‹ Correspondance de P.-J. ProudhonChapitre 40 sur 50 · A M. E. DE GIRARDIN · texte numérisé non relu

A M. E. DE GIRARDIN

Monsieur de Girardin, à neuf heures du soir, je me proposais encore de répondre, par ma visite, à Taimable invitation que vous avez bien voulu me faire, vous et Madame de Girardin, d'aller passer la soirée avec vous. Le déluge des affaires m'en a empêché. Des épreuves à revoir, un journal à conduire, la Banquodu Peuple à fonder, des visiteurs, des sollicitations, des réclamations sans fin ne me laissent plus une minute de repos. Moi, philosophe, penseur, flâneur et causeur de profession, je me vois lancé malgré moi dans la vie active : de spectateur que j'eusse voulu être de la révolution, j'en suis devenu l'un des acteurs principaux.. De quelque façon que les choses se passent, je périrai à la peine, et le monde n'en ira ni mieux ni plus mal. Que le bon Dieu bénisse ceux qui nous ont précipités dans ce coupe-gorge I...

Maintenant, Monsieur, me permettrez- vous, après avoir exprimé mon juste remerciement, de vous dire que je serais bien plus heureux de causer affaires avec vous, que d'aller me divertir dans votre charmante société? Vous venez de faire un Président, peut-être plus; mais cela ne change pas le fond des choses ; cela ne rend ni du

travail aux ouvriers, ni du crédit aux propriétaires, pi

la confiance aux capitalistes, ni j'en aurais jusqu'à

demain. Vous savez cela mieux que moi ; vous êtes trop clairvoyant, trop positif pour ne pas méditer quelque grand dessein, et ce qui vient de se passer prouve votre force et votre influence. J'ignore pourquoi, père et parrain d'un Président de la République française, vous n'avez voulu accepter aucune fonction : ce serait le sublime de la vengeance et de l'ironie, si ce n'était la preuve de quelque pensée profonde. Vous menez la petite bourgeoisie, la classe moyenne; j'ai acquis, à grand'peine , à travers mille calomnies , quelque influence auprès des travailleurs.

Ne pourrions-nous donc faire quelque chose pour notre pauvre pays, par-dessus toutes ces critiques qui nt)us font aller de cascade en cascade, de Guizot à Barrot, de Barrot à Ledru, de Ledru à Cavaignac, de Cavaignac à Bonaparte, etc.... sans aucun profit pour le peuple et au grand détriment de la raison et du caractère national?

Pour moi, je crois que le gouvernement ne sera ce qu'il doit être que quand nous aurons la sécurité dans l'économie publique; et je crois que vous pouvez rendre d'immenses services à cet égard.

Pardon, monsieur, de ma patriotique indiscrétion. Je ne puis vous remercier du Bonaparte; mais je brûle d'avoir à vous louer de quelque service, moins éclatant et plus réel, rendu à notre pays. C'est la seconde fois que je frappe à votre porte : me renverrez-vous toujours avec un Dieu vous assiste.,.^

Recevez les salutations cordiales du plus grand maudit de la société, maudit vous-même.

P.-J. Proudhon.

Conciergerie^ 1 1 avril 1851.

A M. MICHÉLET

Monsieur, j*ai reçu en son temps Tenvoi précieux dont vous avez bien voulu m'honorer des quatre premiers volumes et demi de \oire Histoire de la Révolution, Je les ai lus aussitôt avec un empressement extrême et une satisfaction extraordinaire.

Je viens, en vous faisant mes humbles remerciements, vous exprimer mon admiration, non-seulement pour Técrivain, mais surtout pour le penseur et le juge.

