‹ Correspondance de P.-J. ProudhonChapitre 5 sur 50 · A MM. GARNIER FRERES · texte numérisé non relu

A MM. GARNIER FRERES

Messieurs Gamier frères, d'après la conversation que j*ai eue avec votre sieur Gamier jeune, je viens vous exposer très sommairement Tafifaire à laquelle je désirerais vous intéresser, et les limites dans lesquelles il me paraît que la chose peut vous convenir.

Dans Tétat actuel des choses, il est permis de croire à la consolidation de la République, conséquemment à im changement plus ou moins prochain dans la marche du gouvernement. Mon élaigissement peut être le résultat de cette pression des circonstances et de Topinion.

Nous avons donc pensé, mes amis et moi, et quelques notabilités républicaines avec nous, que la réapparition du Peuple dans la voie où il était entré depuis un an pouvait réveiller bien des sympathies et réunir des chances nombreuses de succès.

Nous avons jugé, en outre, qu'en présence des questions économiques à l'ordre du jour, cet organe ne devait pas avpir seulement pour but de les résoudre, mais aussi d'en provoquer la mise en pratique , et qu'ainsi, nous devions tendre, non-seulement à prendre

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la direction des esprits, mais aussi à exercer une influence sur la masse d'intérêts que nos idées ont pour objet de créer et de défendre. En un mot, le Peuple doit ôtre à la fois organe politique et journal d*affaires. Dans ces conditions, il réunit toutes les conditions de prospérité.

Un journal quotidien, tel que le Peuple^ à Pariî, exige un cautionnement de 26,000 francs; tiré à dix mille exemplaires , il couvre ses frais. Les annonces, à elles seules, font une recette de 100 à 200 francs par jour.

Nous avons 4,500 abonnés. Ce nombre serait facilement doublé; la vente dans Paris pourrait atteindre facilement le môme chiffre. Qu'on abolisse le timbre et la loi contre les colporteurs et crieurs, et le Peuple^ en quinze jours, retrouve son tirage de 75 à 80,000 ; vendu à 5 centimes, il fait de 8 à 10,000 francs de bénéfice par mois.

Du reste, on convient généralement que cet organe manque à l'opinion ; la pensée publique réclame cette critique forte, franche, toujours motivée. Jamais l'absence n'a tant fait valoir une idée.

Telles sont, en gros, les données sur lesquelles se base l'opération que nous voudrions mener à fin.

A cet effet, ime société, en nom collectif et commandite, est formée par nous au capital de 300,000 francs, par actions de 500 francs, sous-divisées en coupons de 50 francs.

Ce chiffre de capital est fixé en vue des opérations de toute nature, industrielles, commerciales, politiques, étrangères à l'administration proprement dite du journal, et que nous pouvons avoir à faire, dans les\termes et suivant l'esprit de la fondation du Peuple. Quant à

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ce qui regarde le journal en lui môme, une mise hors de 1)0,000 francs, tant pour le cautionnement que pour le fonds de roulement, suffit. Toutefois» nous avons . décidé de ne rien commencer avant d'avoir réuni un capital d'au moins 75,000 francs. La raison en est que le Peuple^ ayant pour but de défendre la République et de préparer les élections de 1852, son existence doit être assurée pour au moins un an. Or, avec une perte moyenne de 200 francs par jour, 73,000 francs font une année. Il y a cent contre un a parier que la perle n'arrivera jamais jusque-là.

Mais 75,000 francs sont longs à encaisser, par actions de 500 francs et coupons de 50 francs, d'autant plus que chaque action souscrite n'est exigible, dans les six premiers mois, d'après l'acte de société, que par moitié. Et puis, les sympathies auxquelles nous nous adressons sont généralement peu riches.

Or, il nous importerait de pouvoir paraître dès les premières souscriptions d'actions, et à fur et mesure des versements : un journal ne se recommande jamais mieux que par lui-môme, comme toute entreprise par ses produits. Que le Peuple se lise, et les abonnés, et les actionnaires arriveront.

