A M. MATHEY
Mon cher Mathey, nous vous souhaitons la bonne année, à vous, à Guillemin, François, Prével, et tous les amis, s'il en reste encore.
J'ai vu hier M. Verdeau, plus affairé que jamais. Il' m'a rendu, après lecture, V extrait que je Im avais remis de mon travail sur les chemins de fer, et, sauf quelques corrections de détail insignifiantes, il Ta approuvé. Pendant qu'il va agir de son côté pour la concession, je presserai du mien l'impression, et d'ici à un mois ou six semâmes, vous recevrez mon travail, trois cents à trois cent cinquante pages environ, qui, je l'espère, fera plus d'effet et aura plus de succès encore que le Manuel.
Maintenant, il faut vous dire tout, mais pour vous seulement et Guillemin. L'eussiez-vous deviné ? Chose que je n'ai dite ni à MM. Gauthier, ni aux amis, le solliciteur payé de la concession, celui par qui M. Verdeau espère enlever l'affaire, est Vieyra^ le fameux dévastateur Vieyra, le Vieyra du Peuple enfin, lequel ne se doute guère, à coup sûr, qu'il va trayailler pour nous et les nôtres...
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Le sieur Vieyra a rendu au sieur Napoléon III des services essentiels que celui-ci tient à reconnaître. Mais pour cela, il fallait une a/faire^ que ledit Vieyra était incapable de découvrir. M. Verdeau s'en est chargé. Ainsi M. Vieyra gagnera son pot-de-vin, M. Verdeau organisera une Compagnie, et moi je serai l'Homère du nouveau système d'exploitation, où vous n'aurez pas de peine à discerner ce qui est de notre excellent ami et ce qui est de moi. . .
En attendant le succès qui doit récompenser ses efforts , M. Verdeau s'est conduit envers moi on ne peut plus délicatement. C'est pour moi un devoir de vous le dire ;• je regarderais mon silence comme de l'ingratitude. M. Verdeau m'a payé mon travail 2,000 francs, ce qui n'a lien sans doute d'exagéré; mais, en me chargeant de l'impression, il m'abandonne le produit de la vente, ce qui peut me valoir une somme à peu près égale. J'espère bien qu'il sera dignement récompensé; mais enfin, je trouve, moi, que c'est là une façon d'agir aussi noble que délicate.
Mais réussira-t-il ? Voilà le Tu aukm.
Hélas î cher ami, la fin de l'empire est venue ; et peut-être avant que la concession ait été obtenue, chose qui entraîne toujours des lenteurs, peut-être que l'Elu de la nation aura dû quitter les Tuileries 1
Je regarde désormais, malgré les motifs de sécurité que je cherchais naguère dans les retranchements de Baiaclava, notre armée d'Orient comme perdtce. Tous les symptômes d'un désastre s'accumulent depuis un mois et s'aggravent, et les attaques répétées des Russes, que nos journaux traitent par-dessous la jambe, et les manoeuvres de Liprandi, et les cris de détresse de la presse anglaise, et la politique de tem-
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porîsation de rAutriche, et la saison, etc., etc., tout me pronostique que nous touchons à la débâcle orientale, suivie bientôt de la débâcle napoléonienne.
Sans doute, il y a des miracles à la guerre ; mais, comme me le disait l'autre jour le général Ulloa, les miracles n'arrivent pas sans condition : et la première de toutes, c'est qu'une armée puisse se remuer. Nous sommes assiégés dans notre camp, harcelés nuit et jour par l'enuemi qui nous tâte, qui guette l'heure de la défaillance et du désespoir ; nous n'avons plus de chevaux pour manœuvrer l'artillerie ; plus d'uno fois le soldat a dû se contenter de la demi-ratUm: nos malheureuses recrues n'arrivent en Crimée, après trois semaines d'une navigation pénible, que pour aller à l'hôpital ; enfin, chose horrible, l'armée ne peut pas, quand elle le voudrait, se rembarquer ; elle est ^condamnée à vaincre, et la victoire lui est difficile. Brûler, écraser Sébastopol, ce n'est pas vaincre; il faut enlever la place, l'armée, la citadelle, expulser les Husses, occuper Pérécop : toutes choses impossibles à une armée sans chevaux et qui ne peut s'éloigner seu-* lement de deux lieues de sa flotte, son point d'appui 1
L'inquiétude commence à gagner partout ; le ministère anglais, battu sourdement par une opposition formidable (139 contre 173 dans la Chambre des Communes), qui a bravé la colère de John Bull pour Wâmer et la guerre, et la tactique suivie, et la politique du ministère; ce ministère, dis-je, est menacé d'une retraite prochaine ; or, si l'Angleterre, avec sa constitution parlementaire, en est quitte pour changer de conseillers, en peut-il être de même chez nous ?...
L'année 1854^ a été pire que l'année 53 ; l'année 55, commençant par une baisse de 1 fr. 35 et un aspect
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âinistre, menace d'être pire que Tannée 1834 ; cela me rappelle un passage d'un prophète disant : « Le moucheron a consumé ce qu'avait épargné la rouille, et la sauterelle a dévoré ce qu'avait laissé le moucheron. La sauterelle ayant crevé, la peste est née de l'infection ; puis de la peste et de la famine est sortie la guerre civile I... »
J'ai appris le lendemain de l'arrêt la perte du procès Robbe. Ainsi, le malheureux est ruiné sans ressource. On ne se rdève pas de pareils coups, alors surtout qu'on n'est pas escorté d'une réputation de capacité supérieure et incontestable.
