‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 2)Chapitre 19 sur 26 · A M. GUILLEMIN · texte numérisé non relu

A M. GUILLEMIN

Mon cher Guillemin, j'ai reçu en leur temps vos leltres des 10 et 21 juin.

Voici où j'en suis de mes opérations.

J'achève à l'instant im Mémoire pour la Compagnie d'Audincourt qui plaide à Marseille contre Arnaud et Torcoche frères. Ce Mémoire, môle d'un peu de mal de gorge, m'a pris huit jours. Travail de pot-au-feu.

Je vais commencer immédiatement un autre Mémoire ou exposé de motifs pour la Compagnie de la gare Saint-Ouen : une grande et belle chose composée de navigation, de chemin de fer, transit, entrepôt, commission, etc. M. Verdeau est un des principaux fondateurs de l'entreprise. Pot^-au-feu,

Chemin faisant, j'ai promis de rédiger un projet de constitution d'une compagnie d'Exposition industrielle, ou pour mieux dire du palais de V Industrie^ je prends ce nom faute d'un autre; compagnie qui devra se former sous les auspices du prince Napoléon, et qui sera la plus formidable machine qu'on aura vue si l'on vient à bout de la faire agréer du patron qui, du reste, se montre, assure-t-on, on ne peut mieux disposé. Avant

huit jours, peut-être, vous recevrez Texposé des motifs et le profil des statuts et vous pourrez juger de la chose. Pas besoin d'ajouter que dans ce pandémonium au capital de 100 millions, on compte sur vous pour organiser les écritures.

J'ai oublié de vous dire, ainsi qu'à Mathey, en ce qui concerne la concession de chemin de fer à laquelle mon dernier ouvrage devait servir de préparation et de véhicule, que M. V**^ se trouvant fatigué, jugeant d'ailleurs la situation trop mauvaise, ne croyait pas devoir faire des démarches.

La place est encombrée de papiers de toute espèce, d'actions de toutes les couleurs; plus d'argent, plus de souscripteurs. Puis, on ne songe plus qu'à la Crimée ; on attend ou la paix, ou la prise de Sébastopol, ou un désastre, mais on voudrait en finir. La tristesse. Tangoisse saisissent tous les cœurs et serrent toutes les bourses.

Donc, rien à faire pour le quart d'heure, c'est l'opinion de M. V***.

Il n'y a que l'agiotage, l'accaparement qui donnent signe de vie et qui soulèvent de temps à autre, en guise de protestation désespérée, des projets de banque HécJumge de toutes les couleurs, sous tous les noms et d'après tous les systèmes, '^

A Paris comme en province, la bourgeoisie fond, la classe moyenne tombe en prolétariat et disparait. Les compagnies du monopole, les juifs, les saint-simoniens, maîtres des affaires, et qui devraient se montrer bons princes, n'en deviennent que plus âpres à la curée. On raconte, et je le tiens de sources sûres, des projets monstres d'E. Pereire et consorts. Tantôt il s'agit d'accaparer dans les coffres du Crédit mobilier tout le nu-

méraire métallique par des procédés analogues à ceux de la Banque de France et de la Bançue du Peuple ellemême; tantôt il est question de s'emparer de toute la masse des grains, sous prétexte d'approyisionnement, etc., etc. Au fond de tous ces projets, il y a monopole, prime, enchérissement des produits, pacte de famne, etc. Voilà pour Téiat économique; la grande nation le sait, le voit et ne comprend rien. Quant à la politique, môme imbécillité, môme aveuglement. Dans la détresse où est arrivé le gouvernement impérial, ce devrait être l'affaire de trois fois vingt-quatre heures de Texpulser et de venger les Aontes de 51, 52, 53, 54, 55 ; au lieu de cela, vous ne rencontrez chez ses plus ardents adversaires, que fureur du pouvoir, amour du despotisme, haine de la liberté, mépris du droit, dégoût de la multitude, indifférence pour la misère du paysan et de Touvrier, corruption de la conscience et de la pensée, et hypocrisie.