Enfin , enfin , la Révolution française sort de la légende, du roman, des factures et du pamphlet. Elle arrive à Fhistoire; il semble que ce soit de ce jour qu*elle se répand sur le monde. Je la revois telle à peu près que vous nous la montrez; j'avoue que je ne la comprenais guère, que je la trouvais misérable, usurpatrice, illégitime, telle qu'il m'avait été donné de la connaître. Accoutumé à ne céder jamais à Tentrainement de mon opinion et de mon parti, ne pensant pas que de grandes misères fussent une raison suffisante d'un si grand mouvement, j'étais comme oppressé de l'insuffisance de nos narrateurs, je me disais que la Révolution avait encore plus à se plaindre de ses apolo-

gistes que de ses calomniateurs. Quinze ou vingt volumes de la compilation de MM. Bûchez et Roux m'avaient fait sentir où était le fort et le faible de cette grande aventure. Mais presque aussitôt j'avais dû maudire cet esprit de secte qui, sous leur plume, venait de nouveau flétrir la grandeur d'âme de nos pères et remettre en doute la justice de leur cause, en faisant pivoter toute la série du mouvement sur l'influence d'un club et la pensée d'un tribun.

Enfin, vous avez, j'ose le dire, réhabilité la Révolution, rendue si mesquine par MM. Thiers, Mignet, Droz lui-même, mon vénéré patron, et plus exécrable encore dans Bûchez et ceux qui l'ont copié ou suivi que dans toutes les rapsodies de l'émigration et du clergé. Grâce au ciel, la voilà débarrassée, rendue insolidaire de ses meneurs ; les Sieyès, les Mirabeau, les Barnave, les Girondins a leur tour, et Danton et la Montagne ne sont plus que des hommes, souvent bien petits. Marat et Robespierre sont jugés et les jacobins estimés à leur valeur. Vous avez résolu ce problème difficile, celui que je me proposais à moi-même quand je me demandais ce que devait être une histoire de la Révolution : être révolutionnaire plus qu'aucun de ceux qui ont figuré dans le drame, et cepenrlant être plus modéré que Danton et les Girondins, plus judicieux que les constituants, plus ami du peuple queFréron et Marat, plus puritain que Robespierre. Ce but, dans mon opinion, vous l'avez pleinement atteint. Aussi ne craindrai-je pas de dire qu'avec un style qui, parfois, tourne au dithyrambe avec une sensibilité qui passe la mesure ordinaire de l'histoire, vous êtes encore pour moi l'historien le plus vivifiant, le plus complet que je connaisse. Que d'autres, venant après vous, fassent

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encore mieux qne vous, je le crois possible ; mais vous avez donné le diapason, et je dirai toujours, en montrant votre livre : Voilà comment il faut concevoir V Histoire !

Mon ami et compatriote Railly vous aura peut-être dit que je m'occupais d'un travail ayant pour titre : Pratiqrie des Révolutions, Il faut vous dire tout de suite que cette Pratique n'est point, comme vous l'auriez pu croire, un ouvrage de haute condition. Ma vie, mes études, mes moyens me rendent impossible des travaux de cette nature ; ce que j'ai entrepris sous le nom de Pratique^ c'est la démonstration, à l'aide des faits les plus authentiques, les plus communs de cette vérité capitale, si magnifiquement énoncée dans je ne sais plus quel endroit de votre livre, à propos de la culpabilité de Louis XVI : une nation est autre chose qu'une collection d'individus, c'est un Être sui generis^ une Personne vivante, une âme consacrée devant Dieu.

Ce que je cherche donc, vous le comprenez maintenant. Monsieur, c'est la démonstration de ce grand être, ce sont les lois de sa vie, les formes de sa raison, c'est, en un moi, sa psychologie. La nature de mon esprit et la médiocrité de mes ressources scientifiques et littéraires ne me permettent pas les entreprises de découverte telle qu'est, et que sera, j'espère, jusqu'à la fin, votre Histoire. Je ne puis qu'analyser et approfondir ce que d'autres ont constaté et mis en lumière; ma spécialité, comme ma méthode, est la dissection des faits et le dégagement de leur contenu.

