A M. MAZZINI
Citoyett Màîïilïri, <ï'eBt done chet vous unô idée fixe de lôrulér le socialisme I Ce n'est pas assez de la clameiir qui depuis quatre mois, en Franco ot par toute TEurope, appelle Tex termina tion coïitre les révolutionnaires du siècle, il faut que vo\is y joigniez vos instructions pastorales et vos monitoires. Homme d'ordre, hotnme de gouvernement, homme de piété surtout, oxdictateilr, aspirant pontife, vou^ twieis à bien eotistalêr ^ à la face èû imnûè to^tô votre ho rrcrur pouf les misérables qui ont osé tirer la coiiclusion dernière 4\i mouvétneïlt philosophique et sbciâl^ commencé depiois les èToisadéis.' C'est sur leis ruines du socidlisiae qB6 vous posèÈ 1» ptemiièi?0 pierre de ^-otrè rèstauraUon. Bt vous choisissez le moment où, de^ rave« de tout le'mowé©, 1^ socialisme est devenu le derflieit mot d« la Révolution où Torgaue le plus véhément de la résistance pose avec vous le dilemme, tltiocratîe ou anarchie; où des milliers de citoyens qualifiés, à tort ou à raison, de socialistes, sont arrêtés, expulsés, internés, déportés à Cayenne et a Lambessa.
Cela est d'un profond politique et surtout d'un grand
c^wr,, . ciltajpu Mazzini; JQ vws admire, }e ,vous reça^reie. L'a^Um JQpr» jar-^devaût un dutlixiDu^te et mp(Wr^, jaig^w^tjVeAre ^wtlj^m© à c^lui de votra coD^n çiirr^t, Pjie :lXii>vp^^. m appeliez pub^iq^e^»^at leî Mé^i^^fà^lés de Isiiénxocrsiiie. Vraimeat,,je serais ia(Ug^ 4^ €^t boupr^le ^riqii&t, &ijô ne pouvaÂSi une fois, en manière de rcconnaisSfmce, vfw^s .dire que^ vçufi: ^%\Q§ pai^ilsj vous en étes.,> les pierro^
Majjs qi^i r^qp^tij aujourd'hui yoU<? superl>€5 faconde 2 Yçw B0:ni'attaqu09, ^tif^ .qvie.pour déshonorer, eu m^ peraw^B^ le yasle courait d'idées qui depuis , qu^atrc^ aus einporie le sièçlcietpar là la France eUe-^mènie, Quii Oi'esti a fei ^/a^o §urtou4 que &'ad,rqsseAt vos mé*j)ri&.et vos §$k?ça§me^, c'est ellp que vous accuse* pfirtout 4ç iâçjieté^ q^o voua nal,ez d'infamie» ^ que vous voulez j^i^ltr^ a]Li pilQri du genre huipain» Il m'e$l» (dçip^i^îi répçi^L^a^t ù vos provocatfoi^, de sentie quq j'a^uw^jau^eplu^ uohle que laniicnne à défendre, qu€^ j'fti.^ia malheureuse pç\trie à vengei: de$;in^uUe$ (h^^9 bâtards et, des i^yectjvç^ de l'étranger^ i QM jf saift qu'iç^ cç, nwin^^t^ceu;?: qui aie nousco»-^ ^fti^amt j^k qui;nQ jiig^t.de UQ^ affaires qijie A^aprè» i^Ui{9ii»atitutiou^ et l^urç pr^ugéSvje^aia que çQuxylH liQim yotewt joufl d'Mra^gps , <5(Qulôwrs. L'Anglais pudi-^ iH«âmugifc*¥©a<uw.«!Ôti3fftçiiQU msi A^gmé^A^ P>^^T^ ikbià§ssmmU; rAmériôalu, . in^ploAt çomw^.^ tp^it p^^r* V(»jmi n0n$ croche /^ la figure ;, l'Allemand abstrait» le Hongrois féodal, nous déclarent morts et déchue; le Papauous hjénit; k» xciis absolutij^tea battent des nxajns 0l ùx^^i 'é JUfom M Uhcm! Bi;^m»,.yo\ç,\ le fiitoyeiji
Ma^KÂnii ahJbarcm pédagog^u^v q^i fm^E^ ie;]ipA.m¥(S^l(i d» ao» aiabot iiiiiKque i Et pas uipk mot d'i&djg&iktion « pas im ^^niçm u>
2fti CORRESPONDANCE
éclalé au cœur de nos proscrits I Le dépit de la défaite étouffe chez ces hommes de parti le rugissement du patriotisme. Seraient-ils à ce point oosmopolîtanisés, indifférents à Thonneur du pays? Oh! si la honte est pour nous quelque part, elle est là : c'est qu'il y ait des enfants de la France qui rougissent devant ces éternels envieux d'être Français.
