A M. ET M™^ NICOLLE
Monsieur et Madame NicoUe, à Tinvitation de M™" ProudhoDy qui a fort regretté de n'avoir pu revoir M™° Nicolle avant son départ pour la Franche-Comté, je viens vous souhaiter un petit bonjour et vous prier instamment de nous donner de vos nouvelles.
Comment va le prisonnier? Où en est la demande faite à son intention?...
Depuis la publication de ma brochure, j'ai, de mon côté, sollicité par écrit la mise en liberté de Pilhes et Duchêne, et demandé le rappel de MM. Herzen et Charles Edmond, deux autres de nos amis. Il m'a été répondu par l'intermédiaire auquel je me suis adressé, que cette demande venait un peu trop tôt. (J'ai compris trop tôt après l'autorisation que m'a accordée le Président de mettre en vente mon livre); mais que ma requête était prise en considération très-sérieuse, et que, sous peu, il y serait fait droit.
Ainsi, à défaut d'actes, on nous donne des espérances. Espérons donc sans nous déconcerter ; espérons, car. en vérité, nous n'avons rien de mieux à faire.
On m'écrit de Paris que lempire se prépare ; qu'en
pensez-vous? Ici, je vois la bourgeoisie pleinement désafféctionnée, et Torléanisme manifester hautement ses prétentions. D'autre part, Tinfluence du clergé est détestée, et Tune des choses qui font le plus tort au Président, c'est le pouvoir donné aux prêtres ! Dans quel sens marche donc TÉlysée? Où va-t-il î On y voit clair de moins en moins; mais ce qui est bien certain, c'est que les vieux partis ne lui pardonneront jamais, que partout le peuple souffre et se détache, et que dans quelque mois, il sera aussi facile à Saint-Arnaud de jeter L.-N. à Vincennes et de donner sa place à Joinville, qu'il le lui a été, au 2 Décembre, de chasser l'Assemblée et d'écraser les démocrates.
Quand en finirons-nous ?
Mes petites filles vont bien. Catherine prend des forces; je vais à la pêche aux écrevisses, qui sont abondantes et monstrueuses dans nos ruisseaux ; quelquefois, je pêche aussi le goujon, elc, dans TOgnon, ou bieujevaisà Besançon. Nous avons tous grand appétit, et trouvons à bon marché de quoi y satisfaire.
Nous habitons le faubourg d'un petit pays qui ne compte pas cinquante maisons et 4,000 âmes, sur le bord de l'Ognon, dans une des plus fertiles vallées de Franche-Comté, sur la route de Besançon à Dijon, et à portée de la première ville où Ton peut se procurer toutes les choses d'utilité et d'agrément. Demain 29, nous irons, ma femme et moi, visiter les vieux parents et amis qui me restent; après quoi, je laisserai le ménage pour huit ou quinze jours et prendrai ma volée devers Lyon.
Si, dans l'intervalle, vous pouviez écrire deux mots à ma femme, ce serait de votre part œuvre de charité pour elle, car elle s'ennuie parfois, et pour moi
un très-grand plaisir. Adressez, s'il vous plaît, à Madame P.- J. Provâhon, à Burgille-les-Marnay [Doubs],
Nos respects et amitiés, s'il vous plaît, à M"® Armande, ainsi qu'à M'»° et M"« Chartier.
Je serre la main au prisonnier, et je salue M"*« Nicolle de tout mon cœur.
P,-J. Proudhon,
Burgille-les-MarDay^ £9 août 18ii.