Je prie Guillemin, s'il rencontre Lolot Micaud, de lui serrer la main pour moi, ce qui vaudra mieux qu'une lettre, et de lui dire que je lui aurais écrit, à propos de la sortia de chez Qesprez, si je n'avais craint que mes consolations ne fussent aussi maladroites qu'inopportunes. Je ne connais pas assez cette histoire pour en parler à Tauteur, Mais je ne veux pas que notre vieil ami croie que je le néglige ; j'attendrai donc quelque nouveau renseignement.
Bonjour à tous et bonne santé.
Mes amitiés et celles de ma femme à M°*^ Guillemin.
Je vous embrasse tous.
P.-J. Proudhon.
DE P.-J. PROUDUON, ii»
Vsuris, ii janvier 1855.
A M. BERGMANN
Mon cher Bergmanu, puiscjue tu m'as prévenu en m'envoyant ton discours d'ouverture, j'ai voulu le lire avant de l'envoyer mes souhaits de bonne année.
Je n'ai pas grand'chose à te dire de ce morceau, sinon que je l'ai trouvé, comme tout ce que tu fais, substantiel et annonçant un écrivain maître de sa matière. Je ne suis qu'un fort médiocre littérateur, je connais peu les littératures étrangères, et comme je ne sais pas les langues, }e suis peu capable d'en juger. J'ai pourtant lu, dans des traductions que je crois médiocres, le Faust de Goethe, la Marie Stnart et le CruUlaume Tell de Schiller. Je pense comme toi que de pareilles œuvres sont ^u niveau de ce que la poésie chez tous les peuples a produit de plus parfait et de plus original, et je souscris à ton jugement sur la littérature moderne des Allemands.
Je voudrais savoir cependant si, dans la langue mémo du Schiller, le Guillaume Tdl parait, comme je le trouve dans la traduction, iuféiieur à la Marie Stuart. Peut-èire n'est-ce qu'un effet d'une prédisposition qui m'est particulière ; mais je trouve çà et là la pre iiièrc
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pièce un peu verbiageuse, un peu apprêtée, et même froide.
Mais je ne connais rien que je préfère à Marie Stuart^ Les caractères des personnages me paraissent achevés, le dialogue irréprochable, la péripétie naturelle. Je t'avouerai d'abord que j'ai été toute ma vie amoureux de cette pécheresse : aucune héroïne de roman, ni Virginie, ni Julie, ni Clarisse, n'a produit sur moi à beaucoup près une impression pareille à celle que j'ai ressentie de cette créature réelle, adultère, parricide et catholique. Admirable effet de la poésie, je l'ai trouvée sublime dans Schiller, et, depuis la lecture que j'ai faite de ce drame, elle ne me sort plus de l'esprit. En tout bien tout honneur, j'en suis fou.
Mais laissons ces bagatelles.
Éprouves-tu dans ton cours les tracasseries de la police ou du clergé? Te laisse-t-on tranquille?
Je sais quelle haute position tu as conquise dans l'opinion. Tu es un de ces hommes rares que tous les partis respectent, et que l'on dispense de toutes les garanties qu'on exige des autres ; tu peux vivre et professer sous tous les gouvernements, leur prêter le serment qu'ils exigent, trop honorés de le recevoir, et n'y tenant que pour pouvoir dire qu'ils te connaissent et t'estiment. Tu habites une sphère trop haute pour qu'on scrute les motifs de tes actions ; tu es à la patrie, à la science; qui que ce soit qui nous possède et nous mène, tu es sacré pour lui.
C'est bien beau, cela : mais enfin, mon cher ami, le nombre des sots est grand, les bêtes sont en mojorilé, et les bêtes sont méchantes. Encore une fois, les jésuites ne te tourmentent-ils pas?
La tyrannie des prêtres est pire aujourd'hui qu'en
DE P.-J. PROUDHON. Ht
1815-1825; leur plan avoué est de tuer la science, d'étoufiFer toute liberté et toute lumière. Aussi la colère grandit avee leur pouvoir, et, je ne puis te le cacher, il est des retours aux choses d'ici-bas I Si jamais la démocratie retrouve un quart d'heure, et que je sois compté pour quelque chose, ce sera fait, en France, du catholicisme. . . ' '
Je travaille de mon mieux. Je t'enverrai peut-être dans im mois un opuscule sur les chemins de fer, espèce de monographie économique, l'une des études par lesquelles je me prépare à la construction de la science.
Ma femme et mes enfants vont assez bien. L'année semble commencer assez heureusement pour moi; j'espère gagner ma vie, la dot de mes filles et la considération des hommes de cœur et d'intelligence par^dessus le marché. Que puis-je désirer de plus ?
Je me mets aux pieds de M°^° Bergmann, qui sans doute voudra se souvenir avec indulgence de moi. Ne lui communique de mes confidences que ce qu'elle pourra entendre sans me retirer son estime.
Bonjour, cher ami; je te serre la main avec amour, et, quand je pense à tant do choses, avec rage. A toi.
P.-J, PsiOUDflON.
i 1^ COnRESPONDANCE
Paris, 16 janvier 1855.