Mais au nom de qui ou de quoi, citoyen Mazzini, prenez-vous la parole à cette heure? Lequel de vos vieux principes pouvez^vous invoquer qui ne vous accuse et ne se tourne contre vous? A quel souverain , à quelle Église, à quel Dieu, vous, démocrate de Tancienne école, vous chrétien, pènsez-vous appeler de la victoire du Pape et de la défaillance des nations? Vous invitez le socialisme à faire silence, à ne plus compromettre par ses imprudentes théories la cause de la liberté ? C'est à vous, homme d'oUim par excellence, à conduire l'entreprise de l'émancipation universelle? Pour cela, vous demandez au peuple presque rien, de l'argent, de l'obéissance, de la foil... juste ce que réclame de son côté notre Salnt-P^e I En vérité, on vous croirait payé par la coalition des vieux intérêts pour fermer la Révolution et fournir, par vos manifestations stupides, des prétextes toujours renaissants à la persécution de décembre. Laissez-^nous enfin, citoyen Mazzini : votre tftche, par vous si misérablement comprise, est terminée : vous êtes à charge à la Révolution.
Pour moi, que vous eussiez mieux fait de laisser en paix, ma position est telle que jamais écrivain n'en put souhaiter de meilleure pour parler à ses contemporains. L'animadversion que j'ai encourue de tous les partis en me condamnant à ne rien dire, rien faire qui ne soit la
DE P.-J. PROUraON â(K(
pure expression de ma conscience, donne à ma parole une autorité dont la vôtre, mille fois plus grand fussiezvous, n*approche pas. J'ai été, presqu'en même temps, mis à Tindex par le Pape, dénoncé à la démocratie par M. Mazzini, à TAcadémie par M. Montalembert, au Conservatoire par M. Charles Dupin. L* Assemblée constituante m*a répudié, le jury m'a condamné, la magistratiire m'a frappé, la bourgeoisie me garde rancune; j'ai trop démérité de Louis-Napoléon Bonaparte pour que je sois en faveur auprès de son gouvernement, et l'an passé, à Paris et à Lyon, j'ai eu mon dernier livre brûlé, comme hérétique, par une délégation du prolétariat !
Et c'est moi, citoyen Mazzini, que vous rappelez à la discipline ! Ou je me trompe fort, ou cette universelle contradiction que j'ai eu la chance si rare de soulever, si elle ne démontre que je suis fou, est un grave indice que jusqu'à ce montent je me suis tenu toujours près de la vérité. J'espère de plus en plus lui être fidèle, et puisque vos encycliques, citoyen Mazzini, m'offrent cette bonne fortune de répondre à la fois pour ma défense, pour le salut de la Révolution et pour l'honneur de mon pays, je regarderais comme une lâcb^ de me taire davantage.
Je vous sahie, citoyen Mazzini, fraternellement.
P.-J. Proudhon.
960 4»JimKSf#M)ANÇfi;
Salnte^Pèlàgiè. tl6 jBfril taSi.
A M. GUILlÉinN
Mon cher Guillemiu, il me semble qud iorYOUst ai écrit, il y a bien dnq ou six mois, et tiuû tous ATcz promisjde me répcmdre. Vos kilres isoi^t]1k» rares que les décrets^ et cependant il me semble que vou$ xletex aToirplus de ietops disponible,, et fiurtout là tète plus i'raicliG qu'un Président de République.
D'aujourd'hui ea trente-i-buit jours je. serai mis en liberté. Cioyez-^vous que oela me toujobâifortf.Pcir le régime qui i^ousrt^ a\i^ Timmande JMsogue que ji*ai et Taispnod qiie je aie âuis faite en priâon^ q'^s^ è.^ioe je. voua jura siicaf cihûngQmaKit.da ppsiitiûn nie «ausa^und ombre de joie. Toutefois, je Je prmda ûm\ SDirieUic al faaie propcma)bieildûiia.pasi&qriraii0M0r2i^ilfotf«.^ . • >
Je crois, sauf l'imprévu, qu'il n'y a rien à faire pour le quart d'heure, eu, politique. Girardin qui a essayé une Centrée éuV là Scène n'a pas réussi.
