‹ Correspondance de P.-J. ProudhonChapitre 16 sur 50 · A M. LANGLOIS · texte numérisé non relu

A M. LANGLOIS

Mou cher Langlois, toutes vos critiques sont justes , et j'aurais fait dix volumes pour éclaircir les points qui vous paraissent obscurs dans ma brochure, qu'elles le seraient encore.

La société, cest Tinfini, cl il est certain qu'à celui qui se pose en réformateur, il y a des millions de cas à résoudre auxquels il ne pensera jamais. Tout ce que Ton peut faire, dans les temps de /évolution, c'est de MER FORTEMENT le passé, et jusqu'à un certain point Tactualilé, puis de marquer le but, un Idéal ! et de planter, dans la direction de cet idéale des jalons. Le plus fort des hommes ne fera jamais que cela, et ù peine. Est-ce que Jésus-Christ a fait le christianisme ? Il rf'en a pas su, lui que nous adorons comme son auteur, la centième partie ! Est-ce que Romulus ou Numa ont fait Rome ? Est-ce que Charlemagne a fait la féodalité? Est-ce que Turgot, qui savait tout ce qu'ont su les hommes de 89, a fait le système constitutionnel?...

Un homme ne sait jamais, ne peut jamais exprimer qu'une très-faible portion de la Vérité. La vérité, en tant que sociale, humaine, est le produit du temps...

DE P.-J. imOUbilON. 157

Ainsi, dans mon dernier livre, j'ai fait une critique; déduit de cette critique l'indication d'un but ; j'ai posé quelques jalons. N'attendez pas de moi que je vous donne un système. Mon système, c'est le Progrès, c'est-à-dire la nécessité de travailler sans cesse à la découverte de l'inconnu, à fur et mesure que le passé s'use... L'an prochain, cette face, la plus importante de notre œuvre, sera mise en lumière de façon à saisir vivement les esprits ; alors on comprendra que Crédit gratuit et autres formules ne sont pour nous que le premier pas hors du passé ; mais que l'avenir, dans sa plénitude, se dérobe ; qu'il n'est guère permis de se figurer que sous un symbole, plus ou moins mythique, que j'appelle Anarchie , comme d'autres- l'appellent Fraternité, Alors aussi, on concevra comment et pourquoi les sectes ne sont rien, ni les systèmes ; pourquoi le vrai révolutionnaire ne travaille qu'au jour la journée ; pourquoi la destinée de l'homme est un vide, un hiatus placé au devant de nous. Ce sont les enfants qu'on amuse avec des perspectives systématiques. C'est encore le Peuple, incapable de concevoir qu'il doit aller toujours, comme le Juif errant, et qui aime à se reposer avec Cabet, Fourier, etc., sous les ombrages de la Communauté et de l'Association. Le Peuple, comme la réaction, voudrait en finir ; or, je vous le répète, il n'y a point de fin ; et si Thistoire nous apprend quelque chose de la courbe que nous décrivons, nous restons à peu près entièrement ignorants sur l'avenir. Notre prévision ne va pas au delà de ranlithèse ((ue nous suggère le présent.

Cette théorie largement développée du Progrès, théorie qui donna l'exclusion à toutes les notions absolues, à toutes les hypothèses soi-disant définitives, est

^elle qui, dang mm opiuiou, doit foi^rjQiir la base solide, et cependant toujours muablç de Tavenir. C'est celle ,qui mettra la société à Tabri de la paresse conservatrice comme des fausses entreprises révolutionnaires.

Qu'importe, après çele^, qu'on nous barcèle tous les jours par quelque difficulté nouvelle de détail et d'^iiH plica^Uon? pe§ difficultés ? Est-ce que cela peut être regardé comme une fin de non-recevoir quand on ^iste dans, un présent impossible^ Est-ce que ceux-là . auraient la prétention de s'en prévaloir coi^re nous, qui se croisent héroïquement les bras et donaent sur leurs deux oreilles, attendant l'occai^iou de s'élancer sur le gouvernail, san3 avoir la mpUidre connaissance du Pôle?... ,

Vous voyez, mon cher ^imi, que bien loin de dissimuler les objections qu'on me peut faire, je suis bien pli^tôt dispo£é à les aggraver moi-même, sauf à h^ renvoyer a ceux qui me les proposent ; car je ne connais personne qui ne soit tenu de les résoudre, a moins qu'il ne trouve avec les jésuites et les gros rentiers que tout est bien.

J'ai écrit, daus mon dernier travail, cinq ou six prorpositions que je regarde comme capitales, et c'est pour le moment tout ce que j'ai voulu :

1. Le gouvernement, à son plus haut point de perfection, est organisé pour la sujétion et la spoliation du plus grand nombre ;

2. Au système des pouvoirs politiques, nous avons à substituer un système de forces économiques ;

3. L'association, dans le sens précis et juridique du mot, n'est point une force économique, c'est du gouvernement ; — toutefois, il est des cas où cette modificaty:)n de la liberté individuelle parait indispensable;

4. Ce système, ou plutôt cet équilibre des forces économiques, ne peut être créé par voie d'autorité ; il doit résulter du consentement tacite ou exprimé des citoyens, soit du \}bre co)itrat..,.

Ce que j'ajoute ensuite sur la liquidation^ V organisation des forces économiques^ la dissolution des pouvoirs polUiques ne sont que des vues générales, trop condensées, je le sais, pour Tintelligence des détails, trop rigoureuses encore dùUns M férvkulcs pour la multiplicité des cas. Je sais toutes ces choses. Mais est-il juste de me les objecter? Est-ce qu'en physique, les lois les plus générales sont autre chose que de simples abstractions^ qui, dans les cas. particuliers, reçoivent des miniers de modifiqa tiens différentes? De même, les lois les plus générales, les plus vraies de là isociété, ne sont aussi que des notions abstraites, que la pratique modifie à l'intini. Mais ces notions, il faut les avoir sous peine de ne rien faire : il faut donc les poser, sous peine de périr en chemin.

Je crois, mon cher, que ce$ réflexions, au lieu de vous laisser oisif et indifférent, sous prétexte que je ne réponds pas à tout, qu'il reste de l'obscurité dans mon livre, vous solliciteront à chercher vous même...., X)uisqu'en ce moment je suis à peu près le soûl homme qui travaille sérieusement les questions. Que font nos confrères, en vérité? Chacun d'eux, convaincu qu'il possède la clef de l'avenir, la formule de l'absolu, reste tranquille et attend que le monde vierme lui demander son salut. Quand on a besoin d'investigateurs de la vérité, il ne se trouve que des révélateurs. Et moi je vous dis que si nous nous laissons aller de la sorte, nous sommes perdus.

Sainte-Pélagie, 10 décembre 1831.

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