‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 2)Chapitre 7 sur 26 · A M. LANGLOIS · texte numérisé non relu

A M. LANGLOIS

Mon dber LangloiSi j'ai reçu la lelire que vous m'avez adressée , et pris coxmaîssance de celles que TOUS aves écrites à vos irères et à Darimon. Vos renseigneiuents, d'aecord avec ceux que me donne Charles ËdiBondy m'ont fait jdaisir; mais j'ai vu avec peine que tandis que vos lettres me donnaient une intelligence de plus en plus nette des choses, ches vous l'espérance trompée ne produisait qu'irritation.

Gomliien donc, jacoJbin mal conv<^tt que vous ètes^ socialiste débile, vous faudra-t-il de temps pour comprendre votre siècle et connaître vos contemporains?

Ce qui se passe en Orient, et qui vous scandalise^ comme si vous n'eu^iez pas dû vous y attendre, c'est la guerre à la Révolution. Il y a longtemps que la question du Sainl-Sëpulcre n'est plus rien; or, croyezmoi, à cette heure, la Turquie aussi n'est rien; les chrétiens d'Orient, rien ; la Russie même, rien : Ce qui est quelque chose, c'est encore, c'e^ toujours le salut du vieux monde, troublé par im impromptu, par une indiscrétion de Nicolas,

Depuis que Français et Anglais sont allés voir de

DE P.W. PROOraON. A%

leurs yeux, toucher de leurs mains lé eadarre, forée leur a été de reconnaître que le tsar avait dit yrai ; comme Lazare, il saitait déjà mauvais. La eondusioa semblerait donc être de s'entendre, d'autant plus que c'est l'arrivée des alliés qui a déterminé ce très-peu regrettable trépas. Mais les cervelles sont trop brouillées pour que les choses se passent ainsi; d'ailleurs, le sabre est sorti du fourreau, il faut qu'il boive.

Qu'est-ce donc qui se passe, et dont vous suives là-^ bas le eontre-conp ?

La vieille Europe est malade, bien malade; elle s'en va comme la Turquie, s'aecrochant à tous les empiriques, priant toutes les madones; vous n'avei pas besoin que Nicolas, le tsar de toutes les Russies, vous apprenne cela.

C'est sous la préoccupation de sa léthargie que la vieille société s'est mise ea tète de guerroyer; elle s^est imaginée que cela la guérirait.

En Angl^rre il y a ime vieille aristocratie, égoDste, hargneuse, dont l'orgudil souffre de se voir primée par les communes et poussée par la bourgeoisie mercantile, par le cobdénisme, par le chartisme, par les agitations du continent, à un avenir où elle ne voit plus goutte. Cette vieiUe aristocratie médite en ce momait quelque chose conune la guerre de Pitt à la République et à l'Empire; on a saisi l'occasion de la question d'Orient, on a obtenu tout d'abord le succès de s'allier à Napoléon III, qu'on a le plaisir d'envoyer passer sa fringale belliqueuse sur le Danube, dans la Baltique et la mer Noire, où on le trouve moins dangereux que sur la Manche. — On a &it erier hourra a la multitude d'Albion, aussi chauvinique que la n6tiie; le ministère a été entraîné, et, en avant Napier, Dondas, Raglan l

Hurrah sur les Cosaques, hurrah sur qui il appartiendra 1

En Allemagne, vous avez une .bourgeoisie, quatre fois plus épaisse que la nôtre, et entêtée d'institutions parlementaires. Aussi pleine d'horreur que la bour- .geoisie de Paris et Taristocratie anglaise pour la démocratie socialiste, la bourgeoisie allemande ne veut pas plus des monarchies de droit divin ; elle en est à sa charte constitutionnelle. Or, quel est à ses yeux, Tennemi des chartes? Le tsar. On croit que le tsar battu], la liberté parlementaire ne rencontrera plus d'obstacle ; de là, l'immense popularité dont jouit en Allemagne l'entreprise anglo-française. La populace s'en mêlant, la haine slave montant au cerveau, tout le monde crie encore : A bas les Cosaques I...

