‹ Correspondance de P.-J. ProudhonChapitre 29 sur 50 · A M. GALLOT · texte numérisé non relu

A M. GALLOT

Mon cher Gàllot, j'avais bien entendu parler, il y a longtemps, d^une indisposition que vous aviez éprouvée ; j'étais loin de penser que vous fussiez encore, comme dit Saint-Mathieu, sur le grabat. Enfin, sortez-vous? faUt-il que ce soit moi bientôt qui aille vous voir ? Yemdredi, 4 juin, à 6 heures du matin, je suis libre, comme vous le savez, et quitte envers la justice de Tordre.

En môme temps que vous me faisiez passer une lettre de Marc, du 25 courant, j'en recevais une moi-môme, par sa bonne, du 28. Celle-ci ne contient rien de plus que la vôtre; seulement, Marc me propose de s'entendre avec moi et d'avoir mon opinion sur le manuscrit qu'il compose. J'ai répondu par le môme courrier, — de la bonne, — que je recevrais cette communication avec reconnaissance, d'autant que la démocratie n'agit point, et qu'il est important de se concerter.

Après avoir changé vingt fois de résolution, tant je trouvais la chose épineuse, j'ai pris enfin mon dévouement à la République aux dents^ et j'écris une brochure de circonstance qui paraîtra dans quinze à vingt jours. Elle sera précédée ou accompagnée d'un programme philosophique. Le progrès des jésuites et dynastiques

i^^ COmCSPOMDANGE

m'arrache, malgré moi, au silence que j'étais résolu de garder sur la politique, et me voilà lancé. Priez pour moi ! . . .

La Montagne est morte, comme dit Marc. Et la démocratie elle-même ne peut revenir que transformée. C'est ce mouvement que je vais tâcher de signaler, de préparer même. Ni à Bruxelles, ni à Londres, on ne fera rien qui vaille; le vieux socialisme est perclus; c'est un nom qu'il faut même désormais laisser de côté, comme celui de sans-culotte. Restaurer un parti sur le principe du su f rage universel n'est pas moins ridicule et absurde; or, en dehors de ees deux termes usés, je vous le donne en cent, pour trouver un terrain à la démocratie, en présence du pouvoir actuel.

C'est pourtant ce que j'essayerai; mais, encore une fois, dites à tous les amis de me venir en aide. La eémir' risme, le fusiemsme^ le jésuitisme^ le eapitaUsme^ des ennemis forts, vivants, triomphants, à combattre, par quoi ? par le socialisme ? Héla^ ! par le suârage universel ? holà 1

Cependant, jo ne me résigne pas encore au grand moyen de Cambronne; je ne veux ni mourir, ni n^e rendre; et je crois avoir mieux à dire que M...

Mais, encore une fois, que la fortune de la République et l'intelligence de la démocratie me soient en aide !... Amen.

Bonjour à M. et Mme Gkillot, et guérissez-vous. Que fait notre illustre docteur Al ? A-t-il obtenu l'emploi qu'il sollicitait à l'Elysée ?

Je vous serre la main.

P.-J. Pkoudhon P.-£. Inclus la lettre de Marc.

i)E p.-j. pnwrackN. m

Saînto-Pèlagie, ^3 jftia tôStâ.

A M. CHARLES EDMOND

Mon cher Edmond, vous êtes un bon et brave cœur, maïs une imagination toujours exaltée, toujours délirante et malheureuse. Ce n'est pas comme cela que je vous veux; aussi, Tun de mes rêves, c'est de vous avoir sous la main, et en tempérant du froid de ma raison Tincandescence de votre cerveau, de faire enfin de vous un homme.

Permettez-moi donc, après tant de châteaux en Espagne, de vous parler à mon tour de mes projets.

Et d'abord, quant à ma petite pupille, Marie, mon avis est que jusqu'à nouvel ordre elle ne doit point quitter la capitale. >

Ceci posé, il faut s'occuper de vous.

Je recouvre ma liberté après-demain, 4 juin. Rien ne me donne lieu de croire que le pouvoir songo à m'expulser, d'ailleurs il n'en a pas le droit; il n'en pourrait donner aucun prétexte et je porterais ma protestation devant le Corps législatif et le conseil d'Etat. J'ai de nombreuses publications sur le chantier; je débuterai, courant juin, par un programme de philosophie et une brochure politique, fur la situation. J'es-

2tt CORfiESPONeANCE

père être assez heureux pour me tirer de cette entreprise, à la satisfaction du public, de la démocratie et même du gouvernement! Si je ne me fais illusion, ce premier pas franchi, je suis à Taise; il me sera peut-être possible d'oser davantage et de travailler pour mes amis. Votre retour d'exil sera une de mes premières occupations. J'ai besoin de vous ici, et, croyez-m'en, plus que jamais; c'est à Paris qu'il faut agir; c'est Paris qui est le foyer de l'Humanité. Une fois de rétour, je n'ai plus besoin de vous dire ce que vous aurez à faire; vous aurez une famille, et comme moi, vous songerez sérieusement en servant la République, à vous faire un état.

