A M. L'ABBÉ
Monsieur, j'ai achevé la lecture de votre manuscrit et j'en ai déjà parlé à quelques libraires. J'ai à m'exprimer avec vous, et sur l'ouvrage lui-même, et sur sa publication. Si j'ose sur le premier point vous soumettre quelques observations, ne les prenez que comme venant d'un mondain, inhabile à juger les choses qui sont de Dieu, mais qui a quelqu6 fois du bon sens.
Il y a des choses parfaites dans votre livre : certains chapitres m'ont paru des morceaux achevés. Si je ne craignais de vous flatter, je dirais que vous m'avez rappelé souvent, par votre style et votre éloquence, par cette métaphysique chrétienne dont peu de prêtres aujourd'hui connaissent le secret, les Méditations sur V Évangile^ et les Élévations sw Us mystères de Bossuet. Certainement, monsieur, votre ouvrage obtiendra du
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succès et peut-être un très-grand succès, ou bien il faudrait croire que le clergé catholique est devenu tout rationaliste.
J'avoue que moi, ignorant et tiède, je ne m'attendais pas à trouver tant de choses sous un titre comme celuici : du mystère de la Vierge; ni surtout à me sentir réchauffé par votre verve religieuse. Quel effet devra produire un pareil livre sur des âmes tendres et pieuses, quand un esprit aride, inflexible et positif comme le mien s'est laissé séduire à voire entraînante éloquence? Peu s'en faut que je ne sois dévot à Marie. J'ai retrouvé dans votre doctrine une foule de choses que j'aurais cru prises de mes propres idées, si tout ce que je fais n'était pas encore enseveli dans le chaos de mes notes et extraits. Oui, monsieur, nous nous touchons par plusieurs points, et vous confirmez l'espérance que je nourris et qui chaque jour devient pour moi plus légitime, que tout, dans le christianisme, doit parvenir à la démonstration philosophique, qu'il renferme la philosophie traditionnelle, que tôt ou tard le monde sera chrétien par conviction et par raison comme il est aujourd'hui géomètre et physicien : ce qui n'exclut pas la nécessité de la grâce pour être vrai chrétien, c'est-àdire pour croire par le cœur et les œuvres aussi bien que par l'entendement.
Ce à quoi je trouve à redire dans votre ouvrage, ce sont les citations. Il m'a paru fréquemment que vous faisiez beaucoup trop d'honneur à certains auteurs.'doni la manière dépare la vôtre sans ajouter à votre pensée. Règle générale : toute citation ne doit être faite qu'autant que l'auteur cité dit mieux les mômes choses ou leur prête une autorité nouvelle; cette règle, vous ne l'observez pas toujours. J'étais frappé, en vous lisant,
de certains passages qui me semblaient de mauvais goût, écrits dans le style plein de recherche et d'affectation de notre époque, puis tout à coup, je m'apercevais que ce que je lisais était une citation ; car à vous, monsieur, une pareille critique ne peut jamais être adressée. Votre diction vive, énergique, tendre ou sublime, selon la matière, est toujours simple et pure. Comment se fait-il que vous aimiez un genre que vous ne suivez pas ? Je cherche quelques exemples.
Folio 20. Citation de M. Lourdoueix : la ligne j^pen^ diculaire et la ligne horizoïUale. Croyez-vous, monsieur, qu'on trouve dans aucun écrivain ecclésiastique des plus mauvais siècles quelque chose d'un goût plus faux, plus ridicule, d^une subtilité plus puérile et plus niaise, d'une froideur plus opposée à la vraie piété que cette singulière idée de M. Lourdoueix? [Encore une fois, monsieur, ne prenez mes critiques que pour ce qu*elles valent; ne vous y soumettez pas, mais pensez-y.
