‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 2)Chapitre 5 sur 26 · A M. LE DOCTEUR CRETIN · texte numérisé non relu

A M. LE DOCTEUR CRETIN

Mon cher Crétin, voire lettre datée du iO, c'est-àdire de lundi soir, est écrite oib irato !

J'ai laissé passer la semaine dans l'espoir que ma réponse vous trouverait l'esprit plus calme.

Puisque vous avez pris la peine de me sermonner, je veux bien discuter avec vous : la discussion remet les esprits comme elle les irrite, et rallie les cœurs autant (pi'elle les sépare. Mais, auparavant, il faut couler bas cette vilaine et malhonnête chose qui ne devait jamais vous venir à la pensée, encore moins toucher de votre plume et que vous appelez votre congé. Doutez-vous de ma confiance en votre capacité médicale et en vos bons offices? J'affirme que ce doute serait aussi injuste pour moi qu'injurieux pour vous,, et si ma confiance n'est point absolue (jamais médecin n'en obtiendra de moi une pareille), tout au moins est-elle, à votre égard, aussi grande que je puisse l'éprouver pour personne. Je vous l'ai suffisamment prouvé en vous abandonnant entièrement, il y a dixhuit mois, ma pauvre petite malade... Vous plaignezvous des formes de mon langage, de la liberté ou

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familiarité trop grande de mes manières ? Sur ce point, je suis prêt à vous donner toutes les satisfactions. Je regrette, je rétracte ce qu'il peut y avoir eu de blessant pour votre amour-propre dans mes paroles, surtout devant im tiers. Il me semble cependant, à la véhémence de vos réclamations, à Tâpreté de vos reproches, que le témoin de cette petite scène a dû se dire que médecin et malade devaient être bien sûrs Tun de l'autre pour se permettre, l'un une telle désobéissance, l'autre de si furieuses menaces !... Mais je veux avoir tort tout seul ; je vous fais donc mes excuses; êtes- vous content î

J'aborde maintenant les considérants de votre épitre, et, passant sur les louanges que vous me donnez et votre reconnaissance, je vais droit au fait, à ce qui fait l'obje^ de vos remontrances : la médiocrité de ma foi dans la médecine homéopathique et la soumission que vous exigez de vos malades.

Je pensais m'être suffisamment expliqué avec vous sur rhoméopathie pour être dispensé d'une déclaration en forme; je la reproduirai cependant, cette déclaration, en termes catégoriques.

Je crois à l'homéopathie comme je crois à la phrénologie, au magnétisme animal, aux tables qui tournent, à l'existence d'un fluide électrique, lumineux, vital, etc. C'est-à-dire que je crois que la science humaine a conquis sous le nom d'homéopathie un principe de plus, im ordre, jusque-là inconnu, de phénomènes et de vérités. '

Mais je ne crois pas que ce principe nouveau et encore si peu exploré, ruine les autres connus depuis plus longtemps; je crois que seulement il s'y ajoute, qu'il fait corps avec eux, et que tous ensemble forment

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le système immeuse, à faces multiples, opposées, q90l* tradictoires, de la science miiTorsello. Je crois, pour spécialiser davantage ma pensée, que rhoipéop«ihie n'est qu'une variété de Tart infini do guérir ; qu'au fond, elle pourrait bien s'identifier avec l'allopathie et l'hygiène ; je vous dirai même que je nierais purement et simplement l'homéopathie si vous me souteniez que cela n'est pas.

Ce qui prouve, au reste, que j'ai raison, c'est que vous reconnaissez vous-même que les malades guérissent par tous les traitements, comme on dit que tous les chemins conduisent à Rome; il n'y a de diflér^ice que sur la longueur' du parcours. Seulement, vous revendiquez pour l'homéopathie l'avantage d'une plus haute certitude : LiMa recta hrevUsima.

Yous abondez encore plus dans mon sentiment à propos des doses , vous avouez que certains cas exigent des doses infinitésimales; certains autres, des doses appréciables; quelques-uns, enfin > des doses pandé" râbles. — Vous le confirmez par votre propre pratique, quand vous ordonnez à ma femme, pour une contusion, im emplâtre de cérat ; à ma fille Stéphanie, pour une enfiure à la gorge, un cataplasme, etc. — Distinguons, direz- vous : il s'agit de cas chirurgic&vw^ non de pathologie 1... Et moi, je réplique que la chirurgie et la médecine sont entre elles comme la zoologie et la bota^ nique^ qu'il n'y a pas de ligne de démarcation, que ce sont des indéfinissables. Que de maladies internes on traiterait peutr-ètre comme une jambe cassée ou comme Vacarus de la gale, si nous pouvions pénétrer jusqu'à leur siège, si nous les connaissions davantage 1... • En deux mots, quoi que vous disiez, votre théorie» pour rationnelle qu'elle soit, n'en d^neure pas moins

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àmnB k pratique toute conjeeturale ; ee que je ne dis^ point pour dimmuer TOtre sagacité et votre mérite, au contraire, je crois que le médecin est avant tout un homme de diimaiian; ce n*est même que par là qu'il se distingue de Tempirique.

P^ÉHS donc que vous n'opérez , ne pouvez opérer et n'opérerez jamais que sur des probabilités, j'en conclus, d'abord, que le degré de confiance acco|^dé au médecin, ou pour mieux dire de foi à la mideeine^ n'est jamais que proportionna et relatif, proportionnel aux suggestions de l'instinct du malade, et relatif à la gravité et à la complication de son état.