Il nous faudrait donc avoir à disposition : 1^ le cautionnement du journal, soit une somme de 24,000 francs; 2<» le fonds de roulement, soit encore 24,000 francs : en tout 48,000 francs, pour commencer la publication.

Les 24,000 francs du cautionnement sont placés sur l'État, et ne courent aucun risque; quant au fonds de roulement, il aurait pour gage les actions souscrites, le produit des annonces, les bénéfices éventuels.

Du reste, il serait entendu que le cautionnement ne

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doit être jamais compromis, et que le fonds de roulement ne doit s^engager que sur des données sérieuses.

Tout ceci établi, voici. Messieurs, Tarrangement que je vous propose :

Vous fourniriez à la société le cautionnement du journal : 24,000 francs»

Vous lui ouvririez, en outre, un crédit de pareille somme, remboursable, à fur et mesure des rentrées du journal et selon ses convenances, 24,000 francs.

C'est-à-dire que, tandis que vous seriez pour les 24,000 francs du cautionnement simplement préteurs, et préteurs garantis, ne devant courir aucune espèce de risque, vous seriez pour les 24,000 francs du fonds de roulement, comme des banquiers, faisant avance de vos fonds en compte courant, soumis aux risques de cette avance, mais sans encourir aucune autre responsabilité dans Tadministration.

L'intérêt des sommes avancées par vous vous serait payé à raison de 5 p. 100 l'an*.

En retour du risque plus ou moins considérable que paraîtrait courir le crédit du compte courant, vous auriez droit, dans le journal^ : 1® à un certain nombre de lignes d'annonces; 2® à des comptes rendus ou réclames des ouvrages que vous indiqueriez, pourvu que ces ouvrages ne fussent pas contre la ligne politique du journal; 3® à la préférence pour la publication, le dépôt ou la vente des ouvrages et brochures qui seraient publiés par la société.

Ce triple droit pouvant devenir, suivant le succès du journal, et en raison de vos relations de libraires comme des relations politiques de la société, la partie la plus productive pour vous, l'article qui le concer-

coRiBsp. ly. 4

SIO GORlIBN^ONtAIIGX

nerait sérail toujours modifiable de gré à gré :. aucun engagement à cet égard ne serait pris que pour un court délai.

Cette facilité de révocation serait en même temps le gage de votre sécurité, puisque le compte courant ayant pour condition Tacquittement d'une telle prime, il est arrêté le jour où l'accord cesse sur la prime.

Voilà, Messieurs, dans quels termes j'ai pensé qu*il vous conviendrait peut-être de seconder une entreprise actuellement en cours de sollicitation, et qui, si les événements ne me trompent, est destinée à prendre un vaste développement. /

Je ne vous propose point de devenir commanditaires pour 24,000 francs ni pour 48,000 francs, mais simplement prêteurs sur garantie de l'État .pour une partie; et bancpiiers ou escompteurs, avec primes, pour l'autre.

Du reste, la société conserverait le droit de vous rembourser à toute occurence, si elle le jugeait utile; comme aussi vous aurez lé droit de convertir en actions votre capital, si vous jugiez un jour ce mode de placement entre nos mains plus profitable.

Yous disposez en ce moment de plus de capitaux que n'en exige votre commerce ; vos sympathies politiques ne vous éloignent pas dé la cause républicaine; après avoir fait de belles affaires, vous désirerez peut-être ajouter à votre honorabilité de négociants quelque titre qui vous recommande comme citoyens. Au temps où nous vivons, la politique entre, pour peu ou pour beaucoup, dans toutes les existences. Vous pouvez, sans vous compromettre et sans trop hasarder, faire ce que je sollicite de vous. Devenir entrepreneurs d'un journal démocratique, comme paraissait d'abord l'avoir oompris

votre sieur Gamîer jeune, c'était à la fois trop risquer, trop vous découvrir, et comme gens d'affaires, et comme simples particuliers. La combinaison que je propose me parait de tous points celle qui doit vous agréer le plus. J'attendrai, du reste, et recevrai avec plaisir toutes les observations que vous voudrez bien me soumettre.

