A. M. LE DOCTEUR MA.GUET
Mon chjer ami, ne m'euToyez donc plue rien : je ne mange pas.
Depuis le commencement de ma (xmvalescencey j'ai eu deux reculades, clxQse pre8q[ue inévitable dans ces maladies.
Le jour où je vous ai adressé ma première, je me croyais déjà fort; trois jours après j'étais repris de diarrhée, et depuis six jours je ne vis que de potage et bouillon.
Il faut tout un système de précaution pour que je mange. J'ai reperdu le goût du vin.
Aujourd'hui, je me sens de nouveau en progrès : je distingue très-bien que ma faiblesse actuelle est due à la diète encore plus qu'à la maladie, c'est le contraire d'il y a huit jours.
Aussitôt donc que j'aurai pu manger bifteck et <îôtelette pendant trois jours, je serai probablement en état de voyager.
J'ai fait pour ma maladie le sacrifice de six semaines. J'en ai donc jusqu'au \^^ octobre.
Si, comme j'ai tout lieu de l'espérer, je me trouve
DE P.^« PBOUDHOIf. 67
asBMS fort jeudi ou yendredi, je tous en ferai pari et nous fixerons le jour de mon voyage. Crétin insiste pour que j'aille : il dit que je serai plus en sûreté à cMé de TOUS qu'à Paris, aune lieue de lui...
Le Tieux Grandmesnil, qui m'est Tenu Toir hier, a été atteint aussi, mais modérément. Il en a eu pour dix jours. Il dit qu'il faut y avoir passé pour comprendre l'étonnante perte de forces qu'entraîne cette épidémie.
Au Havre, où M. Gauthier était allé avec toute sa famille, lui, sa femme et ses deux enfants ont tous été pris de vomissements et diarrhées à la suite d'un goûter dans un parc aux huîtres...
Enfin, il n'est hrmt que d'indispositions partout et de temps en temps de mort.
L'année 1 854 est néfaste.
Peste, famine, guerre, suspension du commerce et de l'industrie : le tout sous la calotte du despotisme I...
En ce moment, il règne ime abjsence complète d'affaires. Misère profonde à Paris. Tout le monde sur le gui vive.
On sait les détails de l'expédition d'Orient. En voici le résumé authentique : 15,000 hommes enlevés parles maladies, l'armée démoralisée et écœurée; les Français et Anglais odieux aux Turcs qu'ils insultent, pillent, hiunilient, etc.
Pour dominer le soldat et prendre une revanche quelconque du choléra, force a été d'aller tenter le débarquement en Crimée, sur le succès duquel on ne compte ni aux Tuileries, ni dans l'armée, ni sur la flotte.
Enfin, on sent que nous touchons à une crise ; si les désastres causés par le choléra sont suivis d'un insuccès militaire, il se peut que l'empire saute I...
Amitié et remerciement à Bessetaux. J*ai ime petite carte de France où la Connie est figurée. Elle me sert à trouver à tâtons Voves et Fontenay où je vous envoie à tous deux mille serrements de mains et tous les vœux pour la conservation de vos santés.
Bonjour.
P.-J. Proudhon.
P.-JS. Rien que d'écrire cette lettre m'épuise.
Paris, 22 septembre 1854.
A M. LE DOCTEUR MAGUET
Mon cher ami, Je suis Traiment honteux de vous donner tant de tracas, et c'est ce qui ni*a fait déjà' renoncer une fois au plaisir de vous aller voir.
Cejpendant, puisque Tami Crétin m*y pousse, que vous me réclamez, et que je n*aurai vraiment rien de mieux à faire, je vais encore une fois prendre rendez-vous avec vous.
Lundi donc (je suppose que le dimanche est pour vos paysans un jour de consultation comme le mardi), lundi 25 courant, je prendrai le chemin de Chartres à sept heures ou sept heures et demie, et je serai à Chartres à dix heures.
Nous déjeimerons et nous partirons.
Si lundi ne vous va pas, nous renverrons la chose à mercredi , ce qui pour moi pourrait être encore mieux.
A ce moment, bien que je fasse chaque jour quelque progrès, je suis loin d'être vigoureux. Ce matin encore, je redoutais une reprise de diarrhée et même de vomissements. Enfin, je crois (quatre heures du soir) que j'en serai quitte pour la peur.
Je trouve le vin moins bon qu'il y a trois semaines •,
le meilleur' Bordeaux mâme ne m'agrée point, et, depuis dix-huit jours, je n'ai arrosé mes très-faibles repas que d'une chope de bière de Strasbourg. Cette boisson^ autant que j'ai pu l'observer, me rafraîchit, me désaltère et facilite ma digestion, sans compter que je la prends avec grand plaisir.
La langue toujours chargée à la racine.
J'attendrai votre réponse pour partir, soit lundi, soit mercredi. Et, en cas d'accident, ne partez pas de Voves avant la tournée du facteur; car vraiment je ne puis jamais répondre de rien.
A bientôt donc, car c'est pour moi un signe de santé de plus. I
Je vous embrasse.
P.-J. Pkotohok.
m r».^. PROTOHON. 71
Lundî, 2 octobre 1854
A M. LE DOCTEUR MAGUET
Mon cher Maguet, je crois enfin que je me remets.
Après le rhume dont je vous ai parlé, et qui n'est pas entièrement guéri, j'ai, avant-hier et pour la troisième fois depuis ma maladie, été repris de diarrhée I... Non, celui-là ne saura jamais ce que c'est que cette infâme épidémie qui ne l'a pas éprouvée.
Mon estomac toujours débile, les entrailles grondantes, la langue sale, le pouls facilement tourné à la j&èvre, voilà mon état. J'en aurai pour deux mois.
Cependant mes jambes vont mieux : ce matin, j*ai marché \me heure un quart; j'en avais assez.
Je veux donc essayer encore ime fois d'aller vou» voir, et si je manque mon coup, tout soijà dit.
Jeudi, 5 octobre, je prendrai le convoi de sept heureset demie du matin, lequel me rendra à Chartres à dix heures et demie.
Si vous êtes là, vous me reconnaîtrez de loin à ma grosse redingote grise et à mon large chapeau blanc. J'aurai le plaisir de vous ofirir un bifteck et à votrt cheval un picotin.
Nous partirons après déjeuner.
En cas d*emp6chement de Yotro part, vous pouvez me répondre par retour du courrier et changer le rendez-vous.
Si de mon c6té je suis malade, vous recevrez une lettre dans la matinée de jeudi même, avant votre départ. (Je suppose qu'une lettre jetée à la boite ici à deux heures parvient à Yoves avant huit heures du lendemain matin.)
