‹ Correspondance de P.-J. ProudhonChapitre 14 sur 50 · A M BOUTTEVILLE · texte numérisé non relu

A M BOUTTEVILLE

Mon cher Boutteville, plus j'avance dans mon travail particulier, plus je m'aperçois que Touvrage que nous faisons en commun doit être conçu et autant que possible rédigé sur le plan du mien, et de mai^ière à lui servir de continuation et de conclusion. L'histoire de la démocratie n'est .autre chose que l'histoire de l'émancipation de Tesprit humain dans toutes les sphères, et, sans compter les inconvénients qu'il y aurait pour nous à publier un livre qualifié bientôt de démagogique^ il est évident qu'en prenant le mot démocratie dans un sens trop rapproché de celui du jacobinisme, nous faisons assez inutilement la monographie d'une hypothèse écartée pour le moment, et peut-être pour bien des années.

Il faut donc agrandir encore nos vues, notre plan, et nous faire plus généralisateurs , plus profonds, en sacrifiant quelque chose de l'intérêt épique.

Je suis décidé à donner à mon livrer à moi le titre de Kronos (ou tout ce qu'il vous plaira), pour faire pendant au Cosmos de A. de Humboldt.

Il comprendra , depuis l'origine des choses, la créa-

lie gorbespondânce

iioD, comme on dit, jusqu'à Luther, moment où com* mence notre histoire, et sera divisé en seize périodes.

Les temps depuis Luther jusqu'à nos jours devaieut en former quatre autres (ensemble vingt), ainsi divisées :

17« De Luther au traité de Westphalie. . . 151 7-1 048 18° Du traité de Weslpholie à la Révolution

française 1648-1789

19« La Révolution française. 1789-1848

20« Le Socialisme 1848-****

Nous conserverons cette distribution; la dernière période- servira de cwidusion historique et prophétique aux dix-neuf précédentes.

Il faut donc vous attacher à résumer tous les faits tenant à la civilisation christiano-musulmano-européennc, TAmérique comprise (la Chine, Tlnde, la Mongolie, TÂrchipel aaialique, les Birmans, Siam, Japon, etc. exclus, à l'exception de ce qui touche les affaires d'Europe), et prendre pour principe supérieur de direction historique le mouvement des nations vers un ordre de choses qui doit réaliser à la fois la liberté individuelle, locale, etc., dans sa plus haule expression et Vuniti du genre humain.

Ainsi, mon travail et le nôtre formeront une suite continue, sans double emploi ni répétitions. En conservant plus d'espace pour mes seize premières périodes, > je pourrai donner plus d'ampleur, d'intérêt, d'évidence à la démonstration des temps antérieurs, comme aussi, en condensant davantage la manière de la première partie du Discours sur V Histoire universelle de Bossuet, et entremêlant seulement ce tableau de quelques faits, citations, réflexions d'un intérêt majeur, nous aurons

ffiii tm ouvrage de saiae philosophie, à défaut d*un chef-d'œuvre de littérature.

Il est entendu que dans Y Histoire de la Démocratie jmodeme^ Texposition par ordre de dates, telle que je remploie dans le Kronos, ne sera pas suivie; sous ce rapport, les deux ouvrages, quoique formant un tout continu, différeront sensiblement. Il faudra suivre la méthode de MM. Poinson, du Rozier et Des Michels dans leurs abrégée très-substantiels, très-consciencieux et très-exacts, nvais très-peu philosophi^iues, de rhistoire grecque, latine et du Moyen uge.

En un mot, ne perdons pas de vue que nous ne devons point viser à rendre inutiles les ouvrages faits avant nous ou ceux qui viendront après , mais à faire un traité qui éclaire toute l'histoire de l'humanité et en fixe la philosophie.

A notre prochaine rencontre, je causerai plus au long de toutes ces choses, et, en vous faisant part de mon propre travail, je vous convaincrai de la facilité avec laquelle je groupe dans un même récit, dans une môme idée , une même évolution générale, toute l'histoire par exemple des neuvième et dixième siècles, laquelle com^ , prend comme vous savez du reste :

L'empire de Charlemagne et tous ses d^membre- .ments;

L'empire grec d'Orient ;

La papauté et le schisme de Photius; •

Les Anglais, Saxons, Normands, Slaves, etc.

Le mahométisme, subdivisé en trois ou quatre califats indépendants et en deux grands partis;

La lutte de l'Espagne contre les Maures, etc.

