A M. DROZ
Monsieur Droz, je pars, non comme vous me Tavez reproché plus d'une fois pour aller prendre des vacances, mais pour mettre ordre à mes affaires, me préparer do nouvelles années d'étude, et puisque je n'ai plus qu'un an à passer sous la tutelle de l'Académie, pourvoir au temps qui suivra. Comme pensionnaire Suard, je ne reviendrai pas à Paris; ainsi, monsieur, les rapports qui existaient entre nous cessent dès aujourd'hui. Je vous remercie le la constante bienveillance que vous m'avez montrée, et, je crois pouvoir le dire, de tout le bien que vous auriez voulu me faire, et que, par ma faute et mon opiniâtreté, vous ne m'avez pas fait. Vos entretiens, toujours élevés, toujours pleins d'une sage philosophie et d'intéressants souvenirs, m'ont été précieux et utiles ; pour vos conseils, je les ai toujours jugés excellents ; malheureusement il est dans ma nature de n'en suivre de personne.
De tous les hommes que je connaisse, vous êtes le seul pour qui j'eusse voulu m'imposer ime exception, je ne l'ai pu : une telle résolution ne me dure jamais vingt-quatre heures. Au reste, je vous l'ai dit plus
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d'une fois : je veux courir la chance de ma vocation et subir toutes les conséquences de mon caractère, au péril même de mou existence ; à part le métier d'imprimeur, que je n'abandonnerai jamais entièrement, je ne connais de fonction qui me soit propre que celle de méditer à mon gré, et d'exprimer plus ou moins heureusement les pensées souvent très-paradoxales que l'observation psychologique et l'analyse me suggèrent. La brochure que j'ai fait imprimer depuis votre absence (le fameux Mémoire sur la Propriété) et que je soumets à votre jugement, vous prouvera, je l'espère, que depuis un an j'ai su employer mon temps. Démontrer l'injustice et l'impossibilité de la propriété ; extraire de cette démonstration les lois fondamentales de la société ; analyser la conscience et l'intelligence humaine par une méthode toute nouvelle, et compléter la doctrine de l'un de nos plus savants naturalistes sur la différence qui existe entre les animaux et l'homme par rapport à l'inlinct et à l'intelligence, aussi bien qu'en ce qui concerne le sens moral; enfin, montrer l'unité métaphysique de plusieurs sciences, la jurisprudence, l'économie, la morale : un tel travail, doit, si je ne me trompe, faire époque dans l'histoire de la philosophie, et contribuer à notre réforme politique. J'attends sur cet Essai le jugement du public, non pour savoir ce que je dois penser de moi-même, mais pour connaître ce que je dois penser des hommes. L'état des esprits, après la lecture de mon livre, me donnera la mesure des intelligences et déterminera la forme, l'étendue et le ton de mes ouvrages nouveaux.
Si vous me le permettez, monsieur, j'aurai l'honneur de vous adresser toujours à l'avenir un exemplaire de chacune de mes publications; ce faible hommage de
mon affection pour vous et de ma vive reconnaissance me rappellera sans cesse les moments agréables que j*ai passés près de vous, et les obligations nombreuses que j'ai contractées envers vous.
Agréez, monsieur, Texpression de mes sentiments affectueux.
P,-J. Proudhon.
Paris, 27 décembre 1848.