A jeudi donc, et bonjour.
P.-J. Proudhon.
Paris, 3 octobre i8S4.
A M. SUGHET
Mon cher Suchet, j'ai reçu, en son temps, votre lettre du l^^' août; elle m'est parvenue au moment où je sortais des étreintes mortelles du choléra. Vous m'avez fait grand bien, cher ami, en m'écrivant, et je vous en remercie. Ce papier, sur lequel votre main amie avait erré pendant une demi-heure, qui avait reçu le souffle sympathique de votre poitrine; cette feuille tout imprégnée des fluides magnétiques de votre cœur et de votre âme, a été pour moi un cordial, un rafraîchissement. Quand le mal me tenait anéanti sur mon grabat, je disais à mes amis qui me gardaient : Tenezmoi la main dans les deux vôtres, cela me rend de la vie, cela me guérit le corps par Tamitié I
Vous êtes si bon, si aimant, mon cher Suchet, qu'on se sent pénétré de je ne sais quelle bienfaisante influence en vous regardant, en vous touchant, en vous lisant, en tenant quelque chose de vous.
L'Église n'a jamais su canoniser les hommes de votre espèce 9 et c'est pour cela que les hommes qui vous ressemblent abandonnent l'Église. J'ose vous jurer ici que si dans le moment de la crise j'ai pensé à la mort.
74 aMIRBSPOia)ÂNCE
il m'a été doux de penser qu'au moins je n'aurais pas besoin du ministère du capelan.
Ce n'est pas ma ûlle aînée, Catherine, qui m'a été enleyée, c'est la deuxième, Marcelle. Le coup ne m'en a pas été moins sensible. Je tenais à cette enfant, qui reproduisait mieux que ses sœurs le type paternel, et me promettait une intelligence et un caractère énergiques. C'est ainsi que le sort nous châtie dans nos yanités. Pourquoi, aussi, faire toujours des projets ambitieux pour des enfants qu'il devrait suffire d'élever dans la pratique du travail et des bonnes mœurs? Qu'est-ce donc que tout le reste au prix de ces vrais biens qu'il ne tient qu'à nous de laisser à nos enfants?
Quant à moi, je ne suis pas encore rétabli. Après cinquante jours de maladie, Qont trente^cinq déjà de (ïonvalescencç,, c'est à peine si je puis faire une demiheure de promenade par jour, quelques lectures et causer avec les amis. Tantôt le rhume, tantôt la fièvre et la diarrhée me galopent, si bien que je n'ose encore me promettre d'être au travail dans quinze jours. Non, qui n'a pas passé par cette épreuve ne se peut figurer ce que c'est que cette infâme maladie. Vous savez peuir être que j'ai été soigné homéopatiquement; tout ce que Pans a de mieux en homéopathes a contribué à ma guérison, et le zèle et l'amiUé n'y manquai^at pas. — Mais tous s'accordent aussi à le dire : la convalescence est longue, et le moindre écart de régime me mènerait loin!...
Dans deux jours je compte aller faire une visite au docteur Maguet, un de mes amis^ médecin de campagne, que vous avez vu une fois ou deux à la Conciergerie et qui mettra la dernière main à ma guérison.
Dieu vous garde , cher ami, de secousses pareilles 1
Ce n'est rien pour un homme de ccBiir de souffrir; toaSs voir souffrir et mourir les siens, ii'esi là le suj^ice. J^ ^u dans la même semaine, moi, ma femme et mes trois enfants, frappés du fléau; au moment où j'ftaisle^ plus mal, ma petite Marcelle succombait comme à un coup de foudre. Pendant huit jours on m*a caché edtte perte, en me disant qu'on Tavait mise en garde dans un appartement au premier, soois la surveillanoe d*une personne que je connaissais. Figurez - vous que M^ Sucbet, si vaillante, se figure Ce qu'a dû soaOnr ma liemme, obligée de se soigner elle-même, d'être iSans cesse auprèd de moi, car je la ^réclamais toujours, de dévorer ses larmes et de me faire bonne mine, de peur de m'affecter par sa tristesse L..
Mon cher ami, je vous l'ai dit plus d'une fois : Je crois l'homme supérieur à la femme par la force cérébrale et musculaire, mais par le cœor elles valent mieux que nous. C'est du moins l'hommage que je me plais à leur rendre, pour ce qui me regarde. Moi qui vous connais, cher ami, je sais que vous xie leur cédez rien ea cela; aussi, vous ai*-je toujours classé à part et hors rang dans mes tablettes : vous avez la tête de l'homme et le cceur de la femme.
Qu'est-ce que fait ce cher fils, que j'ai vu. pour la dernière fois le jour de llnauguration de la statue de Ney ? Gomme il doit être grandi, et vif, et brave, et fbrt t
Je me le figure avec le visage bruni, xm œH de fou, un poil léger sur la lèvre et les joues; plein de douceur avec son père et sa mère, mais ardent, prompt et prêt à réprimer l'insolent qui dédaignerait sa jeunesse. Oh t ce n'est pas M°^ Suchet qui aurait pu mettre au monde un lâche! Et vous aurez plus à foire pour l'etenir cette fougue généreuse, cette vie qui surabonde, que poxur
vaincre rineiiie et Tindolence d'une seizième année. C'est comme cela que j'aime un jeune homme. Qu'il isente sa vie, qu'il jouisse le plus longtemps possible de sa jeunesse ; qu'il prolonge les années de son édu- •cation afin de multiplier d'autant plus en lui la force virile, et qu'à vingt-huit ans ce soit un homme accompli.
J'entends médire sans cesse du siècle et delà jeunesse actuelle. Je ne connais pas la jeimesse et la vois peu; mais, d'après quelques échantillons, je suis persuadé au contraire que nos fils, mon cher Suchet, seront plus avancés et meilleurs que nous. Je m'en fie à vous pour inspirer à Gustave ces énergiques sentiments.
Adieu, cher ami, et mille baise-mains à M^^ Suchet. Quand vous viendrez Tun ou l'autre k Paris, tâchez d'avoir une heure pour le numéro 83 de la rue d'En fer. Nous sommes pauvres, et j'ignore combien de temps encore nous le serons. Mais nous ne mettons pas d'orgueil dans notre pauvreté; nous restons simples et modestes, cachant nos trous de notre mieux, vivant au jour la journée dans la mesure de nos ressources, et à force de travail, de bonne conscience, de bonne amitié, finissant par être plus heureux peut-être que ceux dont le luxe nous insulte en passant.