D'abord, il s'y est gauchement .pris pour attirer les répubhcains à une transaction; puis les partis ne transigent pas. En troisième lieu, je doute que le gouvernement actuel étant renversé, le parti rouge le remplaçât. Nous aurions la monarchie constitutionnelle
resioQTéB par GhaioJbord ou pi^r Icv OQti^ic , de Pari^; q^ sait adorai si ki d^no^r^tid 0<>c^l^ b^ sei^ait pqis eiaeore plms nxaitraiiée qu'ella ne Va été depuis le ^Décembre^Doac, meismur^Anm, ^lepois-ùu rien venir? et je YOfus déclare que la liherité me revenant je ne suis pas d' hiiikieut à redevenir le tK>uQ émissaire de la K^volulion.
J'ai assez de la t^'^tf nmlMtlé40 btd^s 4émag9gues. C'e$t pour moi un aphorisme d'écenoBÇiie, — le 6^^ de mon chapitre II, que la clasi^e l&jjflus ^«^^re, (aujourd'hui encore la plus nombreuse), e^^, par cekr mêfnie qu'elie est la plus pauvre y la plu$ iapraU, la phcs mvieme^ la plus immorale et la plus lâche.,.. Il y a longten^s que je le peinte, il me semble que le moment est venu de le dire. Dans cette disposition d'esprit, je ne pourrais sans absurdité, au milieu d'un peuple qui ne sait que bêler : Viw rM^mpereur I cri^v ; Vive la Jiép^àligue, et jouçr à mes frais le jeu des amis de Londres^ Il faut désormais prendre une autre tactique^ et vous verrez plus tard ^i je suis homme de ressource!... Quant à présent, j^. me tiendrai )Coi «4 m'oceupanai niéme, pouitquql<|ue temps, d'autre chose*
Un ami intime, de h&u alei, . M* Pen^t, avec qui Matbey «t'est rencoûtré à déjeuner, hôtel CoquiUièïe, m; est Tenu voir l'autrAJoMir; nous avons fait nnQ longue promenade,diné ensemble et beaucoup causé. M. Pcnet, il y a un an, di Serait de moi entièrement sur t|uçlqu'u:iî que vonsnommeam Mathey* Je Tai trouvé complétemeut retenu, et maintetnant nos vues comme nos consciences août en parfait unissons
M. Penet poursuit une grande àfiteire dana laquelle il désire m'entraîner, et s'il réussUy j'accepte... Je ne serais pas fâché de prouver une bonne fois à la canaille
S68 CCmRE8P(m)ANGE
d'en haut et à la canaille d*en bas que je suis capable d'autre chose que de faire un journal, et qu'un homme d'esprit qui veut prendre la peine de travailler, en fait cinquante fois plus qu'un mercenaire qui n'a que ses bras. Est-ce qucj si j'avais enfin le pied à l'étrier, dix ans ne me suffiraient pas pour devenir hownête homme? Est-ce qu'il est déjà trop tard pour cela? Hâtez-vous donc, mon cher Guillemin, et comme dit Cassius à César, parlant de Brutus :
Jugez de nous par luiy juge% de lui par nous!
Il se pourrait donc qu'on se retrouvât sur un autre terrain que sur celui du Peuple et en meilleure compagnie que Vâsbenter !
Hier, Verdeau est venu pour me voir; j'étais sorti. Il a dit à ma femme qu'il avait à me parler chemins de fer^ une affaire sérieuse; je lui écris pour exprimer mes regrets et le prier de]m'assigner rendez-vous. Je lui touche en môme temps quelque chose de mes dispositions à me mêler aux choses positives. Je verrai ce qu'il me dira.
Je ne rencontre que des esprits ahuris, hébétés, crétinisés, qui nous tiennent des discours comme si nous n'étions pas à 1 ,000 lieues déjà du 30 novembre. Les uns prévoient le retour de Henri V, les autres ime régence ; quelques-uns ne désespèrent pas de reconstituer la sainte Montagne. Ils ne voient pas que la société est détraquée. Nous sommes pour le moment en catalepsie. Cela durera quelques années, plus ou moins, sauf l'imprévu, et finira comme toute chose par l'imprévu I Alors le coup d'État du 2 décembre, après avoir paru le plus grand des crimes, ne semblera plus daifô la gravité des périls, l'immensité des besoins et l'urgence des faits, qu'une poUssonnerie de collège. Faites donc de la politique de la veille, de la politique clas-
DE P.^. PftOUDUON. ^
siqvie, du guiz<Hisn^Q, du robespierrisme devant une I^arQiUe perspeciiye l . . .