Folio G6. Citation de George Sand. Quelle que soit l'opinion publique, et la vôtre en particulier, monsieur, siur le méritç de cette femme, je n'en pense pas moins qu'elle est lui écrivain souvent contestable. George Sand ne m'a jamais paru qu'une sorte de M™° de Staël qui conserve encore des admirateurs parmi les personnes amoureuses du phébus et des grands mots. Le vulgaire prend pour énergie de style la violence des épithètes et la roideur des expressions, pour profondeur les généralisations et les abstractions, pour sublimité les ballons gonflés de vent, pour nouveauté ou finesse d'observation les démentis donnés hardiment aux maximes reçues. Je pourrais vous donner des preuves de tout cela dans le morceau même que vous citez.
t Qu'on ne dise pas que la femme aime l'enfant à proportion de l'amour que lui inspire lépoux, cela n'est vrai que pour de déplorables exceptions ou des cœurs malades... » Cela est très-généralement vrai, et ne souffre d'exception que pour quelques ûmes élevées et énergiques auxquelles il est impossible d'être de tout point corrompues et scélérates. Quelles sont les mères folles, fantasques, imprudentes? Ce sont précisément les épouses légères, vaines, sensuelles, sans amour, infidèles.
Le portrait que George Sand trace de la mère n'appartient jamais, que par exception, aux femmes de cette espèce. L'histoire du genre humain, l'expérience de tous les jours le démontre. — « Ce sont les femmes « qui nous conservent à travers les siècles les sublimes a traditions de la philosophie chrétienne. » Cela ne signifie absolument rien, parce que cela dit infiniment trop. — a Ce sont elles qui sauvent aujourd'hui les « débris du spiritualisme...» — Le contraire est rigoureusement vrai : les femmes se plongent très-généralement et nous entraînent avec elles dans les profondeurs du sensualisme. Voyez les femmes saint-simoniennes et fouriéristes. — Tout ce que dit George Sand sur VégalUé de la femme est une vérité triviale, s'il n'entend pas autre chose que ce que Rousseau a développé dans la dernière partie de Y Emile avec une toute autre supériorité de raison et d'éloquence; s'il veut dire plus, George Sand tombe dans le faux. Si l'on compare les droits, l'homme et la femme sont égaux; si Ton compare les devoirs, ils sont encore égaux; si Ton compare sexe à sexe, la femme est inférieure. Jamais on ne sortira de là : c'est la voix de la raison, de la nature et de l'Écriture, qui a nommé la femme adjwiienium viri.
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« Qui notis expliquera commuent Vattrait chaste et divin de cette simpie caresse.,, » Pouvez- vous souffrir ce style prodigue d'épithètes magnifiques pour dire les moindres choses? Est-ce donc là savoir écrire? Quoi de plus aisé que de dire le àaiseï' chaste et divin d'un enfant? Simple caresse^ qui vient ensuite, fait une cacophonie étrange avec la chasteté et la dioinité, — a Mais quoi,., jusqu'à examinons. i> Galimatias parfait, inintelligible en soi, inintelligible par rapport à ce qui précède et à ce qui suit : « L'wiion est-elle trouhlée? Et dans la génération on peut croire que le mal vient des côtés. ^^ Qu'est-ce que cela veut dire? génération est-il mis pour généralité? En ce cas il n'est pas franrais. L'auteur veut-il parler de la société actuelle, de la génération présente? il fallait préciser la chose. Est-ce enfin de l'acte de la génération qu'il parle? Outre qu'il présente une image obscène, on n'aperçoit pas davantage ce qu'il veut dire.
Je ne finirais jamais avec de pareilles gens. Je ne me suis étendu aussi longtemps que pour vous prouver davantage , Monsieur , combien je souhaite que vous supprimiez cette citation à la fin d'un chapitre qui m'a semblé un chef-d'œuvre de raison et de délicatesse. Je vous crois incapable de rien faire de comparable à la lettre à Marie ; ne la citez donc pas. Aussi bien , un auteur comme George Sand ne doit pas être nommé dans un ouvrage sur la Vierge, fait par un prêtre. Vous êtes tombé dans le défaut de ces artistes dont vous parlez, qui peignent leurs inadones sur des Vénus gagées. Peut-être étiez-vous bien aise d'avoir une occasion d'écriro quelques lignes vraiment touchantes et sacerdotales sur une femme qui a méconnu le rôle de son sexo , dont elle parle toujours. Cela
serait très-beau si vous étiez le directeur spirituel de George Sand ; mais vous représentez TEglise enseignante, et George Sand une déplorable école. Vous parlez aux fidèles, aux prêtres, vous ne devez pas vous permettre cette consécration du talent trèsproblématique do cette femme. Laissez ces âmes damnées grouiller dans la vase du marais stygien ; et vous, successeur des Eplirem et de Bernard, chantez in excelsis.