Je vous présente, Messieurs, mes salutations les plus cordiales.

P.-J. Proudhon.

jp. S. Ne pourrions-nous encore, afin de vous soustraire à toute espçce de chance aléatoire, convenir que , les 24,000 francs du fonds de roulement vous seraient remboursés par annoTiceSf réclames, articles de comptes rendus, etc., etc? Il me semble que votre librairie peut comporter très-bien , dans un intervalle de un ou deux ans, une telle dépense.

hl CORRESPOffDANCE

Vous en savez maintenant, mon cher Mantice, autant que moi-même sur ma situation et mes perspective.

Maintenant, mon cher, est-il dit que je n^aurai pas occasion de profiter de votre offre? Je n'oserais m'en vanter; mais je vous le dirai avec la môme simplicité que je mets à vous rendre compte de mon ménage.

J'ai fait savoir à Oudet, que si Tubergue et Bintot voulaient supprimer du Bergier V Essai de grammaire ei ôler mon nom de la couverture, je leur laisserais bien volontiers tout le reste. Je ne tiens point à détruire une édition d'un livre que je crois intéressant; je ne veux qu'anéantir une rapsodie qui ne peut me faire aucun honneur.

Le gâchis paraît se mettre dans le gouvernement. Il serait si facile pourtant d'avoir la paix et de favoriser les affaires. Que M. Bonaparte suive l'exemple de Cavaignac; que la majorité revienne à la Constitution, et tout est dit. Les élections de 1852 nous enverront une majorité républicaine modérée qui n'aura rien d'inquiéfaû't pour personne.

' îiïài^ tant de simplicité ne va pas à nos grands politiques.' îl'uTi ne veut pas quitter le pouvoir, l'autre brûle de s'en emparer. De tous côtés, on conspire contre la rëgàïité^ëi'^és' libertés publiques. Cela est indigne et nôtià iàièttfet^ à'-'triàFj-^je îe crains. Je crois, si l'on fait

êftieV 'tifeiné^uhafÀi*^^^^^^^^ Paris à cet égard.

Éldtef; T^c^oi^Ué^ï' -^ 'à^ catastrophe,

qtfattd^^ë^^étipe^^ -ésfiiËtïaè^^^u^ "éiWi^^los voies R|àlës/ V^^ i»i Wftnfé^qW'^èfW (F^^ëâijflëf dpm étez les t$^^(s^ t^ëifti'4&U«P.^Lei'èyifit^â«^^ràH i^^f^tàdHI^ mais mérité. •«'IqnJ &/ uo ôIiLijùL al i^iii-ïOjBa Smibuû

M P.-l. MOUBHON. m

Je vous ferai ici une coûfidence que je vous prieimi de garder pour ¥OIi& swl.

Le préfet de police, Cariier, s*est mis en tète de se faire une popularité ; après avoir favorisé la liberté du commerœ de la viande, le voilà qui songe, par une réduction de Toctroi, à faire baisser le prix du vin de 10 emtimes par litre. Il m*a fait part de ses vues et m'a demandé un travail. N'est-il pas plaisant qu'un seul homme, depuis trois ans, m'ait demandé le secours de mes idées, et que cet homme soit justement le prtfet de police? Je n'ai pas refusé; j'ai écrit un rapport qui^ si Garlier Taccepte et lé signe, produira un effet extraor^ dinaire dans Paris. On se dit à l'oreille déjà que c'est moi qui lui ai suggéré l'affaire de la boucherie, ce qui n'est pas vrai; on ne manquera pas de me signaler encore comme l'inspirateur de cette affaire d'octroi. Gomme bien vous pensez^ je ne désavouerai rien : j'ai l'air d'avoir un pied dans le gouvernement. Et cela sans le moindre sacrifice de conviction ni de dignité.