Nous aurons toujours, j'espère, un gigot ou une volaille avec un verre de vin à offrir à un ami. Foin de l'orgueil I Quand im ami dans l'aisance m'ofi^re un diner de vingt francs, si je lui en offre un. de cent sous, je crois qu'il y a égalité, parce qu'il y a proportion.
Je vous serre les deux mains, cher ami, et je crois, ^and je vous écris, que c'est un chant de mon âme au milieu de votre cœur. .
A vous, P.-J. Pkoudhon.
Paris, 17 octobre 1854.
A M. MAURICE
Mon cher Maurice» eu revenant d'un petit Toyage de douze jours que j'ai fait en Beauce chez un ami, pour le rétablissement de ma santé, j*ai. trouvé votre lettre du 11 courant, dont j'aurais d'avance deviné le contenu, tant je connais votre cœur, mon cher ami, vos senti«ments pour moi, votre promptitude à m'obliger I...
Oui, répreuve a été dure, surtout pour ma fenune, que j'ai trouvée en cette occasion vraiment digne d'un honnête homme.
Dans la même semaine, nous avons été tous, et sans exception, le père, la mère, les trois petites, filles^ frappés de l'épidémie. Dans de telles extrémités, les femmes ont un courage qui nous passe. La mienne a commencé par se guérir de la diarrhée, je crois autant par l'exaltation de son courage que par l'effet de la médication et la force de son tempérament. Suffit que nous voyant tous pris, le mal lui a passé comme il était venu. Mais quelle épouvantai En vingt-quatre heures, la seconde de mes -filles, d'ailleurs toiijours souffrante, a été tuée, et moi, en proie à une diarrhée effrayante, aux vomissements, crampes, refroidisse* ments, la figure noire, incapable de changer de place»
^8 QOmfiBPONDANGE
de remuer ni bras ni jambe, tant la vie et les forces m'avaient abandonné. On avait trouvé moyen de me cacher la mort de ma petite fille, en la transportant chez une voisine, qui, dit-on, la soignait. Vous figurezvous ma femme composant son visage et me souriant pour m'encourager, pendant qu'on enterrait son enfant?... Demandez à M.^^ Maurice ce qu'elle pense de cela ; elle seule peut le sentir, car elle est femme forte «t de dévouement. Enfin, grâce aux soins de ma femme, de mes amis, qui se sont relayés pendant dix jours pour me veiller ; grâce aussi, je suppose, aux soins de mes doeteoxs homéopathes, i*ai vaincu le monstre, ^ je me trouve, après soixantenleia jours de maladie et conv»* lescence, à peu pris ràûblL Non, mon dier ami, eeaz qui n'ont pas fait l'épreuve do eette maladiei ne s^es peuvent faire une idée. Ce n'est pas la douleur vidente qui la caractérise, c'est une perte de la vie qu'on miil .en soi-même, comme un abaissement rapide de tenqpérature. Du reste, les symptômes extécieurs sont ce«x de l'empoisonnement. Ajoutez que la convalescence esl d'une longueur excessive, et vous «n sauves anUmt ^quemoi.
Yoilà donc deux mois de travail perdus, et tout nato^ rellement cela vous a amené à me donander ott j'csk étais. Je vous répondrai en peu de mots, clairement»,
' Toute cette année, comme la pcécédente, nous avons vécu du produit de ma dernière brochure et de quelques menus travaux que j'ai faits, tant pour les Crauthier que pour m^ea libraires.
Ba ce moment, je vais terminer un. txivail sur les chemins de fer dont m'a chargé un ami, et que WM maladie a interrompu. Ce travail m'est payé i,(Md fr».
Nous viv(»s donc, comizie vous voyes^ aai Joui le
DE P.^. raOTOBON* n
jour, et jusqu'ici Texistence ne nous a pas été trop dure. Avec un peu plus de relations et d'entre gent, je me ferais un petit revenu de 4 à 5,000 francs Tan, l\în portant Tautre*
J'ai écrit, en collaboration ayec un jeime homme, un opuscule non signé, qui sera bientôt à la troisième édition, et qui a eu d'autant plus de succès que .mon nom n'y était pas, bi^i qu'on sût qu'il était de moi.
Cette œuvre de pacotille a pour titre : Manuel du spéoukUeur à la Bourse. Je crois que vous ne l'avez point; je vous enverrai la troisième édition, attendu qu'il y a lieu à des changements continuels.
A travers ces travaux de circonstance, je m'oceupe de choses plus sérieuses et dont j'attoads de plus considérables émoluments. G'e^t d'abord un grand ouvrage d'Économie, que mon intention est de vendre cher, parce que j'ai besoin de m^re un terme à la situation équivoque où je su^ et de liquider mes anciennes afiiaires, et parce que je crois être certain d'en tirer à peu près 25 ou 30,000 francs. Je comptais que cet ouvrage pourrait paraître en juin prochain ; le choléra me vaudra im retard d'au moins trois mois.
Après cet ouvrage, j'ai sur le chantier une dnonologie générale, qui, si je l'exécutais en entier, aurait sept k huit grands volumes, pour chacun desquels je ne puis pas exiger moins de S,000 francs. Ce serait de quoi m'occuper, avec mon Économie et le coinrant, pour dim ane. Pendant ce temps-là « le monde aura tourné, les apà/tet dkmgerouit.
Je ne vous parle pas de mes anciennes publications,^ qui, aujourd'hui, sofsA à peu près sous le scellé, mais que mon premier travail mettra en vogue, et â(ml je pourrai tirer encore une assez forte somme.
Voilà ma perspective, quant à présent. Je vous avoue que je la trouve très-satisfaisante ; si j*épnmve ^i ce moment quelque gône, elle est toute momentanée, résultat de ma maladie et de la nécessité où elle me mettra peut-être, avant de pouvoir fournir du manuscrit et de traiter avec le libraire, de prendre une avance de 1,000 à 1,500 francs sur mes honoraires. Je Tai fait déjà ; le libraire Garnier est tout disposé à m*ouvrir encore un crédit, et je ne le refuserais qu'autant que cela gênerait la liberté de la transaction que je médite. Dans ce cas seulement, je me tournerais d'un autre côté.
En deux mots, mon cher Maurice, je compte positivement que Tan 1855 verra ma résurrection, et que, soit au point de vue de ma ^position d'écrivain, soit à celui de ma fortune, je serai plus avancé qu'en 1848.