Aussi, le gouvernement tient bon, et je doute que malgré son peu de solidité, îl succombe. Ce tCest pas au système qu'on en veut, c'est à Vhomme : il n'y a donc pas de raison pour que cela finisse. Lisez les Débats^ V Assemblée nationale^ Y Univers^ la Gazette^ le Siècle^ vous verrez qu'au fond l'esprit est le môme que celui du CoTistUutionnel; il n'y a qu'une chose que tous détestent également, c'est la Révolution sociale.

Quant à la guerre d'Orient, notre ami qui me quitte à l'instant me dit que les affaires vont très-mal làbas. Depuis l'échec reçu à Malakoff, on s'est remis à cheminer à l'aide de la sape et des tranchées, et voici qu'on s'aperçoit qu'un nouveau coup de main du côté de la tour Est, a maintenant bien moins de chance de réussir encore que le premier!... Si bien que nos gé-

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néraux sont sur les dents et ne savent vraiment pas de quel bout s'y prendre.

Les soldats que nous accumulons en Crimée ne servent qu'à accumuler les causes de maladies et à enrichir ce foyer d'infection, et déjà l'on se prépare à passer sous ces murs maudits im deuxième hiver.

Au reste, vous pouvez juger du désarroi par l'audace des mensonges of&ciels. Suivant le Moniteur y le nomhre des soldats tués ou morts, depuis le commencement de Vexpédition (15 moi^), n'est que de 14,500 en tout; il ne ment que des sept huitièmes. On sait qu'à Malakoff seulement, 10,000 Anglo-Français ont été mis hors de combat; que Pélissier dans le premier mois de son commandement a dépensé 20,000 soldats; que depuis la déclaration de guerre la France a envoyé en Orient, à elle seule, 250,000 hommes, et qu'il n'en reste pas 120,000 sous les drapeaux; qu'en janvier dernier, les Anglais, sur 54,000 soldats, en avaient perdu 40,000, etc., etc....

Dans son rapport au Corps législatif, M. de Morny a eu le toupet de dire que sur les 750 millions des deux emprunts, il restait à dépenser 100 millions; et personne ne doute, au contraire, que l'emprunt actuel de 750 millions n'ait pour objet de* couvrir précisément la circulation du gouvernement.

Chacun ment, chacun ferme les yeux pour n'y pas voir ; personne n'est dupe, mais c'est un système.

« Résignez-vous, dit le cousin au cousin. Il y a six mois, vous pouviez faire une paix honteuse, mais avantageuse. Vous ne l'avez pas voulu, faites-là honteuse et onéreuse I » A cela, le cousin ne répond que par son refrain : Je veux prendre Sébastopol I...

Les plus (Clairvoyants s'épouvantent, le Spectre rougt

âOS GORRESK)NDANCE

apparaît de nouveau aux imaginations ; on voit la liquidation, la guillotine, le tremblement.

Moi, je vois les prêtres qui s'engraissent tranquillement de la substance du pays avec les juifs, les monopoleurs, les rentiers de TÉtat, les propriétaires, les concessionnaires, la jugerie, la policerie et la prostitution €t, comme je vois que tout le monde y tient, peu ou prou, je dis que nous ne touchons pas à la fin.

La banqueroute !... Je vous dis que TEmpire la fera, s'il faut, héroïquement, et qu'il ne manquera pas de badauds pour admirer et applaudir.

Je ne compte pas partir pour Bruxelles avant trois semaines ou un mois, de sorte que ma brochure à S. E. le cardinal Matthieu ne paraîtra guère avant septembre. Mes travaux de Pot-^a'Urfeu ne me permettent pas tle faire davantage.

P.-J. Proudhon.

DE P.-J. PROUI>HON« SOd

Paris, 15 juillet 1855.