Tout cela, et c'est le monde entier (moins l'extrême Orient, dont l'évolution se fait à part, mais- toujours

142 (ÎÔfthESk)kDÂNCK

ÈVLt lé même phn el en vertu des mêmes loî^), lottt cela, dis-je, si compliqué par moments, ne fait qu'un, absolument un, et il est aussi aisé de raconter cette histoire universelle, en disant à la fois tous leà faits contemporains, que de raconter une séance de la Convention.

Groupez donc, recherchez, accumulez les faits, vous bornant à leur donner rexpression* la plus fidèle ; ne ménagez pas les dates et les faits. Il faut que nous élevions un monument qui écrase le catholicisme, la tyrannie, et soit aussi précieux, aussi accessible au savant qu'à l'ignorant.

Ma conviction bien arrêtée est que nous le pouvons si nous le voulons, et que de ce double travail doit jaillir sur les destinées de l'espèce une lumière encore inconnue et inextinguible.

Le Kronos à lui seul formera deux forts volumes in-8*>, autant que V Histoire de la Démocratie moderne. En l'abrégeant de tout l'espace de temps que comprend celle-ci, je lui donne plus de lucidité, de fermeté, d'ampleur, et rends notre travail à nous plus complet, plus facile à faire et à entendre, pliis irréfragable. Ce sera toujours le même travail, publié soiis deux formes et par dettx éditeurs différents.

J'espère, mon cher ami, qu'au lieu de vous impatienter de mes remaniements, vous comprendrez comme moi qu'il n'est pas possible de faire une histoire spéciale ou monographie quelconque sans connaître à fond l'histoire universelle, et que vous me saurez gré de contribuer ainsi, quoique indirectement, à la composition d'un ouvrage qui, sans cela, je vous en préviens, eût couru le risque de n'être qu'un plaidoyer pour le besoin de la cause.

l)lî P.-J. t*K0l3DH()N. 443

Du reste, vous comprenez que le plan que je vous ai tracé n'a nul besoin de modifications. Les grandes divisions et le sens général indiqués par moi sont déjà la conséquence de mes propres études; je ne vous demande que plus de généralité encore, plus d'universalité, de concision et de plénitude.

Le siècle a assez de littérature : donnons-lui des faits et des vérité3. On est toujours assez éloquent quand on est Newton, Cuvier ou de Jussieu; tâchons d'être quelque chose comme ces messieurs. Si justement admirés qu'ils soient, ce ne sont pas après tout des dieux.

Je vous serre la main.

P.-J. Proudhon.

m COBRESPOHDANCE

Sainte-Pélagie, 10 décembre 18S1.

A M. CHARLES EDMOND

Mon cher Edmond, Tami Mathey a dû vous accuser déjà réception de vos dernières lettres et vous exprimer nos sentiments. Je viens à mon tour vous serrer la main, à vous, à H^^*; resserrer encore, s'il est possible, les liens de notre communauté spirituelle, et me consoler, à cette époque de malheur, des accidents trop prévus de la politique.

Le 2 décembre 1851, un grand attentat a été commis, accompagné de circonstances qui laisseront sur la moralité de notre nation une tache indélébile, mais qui, dans huit jours, par la vertu du suffrage universel, se trouvera changé en un acte souverainement méritoire et magnanime. Dans huit jours, la France aura abdiqué entre les mains des jésuites, sur le sabre et le goupillon, liberté, dignité, honnêteté, tout ce qui constitue l'homme et le peuple. Pendant huit jours, mes nuits ont été comme celles du condamné à mort : a la fin, j'ai rappelé à moi ma philosophie, je me suis tant bien que mal rasséréné; je travaille comme un nègre à mon œuvre d'histoire; enfin, je vous écris avec une indépendance de jugement qui scandaliserait peut-être

tout autre que vous. Ce calme, ces consolations de la pensée, cette résignation de la conscience, je les trouve précisément dans le fait même qui soulevait d'abord ma réprobation et qui ne m'appàrâit plus, considéré de haut, que comme un des épisodes obligés de révolution humanitaire. Considéré au point de vue de la politique, puisque politique il y a, comme à celui de la Révolution, Tacte du 2 décembre semble presque normal, et, pardonnez-moi, légitime!

Représentons-nous froidement les choses.

Au !<"' décembre, tout le monde conspirait, moins la gauche parlementaire, qui, trop confiante aux destinées de la République, dormait tranquille sur son échéance de 1852. Bien qu'elle doutât que les parties engagées attendissent jusqu'à ce terme, forte de Topinion qu'elle avait du pays, la gauche ne faisait rien pour parer aux éventualités; elle jouait à coup sûr comme si elle eût dirigé le Destin.