Mon frère est gêné, cela est vrai, et je le sais. Il subit le contre-coup de ma maladie. Je ne puis, cette année, subvenir à ses besoins, et je n'ai pas voulu non plus qu'il prit rien chez MM. Gauthier, avec lesquels Je désire me tenir sur le pied d'une entière indépendance. U faut qu'il se resserre et qu'il souffre un peu, comme je fais moi-même. A Paris, je n'ai pas im sou de dettes ; nous payons tout à mesure ; il est vrai que nous ne sommes pas cossus et que notre ménage est pauvre et notre table mesquine. Mais pourvu que nous ne soufflions ni de la faim ni du froid, que la tenue soit propre et décente, j'aime mieux cela que de contracter des obligations partout. Je ne me crois digne des offres ^e service de mes amis qu'autant que je réussis à m'en passer , sans que je veuille néanmoins m'en passer toujours.
Je n'ai écrit à personne, à Besançon, depuis plus de
DE P.-J. PROUDilON. 81
quatre mois, et je n*ai aucune nouvelle de Guillemin, de Micaud et de mon vieux cousin Proudhon. Je voudrais bien savoir où en est celui-ci avant de lui écrire. Il y a deux ans, sa vua avait baissé, sa main tremblait ; il touche, si même il ne passe, les quatre-vingt-dix ; vous qu'il estime infiniment, ne pourriez- vous le voir et me dire comment il est ? Vous prendrez à mon Qcca« sion tel prétexte que vous voudrez. Je crains que Tâge ne le fasse faiblir et tomber entre les mains des prêtres ; un homme qui, à cet égards vous renseignera est P***, le traiteur, qui est vénérable de la loge.
Ma femme se joint à moi pour vous embrasser, ainsi que M™® et W^^ Maurice. J'espère que M"« Laure pardonnera cette licence à un barbon de quarante-cinq ans de mon espèce, père de deux petites filles telles que je me souviens comme d'hier de l'avoir vue.
Bonjour, cher ami.
P.-J. Proudhon.
COERBSP. -VI*
tô CORRESPOICDANGE
Pftffis, U octobre 1854.
A M. BONNON
Monsieur BonnoD, )'ai i^u pat mon frère, maré*^ chai Carrant à BurgUle^làs^Mamay, la lettre' que vous m'aves adressée sans doute 4 son domicile, et qui porte la date du 14 courant,
J*ai habité moi-même Burgille pendant trois mois, en 1852, à ma sortie de la prison de Sainte-Pélagie ' c'est sans doute ce qui aura fait croire que je m'étais retiré en Franche-Comté. Depuis novembre 52, je suis rentré à Paris, que je n'ai plus quitté, et où je poursuis mes anciennes études.
Je ne puis que me féliciter, monsieur, de l'honneur que vous m'avez fait de lire mes publications et de l'appréciation flatteuse que vous en faites, et je regrette de n'avoir pas un exemplaire de mes Contradictions économiques à vous envoyer, le plus important jusqu'ici, le plus suivi et le plus dogmatique de mes ouvrages.
Quant à une correspondance épistolaire, je vous dirai franchement, monsieur, qu'il n'y faut pas penser, non que je dédaigne cette manière de contrôler mes idées et de les féconder, mais c'est que, forcé de vivre au jour le jour du produit e mon travail, je dois ménager mon
DE ^.-4. PI^OUbHON.
temps, et que chaque heure perdue est pour moi une somme de un franc et quelquefois davantage enlevée, à ma famille.
Je borne donc ma correspondance aux choses de pure nécessité, à mes devoirs de parenté, d*amitié ou de société, et je m'abstiens de toute relation de pur agrément, c'est-à-dire inutile.
Si le hasard vous amenait un jbur à Paris, je vous verrais très-volontiers et nous nous donnerions le plaisir d'une heure de conversation, après la journée finie, soit chez moi, soit à la promenade.
En attendant cet avantage, v<>uUkaoroir6à la siilcérite des sentiments avec lav^ttcUv jw .ai^i*^ «^^^rk^î^^f ^
Votre tout dévoué
P.-J. Proudhon»
Paris, 22 novembre 1854.
A M, CHARLES EDMOND
Mon cher Edmond, hier, je suis allé pour vous voir •
Ma visite avait un double motif :
D'une part, le viettx, c'est-à-dire notre ami Guillemin demande si dans cet instant vos relations vous permettraient de faire une démarche utile en faveur de son père, percepteur au Russey, et qui demande à aller à Morteau, avancement auquel il a droit. Je vous communiquerai la pétition qu'il a adressée à ce sujet au ministre des finances.
En second lieu, tout en travaillant à mon long Mémoire sur le service des chemins de fer. Mémoire qui a pour but utile et positif, non-seulement d'éclairer le public, mais de motiver ime demande de concession, j'ai pensé qu'il vous serait peut-être possible de donner à cette affaire xm coup de main.
Il faudra pour cela que vous appreniez la leçon que j'aurai à vous faire.
Mais le moment n'est pas encore venu, ce ne sera pas avant quinze jours, et je devrai m'entendre pour cela avec la personne qui doit prendre Tinitiative de l'affaire.
J'ai voulu savoir seulement quelles seraient vos dispositions, car je serais heureux de vous voir mettre la main à upe affaire aussi importante, et qui peut être utile à vous et à bien d'autres.
Quant à moi, je ne veux plus solliciter : je me réserve pour les études.
Je pense bien, cher ami, que le moment est peu favorable : le gouvernement doit être singulièrement préoccupé du sort de l'armée de Crimée, que les nouvelles les plus contraires et la réflexion nous montrent comme sérieusement compromise.
Une place qui n'est point investie ne peut jamais être considérée comme assiégée ; — en revanche, une armée qui.^e retranche est bien près de l'être elle-même. La question, à mes yeux, n'est déjà plus de savoir si Sébastopol sera pris ; mais si notre armée est ^n mesure le cas échéant, d'opérer sa retraite, sans une perte énorme en hommes et en matériel. Dès le commencement, cette campagne, au point de vue militaire comme au point de vue politique, est une longue absurdité.../
Pardon si je vous touche un mot de poUtique, mais tous les intérêts sont suspendus à cette question ; l'ouvrier du faubourg, l'homme de lettres, comme le capitaliste et le fonctionnaire public, ont les yeux fixés sur la Crimée.
Donc. ?i vous avez un moment pour me répondre, dites moi où vous en êtes, où en est le gouvernement, s'il s'occupe encore d'affaires, s'il est disposé à établir la liberté de la presse, etc. — Car j'ai peur, s'il persiste à nous bâillonner et à faire sa tête, que les pavés de Paris ne prennent la parole 1....