A M. CHAULES EDMOND

Mon cher ami , il faut absolument que vous me fassiez grâce encore pour deux ou trois jours. Je suis épuisé, échiné, et par moments, abêti. J*ai mis la main au travail ; je ne le quitterai pas que tout ne soit fini ; mais si court que je le fasse, et bien que je sois loin d'en faire ime œuvre littéraire, il ne laisse pas que de me prendre encore du temps. Ce sont des brochures, des manuscrits, des prospectus, un tas de choses, enfin, que j*ai voulu connaître pour ma satisfaction et l'acquit de ma conscience.

Au résumé, je me trouve encore, et malgré une interruption de six années, aussi avancé dans la matière que ceux que je consulte, et qui ne sont souvent qu'un écho de la Banque du Peuple. Mais enfin, cette confirmation de ma propre pensée m'était utile, et je puis aller plus hardiment.

Excusez-moi donc, je vous en suppUe. Si je ne suis pas éloquent, au moins je serai clair et simple, et les plus étrangers à la matière me comprendront. Je con-

COKRESP. VI* 14

910 GOmSPONDAIIGE

nais quelqu'un qui dit souvent : Xien ne se lève. J'espère que du moins, si je ne lui fais voir le soleil, il apercevra \me étincelle.

Bonjour.

Un homme fatigué.

P.-J. Pboudhon.

DE P.-a. raOQMKUC. 211

Paris, 17 juillet 1855.

A M. CHARLES EDMOND

Mon cher ami, ne vous dérangez pas, ne perdez pas le temps en course» inutilesy quasd pour 10 centimes la posie nous en c^spense.

Je suis dépuis qttaoraiiti^huil heoies alteint d'une petite dyasenteiie cpày je evois, ne sera pes de longue durée, mais qui, en attend.ant, me coupe les fbrees»

Cest vous dire que je n'en £ais gttère*

Cependant, je besogne toujours \m peu, et comme tout est pvM, je vous ferai peu attendre.

J'attends CÎ^tîn.

Connaissei^vous Tanecdole qui court; aor le générai C^^^ qui, ayaol cru lire dans une dépôcbe téiégra* {diique que l'empereur était mort, voulait immédiatcvmont ftùre pV(Kdanicr Hesm V ?...

En PruLoe, en Angleterre^ comme à Vienne et Berlin la coalitioii est formée contre la Rétohition. Il est temps de réagir.

Bkn^coir.

P^«-J, PaOUI>HON.

12 COREESPONOANCE

Paris, 19 iuillet 1885.

A M. CHARLES EDMOND

Mon cher Edmond, demain, sans faute, je compte vous envoyer mon travail. J*avais espéré le faire plus court ; vous reconnaîtrez vous->mtoe à la lecture quelle masse de développ«nents j'ai écartés et combien mon exposé est étriqué et bref.

Si j'en juge par moi-même, deux jours au plus vous âuf&ront pour la transcription.

Si maintenant j'ose vous dire mon sentin^nt, je ne crois pas qu'il existe rien sous le soleil de plus simple et de plus .vaste. C'est d'une clatté, d'une évidence, d'une naïveté d'enfant. Vous n'y verrez rien du jargon ordinaire sous lequel se cache trop souvent le faux et l'inanité de nos grands faiseurs financiers et boursiers ; en revanche, je crois que vous serez saisi de la vigueur à la fois théorique et pratique de la conception.

J'ai borné mon travail à un simple Exposé. Il sera temps, quand l'affaire aura été discutée, modifii^e, s'il y a lieu, de rédiger la Proposition très-succincte à faire à l'empereur, et le Projet de Décret. Le gros de la besogne est fait ; le reste n'est plus rien.

DE P.-i. PROUraON. . 213

Je reçois à Tinstant un exemplaire in-folio, magnifique, de l'ouvrage de M. Le Play, sur les classes ouvrières.

Je vous serre la main.

P.-J. Proudhon.

214 CmHBI90WAN€S

19 juillet HSSk

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