Encore une fois, mon cher, silence sûr ceci. Si Garlier suit sa pointe, ce sera pour moi un coup de maître, dont, en aucun cas, je n'aurai à rougir.

Bonjour à vos dames. Je vous serre la main,

P.-J. Proudhon.

F. S, Hier je suis sorti. J'ai dîné avec MM. Goudchaux et Martin (de Strasbourg). J'avais vu dans la matinée quelques amis.

Une sorte de terreur panique semble gagner insensiblement le monde du gouvernement ainsi que la majorité réactionnaire. L'année 1852 apparaît comme le juge-

S6 ODRRiSSPOMDANGB

ment dernier. On ne se sent pas assez fort pour violer la Constitution et faire \m coup d'Etat, et Ton a perdu Tespoir de diriger la République. Voilà pourtant où ces grands génies de Guizot, Thiers, etc., ont mené leurs amis et le Président. La Révolution surgit à Tbo* rizon menaçante comme une comète; on a perdu de gaieté de cœur la confiance du peuple par tous les excès de rarbitraire, et il faut courber le front.

Je crois que Tannée se passera sans trouble. Le peuple attend 1853 et ne se soulèvera qu'à la dernière extrémité. Mais alors, si la loi du 31 mai n'est pas abrogée, il se lèvera : comptez-y. Aussi, le rappel de cette loi est à Tordre du jour; déjà même c'est aux trois quarts fait par la commission municipale.

En même temps que l'Assemblée se résigne sur ce point, la bourgeoisie immobiliste prend son parti de la perte de Louis Bonaparte ; il n'y aura ni révision de la Constitution, ni prorogation du Président.

Les habiles gens que voilà.

1>B P*-i. PROIDDHON. 57

Gonciergtrie, il mai 1851.

A M. CHARLES EDMOND

Mon très-cher Edmond, j*ai eu communication de la lettre en date du 2 mars que vous m'avez adressée par Massol. A cette heure, vous devez savoir par lui le désagrément qui, il y a quatre ou cinq mois, vous a privé d'une longue épitre de ma main. Cette épltre est entre les mains de M. Carlier. Depuis, je n'ai pas jugé utile de tenter une seconde fois 1^ fidélité de la poste et l'exactitude des commissionnaires. C'est vous qui en avez pâti; je vous en demande pardon.

Vous êtes vraiment barbare, slave, etc. ; vous êtes comme tous les amoureux, qui n'ont pas l'esprit de supposer la moindre cause raisonnable à leurs contrariétés, et qui prennent instanti-quo le parti éminem* ment sage, utile, de se désespérer et d'accuser. C'est très-sentimental, assurément; mais conune c'est juste 1 et surtout philosophique! Allons, cher ami, à mon tour, je vous pardonne.

Savez-vous ce que je fais depuis six mois?

D'abord, j'ai entrepris un gros livre, que je me suis cru chaque jour à la veille de finir et de vous envoyer,

9ê CORRESPÔNbANCË

et qui n'est qu'à moitié écrit; il y aura au moins 600 pages in-S^

Impatient de rompre le silence, dont les honnêtes démoc 900 se font une arme pour me calomnier, — tout juste comme vous, — j'ai pris le parti de donner au public une brochure composée de quelques extraits de mon travail, et qui surchargerait mon manuscrit. Cette brochure atteint 15 à 18 feuilles in-8®, sans préjudice des 600 pages de Taulre. Puis-je vous la faire parvenir au Caire par la voie ordinaire? Répondez-moi tout de suite.

Je compte paraître fin courant ou premiers jours de juin au plus tard. Si cette fois le peuple français et européen ne comprend pas, je déclare qu'il m'est impossible de faire mieux, et je renonce à m'occuper davantage d'économie publique et de révolution.

