‹ Correspondance de P.-J. ProudhonChapitre 30 sur 50 · A M. MATHEY · texte numérisé non relu

A M. MATHEY

Mon cher Mathey, mon frère, qui vous remettra la p^résente, a besoin d'argent et ne sait rien de mieux que de m'en demander. De mon côté, en attendant que je sois revenu lout à fait sur l'eau, j'ai pensé que peutêtre pourriez -vous me servir de banquier dans la circonstance. Si vous étiez gêné de me rembourser tout ou partie de la petite somme que je vous ai remise, obligez-moi de dire un mot de ma part a Jean-Baptiste, et que mon frère ne s'en retourne pas les mains vides.

A ce sujet je vous serai obligé de vérifier Si je no suis pas, a mon insu, couché pour quelque somme dans les livres de MM. Gauthier, Rien n^est plus désagréable que do se trouver tout à coup débiteur quand ou s'y attend le moins.

Nous avons fêté ma sortie, vendredi dernier 4 juin, par une promenade, qui a duré douze heures, au bois de Meudon, entrecoupée de deux longs repas. Cette immense orgie nous a coûté cent sous par tête. Actuellement je suis installé dans une chambre de renfort, sur le môme carré, avec vue sur la Pitié, comme celle de Marcelle, et je suis à la besogne. Je compte,* fin

courant, commencer l'impression de deux opuscules, après quoi viendront mes p^'olégmnênes d'économie, plus tard, après Y Histoire de la Démocratie^ les théorèmes. Priez Dieu pour moi !

Je crois le moment favorable pour saisir le public, sous une nouvelle forme, de nos idées. La rouge est coulée, enterrée; les républicains n'en parlent plus qu'avec impatience. Le socialisme fait le mort; en tant qu'il est la communauté, le phalanstère ou la triade, je crois qu'il ne fait pas seulement le mort, mais qu'il l'est pour tout de bon. Or, le socialisme se taisant, on ne parle plus de rien dans la République, et personne ne sait que dire. N'est-ce pas une belle occasion pour qui croit avoir quelque chose?

M. Beslay est parti pour la Suisse; peut-ôtre le verrez-vous à Besançon, au retour du voyage qu'il est allé faire pour son raihvay. Je l'attends pour savoir à quoi m'en tenir sur les intentions de ses Anglais.

Pas de nouvelles de M. Penet, ni de sa compagnie de canaux.

Ces deux affaires manquant et mes écritures finies, j'ai le projet de faire une étude sur la navigation de la Seine, de Rouen à Montereau, et de rédiger un plan que je porterais à des capitalistes anglais, si je ne trouve pas de commandite à Paris. J'en ai parlé à Antoine, qui trouve Fidée admirable et m'y encourage. Quelque système qu'on adopte sur ce fleuve profond et lent : remorque, bateaux-porteurs, hélice façon Gauthier, le transport no doit pas revenir à un centime par tonne et kilomètre. Avec cette marge on peut faire tirer la langue au chemin de fer de Paris au Havre.

EnGn, ma rentrée faite, je prendrai un peu d« repos, et sonderai le terrain. Il faïut que nous culbutions le

capitalisme, dussé-je pour cela faire un marché avec TElysée.

A propos, j'ai laissé en novembre 47 le boiteux Proudhon, de Saint-Jean, mon parent, âgé de quatrevingt-six ans; c'est donc par quatre-vingt-dix qu'il compte aujourd'hui. Est-ce qu'il ne mourra pas, ce vieux jacobin?

La France se consume; rien ne se fonde, ne s'entreprend, ne se commence. On vit au jour le jour, et pour ne pas s'étouffer par débauche, on's'étrangle par avarice. On vous dira qu'à Paris les ouvriers travaillent. Oui, ceux du bâtiment, qu'occupent presque seuls la ville de Paris et l'État. Quant au reste, non-seulement les ateliers sont diminués depuis Février de moitié et trois quarts, mais ce qui est employé n'en a pas à son appétit. Prospérité croissante! Tout cela ne serait rien si la nation réfléchissait. Mais non, on s'obstine, on ne veut rien voir, on est prêt à recommencer, et c'est ce qui fait que je désespère de notre génération. Elle en vaut une autre ; mais pour la tâche, elle est usée. A une autre.