Bonjour.
P.-J. Proudhon*
86^ jGOtaaSPONDANCC
Paris, ;19 novembre ISSU.
A M. GUILLfiMIN
Mon cher.Guillemin, j'ai reçu les six bouteilles de kÎTSch dont j'ai pay^ l'entrée. Puisque j'avais recommandé à Mathey de faire suivre en remboursement, pourquoi ne Tavez^-vous pas fait^ Dites-moi donc, je vous prie, à qui et comment je dois payer, afin de ne pas conserver cette petite dette, qui finirait par tomber dans la <»tégorie de mes péchés d'omission.
J'ai reçu aussi votre dernière avec les pièces con** ceriMint voire frère. Je vous dirai à ce sujet que j'g^i revu**^*. Il est prêta faâre les démarches qui dépendront de lui quand l'opportunité se présentera. Pour le moment, le gouvernement est exclusivement occupé de sa guerre d'Orient, et inabordable. Il est des instants où, j'en suis sûr, il est encore plus soucieux de se maintenir que ses employés d'obtenir de l'avancement.
Vous me dites que je ne vous ai jamais expliqué ce que c'est que cette affaire de concession de chemin de fer dont nous nous occupons, M. Verdeau et moi.
Le voici en peu de mots :
Il y a un particulier (parfaitement connu de tous ceux qui ont travaillé au Peuple) et envers lequel l'em-
pereur a de grandes et personnelles obligations. Ce particnlier est ruiné, et il est en quête d*une affairt où la main de Temperear lui puisse être en aide. A cet effet, le(Mt personnage a été recommandé à M. Yerdeanir ehargé de trouTer Vaffcàrt.
Or, vous devez savoir que M. Yerdeau, outre son système de coussinets de fonte, si utilement appliqué par la Compagnie de Boideaux, s'est occupé très-spécialement du mode d'exploitation des voies ferrées. Ses observations Tant conduit à quelques aperçus utdeSy qu'il m'a communiqués avec \m fouillis de notes, en me demandant si je voulais me charger de tirer tout cela au clair, d'en faire un rapport qui pût être présenté au ministre, ^, plus tard, être converti îxl volume.
J'ai accepté ; depuis six mois je suis à l'oeuvre, et je compte accoucher d'ici à hait ou dix jours du Mapport^ et fin décembre de l'ouvrage entier, qui pourra former 300 pages in-8«-
Vous sentez que dans tout cela je mets.beaucoup du mien. M. Yerdeau m'a indiqué son idée, fourni ses renseignements, et j'ai commencé ime enquête qui m'a mené loin.
Nous ne doutons pas que, sur l'exposé que je vais faire et que le particulier en question fera valoir, une concession de chemin de fer ne soit accordée au solliciteur que la compagnie nouvelle récompensera de son entremise, comme il se pratique en cas pareiL
Ce point résolu, notre rôle conunencera. La ^Compagnie, préparée et organisée d'avance par M. Yerdeau, devra recevoir dans son personnel de bureau nous et nos amis et nous offrir ainsi la rémunération de services plus réels et moins honteux que ceux de notre intermédiaire.
Comme il est bon d'avoir plus d*une corde h son arc, j'ai parlé de ceci à ***, en lui disant que je comptais réclamer aussi ses services : ce qu'il a accepté avec empressement. Le pauvre garçon a besoin de se caser ; c'est le plus habile solliciteur de la terre, et d'après ce qu'il m'a dit, nous pourrions par son intermédiaire faire peut-être accepter par M. Momy, pour le Cfrand central, notre projet de réformes. D'après mes calculs, il y aurait à économiser sur la dépense d'exploitation de ce chemin une somme de cinq à six millions jpar an. Voilà, mon cher ami, le lièvre que nous chassons et dont la prise dépend peut-être uniquement de ma diligence.
Il est entendu que ni moi, ni pas un des nôtres, ne doit figurer dans cette affaire quant à la sollicitation. Je reste dans l'ombre, comme il convient à im scribe à gages, jusqu'au moment où il n'y aura plus d'inconvénient à m'en faire sortir. Au surplus, je tiens à demeurer le théoricien de l'entreprise.
Vous me demanderez en quoi consiste donc ce système d'économies qui promet tant de millions à ses réalisateurs.
La chose est simple : il s'agit tout bonnement de remplacer le matériel massif par un matériel plus léger, en autres termes, de diminuer de deux tiers le poids mort dans les convois et d'augmenter d'autant le poids utile et tout ce qui s'ensuit.
Les calculs les plus minutieux dans lesquels je suis entré à cet effet, pour la grande et la petite vitesse, me donnent lieu d'affirmer que l'économie ainsi obtenue n'est pas moindre, sur les chemins de Lyon, d'Orléans, du Nord et de l'Est, de 10,000 francs par kilomètre. En admettant les deux tiers pour le Grand central.
DE P.-J. PtlOUDHON. ë9
cela ne ferait pas moins, sur 915 kilomètres, de huit millions par ani...
Ayant la fin de Tannée, Taffaire sera lancée, et ]e vous tiendrai au courant. Si la chose réussit selon nos espérances, nous pourrons cette fois caser la petite famille ; il y aura place pour tout notre monde. Et le vœu que vous exprimait ma dernière pourrait enfin se réaliser...
La guerre d'Orient prend une tournure décidément ruineuse et fatale, mais qui, je le crois, n'entravera pas notre entreprise. La raison de cela, est que, tout le monde aussi bien que le gouvernement étant forcé de s'arranger pour une guerre longue, de plusieurs années, et peut-être sans solution possible, on se remettra de gré ou de force aiïx affaires, car on ne peut vivre sans travailler; ce qui ne nous empêchera pas, avec cette ouverture de veine, de nous affaiblir continuellement, et à la fin de défaillir.
L'armée de Crimée prépare ses quartiers d'hiver; on lui fait des baraques; on lui envoie 20,000 hommes de renforts sans compter les Anglais, et autant sur Je Danube pour faire diversion avec Omer-Pacha en Bessarabie. De tout ce monde, nous ne verrons revenir que les estropiés; le reste, ou périra par le fer et les maladies, ou sera employé à servir de garnison, ce qui, un peu plus tôt, un peu plus tard, revient absolument au môme. (La perte des Anglo-Français, à cette heure, est au moins de 35 à 40,000 hommes.]