Vous parlez d'aller aux Indes ; je vous le défwds, parbleu 1 Nous aurons besoin de vous ici. Sans compter <{ue t6t ou tard le Peuple vous attend; il est impossible qu'un changement de politique ne vous rappelle avant 1852. Les choses ne sont pas telles qu'elles vous semblent à la surfaee, je veux dire dans les journaux du gouvernement et les dâ)at6 de l'Assemblée. Autre chose est le pouvoir, l'État, et autre chose est le peySr Gela n'a jamais été aussi vrai qu'eo^ oe moment, où chacun des deux tend à se débarrasser de l'autre.

Outre la réaction blanche, nous avons l'hypocrisie rouge, plus infâme, plus lâche, plus scélérate qu'elle ne fut jamais.

Ce sont les rouges qui en ce moment travaillent le plus utilement à dévoyer la révolution. C'est pour eux que je fais ma broohure, qui probablement ne restera pas sans réposaot et vm ibumita l'oceasioa que j'attends

DE p.-j. pnoumfON. se

de redoubler. El c^esi dans ce moment-là que votiô îriex aux Indes, quand nous allons avoir sur les bras Pilt et Cobourg d'un côté, la queue de Robespierre de l'autre, conjurés contre la Révolution 1 Allons! vous parles comme un enfant boudeur et pleurnicheur; votre place est marquée ici, dans les colonnes du PtupUy comme elle l'est dans les cases de mon cerveau. Songez que c'est moi qui vous le dis; je n'aime pas les petites maitresses.

V***, pendant que vous poussez vos gros soupirs contre moi au pied des Pyramides, m'a signifié bravement, dans une lettre longuement motivée, sa séparation. Il me dit que je suis bon pour la pensée, mais que je n'entends rien à l'action, et que je compromets la révolution. V*** va nous susciter une concurrence. Il couche en joue une candidature dans le département de Saône-et-Loire. Pendant que nous autres, pauvres benêts, nous nous morfondions entre les néo et les pseudo-jacobins, il déplorait notre politique et se faisait des amis à nos dépens. Je ne lui ai pas répondu; mais j'accepte parfaitement la rupture. Il a pris les devants; il a bien fait pour son honneur.

Eh bien I m'allez-vous aussi, vous, signifircr qu'il n'y a jdus rien de commun entre nous deux, et que, fatigué des ingrats, vous aîleî aux Indes? Prenez garde que je vous réponde comme Agamemnon à Achille :

Fuyez donc, retournez dans votre Thessalie :

Moi-même je vous rends le serment qui vous lie ; Assez d'autres sans vous, & mes ordres soumis^ Cueillent les hturiers qui vous furent promis.

Je ne. suis pas ai^sez versificateur pour corriger le mot souligiié d« iroisièmo T^rs, mai« il me semble qw

fiO CORRESPONDANCE

le Slave qui parle sans cesse de son cœur doit entendre à mots couverts le jurassien.

Autre calamité. Les prisonniers de Belle-Isie sont tous les jours prêts à s'entre-égorger, Barbes, Blanqui, ces deux héros de mélodrame, ont réussi à diviser entre eux la colonie. Pilhes est dans un camp, Langlois dans Tautre, m'écrivant tous d*eux, chacun à Tendroit du frère, des choses ignobles. Pour former avec ces messieurs et V*** une partie carrée, il ne manque que vous. Allons, que voulez-vous devenir, ancien rédacteur de la Voix du Peuple, Blanquiste ou Barbisien?

C*est pourtant ma prison qui a causé notre dispersion : c'est parce que je n'ai pu rester là que tous se sont envolés et que quelques-uns me jettent la pierre. Ahl enfants I sans moi où en seriez-vous? Je puis vous le dire, et dans six semaines vous le comprendrez encore mieux.

Ma femme a été charmée de vos babouches égyptiennes, et vous en conserve un souvenir de sœur. Elle m'a fait une petite fille, qui a déjà sept mois, et commence à pousser ses dents ; c'est un idéal d'enfant. Je l'ai appelée Catherine, du nom de ma mère, à qui je dois tout. Cela a fait beaucoup rire ; le nom de Catherine est peu à la mode. J'ai voulu faire honneur à la paysanne que le monde n'a pas conhue et qui en valait une autre. Il faut que vous voyez cette bouture, qui a déjà pris place dans la famille sous le diminutif de KtUhe.