C'était de l'imprudence ; voici ce qui l'a rendue irré*parable.

La majorité, cela n'est pas douteux, méditait de faire pour son propre compte précisément ce qu'a fait L. B.; arrêter brusquement le Président, donner le commandement à Changarnier,. s'assurer des personnages dont on pouvait craindre l'influence sur les esprits, et crier au socialisme, se faire du socialisme un bouc émissaire, comme fait en ce moment L. B. : voilà quel était son plan. Dans cette situation, que devait faire la Montagne menacée des deux côtés?

La Montagne a cru qu'elle n'avait qu'à laisser faire, et rester majestueusement dans son droit : l'événement a prouvé que ce calcul était faux; qu'elle deYait,.suir vaut les lois do la guerre, s'allier à Tune des deux par-

CORRESr« }V. . 10

i'iQ^j devenir partie gagnante, si elle ne voulait .ètrp ^partie peif4ante.

• C'est çp qu'il est facile do démontrer :

. Dans ^oa message, Louis Bonaparte coipmeDcerat- .taquQ et -propose le retrait. de la loi du 31 mai. La majorité,, pu lieu d'annuler le coup en s'y associant sans discussion, commet la faute énorme de jeter du côté de l'Ély^ée toutes les forces de l'opinion et de Ip popularité en faisant échouer ce projet. La Montagne, de son côté, forcée par sesprincipe3 de l'appuyer, ne ootaprend pas qu'elle se trouve ainsi devenue l'alliée de TElysée ; car, en politique, ou est allié, non pas quand on est ami ou qu'on a les mêmes intentions, mais quand on fait les mêmes choses. Elle ne songe, à mesure qu'elle appuie le ministère, qu'à désavouer par des .paroles de haine toute solidarité avec lui. Elle se réduit ainsi, de gaieté de cœur, à l'élat de coterie; et plus elle exalte le suffrage universel, plus elle fait de cette mystification un axiome, un article de foi, im dogme, un arcane, plus elle attire de popularité et de force au Président.

Ainsi L. B., qui avait pris l'initiative, et qui avait la force, abandonné par la Montagne, se trouvait de fait — ne raisonnons jamais des intentions en politique, — le représentant unique du principe républicain; la Montagne, obéissant à des sympathies et à des antipathies toutes personnelles, inspirée du dehors, frémissante au seul soupçon d'ély séisme, ne semblait occupée que d'une chose : constater le plus énergiquement possible la contradiction de ses votes et d^ ses sentiments.

En effet, voyez plutôt : sur le projet de rappel de la loi du 31 mai, vote avec le ministère; sur la proposi-

loi lauuiçipale, votes 6t abstentioBS réUéïés avec }e mJQistère; dans }a. 4^jruière .élection faite 4 Pan9, a^stentioA ^oc l€f mÛMSî|ère« Pjuiisi 4 çbaqi^â YOte, à chaque acte, protestation sojennolle, violenta d'antiibonap^rtisine; clameur venu^ 4e L<;Mpid¥0s et autres Jiie\i^, de Ifaro sur, U iafidetl à quqi ia Montagne . répondait en ç^oewr : ffm^o sur le Présidfmt /

Mon ctkQr ami^ je ne vous souhaite pas plus qu^à : moi-même d'étrç japiais un homm^^ politique* Mais vous saurez que quand oii^e m^le de ce métier , on. est .quoVluefois, souvent, obligé de se lavei^ les mains dans le fumi^p. Nos jacohins, gens de coterie, faux purît^n^,, qnt pianqué à cette règle élémentaire de la profession : peut-être bien jouiront-ils^ dans Thistoire, de la palme de rhonprabilité et dç la vertu : je dia, moi, qu'ils ont 9Qy:é la R^ubiyique.

