‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 2)Chapitre 14 sur 26 · A M. MATHEY · texte numérisé non relu

A M. MATHEY

Mon cher Mathey, j'ai reçu en son temps votre dernière, datée du 28 janvier, et vous remercie de tous les détails que vous me donnez. Continuons, s'il vou9 plaît, ces communications réciproques : elles me sont utUes sous tous les rapports.

Mon ouvrage est composé à moitié, et je ne peux guère compter de pouvoir vous l'envoyer avant le 1 5 mars. J'en aurai au moins six exemplaires à envoyer a Besançon. Si donc, vers le 15 ou 20 prochain, vous aviez une occasion pour ce paquet, vous m'épargneriez 3 ou 4 francs, car l'ouvrage in**18 Charpentier, fern au moins 360 pages.

M. V*** attend, pour presser les négocations, que cette brochure ait paru. On ne veut entendre à rien en haut lieu; on ne pense qu'à Sébastopol, qu'on voudrait tenir afin de traiter honorablement de la paix.

Quant à notre ami ***, je doute que ses démarches aoient fort efficaces. Le prince est tombé en disgrâce vis-à-vis du cousin plus encore que vis-à-vis du pu-blic; il est sans pouvoir, sans influence, traité en

excommunié et en lépreux. Le vulgaire accuse sa bravoure, ce qui est réellement une injustice. Le gouvernement lui en veut de son opposition perpétuelle, acre et trop sincère. Il a blâmé dès le principe la politique suivie, le plan (si tant est qu'il y ait eu plan) de l'expédition, la conduite de Saint-Arnaud, celle de Canrobert, etc. Enfin il a déclaré et affirmé que tout ce qu'on faisait en Crimée n'était de rien, et les événements lui donnent raison. Il se méfie de l'Autriche, de l'Angleterre, des ministres, des généraux, qu'il accuse tous d'être des ennemis de la famille Bonaparte. Et il n'a, ma foi, pas tort. Si l'on veut plaire à ce monsieur^ c'est de lui donner à entendre qu'on se fiche pas mal du grand homme et de sa race, qu'on est dévoué à sa per^ sonne. Alors le bâtard se décèle, il sourit et vous aime. C'est là une des causes secrètes les plus profondes du dévouement du deuxième empire à la cause réactionnaire. On affecte de se réclamer sans cesse de l'oncle, on l'imite tant qu'on peut, bêtement, platement. Au fond, ce n'est pas la tradition napoléonienne qu'on suit, c'est un nouveau système que l'on inaugure.

La France, comme Je le disais si énergiquement en 48, s'est prostituée à un fils de catin : la plèbe a agi par ignorance et enthousiasme, la bourgeoisie en masse par machiavélisme. Voilà le secret.

Pour finir cette digression politique à propos d'affaires, il parait certain que l'empereur voulait partir pour la Crimée, et ce dessein n'est pas môme entièrement abandonné. Preuve manifeste du peu de succès de nos armes et de l'impatience qui gagne partout. On affirme qu'il y a quelque temps Canrobert envoya un officier exprès à l'empereur pour lui dire ce peu de mots : FaUes la paix si vous pouvez; — qu'à la suite le

général Niel fut envoyé pour apprécier la situation et en faire un rapport, et qu'il conclut à Timpossibilité de prendre la place avec de VartUlerie. Enfin, vous voyez par les journaiix et leurs révélations tardives, mais d'autant plus sûres, que Sébastopol est en meilleur état que le premier jour, que si notre artillerie endommage la ville, elle fait peu de brèches sur les remparts ; que les Russes avec leurs sorties échinent Tarmée, etc.

En temps ordinaire, ce qui se passe aurait fait baisser le 3 % à 45, mais avec le mouvement de défiance générale qui se produit parmi les capitaux, fuyant Tagriculture et Tindustrie et sollicitant le placement sur rÉtat, les spéculateurs sont désorientés et la cote se soutient. Quelle débâcle si la panique saisissait une fois toute cette vile multitude!...

Somme toute, je crois que nous marchons à la paix : l'Angleterre n'a point d'hommes et en est réduite à faire les gros yeux; toute l'Europe se range peu à peu du côté des Occidentaux, non pour les secourir de leurs soldais, mais afin d'exercer sur eux une pression favorable à la paix. C'est la tactique des bourgeois de 48 contre la République, étouffée sous les adhésions.

Quel dommage que Nicolas ne soit pas un vrai barbare, une sorte d'Attila ou de Grensérie, pour faire alliance avec la démocratie, tôt ou tard éclairée, et nettoyer enfin l'Europe de ses nobles, de ses bourgeois, de ses juifs, de ses princes, de ses traineurs de sabre et de ses jésuites!... Mais Nicolas ne veut pas démordre de son titre de chef du parti conservateur en Europe : aussi, comme les autres, il est poussé à la paix.

— Je quitte à l'instant M. V***. Tandis que je redoute un insuccès, lui, au contraire, ne doute pas du

m GURRESPONDANGB

résultat. Je le souhaite, et il me tarde vraiment de voir arriver une solution.

Parlons de ménage.

Ce que je crains de Charles, c'est un coup de tète venant du découragement et de Tennui. Je lui ai déjà écrit que si en ce moment j*étais à bout d'argent, ce n'était pas une raison pour lui de jeter le manche après la cognée ; il faut lutter, combattre, être prêt à tout, et rester sévèrement honnête homme. Il n'y a que cela qui nous sauve.

Pourriez-vous, mon cher Mathey, d'ici à quinxe Jours ou trois semaines, me dire ce qu'il en est?..

Le père Piégard vient d*ètre mis en liberté sur les instances de sa pauvre vieille, percluse de ses membres. C'est onze mois de prison dont on lui fait remise. Depuis quinze mois, j'ai examiné de plus près ce pauvre vieux maniaque qui m'a si sottement compromis. Je n'i^ trouvé en lui que ce que j'y ai vu toujours : une tète sans cervelle, un dévot à Henri V. Tout son talent a été de manger tme petite fortune et d'attraper cinq ans de Mont-Saint-Michel pour s'être plus mêlé de politique que de ses affaires. Sa dernière condamnation et la conduite du parquet et de la Cour m'ont fait voir à quoi je devais m'attendre de la part de ces honmies de justice, si jamais ils peuvent me happer. De mon côté, j'ai eu le désagrément de ne pouvoir expliquer devant le public les motifs de ma complaisance; ce silence forcé m'a plus fait de mal que toutes les misères de ma vie. Mais il est impossible que quelque imbécile ne soulève pas im jour ou l'autre cette ignoble calomnie du parquet; c'est alors que vous aurez la joie d'une foudroyante réplique. On saura alors ce que c'est que 1^ satin en action...