Pour moi, autant je vois les esprits se brouiller, autant je me sens libre et à l'aise. Oui libre, car je ne suis resclave de rien au monde que de la nécessité natu^reUe; je ne suis asservi ni au priêtre, ni au magistrat, ni à l'homme d'épée; je ne suis lié ii aucun parti, je n'obéis à aucun préjugé, je suis au-dessus du respect humain et de la popularité même. J'ai voulu rendre les autres libr^ comme moi; ils en ont conclu que j'avais de la liberté de reste, et ils m'ont mis en prison.
Qu'y ont-ils gagné? Rien. Qu'y ai-je perdu*? Si je faisais la balance avec exactitude, je dirais encore rien. Je sais dix.fois plus queje ne savais il y a trois ans, et dix fois mieux ce que jepavais : je connais positivementccque j'ai acquis, et yraimjsntjene sais ce quej 'ai perdu. Jen'ai à former d'autre vœu que de conserver la santé et de soutenir le travail : je ne crois pas môme avoir à redouter le développement exagéré d'aucun de mes défauts. La situation présente, j'en connais les causes, j'en prévois la fin ; loin de me déconcerter, elle rentre dans le cercle révolutionnaire que j'ai décrit; eUe est un des mille cas possibles par lesquels le monde pouvait passer en allant à son but. Que vous dirai-je plus? La révolution du 2 Décembre me paraît tout aussi normale, historiquement parlant, que celle de 48, de 1830, 1815, 1814, 1799, 1794, 1792, 1789, etc. Le mouvement n'est pas régulier sans doute, ni direct, la tendance est constante. Ce qui se fait tour à tour par chaque gouvernement, au profit de la Révolution devient irrévocable; ce que l'on tente contre elle passe comme un nuage; je jouis de ce spectacle, dont je comprends chaque tableau, j'assiste à ces évolutiojia d^ la vie universelle, comme si j'en avais
370 ccmKCsnraNbANcE
reçu d*cn haut Texplicatton ; ce <Jui écrase les autres, m'élève de plus en plus, m'exalte et me fortifia : c<Mnment voulez-vous que j'accuse le s6rt, qufe je me plaigne des hommes et que je les maudisse? Le sort, je le nargue; les hommes, ils sont trop ignares, trop aisservis pour que je leur garde rancune. Et ]e stris si peu tourné à là mélancolie et au suicide, que je fais des eufanls.... comme un philosophe I
On dit, mon cher Guillemin, que vous avez épousé ime bonne fille : elle me pardonnera de vous p«rîer ainsi d'elle, quand vous lui aurez dit que j'ai fait comme vous. Vous avez parfaitement fait, et mon ei^time pour vous s'en serait encore accru , si je n'avais su ce dont vous étiez capable. Le tnénage abien ses fadeurs etsestratas, mais on y trouve, quand on veut bien, \m ionds de volonté, d'indépendance, un aplomb, une cen^Rudie, une hauteur d'âmo, que ne pr'ocuré pèrs tôtrt le célibat... C'est le secret des hommes, qui savent^ non pas faire l'amour, non pas trouver une dôl, mais se matier, ce qui est bien diff^ent... '
Notre génération est une génération do faux artistes^ de méchants comédiens. Il n*en est pas un qpi ne fasse son pastiche et, pour se rendre original, ne se travestisse on personnage do l'antiquilé. L'un fait Robespierre à pied, Taulre Robespierre à cheval; celui-ci estBabœuf, celui-là Ma rai; nos prêtres, qui ont lu Chateaubriand et de Maistre, jouent au (Irégoirv^ Vil, et feraient volontiers une petite croisade,— ils ont fait celle de Rome;— il n'y a pas jusqu'à Louis Napoléon qui, au lieu de continuer son oncle, en repreiiantla tradiii^flà juste à la veille de Waterloo (ce qui prouverait en lui un certain génie), ne veuille le recommencer en ûotte rdpoftaat à 18U4! Puis, quand ils ont déclamé leur rôle, que la
éÉ l^>; l%l)W«tWf .
pièce est finie, le rideau tombé, ils demandent une seconde représentation!... Vraiment, toute cette chair à révolution me semble encore au-dessous de celle qui nous fouthil la dôtélett^ et le beefteack ?
r.-J. PROUDHON.
