‹ Correspondance de P.-J. ProudhonChapitre 34 sur 50 · A M. LE DOCTEUR CRETIN · texte numérisé non relu

A M. LE DOCTEUR CRETIN

Mon cher Crétin, j'ai reçu votre lettre du 22 courant, et j'ai pu prendre connaissance aussi de celle qu'a reçue de vous presque en même temps Guillemin. Je connaissais la plupart des choses dont vous nous faites part dans l'une et dans l'autre. Penon, qui s'est trouvé dans le courrier de Th. Desprez avec moi lors de mon arrivée à Besançon, m'a fait part de ce qui concerne nos amis.

L'article de Léon Plée m'a prouvé une chose, c'est que le parti de la république modérée ou cavaignaquisle a passé décidément aux Orléans : l'affaire n'élait peut-être pas décidée à mon départ de Paris. L'offre faite tour à tour à Jourdan, Pelletan, de faire l'arlicle sur mon livre; puis la commission donnée au secrétaire de rédaction, me dénotent qu'après conseil tenu et sur nouveaux faits, on n'a pas voulu donner ce nouveau gage à la Révolution.

Ici, les choses se passent exactement de même. Le parti Th. D***, je soupçonne même 0***, tourne aux Orléans. La haine de Bonaparte est ici à un degré qui m'a étonné moi-même, surtout d'après le caractère

connu de notre vieille cité. Partout j'ai recueilli des échos effrayants contre le Président de la République. Pendant qu'on m'anathématise de tous côtés, Topposition à L.-N. va si vite que déjà le sacer esto peut être regardé comme une prophétie faite après coup. En môme temps, la haine du paysan contre le curé éclate de toutes parts, et, dans nos montagnes, il n'est déjà plus question que de chasser les prôtres. J'aurais dix pages à écrire si je voulais épuiser tout ce que m'apprend ici la situation qu'a créée la politique de L.-N., à la suite de l'action non interrompue des causes économiques depuis 1825 et 1830.

J'en ferai peut-ôtre le texte d'une réponse au Siècle et à VUMvers, dont j'attends, par la complaisance d'un ami, les deux ou trois numéros qui me regardent.

Voyez de ma part Nefftzer, faites-lui part, si vous le jugez utile, de la présente. Témoignez-lui ma reconnaissance et dites-lui que cette fois, si Girardin persiste dans les dispositions où je l'ai laissé, je suis trèsrésolu à faire quelque chose avec lui pour la Liberté et la Révolution, Je vois le moment approcher où nous resterons les deux derniers sur la brèche pour défendre la République ; c'est une gloire que nous ne devons pas négUger, d'autant moins qu'en ce moment, ce rôle est le seul qui puisse nous donner valeur et considération devant le monde et dans l'avenir.

Nefftzer accueillera-^t-il, le cas échéant, ma réponse au Siècle et à V Univers? Voilà pour le moment ce qui m'importe.

Oui, je regarde L.-N. à peu près comme mort.

Girardin avait raison, c'est l'orléanisme qui l'emporte, et, cependant, si nous parvenions à grouper autour de nous, ou avec nous, dix mille républicains, l'orléanisme

intrigant, expectant, sans philosophie, sans idée, Torléanisme serait vaincu. Girardin veut-il courir cette chance?...

Comme L.-N., le parti prêtre est virtuellement mort aussi. On n'en veut pas, on s'en irrite, et avec la haine de leur influence croit le mépris de leur dogme. Je l'ai dit au père Weiss, je le répéterai dans la Presse : Que les âmes dévotes prennent Ums passe-ports d'avaTice^ parce qu'avant dix ans peut-être il ne restera pas en, France un seul prêtre pour leur administrer les saintes kuites!. . .

Je reçois à l'instant \me lettre de L***, qui est à Lausanne, soufiTrant d'une cicatrice variqueuse qui s'est rouverte. Les nouvelles qu'il me donne des dispositions des amis de Suisse et de l'effet produit par mon livre sont très-bonnes : en somme, je ne crois pas avoir à rabattre rien de ce que j'ai dit à Langlois, c'est que le succès, au point de vue de la Révolution, est au complet.

Les grognements de quelques croûtons ne doivent être pris en considération • c'est le dernier soupir du mauvais esprit jacobin que tout le monde reconnaît de plus en plus comme ime variété du principe d'autorité et l'antipode du progrès. Et puis, en présence des attaques de VUnivers, de Y Assemblée, de VUnion, etc., comment voulez-vous qu'ils osent parler. Le Siècle s'est avisé de faire chorus; vingt lignes de Girardin suffiront pour faire comprendre à toute l'Europe que le Siècle^ rallié aux orléanistes, a rompu avec la Révolution. Quand L. Plée me demande si la publication exceptionnelle de mon livre n'accuse pas en moi une sorte de bonne intelligence avec l'Elysée, m'est-il donc si difficile do rétorquer l'argument et de demander si la présence de M. Cavaignac à Paris, de Guinard, etc. , pendant que Lamoricière et Charras sont à Bruxelles ; si

la publication du SiècU lui-même, pendant que le National est tué, n'accusent pas M. Havin et tout sou conseil?

