‹ Correspondance de P.-J. ProudhonChapitre 4 sur 50 · A M. M. LA CHATRE · texte numérisé non relu

A M. M. LA CHATRE

Monsieur, d'après nos pourparlers de lundi, je tous envoie le projet de racte de société que nous avons rédigé mes amis et moi, et qui doit servir de base à une nouvelle publication du Peuple.

Sauf les réserves que vous pouvez avoir à exprimer, et qu'il nous sera difficile d'admettre, je crois que notre arrangement pourra être conclu en deux mots, c'est que vous prendriez la totalité des actions et que vous accepteriez purement et simplement l'acte de société. A la qualité de bailleur de fonds joignant celle de l'administrateur inamovible, vous avez, ce me semble, toutes les garanties^ tous les avantages qu'il est juste de vous accorder : il n'y aurait plus qu'à nous entendre sur la répartition des actions industrielles. Combien en exigez-vous?

J'attends donc, comme vous me l'avez promis, vos observations et conditions; en tant qu'elles* auront pour objet la sécurité de vos intérêts, j'ose dire que vous me trouverez de bonne et facile composition.

Je serais heureux que vous eussiez autant que moi le

désir de couler à fond cette affaire; nous avons depuis un mois commencé de sérieuses démarches; il nous importe de savoir si nous devons ou non les continuer. Je vous salue fraternellement.

P.-J. Proudhon.

DB P.-l. PROUMOW. U

Paris, 19 mars 4891.

A M. VILLIAUMÉ

J'ai reçu de vous, il y a déjà quelque temps, une lettre dans laquelle vous m*entretenez de votre Histoire dé la RévcliUUmy et vous vous plaignez que \q PeupU de 1850 n'en ait point parlé malgré sa promesse. J'avais mis de côté cette lettre, me promettant d'y répondre; puis elle s'est trouvée égarée, et telle est , Monsieur, la cause de ce long retard de la présente.

Je vous dirai d'abord que ce n'est pas tout à fait la faute de la rédaction si le Feuple de 1850 n'a point parlé de votre travail : ce pauvre journal est mort après deux mois d'existence, au milieu des prépaiatifs qu'il faisait pour un enseignement révolutionnaire plus étendu et plus approfondi. L'exemplaire de votre livre m'avait été communiqué; je l'ai lu tout entier, avec plaisir et utilité, et je devais fournir les notes du compte^rendu. Voilà, Monsieur, où nous en étions avec vous quand le Feuple a été supprimé par autorité de justice, et anéanti par l'amende.

La Révolution française est un texte inépuisable, qui résume dans un petit nombre d'années toute l'histoire du monde, et dont la philosophie bien faite serait un

U GORRESPONDANGE

cours complet de politique, de droit public et d'économie sociale. Je m'en suis beaucoup occupé moi-même dans ces derniers temps, surtout de la partie qui embrasse 89 à 94. Aussi ai-je peut-être acquis le droit de dire que c'est en connaissance de cause que j'aurais rendu à votre histoire la justice qu'elle mérite.

Je vous sais gré particulièrement d'avoir vengé Danton ; malgré ses vices, cet homme est la plus complète personnification de cette grande époque, et sacrilège est celui qui ose l'insulter.

Je reconnais avec vous que la Montagne devait l'emporter, au moins pendant un temps (car, en fin de compte , c'est la Gironde qui a triomphé) ; mais je distingue, avec Michelet, la Montagne des Jacobins, .et j'eusse souhaité vous voir plus de courage à signaler la médiocrité, et flétrir les lâches assassinats politiques de Robespierre. C'est un grapd malheur que cet homme soit tombé avec une apparence de martyr : la popularité très-peu intelligente que lui a faite le 9 thermidor est une de nos plus malheureuses traditions. Avec Robespierre vainqueur comme avec Robespierre vaincu, la terreur était à fin, et la fin de la terreur était le commencement de la réaction. Ce n'est pas un Robespierre qui l'eût arrêtée; je suis même convaincu qu'il se fût arrangé avec elle; l'homme qui avait été si longtemps hostile à la République, le déiste qui inclinait secrètement au sacerdoce se fût très-bien contenté d'une Constitution à la Sieyès et eût signé le concordat. Il l'aurait approuvé en 1802, en rappelant ses antécédents de 91, et en afQrmant qu'il n'avait pas changé d'opinion

Je regette aussi que vous ayez pris tant de soin d- excuser Marat. J'attribue à cet homme, comme à Rousseau, tous deux étrangers, calvinistes, allobroges,

iine influence pernicieuse sur notre esprit et notre sens moral. J'ai habité leur pays; je connais ces natures déclamatoires, enflées, vaniteuses, charlatanesques; j'ai appris à leur berceau à les mésestimer et m'en défier.

La Révolution peut très-bien se passer de ces justifications; elle ne sera bien comprise, triomphante et pure que quand on aura vu qu'elle a soufl^ert, qu'elle a péri prcisément par l'effet de ces influences qu'on n'en sépare point.

A part ces réserves et quelques autres d'importance toute secondaire, j'ai trouvé votre ouvrage bien conçu, bien conduit et d'un esprit généralement excellent. J'y trouve cette sagesse hardie, cette fermeté tempérée, cette audace calme qui est bien loin du dogmatisme ambitieux, de l'intolérance, de la violence aveugle des sectaires, et qui fut, j'en suis sûr, et je l'ai senti en vous lisant, le véritable esprit de la Révolution.

C'est ainsi que je voudrais être révolutionnaire moimôme et inspirer les autres, par l'idée, par la justice, jamais par le verbiage et la calomnie.

Somme toute, si, à mon avis, vous avez eu trop de ménagement pour certains hommes, qui, entre tous, ont démérité de la Révolution en ayant l'air d'être ses zélateurs, vous ne vous ôtes point trompé sur la chose : vous êtes vraiment, dans la haute et simple acception du mot, un historien révolutionnaire.

Vous pardonnerez cette liberté de jugement à un homme qui a conçu pour vous. Monsieur, sur la foi de votre livre, une sincère estime. Je ne discute guère, croyez-le, avec ceux dont je ne fais nul cas.

Recevez, Monsieur, avec mes compliments, mes salutations fraternelles.

P.-J. Proudhon.

m COHHESPONDàNCË

Conciergerie, 21 mars 1851.

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