On leur a beaucoup reproché le vote du 1 7 novembre

;sur Ia p?Oiposition de$ questeurs; la lettre de F. Pyat

.a ébranlé bon nombre de ces pauvres consciences, qui,

en votçint contre la droite, par haine, ne se doutaient

pas qu'eUea avaient voté par raison. Tout ce qu'on a

dit à ce sujet est dénué de ^»ens politique. Si le 7 nq-

vemhiT&r la gauche s'^it unie à la droite pour requérir

les tr<>upes et décréter le Président, vous auriesi eu le

18 novembre ce que vous ave% eu le 2 décembre, et avec

le même succès. Les mesures étaient prises à FÉlysée,

et toutes les apparences en sa faveur. L'opinion lui

. aurait même encore moins fait défaut. Devant un décret

. qui violai t,^ quoi qu'on en ait dit , la Constitution ,

devant une coalition entre la gauche et la droite contre

rhpnvin^qiâ représentât a la fois I9 suffrage universel,

i'osdi)^, et u^ème la révolution, la masse qui, le 2 d$-

148 CCmnCSPONDANCE

cembré, dans un cas bien moins favorable à FElysée, n'a soufflé mot, aurait couru à son aide. Encore une fois, la gauche était condamnée à s'entendre avec l'Elysée. Mais cela ne faisait point le compte de MM. Cavaignac et Ledru-Rollin !...

Le 2 décembre est donc arrivé, qui a détruit toutes les illusions insurrectionnelles de nos représentants. La masse, sur larpielle on comptait, a trouvé Taffairc tout à fait réjouissante ; des représentants à vingt-cinq francs jetés à la porte, cela lui a semblé drôle : M. Thiers, M. Berryer, M. Changarnier, arrêtés à leur tour, ont soulevé d'abord l'hilarité populaire. On trouvait bien que le Président allait un peu vile: un sourd remords protestait contre ce lâche sentiment d'envie satisfaite; mais la pensée de résistance ne s'en trouvait pas moins paralysée : la désertion a été immense, et nulle exhortation n'y a fait. Pendant que les citoyens les plus généreux se faisaient obscurément et impitoyablement fusiller, les crânes du noble faubourg faisaient bourgeoisement leur partie de billard. Le peuple démoc. soc. a laissé tuer la République avec uae indifiTérence hideuse : la Montague, ({ui a scellé de son sang sa protestation, n'a pas plus trouvé grâce devant lui que la droite, appelant en vain les citoyens aux armes par la bouche de Berryer et consorts. Il fallait cette leçon pour prouver à nos tribuns que le peuple est une bète monstrueuse, ^u'il s'agit, non pas de traiter en homme, mais de convertir à l'humanité.

Si maintenant, du point de vue politique nous passons au philosophique, nous ne trouverons pas moins de raisons de déplorer l'aveuglement de nos amis.

Qu'est-ce que la République, ou pour mieux dire la révolution, au dix-neuvième siècle? Evidemment, c'est

DE P.-J. PllOUUHON. 149

la dîmintUim progressive et systématique de Taction gouvernementale, capitaliste et religieuse... Or, quelle est depuis trois ans la tactique du parti républicain, tactique un instant contredite et entravée par nous? C'est de conquérir, à Taidede la popularité ou par les armes, le pouvoir, puis de s'en servir pour organiser les nations. Organiser ! La conduite de l'armée, depuis le 2 décembre, nous montre ce que devient Thoriime quand il est organisé. La féodalité, les castes, le régime corporatif, le salariat, les jésuites du Paraguay, etc., en sont d'autres échantillons. Uorf/anisation, quelle qu'elle soit, quand il s'agit d'être libres, c'est la suppression de la liberté. N'est-ce pas le chef-d'œuvre de l'organisation, que des citoyens au nombre de 3o0,000, dont l'àme est à l'unisson des nôtres, soient cependant contraints, ï peine de la vie, par quelques centaines d'officiers, de massacrer leurs frères, leurs amis, leurs coreligionnaires?...

N'en doutez pas, cher ami, la démocratie a péri, le 2 décembre 18i)l, comme le 13 juin 1849, comme en 48, par sa propre contradiction, par son ignorance du mouvement, par son opposition au progrès. Car, retenez ceci : la révolution, quand elle sera comprise, avouée, se fera toute seule, avec ou sans l'appui du gouvernement; il ne s'agit pour cela que d'apprendre aux industriels, négociants, ouvriers, producteurs et consommateurs de toute espèce, à se garantir mutuellement le crédit et le bon marché On ne le veut pas

entendre ; on se révolte contre une i^lée aussi triviale ; il faut de l'éclat, des harangues^, des feux d'artifice et des fanfares à nos hordes révolutionnaires; la guerre aux rois et tout ce qui s'ensuit. Sans cet appareil gothique et dictatorial, point de révolution. On a re-

150 (ioftliK^ro^OAîtciî

gardé comme une TÎcloîre pour la démocratie le sîtencé du Peuplé et de îa Voir an Peuple en train de provoquer Taction révolutionnaire par en bas et en dehors des routines admises; on a chauffe la passion populaire, préconisé le suff'rage universel, menacé, tonné d'en haut : et le suffrage universel nous a valu la défection du 2 décembre; il nous apportera dans huit jours le bill d'indemnité de L. B., avec un blanc seing pour gouverner la France pendant dix ans adlîbîlum. Admirez la puissance de Torviélan, comme dît Molière.

