‹ Correspondance de P.-J. ProudhonChapitre 37 sur 50 · A M. BOUTTEVILLE · texte numérisé non relu

A M. BOUTTEVILLE

Mon cher Boutteville, d'après Tavis réitéré que m'en donne Darimon, M. B^^^ semble avoir le dessein bien arrêté de publier uneHevue bi-mensuelle, dont la direction me serait exclusivement confiée. Ce projet a de quoi me sourire assurément; cependant, vous savez combien je suis déjà grievé de besogne, et, d'autre part, vous pouvez dire si la situation est telle que nous puissions déjà arborer, dans une publication périodique, le drapeau de la révolution sociale.

J'ai ajourné ma réponse jusqu'après mon retour de Lyon, où je vais faire un voyage, et, en attendant, j'ai prié Darimon de demander à MM. B*' ^ le devis exact de cette publication. De votre côté, je vous serai obligé d'en causer avec Darimon; Crétin, Massol, etc. ; puis de m'en faire savoir votre sentiment. .

Ma brochure a passé, sans doute, et c'est un précédent grave. De plus, à en croire certains journaux de préfecture, le gouvernement serait disposé à rendre à la pensée philosophique toute la liberté qu'il enlève à la polémique quotidienne des partis. Ce sont là de réels encouragements ; mais ce gouvernement est si amou-

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reux de ses plus mortels ennemis, les légitimistes, les orléanistes, les jacobins modérés, les jésuites; il est si désireux de les rallier et de leur plaire, qu'il donnera toujours cent paysans pour un noble, et dix Proudhon pour un Césena ou un Veuillot. Il s'agit donc pour nous, d'abord, de suivre de près la marche du pouvoir, et d'établir assez bien nos pronostics pour que nous puissions conjecturer, avec quelque probabilité, sa politique a venir.

Darimon, qui sait combien mepèsentles quatre volumes de l'Histoire de la Démocratie Moderne, me dit que la besogne me sera livrée par vous et lui si bien mâchée qu'il ne me restera presque rien à faire. Je ne demande pas mieux, certes, que de n'avoir qu'à gratter de l'ongle après votre coup de ciseau ; mais encore, qu'en ditesvous? où en êtes- vous ?.. . Bien que nous ayons souvent parlé de cette Histoire comme d'une commande ou jmo' tille, je n'en désire pas moins lui donner \m grand caractère de philosophie, de vérité profonde, et même de style, si tant est que je puisse songer à la réforme. Quel temps, votre manuscrit terminé, m'imposerezvous?...

J'ai lu, depuis mon arrivée, une brochure intitulée: la Genèse Universelle ou le Dernier Déluge^ par Pinel- Domremy; j'ai pris connaissance d'un li\Te fort rare, distribué» mais non mis en vente : Philosophie de la Révélation, par M. Grandet (anonyme), ex-représentant du peuple. Enfin, je tiens les deux derniers volumes d'Aug. Comte, c'est-à-dire son système social et sa nouvelle religion.

De tous ces ouvrages, il résulte pour moi que le nouveau dogme est très-près de se formuler, et que, sous des styles différents, l'idée révolutionnaire est au

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tnoius aussi dégagée de nos jours que lldée chrétienne Tétait eu 325, au concile de Nicée.

La Genèse universelle est tout entière inspirée de mes Contradictions y etc., c'est un essai positifs analytiquement déduit de ma critique négative, et de quelques propositions plus explicites que nous avons depuis formulées. Ajoutez un certain vernis de mysticisme appartenant à Tauteur, et vous avez le livre. Ainsi, nous avons déjà la puissance de suggérer tout un plan de doctrine; symptôme heureux et qui nous assure une place dans la synthèse révolutionnaire du siècle suivant.

La Philosophie de la révélation est une exposition de la Triaité, basée sur les principes du calcul différentiel et intégral. Pur exercice de dialectique, à Taide de défini tionsr nouvelles, mais tout plein de propositions de détail et de vues qu'aucun de nous ne répudierait.

Quant au livre d'Aug. Comte, je ne comprends pas, en lisant, comment l'auteur aspire à une autre originalité que celle de son insupportable style. C'est humanisme tout pur, moins le grandiose métaphysique des Allemands, et ramené à la sécheresse matérialiste des d'Alembert, des Ampère etc. Ici encore, je ne vois presque rien que nous n'ayons tous ^u d'avance aussi bien, souvent mieux, que M. Comte, et qu'en tout cas nous ne puissions infiniment mieux dire.

Or, rien qu'à exposer ces ouvrages et beaucoup d'autres analogues, nous pouvons dans une Mevue tout dire, et, ce qui vaut mieux, construire toute la science sociale, ôtant ainsi à nos idées le caractère de personnalité fâcheuse qu'elles ont roçue, dès 1845, de l'auteur des Contradictions^ et, plus tard, du rédacteur en chef du Repràcntant du Peuple et du Peîq)le. Cela ne vous

semble-t-il pas heureux pour uous aulaut que pour nos idées elles-mêmes? Le jour où une idée se dépersonnalise, elle devient vérité.

Ainsi, tandis que les sectaires, jaloux a Texcès de leur dogme et de leurs formules, n'admettent, comme les tliéologiens, que la vérité qu'ils font et 4ans les temps qu'ils choisissent; nous chercherons nos idées dans l'expression spontanée des institutions, des écoles et des penseurs : il y a là, ce me semble, pour une Jtevue révolutionnaire, une chance immense de succès.

En ce moment, le parti républicain modéré fait sa transition à l'orléanisme ; les rouges suivront ou périront, c'est fatal : car s'ils uous haïssent, on les déteste encore plus. La légitimité ne compte déjà plus sur l'horizon politique, et, quant aux prêtres, j'ose vous les garantir d'autant plus pi es de leur fm que le gouvernement leur laisse plus d'importance. C'est donc, en déljnitive, le capitalisme, plus ou moins uni aux fantaisies impériales et royales, qui est notre véritable adversaire. Ne pensez-vous pas qu'il y ait pour nous plus d'un parti excellent à tirer de la situation ; je veux dire de cet antagonisme politique partout soulevé contre le pouvoir des malthusiens?...

Observez, rélléchissez, consultez et écrivez -moi. Je suis résolu à frapper fort; mais j'ai encore plus d'envie «l'y inetlro toute l'adresse, toute l'habileté, si vous me permettez ce mot, toute la rouerie dont je suis capaWc. de manière que le public soit encore plus surpris de la manœuvre de l'écrivain que de sa force et dé son audace. Pour cela, je no connais qu'un moyen, c'est de rélléchir longtemps à l'avance cl de uous y mettre tous, car un seul homme n'ayant qu'un visage ne voit jamais que d'un seul côté. Pensez-y donc, et pensez bien.

DE P.-J. HROIÎDHON. :U\

Je pars aujourd'hui pour Besançon avec ma femme. Nous serons do retour à Burgillc après-demain mardi ou mercredi au plus tard; après quoi, je me dirigerai sur Lyon, où je resterai huit ou quinze jours.

M"*° Proudhon se joint à moi pour vous souhaiter le bonjour, ainsi qu'à votre famille.

Je vous serre la main.

P.-J. Proudhon.

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