‹ Correspondance de P.-J. ProudhonChapitre 31 sur 50 · A. M. LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

A. M. LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

Monsieur le Président, en 1848, j'ai combattu votre candidature à la Présidence de la République, parce que je la jugeais menaçante pour la démocratie, hostile aux républicains. Les amateurs de pamphlets ont gardé le souvecir de ma polémique de ce temps-là.

Après rélection du 20 décembre, j'ai fait une maladie grave qui m'a forcé, pendant un mois, de m'absenter de l'Assemblée nationale, dont j'étais membre. La cause de cette maladie, Monsieur le Président, je n'ai pas besoin de vous la dire : tandis que le peuple vous élevait sur le pavois, il me perçait le cœur.

A peine rétabli de mes chagrins et de mes fatigues, sur la fin de janvier 1849, j'ai attaqué votre pouvoir nouveau avec toute l'irritation de la convalescence. Cotte attaque m'a valu trois ans de prison, qui ont pris fin au 4 juin 1852.

Pendant la première année de ma captivité, j'ai recommencé la lutte autant de fois qu'il m'a été possible. J'ai subi, pour cette obstination, deux mises au secret, deux trausfèrements et deux procès, dont l'un a été abandonné pour vice de forme, et l'autre s'est ter-

miné par un acquittement. Je ne me suis résigné au silence que lorsqu'il m'a été notifié par le préfet de police que la prison emportait pour moi, journaliste, avec la séquestralion de ma personne, le silence de ma parole. La loi pénale n'en dit rien, et, sous le dernier roi, cela ne s'était pas vu ; mais le temps et les circonstances donnent aux lois leur interprétation.

Après le coup d'État du 2 décembre et la défaite de l'insurrection, j'ai été pendant cinq jours comme un condamné à mort. Je n'avais rien à craindre pour ma personne, mais le coup porté à la République me désespérait. Ah I Monsieur le Président, vous n'avez eu, vous ne rencontrerez jamais d'adversaire plus énergique et en même temps plus désintéressé que moi. Je n'ai point été votre rival, comme d'autres qui, à mon avis, en étaient dignes, le furent; je n'aspire point à votre succession, comme d'autres qui valent moins peut-être y pensent. Je n'en veux pas plus à votre dignité qu'à votre personne, et je ne conspire pas. J'ai vu en vous l'ennemi de la République que j'avais embrassée; ne cherchez pas d'autre cause à mon opposition.

Depuis votre second avènement, j'ai cherché à me consoler, —je serais mort sans cette consolation, — en me démontrant à moi-même que vous étiez le produit de circonstances fatales, et que cette révolution, que mes amis et moi n'avions sans doute pas été trouvés dignes de faire, vous en étiez bon gré mal gré le représentant.

Louis-Napoléon, me suis-je dit, est le mandataire de la révolution, à peine de déchéance !...

Aussitôt je fais de ma pensée un livre : j'imprime ce livre; mais la police en interdit la vente, menaçant à la fois Timprimeur et le libraire. Pourquoi ? C'est ce que

je viens vous demander à vous-même. Monsieur le Président. Pardonnez cette interrogation à un républicain.

Vous êtes la révolution au dix-neuvième siècle, car vous ne pouvez pas être autre chose. Hors de là, le 2 Décembre ne serait qu'un accident historique, sans principe, sans portée : voilà mon premier point. Maintenant, le savez-vous, Monsieur le Président? Le voulezvous ? L'oserez-vous dire ? Questions scabreuses et que je n'ose résoudre : voilà mon second point. C'est tout mon livre : consolation pour moi-même, espérance à mes coreligionnaires, défi à la contre- révolution I A ce livre, j'ai donné ma façon, mon style, mes idées, mes opinions, mes craintes; du reste, et malgré mon extrême franchise, pas la moindre attaque ni au Président ni au gouvernement.

Je ne me suis pas dissimulé que ce livre, en donnant la raison d'existence du 2 Décembre, lui créait une sorte de légitimité dans les choses; que, recevant ainsi sa signification de l'histoire, le gouvernement en recevrait une nouvelle force, et qu'à ce mot tombé de ma plume : « Louis-Napoléon est le mandataire de la révolution, » la popularité de l'homme, tant de fois fatale aux républicains, monterait encore par ses sept millions de voix.

Homme de parti, je me suis dit ces choses ; homme de révolution, j'ai passé outre; laissez-moi vous dire, Monsieur le Président, pour quel motif et dans quel espoir.

J'ai considéré que vous ne pouviez obtenir, comme mandataire de la révoluliou, le moindre succès auquel la révolution n'eût sa grande part.

