et votre patriotisme.

Je vous serre la main.

P.-J. Prowdhon.

D^ R.J. pRotJimwi. m

Sainte«Pélagi«, 17 décembre 1851

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