Je vous serre la main.

P.-.I. pROUDHOii.

^ CORBESPONPANGE

Paris, 8 juillet I85Î.

A M. MAGUKT

Mon cher Maguet, jo mets à la poste deux exemplaires de mon dernier livre : un pour vous et un pour Bessetaux. Enfin, la police, par ordre supérieur, m'a laissé passer; ce n'est pas la moindre surprise du public. Il me revient déjà qu'on ne s'y retrouvera plus; bref, j'ai fait là le plus beau coup de ma vie, et je voudrais bien encourager Louis-Napoléon dans ces sentiments 1...

J'ai changé depuis mes dispositions. Au lieu d'aller à Voves, ce que je regrette fort de ne pas faire, je conduis mes deux filles et leur mère pour quatre mois jusqu'aux avertis de Noël, à Burgille-sur-rOgnon. Nous partons mercredi H courant, sans faute, parle chemin de fer; pendant cette vacance, j'aurai le plaisir d'aller montrer ma hure aux académiciens de Besançon; de là, je descendrai la Saône et le Rhône avec mes anciens patrons, Gauthier frères. Probablement, je referai un tour à Paris avant de ramener mes miochesses.

Décidément, il faut croire que Paris n'est pas bon pour les enfants, ou que Içs excellentes mères ne s'y entendent point. Voilà Elmerick qui me dit que sa

premièr^fii pleine et si forte, dépérit comme mou aînée. Petit a|^it, fièvre insensible la nuit, grande soif) etc.

Un autre de mes amis, très-vigoureux, m*en raconte autant de se^ enfants de deux et quatre ans«

Le régime n'y est pour rien ; ma petite fille vit de lait, soupe, vermicelle, légumes, œufs à la coque, un peu de viande, etc., etc.; cet ami nourrit les siens à Tanglaise, c'est-à-dire tout à la viande. Ils n'en valent pas mieux. Je commencjs à craindre que Catherine ne tourne au rachitisme; et je suis résolu, si à la fin de la saison elle n'est pas entièrement remise, à la laisser chez son oncle.

Les hommes politiques que je puis voir, et qui ne sont nullement féroces et mal intentionnés pour TÉlysée, désespèrent de plus en plus.

L'esprit qui règne est celui de l'orléanisme, en majorite à TElysée , le jésuitisme et im peu le légitimisme. Quant a l'Empire, qui se fera, et pour lequel on commence à faire signer des pétitions, c'est un joujou. J'ai si peu vu Bonaparte, j'ai eu tant de griefs contre lui, que j'ai toujours craint d'être injuste à son égard. Mais (|ue faudra-t-il croire, en fin de compte, en voyant cet homme ne suivre avec opiniâtreté qu'une idée : l'imitation plus ou moins burlesque de son oucle?Il pouvait, s'il l'eût voulu, être réélu sans difficulté. Il a fait son coup d'Etat presque gratuitement, et pour avoir le plaisir de faire un 18 brumaire. Que sera son erapire?Un motl De fantaisie en fantaisie, nous aurons la guerre et la restauration !...

Cela me navre. Je suis de ceux qui préféreraient voir Louis-Napoléon régner vingt ans avec gloire, en satisfaisant aux besoins de l'époque, que de le voir tomber par une nouvelle catastrophe. Ses conseils ne veulent pas

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de cela. Les uns le poussent à Tempire, parco. qu'ils ne sayent plus comment frapper Topinion ; les autres pour obtenir un titre plus sonore, etc. , etc. Tout le monde semble enfant. Le pays n'ayant plus de journaux libres, ne pense rien ; il n'y a plus d'esprit public. Malheur ! Oh I cher Maguet, je ne prétends point imposer mes idées; je reste dans le paradoxe, à dessein, en face des idées rétrogrades. Mais, franchement, à me prendre dans la crudité de mes expressions, je suis encore aujourd'hui le seul sage et le seul clairvoyant...