J'ai donc espéré dans l'intérêt de cette révolution,

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que la France éclairée sur sa situation yéritable, rassurée par vous contre toute surprise, oserait enfin envisager de face la question qui lui a été posée en Février. J'ai espéré qu'alors notre pays, qu'on vit de tout temps à la tète du mouvement intellectuel, à l'époque des troubadours, à la Renaissance, aux xxiV et xviir siècles pourrait suivre sans danger la révolution philosophique et sociale, commencée au xk*", et à laquelle vous-même, Monsieur le Président, avez pris part; j'ai espéré enfin, qu'au fond de l'exil, dans les prisons, la démocratie recevrait de mes paroles quelque allégement, et que peut-être il serait permis à ceux qui partagent ma résignation dans le présent et ma confiance pour l'avenir , de revoir, honorables et inoffensifs, leurs amis et leurs fovers.

Compensation faite, je n'ai pas cru devoir subordonner à mes ressentiments de parti les intérêts généraux de la révolution, et donner plus longtemps la joie de notre infortune à ces vieux partis dont la longue trahison a décidé le succès du coup d'État, et qui tous, sans excepter le clergé, se sont montrés sans miséricorde. . .

Maintenant, la police arrête la vente de mon ouvrage. Le nom de l'auteur, le titre du livre, les formes du langage, voila ses griefs 1...

Je me croirais un hypocrite et un lâche si, après ra'être mis dans le cas de solliciter votre intervention, Monsieur le Président, je faisais au pouvoir la moindre excuse. Qu'est-il donc besoin que je m'explique ! J'ai voulu que ma publication fût un acte de haute moralité; il ne tient qu'a vous. Monsieur le Président, d*en faire un acte de haute pohlique. Pour cela, il faut que mon livre paraisse tel que je l'ai fait, avec ses amer-

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tûmes, ses hardiesses, ses méfiances, ses paradoxes. Je ne passe condamnation que sur ce qui sera déclaré crime ou délit par les tribunaux; en ce cas, je demande que la condamnation tombe exclusivement sur ma tète. Je me disais, il y a quatre jours : Qu'il se trouve un homme de tète et de cœur, un seul, dans le gouvernement du 2 décembre, et mon œuvre passe. Faut-il que j'aille jusqu'à vous, Monsieur le Président, pour rencontrer cet homme-lù?

Je suis, etc.

P.-J. Proudhon.

P,'S^ La terreur exercée par la policé est telle, qu'il a été impossible à l'auteur d'obtenir un seul exemplaire de son livre pour M. le Président de la République.

CoRREsr. lY.

àD6 (iohttËi^foNi^XNtl:

P«i<f«« 90 juillet 18èi.

A M. LE DOCTEUR MAGUET

Mon cher Docteur, votre invitation est tout aimable, et je TaurBès prévenu», si je^à'étais condamné è passer une vie dan» les* iLribuIatio|is4u arêtier d'écrivain. J'ai esçaiyé/ comme vous le savez» de faire ma reiitrée sur la scène politique d'une façon honorable; la police défend la mise en vente de mon ouvrage. On ne fait point de procès, on ne voudrait pas me causer aucune peine, on est à la police pour moi plein de considération, seulement on avertit le libraire et Timprimeur que si mon livre parait, ils perdront leurs brevets. C'est plus court.

Ainsi me voilà avec un travail de trois mois sur les bras; un surcroit de défaveur jeté sur mes ouvrages, et les libraires peuvent être intimidés, dégoûtés pour longtemps.

Hier, j'ai écrit au Président de la République pour me plaindre de cette persécution préventive, et demander qu'on laissât au moins le libraire et l'imprimeur tranquilles.

J'attends la réponse de TÉl^^sée. Ma lettre est ce qu'elle doit être : franche et digne. Elle ne redoute pas

la publicité, ellQ T^ypipçllerait plutôt. Je sais q^' on trouva a mou livro des choses qu'on voudrait voif paraître; mais on Llàme laà autres, et je crains lo^à' qu'aux, yeu;?: de la politique de notre gracieux maître, le itbalnQ dépasse de beaucoup le hien. Le Président ue trouv^ait pap précisément mauvais que je fisse de Iji^i un révolutioïinairé, cela le popularise, mais il veut l'être à ea façon et dans sa mesure: il veut faire tout seul, et moi je ne veux pas. Voila h liic, \

Si, du moins, do cette aventure, je puis obtenir q^e mon libraire puisse librement publier, vendre et réimprimer me» publications antérieures, ce sera pour moi, un dédommagement. MM. Garnier seraient tout disposés à faire une édition complèlç in-8*% qui pourrait procurer à Fauteur un joli émolument. C'est à quoi je vais m'aftacher, et ce que je vais suivre auprès de la police, dès que j'aurai reçu communication des volontés A\x 'patron.

Les jésuites sont les maîtres ; le clergé opprime, avance, met le pied sur la gorge de ses adversaires et se montre inexorable. Mon cher ami, il est des retours au3^ choses d'ici-bas î Que la Rouge revienne et je ne garantis pas qu'en vingt-quùtre heures tous nos prêtres ne soient rudement secoués.