DE P.4. HiooraoN. m

Bonjour à tous : Guillemiu, François, Âbram, etc. Je TOUS serre la main.

P.-J. Phoudhon.

P.^S. Nous avons le projet, M. V*** et moi, de créer une Jtevue industrielle pour Texamen et Tappréciation de toutes les affaiiresw M. V^^ fait les fonds; un conseil discutera les affaires, les jugera, et remettra les notes à la rédaction qui écrira...

Excellente pensée, et qui ne peut manquer d'avoir un grand succès.

128 CORRBSPONDANGE

Paris, 1« mars 1855.

A M. LE DOCTEUR MAGUET

Mon cher Maguet, nous avons eu aujourd'hui la visite <l'Eugène, que j'ai trouvé en bonne et florissante santé; belle mine et tenue pleine d'aisance et irréprochable. Depuis six mois, il a gagné 25 p. 100 à son avantage. Nous avons un peu causé de Técole, qui me parait n'avoir toujours dans son opinion qu'un succès d'estime, et ne l'éblouit pas. 11 travaille, il est raisonnable, c'est un homme enfin. Voilà ce qu'il y a de meilleur... Si dans quinze jours, vous avez une occasion pour Paris, vous pourrez faire prendre chez moi mon nouvel opuscule sur les chemins de fer, avec un exemplaire pour Bessetaux, plus le Manuel que je lui dois; total : trois volumes.

Je joindrai à cela, pour vos loisirs, les œuvres de Claude Tillier, de la Nièvre, \m original dans le genre de Paul-Louis, mais moins achevé, moins profond, et qui a eu le désavantage, en faisant de la misanthropie, de vivre et mourir pauvre.

Quand on est pauvre, il faut être gai et indulgent. •C'est là la loi des contrastes hors de laquelle point à% savoir- vivre, point de philosophie.

DE P.-4. PROfJDBON. f iO

Malgré ces défauts, je crois que Claude TiUier est bon à connaître; il a des morceaux, des peintures de la vie de province qui vous divertiront.

Donnez-nous de vos nouvelles, et n'oubliez pas que je garde pour vous une bouteille de vin blanc généreux, e( qui n'a pas été gelé. •

Ma femme me recommande de vous faire ses amitiés.

P.-J. Proudhon.

CORftSSP. VI. * 9

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PHM| m wntKtê^ fHRk

A M. CHARLES EDMOND

Mon cher Edmond/ voici enfin ma brochure sur les chemins de fer : lecture fort peu attrayante pour un littérateur pur, mais lecture obligée pour un journaliste, surtout pour un ancien collaborateur du Peuple et un adepte de la Sodàle.

En parcourant ce trayail de laborieuse analyse, vous pourrez déjà vous faire une idée de ce qu'est la science économique, telle du moins que je la comprends et que j*ai entrepris d*en commencer la construction. Vous y verrez aussi la raison de mon mépris pour ce qu*on a décoré jusqu'ici du nom i' Économie polUigue.

Une science, quelle que soit son unité et sa synthèse, n'est cependant, surtout au point de vue de la découverte et de la construction historique, qu'un ensemble de pièces de rapport, que Tinvestigation achève Tune après Tautre et que le temps édifie. Je ne vous dis pas précisément que ma monographie des chemins de fer soit le premier chapitre de la science ; mais j'ose croire que c'est la première théorie exacte, et aussi complète que le permet l'époque, de l'une des

DE P.-l. reOCDHOn. IS1

principales foxgtidks de l'Économie sociale, à saroir, Tindustriê voUvriire.

Laissant de cèté les francs et centimes, les kilogrammes et kilomètres dont mon travail est plein, c'est surtout par le côté que je vous indique que tous, artiste et philosophe, voua aurez à envisager la chose. Encore une fois, tel que je le donne, mon travail n'est guère que Tanatomie d*un organe spécial ; mais cette anatomie promet évidemment une physiologie générale, au bout de laquelle se trouvera une philosophie, et bien d'autres choses.

Lisez donc, expliquez au public, comme vous Ventendrez, vos impressions. Pour cela, un bon article suffît. Puis, ftiites-moi part des observation? dont vous jugerez utile d'entretenir vos lecteurs. J*ai bemn phis que jamais de critiques amies, et par conséquent sévères, avant de me lancer tout à feit dans la carrière. Car, soit que j^'aie trouvé le vrai» soit que je me trompe, j'irai loin, je vous en préviens, avec les éléments flémaitissimes cpi'indique déjà ce premier essai.

Un avis pour votre gouverne. J*ai choisi pour paracBgme principal le chemin do fer du Nord, dont l^m àes principaux chefs a été pendant longtemps E. Pereire. G^est lui qui a rédigé jusqu'en 1853 et 1854 les comptes rendus de la Compagnie. Cest & lui qu'il est fait allusion en plus d'un endroit. E. Pereire est bien, dit-on, avec Girardin, et je suppose qu'il croit avoir le droit de compter, en toute occurrence, sur le concours et les sympathies de la Presse. Or, mon travail est de nature à diminuer singulièrement la gloire et les prétloitioits de ce saint-simonien-israflite.... Je ne vous en dis pas davantage.

Itbintenant, un mot sur votre dernière lettre.

Je n'en admets pas le contenu, hormis ce qui regarde votre amitié pour moi, et Je suis mécontent que tous ayez mal pris mes indications. Je ne puis ni ne yeux figurer en rien dans la sollicitation en question ; vous devez comprendre que cette haute position de désintéressement m'est imposée, qu^elle m'est indispensable. Je fais de l'Économie, moi, comme MM. Dumas, Pelouze, Regnault font de la chimie; il répugne à ma position, à mon rôle, que je participe à ime spéculation industrielle. Je le pourrais, sans doute, en tout bien tout honneur, comme Tessié du Motay et tant d'autres, dont la science sert si heureusement et si honorablement la fortune ; mais alors, il me faudrait renoncer à la qualité que j'ambitionne, celle de savant pur, de philosophe désintéressé , d'économiste affranchi de toutes les tentations du lucre et de la fortune. Vous êtes dans le journalisme, et vou9 devez savoir par vos yeux, par vos relations, combien le journaliste, qui devrait être en toutes choses un rapporteur impartial, un arbitre incorruptible, est infidèle à sa mission. C'est au point que les plus honnêtes gens qui s'en mêlent ne s'en servent que pour s'enrichir, en recevant une prime ou un salaire des grandes compagnies et des entreprises dont ils ont à rendre compte. Gela est presque reçu ! Faut-il donc qu'après le journal, le livre lui-même ne soit plus qu'un mensonge à la science î C'est ce qui arriverait infailliblement, si l'auteur prétendait couvrir de sa qualité de savant-^riitre ses intérêts particuliers d'entrepreneur, associé, etc.