Pour m'exprimer plus clairement, s'il m*est possible, je tiens qu'en toutes les circonstances de la vie, prise dans sa totalité, soit à l'état de malaise, soit à l'état de santé, soit dans la période de croissance, soit dans celle de décroissance, le rôle du médecin ou de la médecine ne figure que pour la moindre part, et celui de la nature môme, c'est-à-dire des instincts, de l'appétit,, des passions, etc., etc., pour la plus grande. Et moi, sauf votre respect, docteur, je suis médecin quand je me donne la peine de proportionner le travail au temps, de le couper par séances; quand je soigne un rhume, un refroidissemeni, une esquinancie, et mille autres petites affections pour lesquelles nul ne songea jamais à appeler un médecin: vraiment, à raisonner à la. rigueur, nous ne devrions ni boire ni manger sans la médecine; comme nous ne devrions oser faire un pas, sans appeler le mécanicien et le maître de danse. Cependant, nous voyons que l'espèoe humaine en use tout autrement, et ne s'en porte pas plus mal; au contraire, les choses vont d'autant mieux que chacun, avec une dose suffisante de connaissance et un instinct

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plus dflicat, sait mieux se dtiigi^dans la foide des cas ordinaires et des affections pathologiques légères...

Oui, docteur, je toos Tavoue, même alors que j'obéis littéralement à vos prescriptions, je n'ai en Torls qu'une foi conditionnelle et provisoire; je vous consulte Tolon-* tiers lorsque mon sens intime me refuse ses indi-cations, mais, je suis plus content, alors que je puis m» passer de vous. Je vais moi-même jusqu'à faire quelquefois des expériences, à mes risques et périls, sur ma personne; la raison est que je n'aime point, même quand je souffre, agir en bête, et que mon premier médecin, comme disait Tibère, c'est moi. Je suis si bien affermi dans cette manière de voir, que je la crois essentielle à toute médecine théorique et philosophique, autant qu'à toute saine thérapeutique, et l'une des idées que je caresse, et que je voudrais voir professer à l'Académie, c'est d'apprendre aux hommes à développer en eux la faculté de se guérir eux-mêmes, la sui medieatio^ rautothéraptâj si vous me permettez d'ajouter des mots à votre dictionnaire.

Permis à vous, cher ami, de penser et de dire là-dessus tout ce que vous voudrez ; je sais, ou plutôt j'entrevois d'avance toute la série des conséquences formidables que vous pouvez en tirer. Votre dialectique pessimiste et comminatoire ne m'effraye point Je puis me tromper une fois, dix fois, cent f(»s, dans mes appréciations, je cours le risque de me tuer en croyant me guérir , je l'accorde; mais il est une chose plus précieuse que la vie même et que je veux développer en moi à tout prix» à tout risque, c'est la disposition de moi-même et le libre gouvememoit de mon corps et de mon âme. Ne venez donc pas, je vous prie, comme Purgon, me menacer de l'apepsie, puis de la bradipepsie, puis de

Tapoplexie si je refuse de prendre votre clystère; ctt absolutisme m'irrite, m'ôte la docilité et ne vous convient point. Le vrai médecin est celui qui, je vous le répète, éclaire mon esprit, aide mon instinct, redresse mon jugement; hors delà, vous dis-je, vous n'êtes point médecin, vous n'êtes qu'un guérisseur, ou votre malade n'est qu'une bôle.

Est-il besoin que j'ajoute que mes enfants c'est moi, et qu'habitué à les voir, sachant de quel sang ils sont formés, je crois les connaître mieux que personne? Ceci vous paraîtra du mystérieux; ce n'est pas plus mystique que le similia similUfus ou les doses infinitésimales.

A mon tour, cher ami, je vous engage à réfléchir sur ces choses, et avant de me traiter d'esprit rétrograde et rebelle, vous ferez bien de voir si vous n'êtes pas vousmême un esprit exclusif et dominateur.

Le malade disputer le médecin? — Oui, docteur, ne vous en déplaise ; tout comme le plaideur avec l'avocat et le fidèle avec son évêque. Sans cette condition, je vous le répète pour la seconde fois, vous faites de la médecine vétérinaire ; vous ne faites pas de la médecine d'hommes.

Vous me dites que si Marcelle vit, elle le doit surtout à M. Pétroz. J'aime à le croire, sans pouvoir comme vous l'affirmer. Mais je vous déclare que si vous et M. Pétroz avez toute ma reconnaissance, celte reconnaissance s'adresse surtout aux deux hommes; quant aux deux docteurs, je ne puis que répéter le mot profond d'un vos pères : Ils la pansèrent^ Dieu la garit. Maintenant, votre homéopathie est à bout; telle est du moins mon opinion.

Puisque nous voilà revenu à cette malheureuse en-

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fant, je vous dirai, pour vous mettre en joyeuse humeur, que j'ai supprimé le camphre, tout à la fois sur vos observations et sur Tantipathie que ma femme et moi nous avons pour cette drogue. Je continue les bains de sel et le sirop antiscorbutique; si vous avez quelque allopathisme plus efBcace et contre son éruption et contre la faiblesse de ses jambes, vous me ferez plaisir de me le faire connaître, car je le cherche, et suis résolu, s'il me convient, de l'appUquer.

Permettez-moi, maintenant, cher ami, d'espérer que vous reviendrez nous voir ; U médecin rCa pas le droit de refuser ses conseils, alors même que le malade n* est pas disposé à les suivre; c'est une maxime qui n'est peutêtre pas d'Hippocrate, mais qui est:digne de lui et de vous. Prendre votre congé, comme vous dites, ce serait me faire croire que vous trouvez la co^^rse trop longue, et vous mettre doublement en tort. Vous- aioriez tort, parce que votre résolution me supposerait envers vous des sentiments que je n'ai pas; et tort encore, parce qu'elle ne se reposerait que sur une appréciation, è mon avis mal entendue et exorbitante, de l'autorité médicale.

Je vous serre la main.

P.-J. Proudhon.

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Paris, 7 mai 1854.

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