Si je ne puis obtenir grâce pour ceux de mes ouvrages qui sont dans la circulation, alors je songerai à me refaire industriel, car je ne puis rester dans ce statu quoi J'avais compté sur diverses personnes pour me faire avoir une petite direction de canal ou chemin de fer; je n'ai pas de nouvelles. Il y a des gens que mon nom effraye, el je vois le moment où l'excommunication, organisée contre liioi, me laissera sans travail et sans ressource. Comment trouvez-vous cotaimablerégime?...

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ÂTant-hier, nous avons vacciné Marcelle. Catherine pousse ses œillères, ce qui lui donne de petites diar* rhées.

Ma femme, qui voit trop mon ennui, a des maux d'estomac, réaction du cerveau sur les nerfs et Tappareil digestif. Elle vous embrasse de bien bon cœur.

Bonjour h Bessetaux et à Dominique. Dans quelques jours, il y aura du nouveau dans ma position et je vous en ferai part. Je vous serre la main, mon cher ami, et vous félicite pour le quart d'heure de n'avoir à vous occuper fpic do vos malades. Je crains que la France n'en tienne du despotisme et de l'iufàme jésuilisnie, et jwur du temps.

A vous tout entier.

DE P.-J. PROUDHO.V. «09

Paris, 2 aoAt 18^2.

A M. MATIIEY

Mon cher Mathey, je Vois par vos lettres à Darimon que vous vous proposez do temps en temps de m'écriro. Je vous suis reconnaissant de Tintention et vous prie d'en user a votre aise, puisque vos lettres me sont communiquiées.

Maintenant aux choses sérieuses.

Je viens de faire le plus beau coup de politique qu on ait vu dans la démocratie depuis quatre ans. La police interdit la vente de mon livre sous des menaces horribles; pas un exemplaire ne sortira; moi-même je n'ai pu en avoir un. Tout le monde est lâche en présence de la tyrannie I Là-dessus, je prends le parti d'écrire au Présidmt de laRépMiq'ue une lettre (un peu à pied et à cheval), ou je rappelle tout ce que j'ai fait contre lui, — il y en a long ! — et lui dis que mon livre est fait pour prouver cette proposition que lui, L.-N., est, à peine de mort, le mandataire de la Révolution ; qu'il faut que ce livre paraisse avec toutes ses amertiunes, ses hardiesses, etc. (Je vous réponds qu'il y en a long durant 280 pages].

Le Président accorde I... Cause gagnée, la censure

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vaincue, forcée en rugissant de laisser aller mon livre ! Les Gamier expédient les premiers 2,000 et mettront demain en vente la 2° édition.

Je m'attends à des cris de rage de la part des Veuillot, conservateurs, bourgeois, etc., et je prépare mon attitude. 11 ne faut pas braver deux fois de suite Fautorilé. Mai je les poignarderai en plaisantant.

Du coup, je vais m'occuper d'obtenir de nouveau pour mes anciennes publications la faculté de circuler partout, et, si rien de malencontreux n'arrive, ma résurrection est opérée; je gagne 30,000 francs à l'aventure, je me retrouve à la tête du parti révolutionnaire^ même le plus ardent !

Qu'en dites- vous?...

A présent, voici ce dont il s'agit. Je suis décidé, ces affaires réglées, a conduire ma femme et mes petites filles à Burgille pour trois mois. Nous nous embarquerons le plus tôt possible, d'ici au 8 ou 10 au plus tard, ^fon frère, qui compte me voir sans en être sûr cependant, témoigne le désir de vous avoir avec Guillemiu, à la fête de Tendroil, qui est rAs.somplion. (Je crois que les paysans festoient le dimanche qui suit.) Si vous pouviez donc arranger cette partie avec mon ancien prote. Huguenot, nous nous trouverions là quatre anciens : je ne complç pas mon frère ni les invités qu'il peut avoir.

J'ai besoin de repos; je prépare mon programme philosophique que je donnerai pour la rentrée. Burgille, Besançon, la Montagne et probablement Lyon, m'offriront un sujet dé courses et de bavardages. Après quoi, nous commencerons pour tout de bon la chasse au Jésuite. , .

5fm. p/is^i'-ît; souffre de l*estomoc : e^xcès dé Irch^allet

l)K F»^>. PROUDUON. ail

do souci. Ces parisieuues ne sont pas trempées dur. Cathe semble se débarbouiller, elle est fort drôle. Marcelle est comme une pelote. Tous les médecins, Aubert Roche, Maguet, Grelin, Malespine^ etc., conseillent la campagne pour ces j^auvres petites filles qui ont si peu teté. Je vais emmener toute la nichée, puis j'irai, mes courses faites et la mauvaise saison venue, les reprendre pour rhiver suivant.

Si je suis sur pied dans six mois, malgré les Veuillot, la Sainte-Alliance, etc., comptez que la Révolution n'est pas morte et que la réaction aura joué de son reste. Je ne serais pas même surpris que la publication de mon livre dévint le signal d'uua voUe-rfacp. Amen I

Je vous serre la main el à GuiUomin.

P.-J. Proudhon.

Paru, 3 août 1833.

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