C'est très-bien, mes bourgeois. Mais souvenez-vous de 1814-1815: Napoléon abattu, les rois ne se souvinrent plus de leurs promesses; ils étaient vainqueurs. Allez donc demander des chartes à des vainqueurs I

Sous la pression de VqpinUm] toujours intelligente, la Prusse et l'Autriche ont donc commencé à marcher. Dieu I comme tout s'est réimi pour leur faire la planche ! Je ne vois que gens qui ne comprennent point leur politique : elle est on ne peut plus claire.

Naturellement, le roi de Prusse et l'empereur d'Allemagne étaient embêtés des tracasseries de leurs bourgeois, des menées démocratiques et révolutionnaires, quelque peu fatigués aussi de leur très-haut et puissant protecteur Nicolas 1 Eh bien 1 voici les gouvernements de France et d'Angleterre qui les garantissent contre tous les démagogues; l'aristocratie anglaise qui se montre moins fanatique de libertés; la bourgeoisie française, coupable de 89, 93,99, 1814, 1830 1848, qui

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dit son meâ eulpâ\ la bourgeoisie allemande qui leur o£Fre ses écus pour acheter des fusils contre les Cosaques et ces coquins de républicains; le sultan qui, en rendant le dernier soupir, pne son bon ami Ferdinand de prendre possession de la i/ofaia-Fdhïaciie! Et vous vous étonnez, bonnes gens des clubs, que TAutriche, sans trop s*engager cependant, Dieu Fen garde! prête Toreille aux sollicitations de Napoléon III, le chef de la Sainte-Alliance nouille?...

Quant à la Rusdie, ne voua effrayez pas trop, on la battra, je le suppose; on lui brûlera ses flottes, ce que l'Angleterre veut surtout; puis chacun prendra son lopin de la succession d^Abdul-Medjid, en tout bien tout honneur, car personne, hormis le tsar, n'aura voulu son trépas.

Les choses tournant ainsi, et comment voulez-vous qu'elles tournent? la France, épuisée d'argent et d'hommes, ayant déjà trop de son Algérie, la France conservatrice, crie halte à Kapoléon 1

Halte! c'est-à-dire j'ai assez de toi, mon ami, vat en 1 — Et pour peu que Nicolas, brûlé par les Anglais, veuille bien se montrer satisfait et rentrer dans le concert des Puissances saintement aUiées et conservatrices, Napoléon III, sans parti, sans racines, devenu un hors-d'œuvre, im contre-sens, est forcé d'abdiquer en faveur du comte de Paris, qui, plus généreux que l'usurpateur du 2 Décembre, le gratifiera d'une pension alimentaire.

Alors, si on ne proscrit pas les socialistes, ce que j'espère, mais je n'en suis pas sûr , les socialistes recommenceront la dispute; en attendant ils pourraient, dès à présent, s'ils n'étaient plus couards que jacobins, réchauffer le feu sacré, cultiver les germes de 1848,

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de Chftlons à ÂTignon, il sera peu productif et fera double emploi. En conséquence, j*ai voulu vous donner, par exemple, le plan des études à faire, soit sur la Seine, ITonne, etc., et c'est dans ce but que j'ai intitulé mon article comme tu Tas vu. La Seine peut-elle o£Frir les mêmes avantages de Paris au Havre que la Saône de Saint-Jean- de-Lôsne a Lyon? Le chemin de fer est inutile, mais il est sensible que le cas n'est pas le môme; la Seine ne servira jamais au transport des voyageurs à cause de ses interminables sinuosités, et cela suffît pour légitimer le chemin de fer. Quant aux marchandises, elle est destinée à en ravir une grande quantité au chemin de fer, ainsi qu'il est arrivé cette année môme depuis février jusqu'en juillet, par suite d'une navigation, ont dit les journaux, eûoaptionnelle. Or, que Ton améliore le fleuve et l'exception deviendra la règle.

Ceci bien entendu sur le but et la portée de ma brochure, je suis loin d'acquiescer à tes autres observavations, qui, la plupart, ne sont jamais fournies que par l'imagination et se réduisent à rien en présence des faits.