Je sors une fois la semaine. Quelquefois nous déjeûnons chez ma femme; auprès du berceau de KathCy Mathey, Darimon, Crétin, enfin les plus intimes, les plus fidèles. Nous n'avons pas encore eu la visite de Massol. Je vous ajourne à l'une de ces réunions, à ma

HE P.4. pR0UD»»f . et

première sortie qui suivra yotre arrivée. Gela vous va-t-il? Je vous préviens que vqus ne remplacerez pas V***; nous ne Tavons jamais appelé.

En vérité, ne faut-il pas qu'un homme soit béte pour me forcer à lui dire tant de bêtises?

Salut donc et fraternité.

Toujours le même.

P.-J. PR0m)H0N.

et fiOÊÊÊKMmXM

Paris, 2S mai 1851.

A M. MARC DUFRAISSE

Mon cher Marc, je regrette bien vivement que nous n'ayons pu vous avoir à la promenade; cela nous aurait récréés et fortifiés Tun et l'autre. Le temps approche où il faudra parler de beaucoup de choses I...

Mon programme est terminé; ce que je croyais ne devoir être qu'un échantillon de mes études, fera 450 pages, sans préjudice de ce qui reste et qui est le plus important. J'ai vraiment honte de toutes ces longueurs.

Je ne crois pas qu'il soit possible de poser une révolution plus nettement, en principe et en pratique. Si nous sommes d'accord, vous et moi, avec ce que je vais publier et ce que je tiens en réserve, nous avons dix ans de régne devant nous. Que d'autres se querellent pour la Présidence de la république. Je ne vois personne qui soit près à venir nous relever de ce poste.

Dans quinze jours, je compte paraître. On imprime et je n'ai plus que peu de pages à donner.

A ime autre fois donc. Mais permettez-moi de vous dire ime chose, Marc : c'est qu'il faut jeter la modestie

DR Pia. nMMM. al

aux chiens, et noué prendre décidément au sérieux. Le manque d'hommes plus capables est notre excuse. Je vous serre la main.

P.-J. Proudhon.

P. S. Si vous n'avez pas égaré ma blouse, auriezvous l'obligeance de la faire remettre chez moi. Voici les chaleurs ; elle peut m'ôtre utile.

64 OHUIESPONDANCE

ConclergerM, Il jmn 1851.

A M. MARC DUFRÂISSE

Mon cher Marc, {e viens de lire le manifesté à l'Europe, daté de Londres, et signé Mazzini, Ruge, Darasz et Ledru-RoUin.

Je n'ai qu'une chose à vous en dire : c'est que si le çuartumviriU continue sur ce pied, il n'attendra pas longtemps ma protestation énergique et motivée.

Il ne leur manquait que d'être applaudis par cet imbécile de National. Décidément, mon cher, on ne travaille autour de nous que pour des pontificats, des présidences, des dictatures et des amirautés. J'en suis soûl. Je sens que nous aurons maille à partir avec tout ce monde. Vous pouvez en prévenir les amis.

Voyez- vous comme l'ambition sait se faire Tartufe? On est déjà ami de r ordre ^ ni plus ni moins que Cavaignac ; opposé à V anarchie^ comme Duclerc ; — on veut bien reconnaître que la démocratie ne peut se passer de liierti et d'égalité; mais l'ordre avant tout; la liberté dans une juste mesure.

JPoint de terreur^ disent-ils : de la fermeté seulement! Eh I lâches, parlez clair ou taisez-vous. C'est

DE ?.^. PROimHON. 65

aux révolutionnaires que votre fermeté se fera d abord sentir ; les honnêtes gens sevoni toujours vos amis.