Chose singulière I ce spiritualisme transcendant, qui vous domine et qui m'obsède, est totalement inconnu à nos tartufes de religiosité, à nos écrivains ecclésiastiques, à tous nos philosophes universitaires. C'est un

homme, réputé ennemi personnel de Dieu, venant à la suite d'un historien adversaire de l'Eglise, qui s'apprête à jeter dans le monde cette idée grandiose de l'âme des peuples et de l'âme de l'humanité!... Peut-être, au reste, avez-vous parlé de l'abondance de votre poésie plutôt que de la compréhension de votre intelligence, peut-être n'avez- vous dit qu'en figure ce que je prends au positif; c'est ce que plus tard, après réflexion, vous expliquerez sans doute à vos avides lecteurs. Quant à moi, l'homme le moins mystique qui soit au monde, le plus réaliste, le plus éloigné de toute fantaisie et enthousiasme, je crois être déjà en mesure d'affirmer, et je prouverai qu'une nation organisée comme la nôtre , constitue un être aussi réel, aussi personnel, aussi doué de volonté et d'intelligence propre que les individus dont il se compose; et j'ose dire que là est surtout la grande révélation du xix« siècle. Votre Histoire de la Révolution^ faite à ce point de vue, est la meilleure préparation que j'eusse pu souhaiter à mes lecteurs. Après avoir vu dans votre narration, penser, agir, souffrir, combattre l'être collectif, ils seront mieux disposés à comprendre les lois de sa formation, de son développement, de sa vie, de sa pensée et de son action.

Votre deuxième volume est tout entier de création, le récit de la fédération de 90 surtout, après tant de récits dignes des almanachs, est trouvé. On sent que là est le nœud et le fort de l'affaire. Après avoir lu ces grands tableaux de l'épopée nationale, on se sent un amour ardent de la patrie, on est fier de s'entendre appeler révolutionnaire.

Votre appréciation des hommes me paraît merveilleuse. Serait-ce parce que d'avance j'abondais dans votre sentiment?... Mirabeau, Sieyès, Danton, Robes-

pierre, Maral, tous les autres, toisés, mesurés, appréciés ce qu'ils valent. Peut-être pourrait-on regretter que vous n*ayez pas donné plus de place à Mirabeau et à ses discours ; cet homme, après tout, fut le plus magnifique instrument de la Révolution, comme Danton en fut l'âme la plus généreuse. En revanche, peut-être, avez-vous donné trop d'importance aux commencements de Robespierre, car on prévoit déjà que l'accusation contre lui sera terrible. Sa conduite en 91, après la fuite du roi, les massacres de Nancy et du Champ-de- Mars, son aveuglement en 92 sur la question de la guerre, l'absence complète d'initiative, de moyens, de ^ générosité patriotique chez cet homme, singe de Rousseau, ami du pouvoir et des prêtres, enfin l'assassinat de Danton, la loi de prairial, tout cela jure prodigieusement avec la vie pastorale de la famille Duplaix et la modestie écolière de l'avocat d'Arras. J'ai toujours cru, et je serai curieux de voir si votre jugement s'accorde avec le mien, cpie Robespierre qui, au fond, n'était nullement républicain, qui, asservi au Contrat social, ce code de toutes nos mystifications représentatives et parlementaires, jugeait certainement la démocratie impossible en France, qui enfin, en 94, loin de réclamer l'applicatien de la Constitution de 93, où la révision voulait encore une plus grande concentration du pouvoir, ainsi que l'avouent et le prouvent ses apologistes Bûchez et P.-L. Lebas, — j'ai toujours cru, dis-je, que cet homme-là n'eût été nullement embarrassé, s'il eût réussi en Thermidor, après avoir exercé la dictature, d'opérer lui-même avec Sieyès, Talleyrand, Fouché ou autres personnages, ^uue transaction de l'espèce de celle qu'on vit au 18 Wumaire, en 1814 ou en 1830. — Robespierre était, jfour tout dire, un

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partisan de la monarchie représentative et de la maxime : Le roi règne et ne gouverne pas. Louis XYI lui joua un tour horrible, em 91, en se rendant impossible par sa fuite à Varennes.