871 cqiwt^NOAKGii;
Sainte-Pélagie, 13 mai 1852.
A M. BESLAY.
Monsieur Beslay, je profite de la visite de ma femme pour faire jeter à la boite ce petit mot de remerciement.
Si j'ai bien compris votre intention d'hier, vous désireriez que nous dînassions ensemble, Lisbeth, ma femme, vous et moi. C'est dans ce but même que vous m'avez proposé la compagnie de votre excellente bonne. J'ai été touché de cette attention, et j'aime à croire que vous n'aurez attribué aucune malignité à la petite plaisanterie (jue je me suis permise à cette occasion.
Dites-donc à Lisbeth combien ma femme a été reconnaissante de ses bons soins, et, vous en particulier, recevez de nouveau mon serrement de main. J*aime à croire que vous me connaissez maintenant, comme il me semble que je vous devine. Je crois que nous pouvons nous entendre. Tenez-moi au courant de vos affaires policières, et quand l'occasion s'en présentera, ménagez-moi, soit \me entrevue nouvelle, soit une entrée en relations avec messieurs Clarke et C®. Peutêtre puis-je leur rendre quelque service en ce qui concerne l'exploitation d'une voie suisse, et puis, je ne vous dissimule pas que, plus j'y pense, plus je me coi^^aincs
DE P.-a. PROUDHON. 373
que c'est sur le terrain des affaires seulement qu'il est désormais possible de procurer aux nations la liberté et le progrès.
Je ne m'engage pas encore, bien entendu, mais si je trouve des gens qui me comprennent, je ne serais pas fâché de montrer sur un théâtre un peu étendu ce que je puis faire comme pratique, travail et affaires.
Le vieux monde se détraque, mais le nouveau n'est pas né; nous sommes en pleine période chaotique. A vous de cœur,
P.-J. Proudhon.
C0BRB8P* IV. 18
m coMunroifDAMcs
Paris, 13 nmi 1883.
A M. DARIMOX.
Mon cher Darimon, demandez à Mathey si Guillemin a reçu ma dernière lettre, et en cas d'affirmative, pourquoi il ne me répond pas?
Par le temps qui court, je tiens à être assuré de la remise de mes correspondances; il me faut donc, à tout le moins, un accusé de réception.
J*ai, comme vous savez, sept à huit volumes de Langlois; cette provision est suffisante, et je commence à sentir déjà que je n'apprends plus rien sur la Révolution, dans tous ces fatras.
J'ai lu ou parcouru déjà Vilate, Senart, Levasseur, Garât.
Tous me semblent assez véridiques, quant aux faits qu'ils ont vus, et dont ils déposent; mais généralement malheureux dans leurs explications, récriminations et polémiques.
Vilate déclame comme Robespierre ; Senard est le plus curieux de tous, il a vu, lu et entendu: mais tout cela ne sort pas du comité de sûreté générale. Cependant c'est chez lui qu'on trouve le fait le plus grave
0E t>..J. ^ROtiOHON. 275
contre Robespierre, savoir, rarpptii constant prêté à HÉROK : 41 fatit voir cela.
Senart donne aussi le détail des divers plans de des^ polisme qui ont existé dans la Montage, Dictature^ Tfimntirat^ Mona/rchie ûrléimiêtè: c*est nn chapitre de la plus haute importance. C'est là que se voit le m5eux la démocratie en enfantement de tjrannie. Tout 93 et la terreur sont là. — Revoyez. ■ . >
Relativement à Catherine Théot, je érois la chose plus grave que ne Ta fait Vilate, mais moindre cependant que ne Ta vue Senart, témoin oculaire et dénonciateur. Rol>espierre donnant à Gerle un certificat de civisme, ce qui ne lui arrivait pour personne, laisse voir qu'il comptait bien faire servir le bon Dieu et la superstition à ses fins. Le peuple en était là î TahtAt la châsse de Sainte-Geneviève; tantôt la déesse Màmord, tantôt l'Être suprême^ tantôt la mère de Dieu; cela ne finit pas. Faire ressortir toute cette démocratailléKiè.
Je voudrais un article sur le comtié de salitt public, Un sur lé eo)nitéde sûreté générale ,ei en évidence daiis le récit la tendance universelle au gouvernement absolu, et Tabseûce complète de vrai républicanisme.