Voici quelles sont, pour le moment, mes Vues : mes travaux actuellement en coursde composition achevés et publiés, un de mes libraires me propose une Eevue^ me garantissant des émoluments honorables. D'autre part, des amis à moi me pressent de rentrer dans les grandes affaires, ce qui, je vous l'avoue, me tente beaucoup par bien des raisons môme de haute politique et de réforme sociale. Dans cet ordre de spéculations, je pourrais encore réclamer les services des amis, et là, comme dans la presse, vous ne serez pas oublié.

Tablez donc sur ce que je vous dis, et ne vous laissez distraire par aucune réflexion de découragement. La position n'est point telle que s'imaginent de loin les proscrits et que peuvent la retracer leurs correspondants. Il fatit creuser bien avant dans les choses et voiries faits d'un œil bien stoïque, pour comprendre la France actuelle et se faire une ligne de conduite; j'ose dire qu'il n'y a pas peut-être à Paris, en ce moment, quatre hommes qui soient capables d'une telle appréciation. Ma prochaine brochure, très-véridique

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et fortement raisonnée, tous en convaincra. Mais je puis d^avance vous en donner le résumé en ce peu de mots : La vieille démocratie est vaincue sans retour; la monarchie constitutionnelle et légitime est écarter^ pour jamais, malgré toutes les fusions du monde; le catholicisme est perdu; Tempire est probable, mai; probablement aussi ne sursivra pas h Louis Bonaparte, et dans tous les cas la révoltUian est en pleine marche.

Tenez-vous donc a notre portée; bannissez de votre esprit les vaines déclamations, les inutiles commérages, et considérez tout, mémo les actes les plus atroces, avec le sang-* froid do Tanatomiste. Le 2 Décembre a été une bataille entre des partis rivaux; est-ce la première foû qu'on ait vu des partis se battre ? L'Elysée a été vainqueur parce que dans les données de la lutte il était impossible qu'il ne le fût pas ; qu'y a-t-il là de désolant pour le philosophe? La proscription qui a suivi a été l'effet d'une politique que je crois maladroite, mais jusqu'à certain point commandée (dans l'opinion do l'Elysée) par la situation; les conséquences do la maladresse venant à se développer, les moyens de les réparer augmentent tous les jours; faut-il vous briser la tète de chagrin de ces oscillations dans les jugements et les actes des hommes? Quant au despotisme du régime où nous sommes, ce n'est d'abord que l'effet logique do l'esprit gouvernemental qui mène la France, et puis la conséquence naturelle de tout€ victoire. Ce n'est pas au lendemain d'un coup d'État qu'il faut s'attendre ù jouir de toutes les prérogatives de la liberté.

Pour moi, tout bien pesé, je juge la situation excellente pour le progrès, supérieure à tout ce qu'elle a été depuis le 21) février 1848; je vous le dis sérieusement, ce qui ne m'empêche pas de réprouver le coup d'État,

OORRESP. IV, 19

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(lo combatire le gouvernement, el de ma tenir tout à fait en dehors de sa recherche comme de son action.

]^no Tessié-Dumottay m'a donné des détails sur votre vie h Nice, et les tragédies qui s'y passent. Je tenais, depuis 1844, le sieur**-* pour un misérable; l'idée que sa femme applaudissait à sa vie échevelée m'avait rendu d'abord peu favorable à la pauvre créature ; elle a eu occasion de s'en apercevoir. Je n'ai pas cru devoir insister près de vous et de nos amis sur mes sentiments secrets; je ne m'attendais pas qu'un si affreux dénouement viendrait vous prouver que la facilité des mœurs, dans un certain monde, cache le plus souvent l'absence d' idées vraies, le manque d'énergie et de cœur.

Soutenez-vous dans l'habitude de l'étude et du travail, et comptez que tant que vous serez content de vous, vous n'aurez pas de meilleur ami que moi.

P.-J. Proudhon.

P,-S. Un de ces jours nous irons voir Marie, M"** Du mottay et moi.

DE P..J. PRÔUbHON. SOI

Paris, il juin 183 î.

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