‹ Correspondance de P.-J. ProudhonChapitre 9 sur 50 · A M. TISSOT · texte numérisé non relu

A M. TISSOT

Mon cher compatriote^ mou ami et ancien collaborateur Baillj, qui a eu l'avantage de déjeuner récemment avec vous, m'a rapporté ces propres mots tombés de votre bouche : Depuis que Proudhon est devenu une célébrité il ne m'écrit plus ! Faut-il donc procéder avec vous par points et virgules? Je vous ai vu avec M. Charles en 48; nous étions en pleine révolution. Jusqu'au jour de ma condamnation, vous m'accorderez que j'ai eu assez de besogne pour ne pas me mettre en frais de correspondance; reste donc le temps de ma détention, envirod 29 mois. Sur ce temps, j'ai eu diverses aventures, des procès, des transfèrements, des publications, un mariage; et puis la flânerie des

prisons, le temps perdu, le dégoût et l'ennui Mais

je suis bon de m'excuser? Pourquoi depuis ma captivité n'ai-je pas eu de vos nouvelles? A mon tour je vous pose l'interrogation. Avez-vous craint de vous compromettre? Je vous en voudrais si peu, que j'ai de moimôme cessé mes correspondances avec plusieurs personnes, sachant que mes lettres étaient souvent ouvertes et lues par des gens qui n'en avaient pas le droit.

Allons, retirez vos paroles, mon cher compatriote et philosophe, et je ne récriminerai pas. Convenez que vous êtes autant que moi paresseux d'écrire, et que tous les agréments du genre épistolaire ne vous paraissent pas valoir une heure de hon travail, ni même de far niente.

Bailly m'a rapporté en outre, chose qui m'intéresse bien plus que vos railleries sur ma célébrité, que vous faisiez un résumé de toutes les opinions qui ont été émises sur Dieu. Je voudrais savoir au juste quand paraîtra ce travail, afin de me régler en conséquence.

Je refais de mon côté, au point de vue de la liberté et de la raison pure et progressive, l'ouvrage de Bossuet sur V Histoire universelle. Inutile de vous dire que je ne perdrai pas mon temps à lutter d'éloquence avec cet incomparable prêcheur; non, je ne veux qu'enregistrer, par ordre de daies^ tous les faits connus, en entremêlant les périodes de réflexions et arguments propres à diriger le lecteur.

J'ai pris connaissance de divers travaux que j'ai pu me procurer dans le genre de celui que je médite : il y en a de considérables; mais rien n'a été fait de ce que .je veux et de ce que je comprends. Enfin, selon moi, V Histoire universelle n'existe pas, et la philosophie de

l'histoire est à peu près au même degré Je ne vous

en dis pas davantage : vous verrez mon petit essai.

Mais j'ai besoin de votre livre pour m'épargner des recherches sur cette première légende du genre humain, légende, dont je ne connais encore aucune interprétation satisfaisante et populaire. Dieu. Aussi la nouvelle de votre livre m'a comblé de joie : car je ne doute pas que nous ne touchions au mot de l'énigme, et que la mystification soit à son terme le jour où une bonne

lit GORRESPONDÂNCK

exposition mettrt sous les yeni: du pnblic les pièces de ce grand protès. Ce sera de Totre part un coup de maître, et pour lequel il n'y aura pas le plus petit mot à dire. Tandis que moi, pauvre ignorant, je ne sais que me battre, tous, tous faites le jour sur les questions, et vous dites : Voilà I Dépêchez- vous donc, et si quatre lignes d'écriture ne vous coûtent pas trop, faites-moi savoir à peu près quand je jouirai dé ce dossier du Père Étemel.

Je compte moinnème commencer mon impression fin déc^ntibre; elle durera un mois au moins, et je réserverai pour la fin ViMtroduetion et la eondusùm. Serez- vous prêt en février 1852

Il y a à peu près quatre mois, un gros curé est venu me voir à la Conciergerie, sans permission de la police et sans mon autorisation : ces gens-là se fourrent partout I II m'a dit s'appeler L***, être domicilié à Dijon et de votre connaissance intime, ainsi que de notre si regrettable professeur de droit Drevon. — Ces titres, auxquels je n'avais en effet rien à objecter, m'ont obligé à lui faire accueil, bien que je dissimulasse assez mal la contrariété que j'éprouvais, car ce L*** a tout l'air d'un franc jésuite. Il allait à Londres, m'a-t-il dit! Voyage de police sacerdotale, bien sûr.

Qu'est-ce que cela ? Comment êtes-vous l'ami intime de l'abbé L***, vous qui instruisez le grand procès de la Divinité? Cela m'a paru louche, et rien que votre travail ne peut me donner une satisfaction suffisante.

J'ai revu, il y a huit jours, notre ami Pauthier. Je lui avais écrit pour lui demander quelques renseignements sur mes nouvelles études. Il s'est empressé de me venir voir; il y avait trois ans qu'on ne s'était vUs ! n n'a pu s'empêcher de lancer avec moi une bordée

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contre le àociaHsme. Attidût que y A pn en' juger, il n'est pa^ henreiuc. La grande propriété dont il est gérant ise grève de plus en plus; j'ai vu que Pauthier avait été obligé de réduire ses dépenses personnelles : ceci entre nous. Je le plaindrais moins si je lui voyais ôssèz de philosophie pour supporter gaiement la vue de tout ce gâchis politido-théologico-^conomique , qui finira, comme je Tai dit, par un înardi-gras révolution** naire. Eh bien 1 quoi 1 Avez-vous peur, vous a^ssi? Lé monde en a déjà bien vu d'autres 1

Ceci pour M"*° Tissot, à qui je vous supplie de présenter mes très-humbles hommages.

J'ai épousé, à quarante-im ans, une simple ouvrière parisienne, sans fortune, mais de mœurs sévères^ et d'un dévouement parfait; quant à l'éducation, elle est passementière, du reste aussi peu bas bleu que cordon bleu. Elle a quatorze ans de moins qu.e moi.

C'était une résolution arrêtée chez moi dès avant les événements de Février ; mon arrestation n'ayant pas pu changer les sentiments de la jeune personne, j'ai exécuté en prison ma promesse. Elle demeure vis-à-vis de moi ; et de ma fenêtre, je puis la voir à toute heure du jour ainsi que sa petite fille. Nous dînons ensemble tous les jours, bien entendu dans l'établissement. J'ai à l'heure qu'il est trois jours de sortie par mois.

J'ai fait ce mariage avec préméditation, sans passion, pour être à mon tour père de famille, vivre ma vie toute entière, et conserver auprès de moi dans le tourbillon où je me trouve lancé, une image de la simplicité et de la modestie maternelles. Il me semble, sauf expérience ultérieure, que je me trouve bien de mon choix. Ma femme pourrait être plus instruite, que je ne le trouverai point du tout mauvais ; mais cela n'a dépendu ni

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d'elle ni de moi. Le travail et la peine M ont donné, en reyanche, un bon sens qui a aussi 3on prix. J*ai commencé en me mariant }a guerre sérieuse que je propose de soutenir contre le clergé : j*ai obtenu de ma femme que nous ne passerions pas par Téglise ; ma fille n'est pas baptisée; le second enfant sera traité de même; et si je. vis, je me flatte de leur donner des principes tels, qu'ils n'aurpnt rien à craindre de séductions détournées.

Je vous serre la main.

P.-J. Proudhon.

P,-S. Ecrivez-moi à Tadresse de M"® Proudhon, rue de la Fontaine, 9, en face de Sainte-Pélagie.

DB P.-J. PRODMON. ffS

Sainte-Pélagie, 10 novembre 1851.

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