L'armée alliée, fortement retranchée dans son camp, et Balaclava pouvant résister à im coup de main avec quelques milliers d'hommes, les assiégeants ne peuvent être forcés, et on les croit à l'abri de tout risque d'être jetés à la mer.
TmBquilles de te côté, les alliés peuvent donc se livrer aux travaux du siège, et Ton ne doute guère qu'ils ne vienui^it à bout de prmàre, comme on dit, Sébastopol. Mais quelle prinf Ea affaires, on ne tolérerait pas œ langage. Sébastopol aura coûté aux alliés depuis le jour du débarquement, 40 ou 50,000 hommes^ plus un milliard; ils n'y trouveront pas pour un million de cuivre, fer et fonte, débris de l'arsenal russe, que rennemi passant la rade sur son pont de bateaux n'aura pu emporter, et les éclats de nos propres obus. Sébastopol est une ville qui ne compte pas plus de 3,000 âmes de population civile; là, point de m^gasias, de fabriques, de valeurs mobilises; des casernes, des pierres, voilà tout I. . •
Le port et la ville enlevés d'assaut, il faudra recommencer un second siège pour chassa l'ennemi de la citadjelle du Nord, et détruire une armée de 1 00, 000 hommes, ce qui coûtera encore du monde et de l'argent. Quand tout oela sera fait, nous serons maîtres de la Crimée, une steppe immense, aussi grande que toute notre Franche-Comté, ou l'on comptée peine 200,000 pauvres paysans tatares et qu'il nous faudra garder, comme^ je vous l'ai déjà dit, avec au moins 50,000 hommes l..* Et ce ne sera que le commencem^it de la guerre I...
Palmerston est venu à Paris ces jours derniers ; toutes sortes de bruits courent sur son entrevue avec Bonaparte. On dit qu'il lui aurait conseillé de changer ses ministres, de modiûer sa constitution, de faire appel à la liberté, etc. On parle d'un emprunt d'un milliaffd ou deux fait en commun par les puissances sdliées, pour lequel elles se déclareraient solidaires...
J'allais oublier de vous dire que la Transatlantique est décidément abandonnée. En revanche, depuis le
DK P..J. PBOfJDHON. 9t
lancement du Jacquart^ ces messieurs sont assaillis par les villes de Nantes, le Havre, Bordeaux, qui, après avoir refusé de prendre ime seule action, se dispatent le nouveau service, comme autrefois on se disputait uit chejûin de fer.
A propos de navigation, je vous dirai que ces jours derniers j'ai élaboré, pour un ancien commissionnaire de Dijon, Beuchot, un projet de société par actions pour la navigation intérieure. L'exposé de motifs ne fait pas moins de vingt-cinq à trente pages in-8°. Les prix de revient sont calculés c. 9 par tonne et kilo sur la Seine; c'est-à-dire 2 c. 5 sur les canaux. Ceprojet, rendu public, et coïncidant avec la fusion qui se prépare à Lyon entre les Compagnies du Rhône et de 1» Saône, aura pour eflFet de jeter l'alarme parmi les Compagnies de chemins de fer, et donnera à mon plan de réforme un intérêt d'à-propos extraordinaire. Devant ces prix inférieurs de la batellerie, le chemin de fer ne^ peut rester en arrière ; c'est encore un motif d'espérance pour nous.
Je vous serre la main.
P.-J. Proudhon.
Paris, 19 décembre i854.
A M, LE DOCTEUR MAGUET
Cher ami, j'ai reçu en son temps le panier de fraises (en racines) que vous m'avez envoyé; j'ai labouré un coin de mon jardin et les ai plantées dedans sans plus de façon. Nous verrons ce qu'il en adviendra au printemps. Remerciez en attendant, de ma part» la personne qui vous a procuré pour moi cette plantation.
Nous avons vu une fois Eugène ; je l'avais rencontré ime autre dans la rue Soufflot. Il semble un peu dégrisé déjà des gloires de l'école. Une discipline minutieuse et parfois ridicule, une pédagogie hargneuse, un enseignement plus ou moins rationnel, etc., etc.. tout cela forme un contraste assez désagréable avec l'état de l'uniforme, le chapeau tricorne et l'épée. J'entends dire que plus de trente élèves, ennuyés, se proposent de donner leur démission, et que le gouvernement menace , si les jeunes gens continuent à repousser la profession des armes, de supprimer l'école. Ce serait, en effet, un plaisir de plus accordé aux jésuites. Quand venez-vous? Nous aurons à diner le docteur Crétin, ancien rédacteur du Peuple , maintenant en pied dans notre bonne ville de Paris, grâce à la haute protection
de M. Pétroz. Si vous avez la précaution d'arriver un mercredi, Eugène sera de la fête : en tout quatre hommes, qui tiendront très-bien autour de la table.
Bœuf, gigot, légume, dessert; vin ordinaire, bordeaux, ermitage, tokay, kirsch excellent, prune à Teau-de-vie et café, voilà votre menu. C'est le polytecnicien qui sera attrapé !
Ma femme n'ayant pas de bonne, et par ces courtes journées le pot devant être mis au feu de bonne heure, il serait bien que vous nous fissiez savoir par un mot quel jour vous devez arriver. Ma lettre n'a pas d'autre but que de vous prier de nous prévenir.
Bonjour à Bessetaux. Je vous serre la main.
P.-J. Proudhon.
m eORRK8IH)NDÀKGE
PiarlÊ, fd ddôMibre 1854.
A M»** ET M. SITCHET
Madame et monsieur, nous avons reçu votre bonne «ettre, puis le ballot de figues et autres choses, qui a fait pousser deS' ciis de joie à la petite famille, et je viens, de la part de ma femme et des enfants, vous en faire nos remerciements. Une seule chose nous a fait peine, c'est que W^^ Suchet se soit crue obligée de nous faire des espèces d'excuses : on dirait que le ballot de fruits secs est en compensation de la visite qu'elle n'a pu nous faire, et qui, pour nous, sachez-le, était sans compensation. Mais chassons vite ce nuage!...
J'ai pensé bien des fois en lisant les journaux que -cette guerre d'Orient, que je déteste, je vous l'avoue, <^mme dirigée encore plus contre les libertés de l'Eu* xope que contre le tsar, serait au moins profitable à l'un des hommes que j'aime et estime le' plus au monde, à mon bon ami Suchet. Puisse*t-il, à cette occasion que lui fournira la sottise réactionnaire, obtenir une répa* ration suffisante de tout le mal qu'on lui a fait, et à vous, madame, une captivité de près de trois années I Ce serait de bonne guerre et j'en battrais des mains.