J*avoue au surplus que ce qui m'indispose contre ce personnage, c'est la détestable queue qu'il nous a laissée et qui gâte tout en France depuis vingt ans, depuis MM. Thiers et Guizot, jusqu'à MM. Ledru- Rollin et consorts. C'est toujours le même esprit policier, parleur, intrigant et incapable, à la place de la pensée libérale et agissante du pays. Dieu^ délivreznous du jacobinisme !

Maintenant, monsieur, me permettez-vous un mot de critique ? ceci ne touche point à votre livre, n'atteint aucun des faits, aucun de vos jugements; cela ne touche que moi et ne porte que sur une note.

Vous paraissez craindre, et depuis votre livre du -P^e^jjfe, vous n'êtes pas revenu de cette appréhension, que le socialisme au xix® siècle ne soit en dehors de la tradition révolutionnaire de 89-92. Vous êtes préoccupé de quelques fantaisies communistes qui circulent dans le peuple et surtout de certaine négation de \di Propriété et du Gouvernement dont vous ne trouvez point les prémices dans la pensée de nos pères.

Permettez-moi de vous dire, monsieur, quant au communisme, que vos terreurs sont absolument sans fondement. Si la question économique, plus explicitement posée aujourd'hui qu'en 89, a dû pousser l'intelligence naïve du peuple vers l'hypothèse communautaire, c'a été l'ejffet naturel de la répidsion qu'inspirait le monopole égoïste, la concurrence anarchique et tous les désordres de l'individualisme poussés à l'excès. Mais ce communisme n'existe qu'en protestation et a

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moins de racines encore que celui des chrétiens de la primitive Église, qui ne furent pas dix mois en communauté et jamais probablement au nombre de plus de quelques mille.

En ce qui me concerne personnellement, vous avez tort de méconnaître d'abord la nécessité des définitions rigoureuses en théorie, puis de supposer que je veuille conformer la pratique à la rigueur d'une définition. Autre chose est de qualifier une idée, un principe, d'après son extrême conséquence et, autre chose, d'adopter cette conséquence extrême comme la vérité. La propriété a sa racine dans la nature de l'homme et la nécessité des choses, je le sais aussi bien que personne; mais la propriété sans contre-poids, sans engrenage, aboutit droit où je dis et devient vol et brigandage. Notre société en est là aujourd'hui. C'est pour cela que je cherche dans la création de garanties sociales et mutuelles un contre-poids à la propriété qui soit tel, que la propriété doublant ses vices, double ses avantages. Voilà ce que vous avez vis-à-vis de moi le tort de méconnaître...

J'aurais trop à vous dire sur cette matière, que je crois connaître à fond, par une longue étude et une longue pratique commerciale : je me borne à ces quelques mots qui, sans doute, suffiront à rassurer votre esprit. Ne craignez rien pour la liberté et la personnalité de l'homme, je vous dirai même ne craignez rien pour la propriété, car il m'est évident que vous ne la prenez point comme moi dans la signification juridique et capitaliste que lui ont donné nos traditions et nos institutions.

Je finis, monsieur, en vous renouvelant l'expression de ma haute estime et de mon admiration sans réserve.

Vous m'avez fait connaître Vico, vous m'avez iniLl«: aux origines du droit, vous venez de me faire voir la Révolution telle qu'elle a été, telle que je la veux; je Vv^us remercie.

Pour tant de services, le pouvoir vous ferme la bouche; consolez-vous. Les jésuites n'en ont pas pour longtemps. Ils sont si près de leur ruine, ruine épouvantable, que malgré toute mon aversion, je n'ai pas la force de les maudire.

Je suis, monsieur, votre tout dévoué et obligé lecteur.

P.-J. Proudhon.

Sainte-Pélagie, 2 octobre I80I.

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