Quand donc je vous prie de vous mêler à l'affaire dont je vous ai parlé, et pour cela je vous engage à vous séparer de moi sur ce point seulement — je ne fais rien que de juste, de loyal, de rationnel. Vous êtes

libre; tous n'êtes pas, comme moi, le constructeur avoué d'ime scùnce nouvelle^ obligé, par son serment envers la vérité , de ne recevoir d'émoluments que d'elle seule. M. V***, dont je vous ai parlé, le comprend très-bien ; aussi honnête que qui que ce soit, mais non pas auteur, il poursuit une spéculation lucrative, il le fait en toute sécurité de conscience, et, son but principal, s'il faut vous le dire, est de former une espèce de champ d*asile pour les pauvres proscrits de la sociale et pour tous nos amis et connaissances. D'avance vous avez votre place dans la chose si elle réussit. Vous ne pouvez donc, sans lâcheté, sans égoïsme vous refuser aux démarches qui pourront dépendre de vous ; vous devez même aller, s'il y a lieu, jusqu'à déclarer que pour vous il ne s'agit pas d'une théorie économique dont vous laissez la responsabilité à l'auteur, mais d'une entreprise^ ce qui est tout différent. I

Quant à G***, plus capable que vous, à ce que vous, m'alléguez, de servir le projet, vous ne m'avez point entendu ou vous avez fait semblant de ne pas entendre. G*** est riche; sa fortune faite, son devoir maintenant est d'aider les autres, sinon à faire la leur, au moins à vaincre la misère. Bien loin donc que je repousse son intervention, je l'admets d'avance avec M. V*** luimême. Mais j'entends que cette intervention soit celle d'un ami puissant, dévoué et désintéressé pour ses amis pauvres encore peu expérimentés et reconnaissants. C'est, en conséquence, Jque vous aurez à vous le rendre favorable. Si G*** l'entendait autrement, je le mépriserais et ne le verrais jamais.

Je suis en course pour ma brochure et ne puis encore vous voir, d'autant moins que je ne sors guère

avant midi et que je ne sais pas quelles sont vos heures depuis que vous êtes entré au journal.

Donnez-moi de tos nouvelles, et comment je puis vous voir.

Je vous serre la main.

P.-J. Pboudhon.

K P«4. IWOBmN.

Paris, 7 mars itS&»

A M. MAURICE

Mon cher'Maurice, j'ai bien reçu en son temps TOftre lettre du 27 janvier, par laquelle, entre autres choses, TOUS me dites de m'informer de ce que valent les actions du chemin de fer de Dijon-Besançon.

Par malheur , j'avais mis votre lettre à part avec d'autres auxqudles j'ai à répondre, et j'ai oublié votre alfoîre comme beaucoup d'autres. Gomme je ne veux pas vous faire attendre davantage une réponse, je commence par vous écrire, quitte à prendre mes informations après.

D'abord, en ce qui touche vos actions, je tfauraî d'autre moyen de savoir ce que vous désirez qu'en allant au chemin de fer môme, ce que je ferai le plus t6t possible, dès demain, à moins que la lecture de mes épreuves ne m'en empêche.

Mais comment se fait-il que personne à Besançon, ni Bretillot, ni Chalandre, ni Th. Desprez, ne puisse vous renseigner à cet égard? -^ Ces messieurs ne sontils pas les premiers concessionnaires? Je voudrais savoir où ils en sont avec leur concession, et ce qu'ils pensent.

i36 GOaBEbPONDANGS

Je Toudrais sayoir aussi où en sont les travaux pour votre débarcadère. J*ai appris dernièrement que la ligne de Dijon à Besançon serait ouverte en mai prochain,'* travaiUe-t-on à Saint-Ferjeux et aux Chaprais?...

En ce qui regarde mon frère, je vais tâcher de vous fixer une bonne fois, d'autant plus que Je voi^que vous n*ètes pas entièrement au courant.

En premier lieu, mon frère n*a jamais gagné réellement sa vie à Burgille; ce qui ne signifie pas, à mon avis, qu'il n*a pas travaillé, mais que la recette obtenue n'a jamais été suffisante pour couvrir la dépense. La position de Burgille est au-dessous .du médiocre; les paysans payent mal ou point, si bien qu'en dernière analyse mon frère en est très-souvent pour sa maind'œuvre, à moins, comme vous le dites, que ce soit le marchand de fer ou de charbon qui supporte le déficit.

Voilà la cause première, radicale, de sa gène; joignez-y, peut-être, une certaine inhabileté mercantile et spéculative qui le pousse à des entreprises ou acquisitions plus onéreuses que profitables. C'est un chapitre que je n'ai pas pu étudier à fond, et que je vous signale im peu au hasarda Je crois aussi que mon frère, habitué à vivre d'après le principe de rechange, comme font tous les ouvriers de ville, c'est-à-dire à pourvoir à ses besoins avec le produit de son travail et argent comptant, avait moins d'avantage encore à la campagne que s'il eût été un simple paysan accoutumé à vivre, pour la partie ou pour le tout, d'une multitude de petites épargnes voire même de privations familières aux paysans, et que ne connaissent pas les ouvriers de ville.

En deux mots, si mon frère, à Burgille, avait pu

gagner seulement 3 francs par jour, soit 18 francs par semaine, et en être payé, il n'y a pas de doute qu'avec Tactivité que je lui sais, le travail qu'il a fait pour sa maison, la peine qu'il se donnait du matin au soir pour améliorer, embellir, etc., il n'eût été un particulier dans l'aisance. Eh bien I ces trois malheureux francs, il ne les a jamais eus ; jugez d'après cela des conséquences.