DB P.a. PlianMN. 05
RîeA d^intéressafti k ipoos «npnrendre. PiBies est renftté dans les affaires em branre et loyal garç»n; la mmsaa Bnissaje^ où^ il s'est easé^ est satislMle de ses seraces, ot ^ a eoiiqiiisy pa^ la franchise de sa pesition et de sa condoile, Teslime de tous eeixr qui le connaissent. Lan.g)firis> qni était allé à Gonstanlin0ple dans L'espoir de fa»e agréer ses serrices sa sultan, en. est revenu Giroai- Jeaa : le Turc, à Tinstigation. du gowernemcDi fbanjf ais, n'aeeepisnt fias- de sarvisei p^mblâcaios» J'eusse mieux aimé que Langlois suivit l'exemple de PiQies et iM^ se eouvdt pas da Boasque dHm t ain diauivinisaae pcrur obtenir sa liiaerté. ^** est ecâii libre, et, cemme aaiijows, il a ov se donne la saUsCBCtùm de dire qu'il j^a rien, fait pour cala; fa^il ne aail oe que: lad; vent le jponTerneBient ; que cfest sa fèimm, sa tai/a, sês •Miir, ele... Mon cheif Sudiet, tous aviez là pour edt- Hgue un abamRLaftle'tMrtafe^ à qui ja. n'ai pu.m'îampdH -Afm un jour de di«è^ ce* que^ je pensaia de Imi
On s'est général^meaA moqué de BarMs^, entreiNrs- -wur, en 99 et 48, d^ett cmip d*Btat réfofattionindae^ se ^si^i solidaire de Watarlaot apftaudissafiil àflatgfamaDe d'Orient, s'bonorant du titre de chauvin, et ratasantla fiberlé que )» donn» spotitaudment. à toasi cas titres. Napoléon III. Mais^qu» rcmkm-i^PCfasf Barliès jauei un pftrscmnage: c'étailT» Martyrqual'exiqMraac caliiem descendre de sa niciiei QudiatraUsflDl J^nmepcét- MAfte Barbés éatmant; partamessaaîMiaeAaepaclai, la main à l'empire, et, à cause de son étiquette de vépor- MeaiiB, détKRirûaiit l»lllaK^.
' Au reste, ne4i« dtémksalîé «iast'à'pefs paèar làt Mab- 'gti0 les déetaratîonst offieidles à» rempeiaur et d^s ifeiihist^res, nralgré ITaHUisiea' arrae l^Atttrîcfae, à moitié accomplie, elle s'obstine à' vouloir ^fo» kr goeri^ tante
m €ORBESPOra>ÂNGB
politique d'Orient, devienne une guerre de révolution ; et sur cette chimère, ils applaudissent, ils poussent à la guerre. Les plus clairvoyants ouvrent les yeux : là masse représentée par le Siècle ^ le Charivari^ la Presse, etc., continue de chanter la Marseillaise. — Il y a un lien secret, vous dis-je, qu'on n'ose avouer, mais qui est réel, entre, les jacobins et les impériaux.
Pour moi, chers amis, je m'isole de mon mieux et cherche mes consolations et mon gagne-pain dans le travail. Je sais que la démocratie, furieuse d'avoir perdu le pouvoir, surtout depuis qu'elle a le spectacle de l'empire sous les yeux, me hait comme l'un des auteurs de sa chute. Je la paye de sa haine en mépris. Dynastie pour dynastie, pourquoi donc irais-je choisir entre Bourbon, Orléans, Bonaparte, Cavaignac, Ledru- Rollin ? La liberté, le progrès, l'éducation du peuple, son affranchissement de la misère et de la superstition ne sont avec aucun d'eux. Je l'ai dit. Voilà mon crime. J'aurai, j'espère, occasion de le redire encore....
Chère madame Suchet, ma femme vous prie de l'excuser si pour vous répondre elle emprunte la plume de j9on mari.
N'oubliez pas de nous venir vdr une autre fois, faites plus simplement : prévenez-nous la veille, sans pli:u3 .de façon, et venez manger notre diner. Tout pauvres que nous soyons, il y aura toujours chez nous pot-aufeu et petit extra pour célébrer la bien-venue de deux amis.
Si vous saviez le latin, madame, je vous citerais un vers de Virgile, où leixm Évcmdre dit à Enée : Ose^, cher hâte, dédaigner le luwe!.... Eh bien, nous passerons une aimable soirée avec peu de chose, si votre cœur a le courage de l'accepter.
DE P.-J. PROlJDUOiN. 07
Nous vous embrassons, monsieur et madame, de tout •cœur. Calherine n'a pas oublié madame Suchet, la madame qui lui a donné un fichu rouge ; et, grâce aux figues, votre nom sera répété bien des fois cet hiver. Votre tout dévoué,
P.-J. Proudhox.
r.iî;: r.sp. Vî.
A M. CHARLES EDMOND
Mon cher Edmond, voici le reste de mon manuscrit.
Lisez encore et retournez-moi le tout au plutôt avec vos remarques. Je vous réserve pour ma révision encore une demi-journée.
Au fond, il me semble qu'avec ce que je vous fournis, vous pourriez fort bien à présent vous passer de moi.
Si rétoile le veut et que le bon génie de la Révolution s'en mêle, le socialisme peut en un trait de. plume ôtre le maître de l'Europe.
Isidore fera-t-il donc moins qu'Alexandre?
A ce superbe roi de oarreau joué par celui-ci sur la Pologne, ne répondra-t-il pas par Tas vainqueiir et couronné du trèfle atout ?. . .
Bonjour.
P.-J. Proudhon.
A M. GUSTAVE SUGHET FILS
Mon cher Gustave, tu n'es qu'un adolescent par rage, et, par le cœur, par la raison comme par la taille, le voilà déjà un homme. Tu as tous les genres de bonheur, mon jeune ami. Tu es né dans Taisance, ce qui est bien, mais pas riche, ce qui vaut peut-être encore mieux ; de bonne heure tu as reçu l'exemple du devoir civique et la leçon de l'infortune : grand et inappréciable avantage encore, quand le devoir n'a rien de féroce et que le malheur ne dépasse pas la force d'une âme bien née. A cette heure, tu reçois de ton père et au sein de la famille ton ini^tiation aux afiPaires; tu achèves, par la pratique des hommes et l'étude des intérêts, une éducation heureusement commencée^ Jene te redirai pas avec quel bonheur j'ai appris de ta propre bouche que ton intention bien arrêtée était de devenir un producteur, un citoyen, un chef d'établissement, le continuateur honoré d'une digne famille de négociants et que tu avais en pitié le métier de soldat, de fonctionnaire et tout ce qui y ressemble. Rien ne manque à la plénitude de ta jeunesse, rien j'espère ne manquera à la dignité (laissons la gloire) de ton exis-
tence. Que puis-Je donc te souhaiter au commencement de cette année, mon cher Gustave? Ta mère est fière de toi, ton père est et sera toujours ton meilleur ami. Il sufGt que tu y penses, pour ne jamais t'écarter du chemin de Thonneur et ne reculer devant aucun dévouement. Use donc, use noblement, vertueusement, de ta jeunesse, apprends & être libre sans froisser aucune affection, et quand Tôge des pensers sérieux sera définitivement venu, ton père et ta mère te diront ce que tu dois faire.