€ Je comprends le chagrin des amis de la liberté, et je l'éprouve : je conçois que les cœurs généreux regrettent que les choses n'aient pas tourné autrement , je sens profondément moi-même le malheur dé roîre génération, ajournée dans ses espérances priîr un temps illimité. Mais je ne veux pas inéme vô«is laisser celte sotte douleur : il faut qu'elle disparaisse de votre' âme comme de la mienne, au flambeau de Id raison. »

Oui, si le peuple se fût manifesté le 2 décembre, la démocratie triomphante balayerait en ce moment toutes les tyrannies de la face du globe ; ce serait un soulagement de voir tatit de calomnies, de persécutions, d'assassinats réprimés, vengés. Mais croyéz-vous que làf se fût borné notre triomphe? Je ne vous parle pas des: vengeances révolutionnaires : elles sont toujours infi^ ûiment moindres qu'on ne les suppose; je veux pfarlei* de Yorgatiisatioït politique , sociale , morale , industrielle, etc., etc., dont nous étions menacés, et des défi* cits immenses, des misères épouvantables qui ôuraielit infailliblement sum. Ne perdez pas de vue que le triomphe du droit, au 2 décembre, se sérail traduit bientôt en un triomphe sur la liberté lôctile, iiidivi-^ duellé, mercantile, etc., et que les anarchfsties auraient

DE P.-J. ^KOUI)HdN. lîJl

^rvi aux rouges de victimes expîatoite?, comi][ie ils devaient servir aux blancs et aux bleus, comme ils servent en ce moment l'Elysée, vous n'êtes point ici, cher Edmond, pour le voir ; mais nous qui iressenlons chaque jour les attaques sourdes des politiques de gauche, nous ne conservons à cet égard aucun doute. En ii2 comme en 48, la Révolution eut été radicalement niée par les révolutionnaires officiels; sans cela, pourquoi, depuis deux ans, Tauraient-ils dissimulée, voilée, masquée, calomniée, abandonnée? Pourquoi ont-ils laissé le socialisme dans l'ombre, et sur toutes les questions politiques, économiques, ecclésiastiques, sans exception, auraient-ils si;ivi la même routine que leurs compétiteurs ?

Encore une fuis, je le redis et Taffirme : la révolution est facile, irrésistible, par les voies que j'âï en maintes occasipns indiquées, et dontpeut-êlre notre ami Mathey <» vous aura entretenu dans sa lettre. Pourquoi la Montagne n'a-t-olle jamais appuyé sur cette corde ?

Pourquoi, mmorité écrasée dans le Parlement, au lieu de conquérir Topinioii par le calme, la discipliné, la conciliation, a-t-elle poussé à Tirritation", et, autant qu'il a dépendu d'elle, acculé le pays à la guerre civile^ Est-ce qu'une révolution pareille, à accomplir avec des masses -grossières, superstitieuses, dépravées par la $ervitu-(le^ n'était pas chose assez risquable pour qu'on y procédai avec toutes les précautions de la douceur ei de la prudence? Fallait-il, en se rendant insupportable aux hommes, rendre suspecté, odieuse, une révolution que soi-même, dans le fond du cbeùr, on condamnait"? Non, non, quand je me représente ce qu'eût été la domination de nos meneurs, je n'ai plus la force de condamner,.^ au point de vue élevé de la marche huma-

152 ÇOnRESPONDANCF.

iiitaire(il n'est point question ici do morale), les événements (lu 2 Décembre. La révolution est ici hors de cause. Il se peut que je souffre de la situation nouvelle , que je sois atteint dans ma liberté, ma famille, mes amis, tout ce qui m'est cher. Je ne serais nullement surpris, je vous l'avoue, qu'un de ces jours on me fit prévenir qu'il faut partir pour Cayenne ou Nouka-Hiva, ou, ce qui serait pire encore, qu'on m'intentât quelque nouveau procès, à seule fin de me retenir encore cinq ou six ans en prison. A la dictature tout est légal, tout est possible. Je n'eu penserai pas moins que ce qui m'arrive est un accident révolutionnaire, dont je n'ai pas plus à m'irriler (jue de la tuile qui me tombe sur la tète pendant l'orage. Pour(Juoi ai-je vécu parmi une telle génération? Est-ce la faute du destin, si, marchant pieds nus parmi des scorpions et des vipères, je suis mordu et empoisonné ?