Pendant longtemps j'ai couvert le manquant, et c'est moi qui l'ai mis dans la position de fortune (je parle de son actif, meiibles et immeubles) où il est. Si je pouvais faire un dernier effort, et, en éteignant toutes nos dettes, l'affranchir entièrement, il me semble qu'avec la maison de Besançon, celle de Burgille et les débris de champ ou pré qui restent, plus son travail, il pourrait joindre les deux bouts. Je l'estime ainsi, mais je n'en ai pas fait l'inventaire, et quoiqu'il m'ait toujours tenu au courant de ses affaires, vous devez penser que je n'ai jamais voulu m'informer de l'importance de nos propriétés.

Mais je ne suis pas tout à fait renseigné sur ses projets; si donc vous revoyez mon frère, interrogez-le, faites-le causer, et, au besoin, faites-lui telles représentations que vous jugerez convenable. Pour ma part, je ne fais aucune opposition à ce que vous lui fassiez telle avance que vous serez disposé à faire, pourvu que vous ayez des sûretés et que vous ne me considériez pas caution. Mon frère a plus qu'il ne doit, attendu que c'est moi qui dois tout ou qui ai pris à ma charge la presque totalité des dettes.

Je pense donc qu'un prêt ne serait peut-être pas plus mal fait avec lui qu'avec un autre; mais qu'il soit bien entendu que je ne veux pas m'engager davantage.

138 OOnSSPOmANGB

J*acqaitterai, je Fespère, ce que je viens de toi» faoïvde là, rien.

Je «oupçonne encore qae m<m frère « envie de foire im eomm$r€9; dégoûté de «on métier, ce que je loi par* domie, et excité par re:Demple de quelques brocanteurs el aigrefins de campagne qui amassent quelques écos, il croit que le têmmmse vaut mieux que Tindustrie, «t qu'il y réussira aussi bien qu'un autre. Ce n'est pas mon avis; peut-être ai-je tort. Mais je hais le commerce.

Voilà, mon cher Maurice, ce que je puis vous dire au sujet des affaires de mon frère. Relevez--lui le moral; car je crains qu'il n'y ait dans son entreprise nouvdUb plus de fatigue, d'ennui, d'impatience, que de vraie et suffisante raison; en causant avec l'homme, vous aurez bientôt pénétré la vérité, probablement mieux que luimême.

Je réponds maintenant au dernier paragraphe de votre lettre, sur les choses du jour.

Depuis ma dernière, du nouvel an, il ne s'est guère passé que trois faits importants : l'emprunt de 500 millions, l'insuccès permanent de nos armes en Crimée et la mort de Nicolas.

L'emprunt a été souscrit, vous savez à quel chiffre, avec un empressement que le Moniteur n'a pas manqué d'interpréter dans le sens du patriotisme et du dévouement à l'Empereur. En réalité, les souscripteurs ont recherché, qm un placement solide et commode, qui la prime offerte à la cupidité. Il estavéré que les capitaux ne vont plus ni à l'industrie, ni à l'agriculture; on ne prête plus sur hypothèque; la société du Crédit Foncier ell&-mème ne fonctionne point faute de fonds,. Les ouvriers, les portiers, les domestiques, qui jadis portaient leur argent chez le notaire, dans les d^artemraits

comme à Paris, Tont à la Bourse; ils achètent da& actions ou de la rente. C'est plus commode et, pan*sent-ils, plus solide,, plus sûr. Je ne tdis pas que lout ce monde joue; mais tout ce monde a appris à eoBrnaltre le titre au porteur et le <xtupoa de reate; c'est une réyolution.

Les offres rédles, c'est-4-diTe ies sommes déposées

ayant atteint 400 et tant de milliems, tkmxs pouvez en

•conclure que c'était là le montant du numéraire dispo"-^

nîlde; le surplus a été souscrit en vue de la réduction

4 laquelle on s'attendait, au moins pour 3/4.

H résulte de cet état de choses que pendant que le crédit de l'Élat est en hausse, celui de l'industrie et de ragriculture en général est en baisse ; ce qui nous place dans une anomalie pleine de périls.

Quant à l'expédition de Crimée, l'immensité de nos pertes vient d'être dévoilée dans ime brochure publiée en Belgique, et que le gouvernement français a fait poursuivre aussitôt, l'attribuant à des agents de la Russie. Or, il parait que ces agents ne sont autres que le prince Napoléon, revenu de Crimée, E. de Girardin, etc. On dit môme qu'ils ont été mis en arrestation pendant vingt-quatre heures, ce que je n'ai pu encore vérifier.

Bien entendu que ces messieurs protestent de leur innocence; mais le malheur est que tout ce que con* tient cette brochure, ils le pensent, et que cela court depuis longtemps de bouche en bouche .

D'après ce inémoif'ey le total des soldats et officiers 2nis hors de combat, par mort, maladie, etc., depuis le commencement de l'expédition, serait de 85,000 honuoes. Trois semaines auparavant, on me citait, d'après un

renseignement pris au ministère, le chiffre de 75,000 hommes.

Tout le monde sait, au surplus, à n'en plus douter, que le désordre , la misère . la mortalité dans notre armée de Grimée sont effrayants et que nous n'avons guère plus été épargnés que les Anglais. Officiers et soldats écrivent à leurs amis qu'ils ne comptent pas revoir la France^ etc., etc.

Ces faits, accusés par le prince, avoués par les généraux Niel et Canrobert, ojit déterminé la résolution de l'Empereur de partir pour la Crimée et prendre la conduite de la guerre. Son départ, qui devait avoir lieu le 20 février, a été ajourné du premier coup au 20 mars, ce qui vous prouve déjà que le gouvernement ne pense pas que l'assaut doive être donné avant le 15 avril!.- Au surplus, les événements vont surgir.

Vous jugez si, dans cette mortelle angoisse, on a appris avec joie la mort du tsar. On s'est cru délivré de Ja dête; les journaux anglais ont dit que Nicolas avait été frappé de la main de Dieu, comme Sennachérib et Balthazar. Rien de plus honteux que cette attitude de la France et de l'Angleterre. Cela démontre bien l'angoisse où nous tient cette guerre fatale,

La Bourse a haussé à Paris, sur le 3 0/0, de 4 fr. 40 en un jour : toutes les valeurs à proportion. Mais voici qu'on s'aperçoit que la mort du tsar ne change rien à la situation : cet homme si despote n'était que le représentant de la volonté de son pays; cette Russie, qu'on traitait de barbare, a une opinion, et cette opinion est la guerre. Aussi le nouveau tsar a-t-il déclaré tout d'abord qu'il suivrait les errements de son pèrel...