^ Levass^ur n'est qu'un moctagnard avenue et entêté. Homme honnête et de Bonne foi, il a rédigé le j^lus naïvement du monde des mémoires qui mettent le sceau à la condamnation des Jacobins et de la Terreur. C'est chez lui qu'on trouve toùtefe ces prétendues justifications de la Montagne concernant la Gironde proscrite, îa Constitution de 93 bâclée et ajournée; le gouvernement révolutionnaire, la France soi-disant sauvée par Vénergie, etc.; Tout cela, dépouillé du prestige sophistique et oratoire, parait d'un absurde et d'un bête à cèupér au pottteaù. •
Les moulaguards, dans la partie la plus pure et la plus estimable, n'étaient que des chauvins; le reste, des ambitieux atroces.
Garât est un bavard digne de mépris. Son éloge de Danton me le rend davantage suspect. Quoi 1 Danton pleurait en 93 ses erreurs! il voulait revenir à la vérité, à la loi, à la modération, à la vertu 1 II conspira pour arrêter Teffusion du sang (en faisant guillotiner les hébertistes, etc.), et c'est pour cette généreuse pensée qu'il périt par le tyran Robespierre? Platitude.
Je suis moins satisfait des derniers volumes de Barrère que des premiers; je continue à penser que c'était un bon enfant f mais c'était un roué qui avait aussi au fin fond de son être une mauvaise veine.
£n somme, la démocratie, grâce à l'expérience que nous en faisons, reste telle que je l'ai jugée, une pure contradiction. — Ni démocratie, ni démagogie; il faut dire démophUie, et partir de là.
A mesure que le gouvernement direct se pose, vous voyez arriver les individualités et types populaires; et chez les hommes au-dessus du peuple se développer les pires instincts. La démocratie de 93-94 a élevé, grandi, certains individus, Babœuf par exemple. Levasseur, Rulh et quelques autres. — Elle en a rabaissé d'autres, notamment Héraut de Séchelles et Robespierre.
Le sans-culottisme était la déprbssion de la société; le contraire, par conséquent, de ce qu'il promettait. Plus on y regarde, plus on en demeure convaincu, et d'où vient cela ? De ce misérable sophisme de la souveraineti du peuple^ appliquée littéralement par Rousseau et Robespierre.
La Révolution française est, j'ose le dire, comprise
DE P..|. HIWMON. 977
et jugée. Tâchons que notre rapport soit tel qu'il fasse autorité et qu'on n'y revienne plus.
J'écris à Duchône et Pilhes sur le même sujet qu'à Langlais. Pour les décider et amener de plus nombreuses adhésions, je me déciderai peut-être à publier ma brochure sur la situation.
Bonjour.
P.-J. Proudhon,
2S7B CaMttSmiiaiAflGfi
Mot«-Fè1àgie, m mai IK«.
k M. MATHEY
Mon cher Mathey, j^i écrit à GuillemiD, il y a plus d'un mois, une lettre dont je voudrais avoir un accusé de réception. Etait-il encore à cette époque rue Neuve, 39 ? C'est là que j'ai adressé ma lettre. S'il ne Ta pas reçue, qu'il la réclame à la poste.
Vous savez que le projet de M. Verdeau se trouve ajourné de nouveau et indéfiniment. Mais pendant que Tun baisse, l'autre monte, comme les plateaux de la balance. Par l'entremise de Beslay , je me suis rencontré avec des Anglais, entrepreneurs d'un chemin de fer en Suisse; ces messieurs doivent me faire des propositions. D'autre part M. Penet, s'il réussit à former sa compagnie pour l'amodiation des canaux, se propose aussi de m'y introduire avec lui. Je suis décidé, si je trouve une place à ma convenance, à me réoccuper d'affaires réelles; puis-je, dans ce cas, compter sur Guillemin? Est-il déjà trop vieux ou trop acoquiné aux Bisontins ? Posez-lui la question de ma part. Avec lui, je viserai haut et loin ; il faut que dans les dix ou quinze ans de bon travail qui me restent, je répare le temps perdu. Qui sait ce qui peut arriver le jour où, aux yeux des
stupides bourgeois, j'aurai acquis cette considération que donne la pratique positive des choses?...
Réponse au plus tôt, s. v. p.
Je sors d*apTès-demain vendredi en huit. Je compte, dans les deux mois qui suivront ma mise en liberté, faire ma rentrée dans le monde philosophique, politique et littéraire, à la satisfaction du public et des démoc soc eux-mêmes. Je prépare, pour les publier coup sur coup danp rintervalle de ces deux mois, trois brochures longuement méditées et travaillées, en attendant Y Histoire de la démocratie moderne.