J'espérais tirer un excellent augure de la permission accordée à mon livre. Je vois qu'il n'en est rien. C'est un coup de hasard, voilà tout; si on l'osait, on dirait une surprise faite ii l'Elysée. Pauvres tètes et pauvres courages I...

Je vous embrasse et vous souhaite assez peu do malades pour que vous ayez le courage de venir voir Dampierre, nous nous rencontrerions là sur le plancher de la Franche-^Comté.

C'est aujourd'hui mou rêve pour mou urrière-saisoD ; je vais sonder encore la carrière industrielle et chercher à quitter sérieusement ma vie de bohémien littéraire.

P.~J. PROUDIIOX.

DE P.-J. PROUOMON. 297

BurgUle-les-Mamay (Doubs), 2& joitlet \9tt%

A M. CHARLES BESLAY

Monsieur el ami, j'allais vous écrire quaud le fadeur rural m'a apporté voire bonue lettre. Elle m'aurait été de tout point agréable sans la fin, qui m'annonce un redoublement de vos douleurs. Ne' pouvez-vous donc chasser cette aiffection maudite, et puisque suivant toute apparence vous avet encore de longues années à vivre, TOUS mettre en- mesure de les passer vif et allègre ? Soignez-vous et conservez-vous, c'est mon premier sentiment à votre égard. Nous avons parlé dé vous ici déjà bien des fois, et vous ne prendrez^pas mes paroles pour une flatterie quand vous saurez que j'ai apporté avec moi la bouteille de Yespétro dont vous nous avez fait présent. Quel plaisir pour des Francs-Comtois de boire, au fond de leur province, une liqueur fabriquée au fin fond de la Bretagne!... A cette occasion, ma femme a rappelé que nous aurions peut-être le plaisir de vous voir si vous faisiez un deuxième voyage en Suisse; en tout cas, elle me charge de vous faire des compliments. Venez àBurgille; il reste, nous logés, un lit à mon frère, dans une petite mansarde où est morte notre mère, et d'où la vue s'étend sur une des plus jolies

vallées de la Franche-Comté. Si le temps le permet, je vous pocherai un plat d'écrevisses grosses coname de petits homards.

Je prends note des fariboles du Siècle^ de V Univers^ etc., etc., et je ramasse les numéros cjui m'intéressent. Je ne puis, en ce moment, riposter comme vous le voudriez; mais ils ne perdront rien pour avoir attendu, je vous jure. D'ailleurs, cet ajournement sert mes projets, en ce qu'il me permet de bien étudier la situation et de calculer mes coups.

Je lai dit déjà à Darimon: on nous croyait morts, et notre rôle ne fait que commencer. Pas d'emportement, si c'est possible. Je préfère manquer l'à-propos que de prendre le mors aux dents comme jadis. Mais, quoique je retarde, comjjtez sur 7)ia parole, compte:^ sur moi /...

Si j'étais candidat à la députation de Paris, je commencerais par faire publier dans les journaux le passage de mon dernier livre (chap. VII, vers la fin), relatif au serment; j'accompagnerais ce passage de quelques nouvelles considérations, et je pilerais le serment sans scrupule.

Mais je ne veux pas être candidat, par la raison que je ne veux pas être élu; et je refuse d'être élu, parce que le représentant du peuple n'est plus indemnisé, et que, dans ma condition de fortune, je n'ai pas, comme les ouvriers de 48, trois mois de misère à mettre au service de mes commettants. Puisque les paysans, les ouvriers, la majorité de la classe moyenne et de la classe bourgeoise ont applaudi à l'abolition de l'indemnité, il faut qu'ils soient conséiquents jusqu'au bout. Qu'ils prennent pour leurs défenseurs des aristos; surtout qu'ils aient soin de les choisir riches, comme Carnet, Cavaignac, Girardin, etc. ; sans cela, ils ne seront

janaais sûrs que leur représentant nécessiteux ne se sera pas ve9idUi comme cela se faisait sous Charles X.