Comment cela finira-t-il ?

On espère que le Congrès de Vienne se déclarera satisfait des quatre garanties telles que les a offertes Nicolas; on ajoute que sa mort est une occasion favorable aux amours-propres de France et d'Angleterre de se déclarer satisfaits. Dans ce cas, im armistice serait d'abord conclu, notre armée quitterait la Crimée, et le Congrès réglerait l'affaire.

Mais les Anglais, et, il faut le dire, les Tuileries, ne paraissent pas disposés à se contenter de si peu : il leur faut Sébastopol. Pour avoir Sébastopol, il le faut prendre!...

Je crains fort, quant à moi, que si Napoléon ne se hâte de faire la paix, la position ne soit fort compromise. En ce moment, son prestige est anéanti; il n'a jamais eu la bourgeoisie, et il a perdu, ou peu s'en faut, l'ouvrier et le paysan. Depuis six semaines, il règne ime certaine agitation dans les esprits, qui descend peu à peu dans les masses. Napoléon III est seul au milieu de son empire. Depuis les ministres jusqu'au dernier salarié de l'État, il n'y a personne qui ne soit prêt à lui tourner le dos et à se prononcer pour les d'Orléans. On n'attend qu'une occasion. Je pourrais vous citer ime multitude de symptômes qui décèlent une conspiration tacite et imiverselle; j'aime mieux en appeler à vousmême. Combien voyez-vous de bonapartistes autour devons?...

La démocratie ne me parait pas avoir de chances : il n'y a qu'un coup de main, une surprise qui puisse la ramener. Je n'ose l'espérer.

Quant à moi, cher ajni, je me tiens et me tiendrai longtemps encore au rôle de spectateur. Ne suis-je pas le proscrit de tout le monde, l'homme détesté de tous les partis, depuis le communiste et le phalanstérien jus-

142 OOmESPOKlXâMCK

qTX*afQ légitimiste? Quand un homme a réani sur sa tète tazrt dehaines, il n*a plusè se mêler à la lutte, il se tient à récart. Vienne la liberté pcmr tout le monde, et je reprendrai la parole. Ju8que->Ià, silence I...

Bonjour, dier ami ; mes respectueux hommages à ces -dames*

F.-J. Pboudhok.

t>8 Pw-J. PftOmttl. i4S

Pans^ 21 ma» IMS.

A M. ALFRED DARIMON

M<m dier Darimon, je sois Ineos. aiae (pe i^ n'ait pas pu contnbuer à votre érrietion du profiesaorat de Zurich : il n'est pas agréable d'assassiner un ami en croyant le servir. Mais» franehement, je tjpuve ce œrtir^ fleat aussi ridicule que vous l'avez vous-même trouvé» Seokmentyilyaune chose qui vous échappe et uneauUe que vous ne savez pas et qu'il faut que }e vous apprenne* La première, c'est que je n'ai point qualité pour voos àxam&i une attestation de capacité historique, attendu que je ne sais pas l'histoire» que je n'ai jamais passé pour la savoir» et que ce qui conviendrait tout au plus àimlEichelet^imFaurielydemapart ne serait que de la inrésomption et de la vanité. Prié par tous d'aboird^ ^itérativânént par Tessîé du Motay de vous^ délivrer une déclaration en forme i'aUegiaiieu êdmmMe^ je n'ai pu et dû fietire que ce que j'ai fait; en y râOédussant, j'espère que vous le raeonnaitrez vons-^mèma. L'outis chose que vous ne sacvez pas, c'est que j'ai d'abcotl protesté» en écrivant à Tessié hnHEnéme, contre la pensée du certificat. Dans sum (^inion, ce que j'avais à fake^ md» votre ami» c'était d'ea^nmer une apmhn

il4 CORRESPONDANCE

personnelle dans le langage que comporte une lettre familière adressée n'importe à qui, et motivée et formulée de la manière qui convient entre amis. Tout ce que j'aurais pu dire alors, bien que dicté par Tamitié, aurait été cependant bien avenu, n'aurait pas paru une usurpation d'autorité et vous aurait mieux servi. Tessié, venu tout exprès auprès de moi pour m'expliquer la chose, n'a pas abondé dans ce sens; il a insisté pour le certificat f m'assurant que c'était tout ce qu'il fallait, que c'était ainsi que M. Pelouze en avait usé. J'ai cédé et je vous ai fabriqué l'instrument authentique presque dans les termes de ce bon Tessié, qui m'a lui-môme appris de vous certaines choses que je ne savais pas.

Voilà l'histoire fidèle de votre certificat. Une autre fois, et ime fois pour toutes, quand vous aurez quelque négociation oi^vous voudrez me faire intervenir, au lieu d'épistolograpnier comme cela, venez me trouver et nous arrêterons ensemble ce qui convient. Vous n'entendez rien aux affaires^ pas plus que Tessié en politique.

Mon cher Darimon, Je vois qu'on étouffe le Napoléon comme on a étouffé la République, sous les adhésions. Voilà l'Autriche, tout à l'heure la Prusse, le Danemark, la Hollande, la Belgique, le Piémont, Parme, Florence, le roi Bomba, etc. La ligue sera tout à l'heure si complète, que la bète ne pourra plus se remuer dans sa cage : il faudra crever ou vaincre en Crimée I...

Les Suisses aussi s'en mêlent. C'est le coup de pied de l'âne. Savent-ils ce qu'ils font?

Tessié du Motay m'a paru dimanche dernier mirobolant. Le vieux levain jacobinique le possède toujours, cottune notre brave d'Alton-Shée.

Ils ont foi a l'Angleterre , foi au renégat Bach, foi à

DE P.-i. PROUDHON. U5

la bourgeoisie allemande, foi à la Sainte- Alliance des écus, foi à toutes les puissances que nous maudissons depuis sept ans et qui nous égorgent I

Que n'ajoutent-ils encore Robert Owen, à qui la police permet de donner publiquement ses leçons à Paris, tandis que nous ne pouvons écrire une pauvre petite Xevue d'Économie politique.

Venez demain dîner avec nous. Et nous parlerons de votre article et de ma biographie.

Je vous serre la main.

CORRKSr. VI. 10

146 GORRESPONMMGE

Pftris, 27 man f8^.

A M. mauric;e

Mou cher Maurice, hier, dans Timpossibilité absolue^ de me procurer cinq actions de Dijon-Besançon, j'ai fait, au bureau de liquidation de la Compagnie, l'échange de vos deux titres, et j'ai encaissé pour vous une somme defr. 1,180.