Laissez, mon cher ami, la situation se dégager, les individus, les cotçries, se compromettre, et en vingtquatre heures nous pouvons faire tomber le rideau. Moquons-nous des criailleries de la proscription; les proscrits ne comptent pas. Il nous suffira, à Toccasion, d'un mot pour le leur faire entendre et les réduire au silence.

Je vous serre la main avec toute la cordialité franccomtoise, et toute mon amitié pour vous.

P.-J. PROUDKON.

Burgille-les-Maniay, 2G août 1 ^52,

A M. LE DOCTEUR MAGUET

Mou cher Maguet, je suis à Burgille avec toute ma progéniture, la mère y compris, depuis le 12 courant. Nous avons eu quatre à cinq jours de mauvais temps, le reste passable ou très-beau. Mes petites filles reprennent vigueur d'une sensible manière. Avant notre départ, le D^ Michon, de la Pitié, a dit, en voyant Catherine : Voilà um enfant gui tourtie au rachitisme, envoyez-la à la campagne^ et si dans trois mois les jambes M se redressent pas^ on appliquera un appareil. Nous en sommes à l'expérience qui, je crois, sera favorable...

Je flûne à Burgille; je reçois quelques visites, j'écoute les paysans, je me renseigne de tout, eu pochant aux écrevisses, cueillant des noisettes, etc. Nous avons eu le lo août fête patronale à Burgille, et maintenant nationale. A présent^ élections municipales, etc., etc. J'ai déjà fait un voyage à Besançon, du 23 au 2o inclusivement, et j'ai pu recueillir d'étranges renseignements. Perron, le professeur de philosophie, que je revois depuis notre rencontre chez Pinson et qui sollicite pour moi la mise en liberté de quelques amis, Perron s'est trouvé dans le courrier avec moi ; il allait

DE t^.-J. PhOUDHON. S47

à la séance du 24 août de notre Académie. C'était Tanniversaire séculaire de la fondation de la société. Il y avait Fleury, Mauvais, etc.; le secrétaire perpétuel, Pérennès, qui a remué en 1838 ciel et terre pour me faire nommer, qui, en 1848, s'est aplati devant le gouvernement provisoire, Pérennès n*a pas eu honte de prononcer cette phrase, à propos de la pension Suard : « Une fois sur six cette pension s^est égarée. » En sorte, dis-je au père Weiss, que MM. Fallot (mort), Mauvais, Forien, Petit et Fleury sont tous de grands génies et que je suis un misérable.

Après la séance, gala académique, où Ton a juré de restaurer la société par la religion, Tordre, etc., etc.*

Mon cher docteur, j'ai bien peur que dans six mois mon livre ne semble plus qu'une prophétie faite après coup.

La réaction contre les prêtres est déclarée dans toutes nos montagnes. On ne parle déjà plus que de chasser les prêtres et de supprimer les cures. Le droit de nommer les maires, retiré aux habitants, cause une vive irritation ;. l'ordre d'allumer des feux de joie le 15 d'août a paru une réminiscence du moyen âge et a fâché pour tout de bon le paysan.

Enfin, les années mauvaises s'accumulent : la petite propriété, le petit commerce, la moyenne industrie, tout est perdu, écrasé... Le vigneron et le laboureur sont à la veille de déserter les campagnes. Une seule industrie, toute locale, prospère dans notre département et le révolutionne de foud en comble, c'est l'horlogerie.

Je retourne à Besançon dimanche prochain, 29, avec ma femme que je dois présenter aux vieux parents et amis. Je serai de retour le 1®^ ou le 2, après quoi je pars pour Lyon, où je passerai peut-être quinze jours à

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visiter la navigation du Rhône et de la Saône. Je pousserai probablement jusqu'à Marseille et peut-être à Toulon ; puis je reviendrai à Burgille, d'où je pense faire un tour à Paris avant d'emmener la famille, qui séjournera ainsi jusqu'aux environs de Noël dans la verte Franche-Comté.

Si donc vous venez au pays, comme vous me l'avez fait espérer, prévenez-moi afin que je dispose mes courses et que je me trouve sur place le jour de votre présence.

Bonjour à Bessetaux, Dominique, père Eustache, etc.

Je vous embrasse.

P.-J. Proudhon.

jP.-/S. Garnier est à son quatrième tirage, soit 1 3 ou 14,000, plus la concurrence belge dont on ne peut savoir le chiflFre.