Si ces brochures obtiennent le succès que j'en attends, et que les espérances de M. Penet ou de la compagnie anglaise se réalisent, relevé tout à coup, et dans ma dignité d'écrivain et dans ma considération d'homme d'affaires, je me verrai dans une position incomparablement plus belle qu'en janvier 1849, époque de la grande prospérité du Peuple.
Vos patrons m'écrivent le détail de leurs entreprises, de leurs projets de réforme pour la batellerie du Rhône et de la Saône. Au moins on ne leur reprochera pas d'être routiniers à ceux-là. Ils me mandent aussi que vous avez parfaitement saisi le sens de leur affaire, et qu'ils n'ont qu'à se louer de votre manière de travailler.
Bonjour,
P.-J. PROUDÎION.
Saiute-Pélagie, 30 mai i8oâ.
A M. MARC DUFRAISSE
Mon cher Dufraisse, j« suis heureux de ce que vous me dites de Tenlreprise que vous avez faite d'écrire uu livre; j'en espère beaucoup, et pour votre considération et pour la République. Je suis tout a votre service pour prendre connaissance de ce qu'il vous conviendra de m'en communiquer; je sollicite môme pour moi, pour l'harmonie de nos travaux, cette communication. Ainsi, disposez de moi et n'épargnez pas, je vous en supplie, les informations et les démarches pour vous procurer une occasion sûre et fidèle. La chose en vaut la peine : les événements vous le prouveront de plus en plus.
Rien ne me donne jusqu'ici lieu de croire que la police de L. Napoléon songe à m'expulser ; je présume même que la demande faite au Corps législatif d'une autorisation d'éloigner de la capitale les hommes suspects au gouvernement a trait aux menées dynastiques plus qu'au reste des républicains. Au surplus, dans cinq jours je saurai à quoi m'en tenir.
Ma dernière lettre, avec une légère exagération de style, eifet de mes sentiments pour vous et nos amis, insistait sur l'antagonisme qui se déclarait entre les
partisans des familles déchues et le nouveau gouvernement et sur la possibilité de tirer parti pour la République de cet antagonisme. Cette vue est aujourd'hui pleinement justifiée et les faits accomplis sont tels, l'opinion si bien en train, si favorablement disposée, qu'après avoir vingt fois pris et quitté la plume, je me suis enfin décidé à publier une brochure de plus de dix feuilles sur la situation et les événements. L'entreprise offre des difficultés redoutables, invincibles peutêtre à tout autre : j'ose espérer de sortir avec honneur, à la satisfaction des puritains les plus sévères, de toutes les passes. Je compte donc, dans le courant de juin et juiilet, faire trois pubhcations consécutives, prendre position sur un terrain absolument neuf et rendre l'alliance avec les républicains si désirable à l'Elysée, si logique, si impérieusement nécessaire, qu'ils n'auront plus qu'à attendre dans leur dignité. Je sais bien qu'il est des individualités qui ne peuvent, en aucun cas et sous aucun prétexte , entrer en pourparlers ; mais la masse ne peut se tenir pour engagée à ce point, et c'est d'elle avant tout que je m'occupe. En tout cas, il faut par une manœuvre habile, par une philosophie supérieure, placer le parti aujourd'hui proscrit si haut malgré ses fautes, que toute restauration monarchique paraisse monstrueuse, et que le gouvernement du 2 Décembre soit, par la logique de son origine, de sa destinée, de sa situation, dans la nécessité constante de chercher un raccommodement. Il faut, en un mot, faire de la Révolution le seul programme possible à L. N. ; il faut qu'il s'y précipite, pour son honneur, pour son salut; il faut lui ouvrir toute large cette porte de l'avenir, de la popularité, de l'immortalité ; il faut lui fermer toutes autres issueS) lui couper toute branche de
t'8) COHRESPONDANCE
salut, lui enlever tout prétexte, lui 6ter tout espoir. Il faut, dis-je, lui prouver, prouver à toutes les intelligences, que hors de la Révolution il est perdu, et, en le prouvant, faire que cela soit. Le parti démocratique se trouve de la sorte et sans autre apologie ni incrimination, restauré moralement, dogmatiquement; or, quand Tidée existe, le fait suit tôt ou tard. Dictum factum.
D'ici à trois semaines ou un mois, vous me jugerez.