Il ne m'est pas possible de vous rendre un compte parfaitement exact de cette opération assez compliquée. Tout ce que je puis vous dire est que l'échange a été fait sur le pied de sept actions de Besançon contre cinq Lyon, celles-ci prises au cours de 1,045 francs, dont à déduire 250 francs qui restent à verser, ce qui porte la valeur réelle du Lyon, à ce jour, à fr. 795.

On m'a expliqué ensuite que les intérêts en retard ne se payaient pas, bien que le jeune homme du bureau m'eût dit le contraire, qu'il avait tenu compte de ces intérêts dans la furnUy mais que vous aviez droit à une part de dividende, lequel est pour le Lyon de 35 francs.

C'est d'après toutes ces considérations sommaires que votre compte a été réglé à fr. 1,180.

Maître de votre argent, il vous est maintenant tout aussi aisé d'acheter du Lyon, si vous le désirez, par

DE P *a. nOUfiBON. UT

rintermédiaire de votre banquier, sauf à payer un petit courtage.

Il est possible, surtout si la pai^ se fait, que le Lyon mimte encore, plus haut que 1,045; je crois môme qu'hier soir il était à 1,050. Cependant, d'après la con* naissance que f ai des chemins de fer, il me semble que ce taux peut être considéré comme un maximum, et que les actions devront sous peu d'années généralement descendre. Cela veut dire que les recettes ne peuvent manquer de diminuer par la multiplication même des chemins ^e fer. C'est ce qui est arrivé en Angleterre, où les chemins de fer, après avoir donn:é OCHnme en France de magnifiques dividendes, ne produisent plus aujourd'hui que 4 p. 100. Il est vrai que si les compagnies adoptaient le système d'exploitation que je propose dans ma brochure» le revenu pourrait se soutenir ; mais c'est là une éventualité sur laquelle on ne peut compter. Les compagnies» comme les gou^ ▼emements, aim^t le statu guo^ même quand elleë( y perdent.

Je n'ai pas cru devoir vous envoyer sous un pli vos 1,180 francs. Cela me dpnnerait de l'inquiétude. J'ai pensé aijissi que peut-être vous conviendrait-il davantage de disposer sur moi du montant de cette sonmie* En tout cas, et. de quelque manièrf que je doive vqus en faire l'envofp je vous prierai de remettre à mon frère, qui en a avis, une somme do :iOÛ francs que je joindrai aux 1,180, en sorte qu^^ c'ei^t l,28p francs que j'ai à vous verser ou dont vous avez à faire traite sur

 propos de mon frère, je vousf dirai que j'ai de ses aouvdleSy tanft ipar Ip que par MM. Guillemin et Mathey qui sont allés.le' voir ^ Petit-Bastant, k ma

1 48 CORRESPONDANGB

demande. Ils l'ont trouvé en bonnes dispositions et m'assurent qu'il travaillera avec un confrère autant que sa santé le lui permettra.

Pour moi, j'ai envoyé hier à rimprimërie ma dernière feuille. J'aurai donc' des exemplaires fin de la semaine. Si vous avez une occasion, vous pourriez faire passer chez moi ; peut-être aussi aurai-je trouvé quelqu'un.

On croit à la paix, et je trouve moi-même qu'il n'y a guèice plus que cela de possible. L'Ànçleterre est aplatie; elle a dit son Miserere; elle en à assez: De notre côté, et malgré le ton d'assurance de nos journaux, on n'est pas moins désireux d'en finir. L'argent, les hompies, tout file avec une rapidité prodigieuse ; la misère grandit, les partis grondent, s'agitent, se préparent dans la perspective d'un désastre ; les intérêts conservateurs parlent haut et exigent. IJn courant d'opinion s'est formé depuis quinze jours pour accejpter la proposîîibii de la Russie, c'est-à-dire pour renoticer à SébçLStopoL.. Ce courant d'opinion est déjà presque irrésistible, et je doute que Napoléon III ose l'affronter. Tel* est déjà le succès de la diplomatie russe d'avoir ainsi déterminé par toute l'Europe les esprits en sa faveur.

n est certain que la pai± daitô ces conditions, malgré tout le verbiage dont on l'èntourefa, est le désîstenaeiit des Occidentaux, le sacrifice de la malheureuse Turquie et un surcroît donné à la Russie. On limitera, dit-on, lé ncfeïbre des vaisseaux de guerre de la Russie dans la mer Noire. C'est possible ; mais la Rus^e pourra sortir de la mer Noire et naviguer partout, dans la Méditerranée et rArchipél. Telle est la conséquence du principe de la liberté des mers.

DE P.-J. PROUDRON. 149

Somme toute, la mort de la Turquie se trouve accélérée de tout le travail fait pour la défendre ; le fameux Reschid-Pactia, tant vanté, Ta vendue aux chrétiens comme Judas a vendu Jésus-Christ.

En récompense, nous aurons V Exposition!,.. Nous sommes forts en France pour les expositions. Nous aimons la montre, l'étalage, les manifestations, démonstrations et parades. Le boutiquier aux abois attend avec anxiété ce jour tant annoncé ; chacun s'apprête et s*endimanche pour TËxposition. Déjà les mécontents pullulent. Nous exerçons si généreusement Thospitalité que nous donnons les plus belles places aux exposants étrangers et qu'il n*en reste pas pour les nationaux. Ce n'est pas tout à fait ainsi qu*en usent les Anglais; mais les Anglais sont de vils marchands, et nous sonunes ime nation chevaleresque et artiste. Puis, il y a les amis de la maison que l'on case le mieux possible; ceux-là installés, la multitude s'arrange comme elle peut dans les coins. Bon nombre de gens ont préféré ne pas exposer du tout.

Au résumé, nous sommes à la veille de clore une triste campagne par \me paix misérable ; nous aurons sacrifié, mutilé ou exténué 100,000 hommes et dépensé 1 milliard pour aller faire les bravaches, apprendre le nom de notre glorieux empereur aux boues de la Crimée, bâtir ime demi-douzaine d'églises parmi les Grecs et assommer les Turcs, nos fidèles alliés. Mais nous sommes la grande nation et nous travaillons pour

la GLOIBE DE DlEXJ.

