‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 2)Chapitre 4 sur 26 · A. M. MAURICE LA CHATRE · texte numérisé non relu

A. M. MAURICE LA CHATRE

McmBîear el ami, je vois, p«r votre lettre da 10 courant, que ron a 4onn6 à ma visite, rue Notre*Dame^ desHVîctoires, beaucoup plus d'importance qu*eUe n'en méritait. Je voulais d*abord m'acquilter envers vous d*an devoir de pditesse^ car je svûs fort en retard mxt cet article; puis, par k même occasion) causer un peu des affaires du temps.

Puisque Ton a quelque peu exagéré ma situation et travesti ma pensée, permeltezHBioi, monsieur, en vous remerciant d*ab(»d de votre promptitude à vookir m^oMiger , de rétablir un peu dans sa vérité la «gpilfication de ma démarche.

Oui, je prévois que le Jour approche où le Pmfie pourra reparaître <itens toute la franchise de sa pensée et Ténergie de sa parole.

Oui, encore, je compte obtenir, bon gré mal gré, Tautorisation du ministre.

Mais ne croyez pas pour cela que je &8Be la moindre concession, ni de principes, ni de forme : j'ose dirs que sur oe point le gouv^amnent me rend ]^as de JUS-

tice et, qu'il sait bien que le jour où reparaîtra lePeuple^ ce sera un premier pas vers un nouveau coup d'État, ayant pour objet de défaire le premier et de rappeler la Xévplution. Je ne l'entends pas d'une autre manière et honni soit qui l'entendrait autrement.

Depuis deux mois que je parle de cette prévision, je ne rencontre que des incrédules qui me rient au nez : cependant mes motifs sont assez palpables pour frapper tout observateur judicieux.

Le système de réaction qui a gouverné depuis le 25 février jusqu'à ce jour sous les noms de Lamartine, Ledru-Rollin, Cavaigaac, Bonaparte et Napoléon III, ije système, dis-je, touche à son apogée et bientôt à son terme. C'est lui qui, depuis six semaines ou deux mois, a donné à la question d'Orient, étourdiment soulevée par les Tuileries, la tournure d'une Sainte-- AUiance, à la fois dirigée contre le tsar, chef de la révolution gréco-slave, et contre les révolutionnaires socialistes, plus ou moins fidèlement représentés par les Kossuth, les Mazzini, etc.

Dé là, le gâchis, de jour en jour plus apparent, où se précipite l'Europe occidentale, de là aussi l'impuissance flagrante de la coaUtion anglo-franco-turque contre Le mouvement d'émancipation décisive, ï)réparée depuis deux siècles et appuyée par Nicolas, des populations chrétiennes de la Turquie d'Europe.

Que voulez-vous, je vous prie, que fasse la réaction signée Drouyn de Lhuys, John Russel et Reschid- Pacha contre les forces unies du tsar et d'une révolution?...

Qu'est-ce que ces quarante et quelques mille hommes pour réduire im chef d'État qui dispose d'un million de soldats, qui se fait représentant de la liberté, qui com-

mence par brûler ses forts, faire rentrer à l'intérieur ses populations maritimes, et, au lieu d'accepter une bataille navale, retire ses vaisseaux et ensable toutes les passes du Danube, de la Baltique et de TEuxin?...

J'en aurais long à vous dire. L'entreprise est insoutenable, et trois mois ne s'écouleront pas avant que la politique des Drouyn et des Russel soit percée à jour et livrée aux sifflets.

A une révolutioTij on oppose une résolution. Les Grecs, comme les Italiens, veulent être maîtres chez eux; rien de plus juste. Ils appellent à leur secours Nicolas; c'est leur droit. Jusque-là, la révolution occidentale n'a point à faire d'opposition. Elle ne peut, sous aucun prétexte, prendre parti pour les Turcs, et je déplore, à ce point de vue, la campagne que vient de faire votre ami M. de Girardin.

Ce qu'il appartient à la révolution occidentale de faire là-bas, c'est d'afQrmer la nouvelle nationalité et de protester contre tout partage, de même que contre tout morcellement. , .

Royaume, Empire, République ou Fédération, il faut que les provinces de la Turquie d'Europe soient constituées en im état nouveau et indépendant; voilà tout c que peut la France, tout ce qu'a droit d'exiger la Révolution.

La réaction de 48-^4 a cru faire à Constantinople la deuxième édition de son expédition de Rome; on a monté l'esprit chauvinique du pays contre les Cosaques ; on a déclamé sottement contre le tsar alors qu'il eût fallu s'entendre avec lui pour en finir avec les Turcs, quitte ensuite à se battre pour l'indépendance du nouvel Etat. Et, toute cette série de fautes commises, on se vante de renverser le despote du Nord avec quelques

n CORRESPONDANCE

régiments quand le Grand Eomm y a échoué avec 500,000 soldats I...

Je vous le dis» monsieur La Châtre, la réaction de 48^ s'est enferrée; le systinu touche à sa fin, et avant que la dynastie des Bonaparte se laisse chasser comme elle le mériterait, il est possible^ il est probable qu'elle fera brusquement volte-face et se réfugiera dans le vaste sein de la Révolution...

Dans cette éventualité, vous voulez bien m'autoriser à compter sur votre concours, et j'y compte. Les vrais amis du peuple doivent veiller à ce que les affaires ne retombent pas aux mains des modérés ineptes, aussi égoMes, cafards et réactionnaires que ceux qui noua régissent, pas plus qu'à celles des prétendus raugês^ aussi dépourvus d'intelligence que de bonne foi.

Un mois de presse libre et je vous remets la masse du prolétariat dans la même eéervescence qu'aux beaux jours de 48. Alors, le gouvernement sera bien fin s*il échappe au mouvement , et la bourgeoisie bien forte si elle nous résiste I...

Je vous tiendrai ultérieurement au courant de mes démarches.

Bonjour et bon espoir.

Mes hommages bien respectueux à la toute bonne M«ï« La Châtre.

Votre tout dévoué,

DE P.-J. PROUMION. -^3

Paris, 16 afril 1854.

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