Je n'espère rien des auteurs que vous me signalez. D'abord, ils sont proscrits, tout entiers livrés aux inspirations de l'exil. Or, jamais les proscrits ne sont écoutés. A supposer que leurs brochures pénètrent en France, ce qui sera difficile, elles seront peu lues du peuple, et de la bourgeoisie peu goûtées. Le peuple est bonapartiste; la bourgeoisie n'aime point les rouges; si elle boude L. N., elle profite de la défaite des démocrates, et ne souhaite point de les revoir. M** '^ est un écrivain de dernier ordre, qui, hors du public cabétien ne peut trouver de lecteurs sérieux. Peut-être la circonstance relèvera- t-elle. Je le souhaite. Schœlcherest un penseur de lieux communs qui tombera peut-être dans la faute d'accuser les socialistes, el, dans tous les cas, est -incapable de découvrir en se plaçant dans la. logique de l'histoire et la mécanique des partis autre chose qu'un guet-apens dans le 2 décembre. Or, c'est un point acquis et qui ne sert à rien. Pour V. Hugo, il n'y a pas en lui la moindre portée philosophique : ses idées ne sont aussi (jue des lieux communs habillés d'antithèses. Rien de tout cela ne peut porter coup, frapper l'opinion, faire reculer les espérances dynastiques. Aussi, la situation ne changeant pas, le cours des choses conservant la môme direction, un retour de la monarchie constitutionnelle est inévitable.
Or, c'est précisément te qiie je ne veux pas. Le conp d'Etat est accompli ; je ne l'accepte point sans doute, mais je dis que la France étant entrée, de gré ou de force dans ce chemin, il faut qu'elle en sorte, non par une marche rétrograde, mais par une direction mieux étendue €11 amWC* La société pas plus que le temps ne ï^cule jamais*
Bh bieiî I eber ftmi, je crois que le momeilt est venu pour moi <ie prendre la parole. Je le ferai arec toute la prudence, la réserte dont je suis capable, maïs en même temps ttveo la profondeur d'idées et la franchise d^éxpressioti qu'on peut attendre de moi. Je me charge de ces trois choses : démontrer devant la raison pu** blique que le gouvernement du 2 Décembre n'a de SALU¥ cl de sîghifiéation que dans une politique révolutionnaire ; par là, rèhdre devant celte môme raison le retour de la démocratie nécessaire, celui de la monarchie "éoasiitutionnelle impossible.
'YtAlàiè'geWrede pression que je veux exercer sur Tc^irioni «st'par Tc^nion sur le gouvernement. Le reste ira de soi. ,
Vous, awr^z lu- moh travflir avant que le vôtre soit écrit. Manœuvrons donc ensemble, en gardant chacun notre caractère; je ne saurais trop vous lô dire, mon cher ami, le salut pour nous est dans l'attitude que nous allons prendre. Si nous nous laissons aller aux passions de la défaite, de l'exil, de la boiine foi trahie, etc., nous restons dans les banalités. L'opinion peut nous plaindre, mais elle nous abandonne. Nous ne sommes plus un parti, puisque nous ne faisons point acte d'idéCy nous sommes une larve.
J'ose vous dire que cela ne sera pas, et que dans un mois, le parti de la Révolution paraîtra à l'Europe
vu GOaRSSIKWDANCE
plus vivant, plus entier, plus fort qu'il n'a jamais été.
Il est aussi un écueil que je dois vous signaler tout de suite et où tombe Timmense majorité des esprits : c'est d'accuser la moralité et le courage de notre nation. Gardez- vous sur toute chose de cela ; mon travail, à moi, a autant pour objet de venger le pays des reproches de l'étranger et de ces injures banales de nos Séuèques, que d'affirmer l'idée révolutionnaire. Ce qui s'est fait y s'est fait en vertu de lois, historiqfies et logiques supérieures à la volonté nationale .* voilà ma thèse. La nation n'est point atteinte, la dignité est sauve, et, ce (jui est un vrai tour de force, Yiuitiativê française mieux accusée que jamais.
Gardez-moi le secret en attendant, et, si cette lettre vous laisse encore de l'obscurité, attendez pour me juger que vous m'ayez lu. Je fais un travail dont j'écarte ïit/ws et lepathos, c'est-à-dire les considérations de morale et de sentiment (en ce qui concerne le 2 décembre) ; pour apprécier tout au seul point de vue politique, comme faisait Machiavel.
Espérance donc, cher ami, et, plus que jamais, espérance!
Je vous serre la main.
P.-J. PROXJDHON.
DE P.-J. PRQWHON. 285
Sainte-Pélagie, 31 mai 185Î.