Cela durera-t-il ? Je vous l'ai dit, l'impatience est grande, Paris tnurmure, les sociétés secrètes pullulent, tout conspire : le tyrannicide est à l'ordre du jour. Dans la dernière semaine, la police a fait des arrestations

180 GORRESPOKDÀNCE

par centaines ; les trîLnnaux sévissent, saisissent ; mais la rage> croit en raison directe de la répression. La jeunesse des écoles s'en mêle ; on a si£Qé outrageusement le professeur Sainte-Beuve, rallié au Pouvoir, et qui va donner sa démission. Enfin, la haine éclate tant qu'elle peut» et vous pouvez regarder la lutte comme engagée -entre le pouvoir et la réprobation puLlîque. Mes respects à ces dames.

Tout à vous.

P.-J, Proudhon.

«s P,-4. PROUraON. 151

Paris, 3 avrU 185o.

A M. CHARLES BBSLAY

Mon cher ami. la personne qui vous remettra la présente est M. Riotteau, fabricant d'allumettes chimiques à Angers, et neveu de notre ami Grandmesnil, trop connu dans la démocratie pour qu'il soit besoin de vous décliner ses titres à votre bienveillance.

M. Riotteau est un industriel, à ce qu'il m*a paru, consommé dans sa partie, qui occupée Angers plusieurs centaines d'ouvriers à fabriquer Tallumette* chimique, et réalise chaque année de beaux bénéfices. Il est muni de plusieurs l^revets d'invention; il connaît à fond les établissements du même genre à Paris et en Allemagne, et croit être en mesure de les effacer tous en peu de temps par ses procédés et l'organisation de sa fabrique, pour peu qu'il rencontre l'appui de 'quelques capitalistes intelligents et amowreuxdu dividende.

Mais M. Riotteau ne sait comment aborder ce monde du capital qu'il ne connaît point, et, ce n'est pas moi à qui son onde Grandmesnil a jugé à propos de le faire connaître, qui puis lui être d'im grand secours.

Pardonnez-moi donc, cher ami, si je vous renvoie ces deux messieurs. D'après l'exposé du solliciteur

'lS2 CORRESPONDANCE

et les détails qu^il m'a donnés sur la fabrication, la vente, etc., il semble qu'il y ait réellement quelque chose à faire en cette partie, et, quant à vous, peut-être y trouverez-vous, pour vos opérations de banque, de crédit, d'échange, etc., plus d'une spéculation à poursuivre.

C'est donc autant dans l'espoir de servir vos idées particulières que pour obliger ces messieurs que j'ai pris la liberté de vous les recommander.

Au pis aller, vou3 en serez quitte, après une heure de conversation, pour donner à M. Riotteau les indications dont il a besoin afin de se procurer un capital de quelques cent mille francs qui, joint à sa fabrique, formerait un total de un miilion à engager dans l'entreprise qu'il a conçue, et dont son projet est de placer le centre non plus à Angers, mais à Paris même.

Angers, dani^la pensée de H. Riotteau, ne serait qu'une succursale.

Voyez donc, cher ami, s'il y a lieu de faire ici quelque chose d'utile, soit pour M. Riotteau, qui semble un trèshonnête industriel, soit pour vous-même ou du moins pour l'œuvre à laquelle vous ne cessez de travailler.

Pardon, s'il y a lieu, de mon indiscrétion; si j'en use ainsi avec vous, c'est, vous pouvez le croire, à bonne intention. Vous me ferez plaisir, en cas d'erreur de ma part, de m'admonester sévèrement, afin qu'une autre fois je ne m'y retrouve pas.

Je vous serre la main.

P.-Jk Proudhon.

P. -S. Dans deux ou trois jours, ma brochure.

DE P.^. PROUraON. ibd

Paru, 5 avril <8S5.

A M. CHARLES EDMOND

Mon cher Edmond, il m'est impossible de passer avec vous la soirée de samedi : ainsi ne comptez pas sur moi pour ce jour-là. — Nous avons au surplus le temps de nous voir. De temps à autre je descends en ville ; d'une seule course je vois tout mon monde, ce <{ui me ménage- du temps. Puisque je sais que vous êtes quelquefois chez vous après midi, et sans doute à plus forte raison le matin, je saurai bien, tôt ou tard, vous découvrir; dans tous les cas, il ne m'en coûtera que de jeter le pied.

Je suivrai probablement, au moins en partie, votre conseil vis-à-vis de ***, mais je ne pense pas devoir aller le voir. Un mot d'écrit suffit pour la circonstance. Outre les considérations d'incapacité personnelle que je vous ai données, j'en ai d'autres tirées de la situation. Tout ce que la Révolution a produit et créé est maintenant gravement compromis, au point que, selon moi, il ne suf&t plus d'espérer en un règne plus favorable, il faut absolument viser au delà. Yingt-cinq ms de régime ne laisseront rien subsister de cette Révolution,

194 QMKWOIIDANCS

beaucoup trop chantée et vantée; un demi-siècle suffira pour dompter le peuple^ après quoi nous serons une race dépravée, hideuse, indigne même de servir de litière aux chevaux des Cosaques.

n faut donc la refaire cette révolution; pour cela, il faut un nouveau mouvement philosophique, une guerre de trente ans pour terrasser le monstre. De si grandes choses sont impossibles avec la perspective d'un empereur modéré, libéral, et tout ce qu'il vous plaira. Je vous le dis sans le moindre esprit de méfiance et d'hostilité. En un mot, il faut une RÉVOLUTION.

Hier, en lisant votre feuille, j'ai eu le déplaisir de voir qu'on allait en Belgique commencer, sur la demmde de iW, des poursuites contre l'éditeur de la fameiuie broehutre. J'aurai» aimé que le priaee Napoléon 8e tint tranquille, qu'il se contentât de protester de son inmeenee^ je veux dire de sa non-participation, et refusât péremptoirement de servir d'instrument aux vengeances impériales eontre un écrit qui, après tout, n'est que vrai et qui lui fadt honneur.

J'ai lu cette brochure ; je er oi» en avoir deviné l'ai^ teuT. Ce n'est ni le Prince, ni Crirardin» ni aucun de ses amis les plus intimes. Je ne crois pas davantage qu'elle ait été écrite sous l'inspiration de celui-ci, bien que l'auteur ait pu profiter de certaines confidences à lui faites ou à d'autres. C'est, à mon avis, l'œuvre originale, spontanée, de quelque anei^ bonapartiste mécontent, et qui, en critiquant la politique des Tuileries, regrette encore son idéal impérial.