Bupgille-les-Mapnay, 27 août 1852

A M. DARIMON

Mon cherDarimon, je réponds à votre lettre d'hier, 26.

J'attendrai, pour prendre une résolution concernant le projet de Hevue de B***, que j'aie vu Garnier à Lyon où je compte me trouver du 2 au 4 septembre prochain. J'y resterai huit et peut-être quinze jours, suivant le temps qu'absorberont mes courses sur le Rhône et la Saône.

Vous sentez que je ne puis me décider qu'après que je saurai au juste quelle est ma situation personnelle et sur quoi je puis compter d'ailleurs. Or, c'est ce que je ne puis convenablement apprécier qu'à Lyon, avec les frères Gauthier, mon ami M. Penet, que vous ne connaissez point, et Garnier jeune. J'espère que vous avez assez de confiance en mon amitié pour croire que je vous fais entrer en compte dans toutes mes résolutions, comme dans mes espérances.

D'ici là, au lieu de passer le temps en conversations inutiles, priez M*** et B*** de vous faire un projet de Xevue bi-mensuelle, pour tout ce qui concerne le format, l'exécution typographique, le nombre de feuilles, les frais de timbre, rédaction, papier, etc. En un mot.

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dites-leur de dresser ce devis de manière qu'il ne reste plus à nous qu'à dire oui ou non, et, dans le premier cas, à fournir la matière.

Je comprends très-bien la répugnance qu'aurait B** f à mettre V Histoire de la Démocratie dans la Jtevue, et je n'y reviendrai point. De mon côté, je ne suis point décidé non plus à y faire entrer ma chronologie, d'abord parce que je ne la trouve point assez riche encore et qu'il me reste beaucoup à faire pour l'amener au point où je la veux, ensuite parce qu'il me répugne de morceler cet ensemble que j'ai à cœur de rendre magnifique. Mais qu'à cela ne tienne, les matériaux ne nous manqueront pas, et si vous, Boutteville et autres amis, n'êtes point las d'écrire, je me charge de vous trouver plus de sujets neufs que vous n'en épuiserez jamais.

L'Empire va se faire, dites-vous; je l'ai toujours cru, sans dire ni ta^it mieux ni tant pis. 11 faut que la société aille, qu'elle se meuve, et partant qu'elle suive une direction : celte loi est fatale. Voici qu'elle commence, après l'étape du 2 Décembre par faire celle de l'Empire, soit ; tout le monde y sera pris : l'Empereur, d'abord, qui n'y trouvera que viande creuse; la Bourgeoisie après, qui ne s'en verra pas plus stable; le Peuple, de plus en plus indigent, et les vieux partis orléaniste, légitimiste et républicain qui s'apercevront bientôt que cette évolution, loin de les ramener au pouvoir, les en éloignera davantage. Donc, laissez faire et laissez j^asser, c'est tout ce qui nous convient.

Ici, je trouve la bourgeoisie profondément aliénée de Bonaparte, et toute pleine de sentiments révolutionnaires. Les paysans sont révoltés par la loi qui leur

ôte la nomination de leurs maires ; le clergé est détesté pour son influence; les idées sociales, grâce au développement de rhorlogerie dans les villes et les campagnes, gagnent du terrain, et font de la Franche- Comté une des meilleures provinces pour le Progrès.

Le sentiment universel de la ruine du petit commerce, de la petite industrie et la petite propriété, ne laisse plus de place à aucune prédilection politique. Les cœurs s'aigrissent; la haine, une haine franc-comtoise, froide, lente, mais qui dure et ne pardonne point, s'amasse et se substitue aux anciennes idées d'ordre public et de subordination envers l'autorité centrale. , On voit la misère s'approcher, inévitable, implacable, et devant ce spectre, toute religion s'éteint, tout préjugé de politique s'évanouit.

Ce que je vois et que j'apprends tous les jours, élève ma pensée, bien au dessus des attaques du Siècle^ des colères montagnardes et des anathèmes de Wnivers. Vraiment, ils n'y sont guère, ces messieurs, et moimême, en faisant ma brochure, je n'étais pas à la hauteur des circonstances. Devant la dissolution et la ruine qui se préparent, le 2 Décembre, les journées de Juin 48 et le 24 Février ne sont plus que des dates anecdotiques, à peine dignes d'une mention spéciale dans l'histoire. Quand ce qui se passe commencera d'èlre révélé, il n'y aura guère de place, je vous assure, dans l'attention publique ni pour les répressions du pouvoir ni pour les petites calomnies des jacobins et les malédictions des jésuites. C'est à ce point de vue de plus en plus élevé que nous nous placerons dans la Hevm, et Dieu veuille qu'après avoir commencé comme Dauiel, nous nous ne finissions pas comme Jérémie.

Je répondrai au Siècle et à V Univers; mais je prends

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