J'aurais encore quelcfues remarques minutieuses de slylc ; elles trouveront assez tôt leur place à Timpression. Il ne s'agit que des lapsus calamL J'ai parlé à M. Parent-Desbarres, l'un des meilleurs libraires de Paris. Il ne consentirait à se charger du livre que de celte manière : vous feriez les premières avances de fonds ; puis il ferait l'ouvrage dans sîk Revue catholique ^ par fragments détachés , (|ue l'on tirerait en même . temps in-1 2 ou in-1 8 ; cette opération durerait six mois. Or, c'est précisément ce que vous ne voulez pas. MM. Gaume ne se chargeront pas non plus des frais d'une publication. Tous les libraires sont écrasés sous une si prodigieuse quantité d'impressions anciennes, qu'ils peuvent à peine respirer et ne veulent plus entendre parler de rien. Je voyais M. Parent-Desbarres, à mesure que je lui parlais, comprendre trèsbien que l'opération était bonne, et je lisais dans son geste et sa physionomie le dépit qu'il éprouvait de ne pouvoir faire plus d'avances ni de bénéfices. C'est la même chose chez tous les autres. Ainsi, il n'y a point d'espérance de ce côté.
M. Vieux voyage dans la Bretagne ; dès que je saurai où lui adresser ma lettre, je lui écrirai à votre sujet. Peut-être aviserait-il au moyen de faire les fonds d'im-
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pression, car, pour moi, Monsieur, il n'y faut pas penser. Tout ce que je pourrais, n'étant pas libraire, mais imprimeur, ce serait de vous faire l'avance de mon travail et de ma main-d'œuvre ; M. Vieux se chargerait du placement ; M. Parent-Desbarrcs consentirait à prêter son nom comme éditeur, et la publicité de sa feuille périodique, ainsi que le concours de ses quatre voyageurs. M. Desbarres a environ huit mille abonnés à ses différentes publications, qui toutes portent sur leurs couvertures les annonces des livres nouveaux ; huit mille abonnés supposent cinquante à soixante mille lecteurs. Je me chargerais aussi d'un article, soit dans la Gazette de France^ soit dans VAmi de la Religion.
Considérant donc l'immensité de la publicité qu'il serait possible de donner aux annonces, l'activité de M. Vieux et de ses collègues et, par dessus tout, le mérite intrinsèque de votre ouvrage, mérite sur lequel je ne crois pas me tromper, on peut espérer raisonnablement de placer en peu de temps cinq cents exemplaires. Or, voici le calcul qu'a fait devant moi M. Desbarrqs : les frais d'impression et brochure s'élèveraient à 900 francs environ pour un tirage à quinze cents ; le prix de l'ouvrage étant porté à 2 fr. 25 ou 2 francs, soit, pour le libraire, si vous le voulez, '1 fr. 50 ; les cinq cents exemplaires vous feraient net 7;i0 francs.
Au maximum de dépenses et au minimum de prix par exemplaire, la moitié de l'édition vous défraie ; l'autre moitié vous appartient. A ce compte, vous êtes seul propriétaire de Tédition. Ce libraire ne prend pas sa commission ; l'imprimeur n'a rien, si vous le rem-
boursez de ses avances, soit à la livraison de Touvrage, soit aux termes ordinaires.
J'attendrai votre ri^ponse avant de revoir M. de Vallette.
Je suis, Monsieur, votre très-humble et très-dévoué serviteur.
P.-J. Proudhon
Paris, 6 juillet 1840.