Pourquoi donc le prince Napoléon va-t-il se mêler de c6tle a&ire de presse qiM&d il lui suffisait de ne rien drâe? Â quoi bon cette complaisance qui ne le lavera pas et que le public prendra en mauvaise part ? il^ vérité, le

DE P^. pRomaoN. tS5

métief dliammeimpcrriant estl)tefn dur, et je n*en vaudrais pas.

Voyez-Tous comme les DfbaU apptiient Tidée ée paix ?

Pourquoi Girardin, qui le premier a prononcé le mot, ne revieni-il pas à la diarge? Pourquoi ne travaille-tr-il pas de plus en plus l'opinion ? Pourquoi, en allant au-devant des difficultés, des réserves, etc., ne les détruit-il pas Tiçie après Tautre de manière à faire retomber toute la responsabilité de la guerre, si eUe continue, non plus sur le tsar, mais sur Napoléon III?... Faire ces choses à moitié, c'est d'un homme sans consistance et de mauvaise foi. La question est belle, le terrain bien choisi et le but légitime.

Le triomphe des aUiés en Orient, c'est, en eâét, bien moins l'abaissement de la Russie que la consolidation du régime militaire en France et par toute l'Europe. L'Espagne y est déjà avec nous, le Piémont y court, l'Allemagne suivra bientôt. Puis, ces messieurs, las de guerroyer, s'entendront admirablement pour la tyrannie : c'est inévitable.

Non, non, point de guerre, s'il est possible; point de victoire en Crimée, point de gloire militaire. A bas le soldat et Tempereur 1 II n'y a ici hcmneur national qui ti^ine : c'est du foin pour les ânes. Vous avez quitté votre patrie et vous vous êtes fait naturaliser français par horreur du despotisme militaire des tsars.

Eh bien! à présent, les rôles sont intervertis. Le despotisme militaire, n'est plus représenté par le .tsar, il l'est par l'empereur des Français. S'il faut que la France soit vaincue et humiliée pour que la liberté soit sauvée, hésiterez-vous?— Pour moi, je ne connais pas ces scrupules. Comme je suis prêt à sacrifier le prêtre et tous les organes de l'oppression moderne, je sacri-

4$6 GORMESPCXWANGE

fierais la France elle-même si Tezigeait la ciTilisation et la libre pensée.

Périsse la patrie et que rhumanité soit sauvée ! c'est là le vieux christianisme qu'il faut ressusciter et défendre contre les satellites du nouveau.

A bientôt.

P.-J. Proudhon.

DE P.-J. PROUDUON. 187

Paris, i I avril 1885.

A M. ANDRÉ COCHUT

Moùsieur Gocbut, je ne vous ai pas encore remercia du ]oli petit cadeau que vous m'avez fait de vos deux brochures sur Zaw^i les Associatians au9riires;}e veux dire que je ne vous ai pas témoigné toute la satisfaction que leur lecture m'a procurée. — J'attendais pour cela que je pusse de mon côté vous offrir quelque chose de ma façon : c'est ce qu'il m'est enfin permis de faire aujourd'hui.

Le Manuel du spéàulaUur n'est guère quW recueil de documents qui exigeait, au fond, peu de science^ et demandait surtout de l'exactitude et du jugement. J'en ai chargé un jeune homme de mes amis, Duchène, ancien gérant du Peuple^ qui y a mis tout son esprit et ses soins, et ne m'a guère laissé à faire que TUUt(h dnetion, les considérations finales, plus çà et là quelques réflexions critiques sur les hommes et les choses. J'ai dû veiller aussi à ce que le tout fut coordonné sur une pensée et selon des principes solides et fixes, en un mot que rien n'y révélât l'incertitwle et la contradiction. Je vous dis ceci, afin que votre critique ne tombe que sur moi, s'il y a lieu, et que mon collaborateur

1» OOnnMIVDilIGB

conserve pour lui le bénéfice de Touvrage pris dans son i^tilité pratique et sa masse.

La nouvelle brochure sur les chemins de fer est de moi seul, à moins que vous ne preniez pour collaboration les notes, renseignements et observations qui m'ont été fournis, en sus des matériaux que j'avais moimême accumulés, par un homme du métier qui, du reste, ne tient point à être coimu. Quant à Tesprit de l'ouvrage, aux théories qui y sont exposées, aux conséquences économiques, politiques, sociales, etc. qui en résultent, tout cela, comme il est facile d'en juger, m'appartient en propre. En autres termes, si je suis redevable de quelque diose^ pour co.qui est de làpratifue des transports, à un ami, pour ce qm est de la seiêue proprement dite ou éconouaie pure^ je na dois rioa à personne.

Au résumé, je dois vous déclarer ici qu'ea publiant cette espèce de monographie de l'industrie voituriètre» Tune des {dus importantes fonctions de l'organisme social, j'ai voulu donner au public un échantillon de la manière dont j^entends que doit èlre £lite l'Économie politique, considérée non plus comme coUecHon de recettes empiriques, mais comme science véritaUe, fondée en principes et en métJtiode, susceptible, par conséquent, d'être construite comme l'astronomie ou Falgèbre.

. Vous jugerez, monsieur, de la valeur de ce ôragment, et, comme je lé répète, il s'agit ici de la science beaucoup plus que de mon amour-propre, je serais heureux que vous m*en fassiez connaître votre sentiment.

Mon travail est peu fait pour les gens du monde. Toutefois, il me semble qu'avec votre talent d'exposition, avec votre art de rendre intéressantes, attrayantes

Dfi p.-t. raoïiMoiv.

IW

même ces arides études trop dédaignées de notre pays, vous pourriez, en y joignant vos propres réflexions, tirer de mon travail la matière d'un excellent article pour la Bepue des Jkux-Mondes,

Pardon, monsieur, si, en vous envoyant mon remerciement, j'ai l'air de vous demander encore im service, celui d'un compte rendu dans le premier recueil littéraire du temps. Mais j'espère que vous comprendrez la pensée qui me préoceu|>0 : il &\^ dis-je» non d'un auteur, mais du plus grand intérêt de l'époque, les chemins de fer, mais de la science qui depuis trente ans a fait le plus de bruit dans le monde, et qui doit \m jour dominer toutes les autres et la politique elle-^ même, de TÉean&mie poHHqne.

Je vous salue, monsieur, bien éS&e^ïneiit.

P.-J, Paoudhon.

100 GWIIKBPON^ANGE

Paris, 15 ayril 188 .

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