Je t'embrasse, mon cher Gustave, et pour que tu ne m'accuses pas de trancher avec toi du pédagogue, je te préviens que cette lettre est la seule que tu recevras jamais de moi de ce style. Dorénavant, je le traiterai en homme; songes-ybion.
Ton ami,
P.-J. Prouduox.
DE P.-J. PROUDHON. lOi
Paris, 3 janvier 1855.
A M. MAURICE
Mon cher Maurice, nous venons, ma femme et moi, accompagnés de nos deux petites filles, vous souhaiter, ainsi qu'à M™® et M"® Maurice, la bonne année.
Comment vous portez-vous ? Vous nous ferez plaisir (Je nous mander cela. Et pour n'oublier personne, comment se porte votre mère? vit-elle encore? Dites-le-moi.
Avez- vous senti les atteintes du choléra-morbus?..* Je vous recommande de vous tenir en garde contre: cette maladie, dont on ne meurt pas toujours, surtout quand on est soigné à point, mais qui peut vous causer une incapacité de travail de deux et trois mois, comme il est arrivé à votre serviteur, en lui laissant pour biea longtemps encore les entrailles souffreteuses et endolories.
Depuis que je suis sur pied, je travaille d'une ma** nière assez satisfaisante. Grâce à un ami qui m'a procuré ce que nous appelions jadis à l'imprimerie un labeur, non-seulement j'ai fait face aux six derniers mois, mais je vais me trouver avec six mois d'avancé : ce qui me permettra de mettre au net mon grand ouvrage d'Économie.
Vous voyez que je suis riche 1
Ne vous ai-je pas dit récemment ce que je comptais faire cette année pour l'acquittement de mes dettes?... Eh bien I cela me paraît commencer à prendre tournure, et j'ai lieu de croire, malgré la misère générale, que j'en viendrai à bouj. Quelle bonne nouvelle à vous annoncer! Je crois, ma foi, que de l'aventure, je m'en irai prendre une vacance de huit jours à Besançon et vous demander à dîner.
Ce qui m'inquiète, et je ne suis pas le seul, c'est la politique. Nous voilà, par l'ineptie de nos gouvernants, aussi fous en leur espèce qu'eussent pu être des montagnards de 48, enterrés dans une entreprise de laquelle nous ne sortirons pas avec gloire si Ton s'obstine dans la voie suivie jusqu'à présent. Ici, tout ce qui ne jure pas far la fortune de César regarde l'armée alliée de Crimée comme perdue ou du moins comme ne pouvant plus être dégagée que par l'un de . ces deux moyens que le gouvernement est également incapable d'adopter : ou bien l'envoi de 300,000 hommes sur le Pruth, ou bien un traité de paix aux conditions posées par le tsar I...
Quant à la Turquie, elle ne se relèvera pas du secours que les Anglo-Français lui ont porté : sa fin est venue.
Or, de quelque manière que la question se décide, par la défaite ou par l'humiliation, il paraît difficile que le nouvel établissement impérial y résiste : sa fin est a-ussi venue 1...
L'empire mort, à qui la succession î On ne compte pas les légitimistes. Restent donc en présence la monarchie constitutionnelle, le comte de Paris, Joinville, ^t la princesse Hélène, — et la République.
La république aurait des chances, si les républicain
DE P.i-J. PROUDQON. 103
savaient manœuvrer et surtout oublier!... Mais ils sont furieux et n'entendent amnistier personne. Je ne fais pas le prophète, mais je vois là le principal obstacle à leur retour. On n'a pa^ cessé d'avoir peur de noiw, malheureux démocs socs; on n'a pas foi à nos reliques. Aussi bien, entrevoit-on, après la rude expérience de ces sept années, des temps meilleurs avec le système constitutionnel!... Amen, ^
— Qu'est-ce donc qu'a eu Lolot avec son patron Thomas Desprez? Je les croyais mariés pour la vie et indivorçables I
Avez-vous des nouvelles du père Proudhon, de Saint- Jean? Allez donc, de grâce, lui porter ma lettre. — Le pauvre vieux ne peut plus écrire, sa main tremble, et vous me transmettrez ses paroles, les dernières peutêtre que je recevrai de lui. Qu'il ne s'avise pas de faire le plongeon et de mourir entre les mains des prêtres, ou je le renie. — Que fait son neveu, M. M**"*? C'est pitié, en vérité, de voir cet homme, si ferme autrefois, âgé de 91 ans, délaissé de toute parenté, sans un fils, un gendre, un parent pour lui fermer les yeux. Je voudrais être à Besançon, je le verrais de temps en temps et lui adoucirais le passage.
— Que font M°»« L*** et P***?
J'ai eu la visite du fils de celui-ci au mois d'août dernier. Je soufi*rais du choléra ; il était conscrit et allait rejoindre son régiment je ne sais où. Est-il allé en Crimée?
— Et ce brave Huguenet? Parvient-il à joindre les deux bouts avec son imprimerie? Détestable état où je me suis fourré, où nous nous sommes fourrés trois, vous par amitié, moi par ardeur de jeunesse, et L*** par ignorance pure des affaires ! Métier qui ruine
r04 CORRESPONDANCE
à peu près tous ceux qui Tembrassent ou les laisse mourir de faim.
— Allons, mon cher ami, encore une année dans l'abîme étemel, encore une fleur arrachée de cette couronne qui s'appelle la vie I Avez- vous peur de la mort? Moi, non. Touchez donc là, et buvons à la santé de nos filles qui, j'espère, nous donneront des fils dignes de boire un jour à la mémoire de leurs pères.
Je vous embrasse trelous.
Votre ami,
P.-J. Proudhon.
OR i>.-J. PROUDHOiN. 105
Paris, 3 janvier 1855.