Maintenant la Franco et l'Europe sont sous le régime du sabre ; puisque révénemcnl était à peu près inévitable, cherchons, pour la consolation de nos âmes, quelle peut en être la portée.

Si les Montagnards, moins sensibles au reproche d'élyséisme, avaient fait leur métier, la République serait de moitié dans le coup d'État ; au lieu de Morny, Saint-Arnaud, nous aurions Michel (de Bourges), Cliarras, Lamoricière ou Bedeau; an lieu de Veuillot, Girardin ; au lieu de Montalembert, E. Quinet et Michelet. La Montagne ne l'a pas voulu: nous subirons les conséquences de son impéritie. Je m'attends à tout, et je serais surpris, je vous le déclare, que ma peine expirée, on me laissât sortir de prison. On doit avoir quelque moyen de retenir un homme de mon espèce. La guerre est déclarée déjà officielle;nent aux fauteurs

I)K J.-I*. PROUDHON. m

et auteurs de mauvaises doctrines; ou annonce publiquement des transportations par' milliers. Le Constitutionnel marche d'accord avec les jésuites. La bourgeoisie, pourvu que la Bourse monte, Touvrier, pourvu qu'il mange, seront indifférents; tous les jours les théâtres sont pleins ; les morts de Décembre sont oubliés, inconnus ; l'armée a perdu ses derniers scrupules. Ou nous mènera loin, comptez-y; on expurgera les écoles, l'Université, les bibliothèques, aussi bien que la société; on accoutumera le peuple français, comme celui d'Autriche, à ne penser plus, à se contenter du bien-être matériel ; et pour peu que ce régime se prolonge 25 ans, 30 ans, la France, la lîère nation, ravalée au rang des esclaves, aura perdu et l'initiative et l'honneur.

Sans doute une conspiration militaire peut, d'un jour à l'autre, renverser en un clin d'œil ce qu'aura produit une conspiration militaire ; au sein du parti vainqueur, il se formera des coteries, des partis; le sabre et le goupillon, un instant unis, se mettront en guerre, etc. Qui sait même si un retour de pudeur ne viendra pas, lundi prochain, répondre par cinq ou six millions de 7iùn au coup d'État du 2 Décembre. Toutes ces chances subsistent et font partie do notre actif révolutionnaire. Mais il n'y faut compter qu'avec une juste défiance : le silence du 2 Décembre est un de ces faits qui laissent après eux de longues conséquences. La France est lâche, vous dis-je; j'en ai eu, depuis quinze jours, le douloureux spectacle. La France court au-devant du joug, elle l'aura.

Quant à nous, cher anû, sachons nous résigner et vivre...

Nous avons pour cela deux motifs supérieurs : le premier , tiré de la marche ordinaire des affaires

184 cnnRESPONDANCK

humûîne^ ; le second , de la juste appréciatiou des hommes.

Quelle que soit la réaction qui se prépare, elle n'arrôlçra nullement le cours des révolutions : peut-être même elle, lo favorise. Ua grand fait se produit déjà, savoir que TEurope de.vient (le plus en plus une sorte d'Etat fédéral dont chaque nation n'est plus qu'un membre. L'unité européenne se constituant, pour ou contre le socialisme, n'en est pas moins un grand acte révolutionnaire, qui contient en germe, comme le crédit gratuit, la liberté de penser, ou le vote de rimpùl. toutes Ls déductions delà liberté.

Les jt^uiU'S, les uialthusiens, régneront encore vingtcinq, trente ans, plus ou moins; qu'est-ce que cela pour la duré^i de Ihumanité ? Jouissons donc de ce que nous pouvons obtenir sans regretter ce que nous n'avoils pas; car. connue il y a Tinfini à réaliser pouf l'homme, et pour son perfectionnement, la lutte est ausî?i iniinio, interminable, et notre ère, à quelque époque que vous vouliez la placer, ne sera toujours qu'un conduit. Combattre contre les jésuites de Montalembert, ou contre les communistes de Cabet, n'est-ce pas égal?...

Que si nous abaissons nos regards sur notre pauvre espèci^, il m'est avis que, tout en cherchant à gagner le plus possible de bipèdes à la dignité, humaine, lious ne

devons considérer comme semblables à nous qùé ceux

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