Vous me demandez mon avis confidentiel tant sur le ^ serment que sur la candidature ? Je vous donne cet avis, mais en vous dispensant de toute discrétion. Refuser le serment, c'est bon pour une fois, bon pour Cavaignac, le rival de Louis-Napoléon. Mais dès lors qu'il est entendu que le serment politique emporte réciprocité, je regarde comme une duperie de persister à s'abstenir, et je me méfie de tout individu que cette formalité embarrasse. Mais, ce point résolu, je n'irai pas me charger d'un mandat onéreux qui m'emporterait le quart, peut-être la moitié de mon travail annuel, et me laisserait dans la détresse pendant que la calomnie exploiterait ma vénalité. Je n'ai que faire du mandat représentatif, pas plus pour la manifestation de mes idées que pour l'avancement de ma fortune, et je ne commettrai pas l'inexcusable faute de me jeter dans ce bourbier. Les 2u francs faisaient envie; eh bien! qu'ils aillent au diable avec leurs 25 francs. Je suis pauvre et je reste libre.

Les ouvriers se plaignent du prix de mon livre. J'en ai regret vraiment, comme de la candidature, mais je n'y puis absolument rien. En 1842, j'ai publié mon premier Mémoire sur la Propriété à 1 franc, et n'ai pu le vendre; la malveillance des frères et amis me refoulait. Ce sont les Garnier qui, après 1848, ont tout écoulé. En 1850, je publie à 60 centimes mes Confessiom^ c'étaient les frais de revient. Par malheur, il s'y trouvait quelques attaques aux jacobins, et je n'ai pu vendre. Depuis mon incarcération, je suis en compte courant avec les frères Garnier et je vis de oe qu'ils m'avancent à la condition de les laisser maîtres du commerce. J'ai plus trouvé de ressources chez ces négo-

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ciauls que dans le dévouement des patriotes. Aujourd'hui on fait fête à ma brochure ; dans six mois, si je viens frotter d'ail le nez de quelque préjugé, je serai délaissé de nouveau. Est-il sage de me livrer à cette instabilité populaire ?... Quand les Gamier auront épuisé le public aisé, ils songeront au public nécessiteux et feront un tirage à bas prix. Voilà tout ce que je puis vous dire. — Ici, les républicains modérés tournent à Torléanisme, et j'ai pu juger, d'après la conduite du Siècle à mon égard, après les poignées demain que j'en ai reçues, qu'il en est de même à Paris. L. N. rappelle les orléanistes sans condition, presque en leur faisant des excuses, et il fait des façons pour les républicains.

Il entend aussi peu ses affaires que nos proscrits comprennent les leurs. A quoi servent donc à l'Elysée ses inspecteurs généraux de police? Il est, à l'heure où je parle, dix fois plus haï que les rouges, et toute son occupation est de capter le suffrage des conservateurs.

Observez tout autour de vous, mon cher ami, prenez «les renseignements et des notes, suivez les fluctuations (le l'esprit public, et vous verrez qu'en ce moment la société est plus profondément travaillée qu'elle ne l'a jamais été, et que la Révolution devient chaque jour plus imminente.

Pour moi, en présence de ce qui se passe, je ne veux plus rien que la vérité matérielle, mille fois plus puissante à elle seule que toute ma dialectique et mon élo- (juence. C'est fait du vieux monde, vous dis-je; c'est ce que j'aurai le plaisir, pas plus tard que cet hiver, de leur faire voir.

Je vous serre la main.

P.-J. Phoudhox.

DE P.-J. PHOUDÏION. 301

Paris, 29 juillet 18?i2.

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