Et de quel front mettent-ils leurs palinodies sur le compte des peuples? Qui donc a dit, à Milan, Ikdia /ara da se, si ce n*est Mazzini ? Qui s'est moqué des révolutionnaires français, si ce n'est Ruge et ses pareils? De quel front accusent-ils la France, quand, pendant quatre mois, Ledru-Rollin n'a pas poussé un seul cri? C'est par trop fort de voir quatre prétendants intimer des ordres à la démocratie européenne et régenter la Révolution. Ce qui m'afflige surtout aussi est de voir Ledru- Rollin servir de compère, pour ne pas dire de dupe, à ces intrigants, qui comptent sur nous pour rentrer dans leurs gouvernements, et qui croient nous tenir, parce qu'ils empaument ce pauvre homme.

Marc, Marc, je suis b en colère.

Je vous serre la main.

P.-J. Proudhon.

COBRESP. IV.

68 GQMESPONDANCB

Conciergerie, 21 juin 1851.

A M. LE DOCTEUR MAGUET

Mon cher docteur, ma fille vient d'avoir la petite vérole. Elle est à peu près guérie, et n'en sera pas marquée; il paraît même que ce n'était qu'une variole, variolide ou petite vérole volante, en sorte que le docteur recommande de la faire toujours vacciner. Ainsi, quand vous ferez le voyage, n'oubliez pas votre lancette, puisqu'il est convenu que vous ferez l'opération. Et prévenez-moi d'avance, pour que nous puissions diner ensemble à la Conciergerie, avec ma femme et ma petite fille.

Par ordre ministériel, le préfet de police a retiré aux détenus politiques toutes permissions de sortie. Nous sommes, jusqu'à nouvel ordre, consignés. J'ignore le motif de cette mesure qui, dans ce temps de brouillasse politique, nous arrive comme giboulée en avril.

Dans dix ou douze jours, j'aurai à vous faire parvenir deux exemplaires de mon ouvragé : l'un pour vous, l'autre pour M. Bessetaud, à qui veuillez présenter mes amitiés*

DE P.^. I?IU)|LIDQ0^. 07

Dois-je vous attendre pour vous le& remettre, ou les confier à la messagerie !

Deux mots, s'il vous plaît I

Je vous serre la main et vous embrasse sur les deux joues bien sincèrement.

P.-J. Proudhon.

Coaciergerie, S juillet i8S1.

A M. MARC DUFRAISSE

Mon cher Marc, je vous envoie les feuilles de mon ouvrage qui concernent le Cfouvemement, et qui peuvent intéresser Ledru-Rollin. *

Le passage relatif aux idées de Tillustre exilé se trouve pages 172 à 177. J'ai eu soin de le tronquer et de passer vite, au risque de paraître incomplet, aimant mieux encourir le reproche de critique superficiel, que de m'exposer à froisser im amour-propre trop délicat.

La lecture de Tensemble vous éclairera, du reste, sur la loyauté et la délicatesse de mes intentions. -

Les neuf dernières pages sur le 9 Thermidor et Robespierre sont la pierre d'attente d'une discussion nouvelle et générale sur la tradition républicaine qu'on a tort, selon moi, de prendre chez Robespierre, Rousseau et les jacobins, et qui se trouve plutôt chez Danton, Vergniaud, Condorcet, Diderot, Voltaire, etc.

Je n'ai pas ménagé l'homme du 9 Thermidor, dont le nom revient plus d'une fois dans ma brochure, notamment dans le passage que je vous ai lu en compagnie de Gallot. Vous y verrez qu'à moins d'idées

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supérieures capables de changer la direction actuelle des esprits, la ' révolution de 1848-52 est forcée d'abandonner la ligne de Robespierre et Rousseau pour rentrer dans celle de Danton et de la Gironde.

Ce n'est pas la moindre nouveauté qui résulte de mon travail.

Je vous serre la main.

P.-J. Proudhon.

70 COnRESPiDlSDANnK

Concîerprme, 9 juillet i851.

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