10 On se promet de grands effets économiques et pplitiques des chemins de fer, et Ton a raison. Mais quels seront ces effets? Comme toute machine, le chemin de fer donnant im surcroît d'activité, à la production, à la consommation, etc., augmentera le bien-être général* et en môme temps la misère générale. Cela est aussi certain que la proposition : la partie est moindre que le tout, ou que l'opposition entre le, monopole et la concurrence. Car il est de l'essence de tout instrument de travail, de commerce, de crédit ou d'échange, de créer la misère et l'indigence en proportions à peu près égales, et cela d'ime manière non-seul^nent transitoire,

mais d'une manière fixe et permanente. H est yrai que cette contradiction doit cesser un jour; mais ce sera seulement quand la société sera sortie de sa phase actuelle, et qu'au lieu de se conduire par des principes antagonistes, elle obéira à des idées synthétiques^ chose qu'en France on est encore loin de comprendre.

Tu auras la démonstration de cette théorie dans mon prochain Mémoire.

2<^ Les chemins de fer seront-ils un instrument d'agglomération ou de désagrégation? Physiquement et commercialement les preuves sont égales pour l'affirmatiye et la négative; mais en considérant la chose de plus haut, il est certain qu'à la première époque de leur mise en activité, ils auront plutôt pour effet d'accroître la centralisation, en vertu du principe hiérarchique sur lequel la société est constituée, et qui trouvera un puissant secours dans les voies de fer; mais, plus tard, et ce temps n'est peut-être pas fort éloigné, quand le principe hiérarchique aura fait place à un principe d'égalité coordonné, les chemins de fer seront \m instrument de distribution mieux étendue de la population sur le territoire. Alors, il sera vrai que la capitale du pays sera partout, la province nulle part; quant à présent, il est impossible de prévoir les mouvements qui arriveront. Colmar et Schlestadt, sont à peu près déserts et morts depuis que le chemin de fer d'Alsace passe sous leurs murs ; qui nous garantit qu'il n'en sera pas de même de Lyon et Besançon, placés l'un et l'autre, comme Colmar, non en tète de ligne, mais sur la ligne de parcours? Lyon, comme tu l'as dit, cesse, par le chemin de fer, d'être lieu d'entrepôt, la marchandise le traverse sans s'arrêter; plus de débarquements, de transbordements, etc., c'est déjà le Couosr. VL 4

'SO CORRESPONDANCE

tiers ou la moitié de l'industrie lyonnaise de supprimé. Supposons qu'avec cela, l'industrie soierière continue comme elle fait déjà à s'éparpiller dans la campagne, c'est quarante mille personnes au moins qui n'ont plus de raison de rester agglomérées à Lyon, et, quand un fait n'a plus de raison d'existence, il s'évanouit. Lyon resterait donc, avec sa banque, ses tribimaux, son clergé, ses gros comptoirs, quelques manufactures, car il n'y a pas de raison que ce point soit plus abandonné qu'un autre; mais les causes qui avaient fait Lyon ce qu'il est, ayant disparu, la ville doit se réduire progressivement à la mesure de son rôle nouveau. Cela est rationnel, donc cela sera : Paris seul peut-être sera pour nous comme la Rome ancienne (je raisonne toujours dans l'hypothèse du maintien du principe hiérarchique); Paris absorbera de plus en plus les extrémités ; ce sera la capitale de la féodalité mercantile, qui, maîtresse du territoire, de l'industrie, du commerce et des capitaux, n'aura besoin d'entretenir ailleurs que des succursales et des soldats. Il en eût été autrement peut-être, si au lieu de converger tous les chemins de fer sur Paris, on eût établi un système de chemins échelonné ou, comme on disait il y a deux ans, tertébré: alors Paris subissait le sort de Lyon et des autres villes, ou plutôt, au lieu d'une capitale, nous aurions eu une multitude de châteaux. Voilà pourquoi, absolument parlant, j'ai dit que Paris et Lyon, devant le chemin de fer, étaient comme Yvetot et Rive-de-Gier ; je ne m'occupais alors que de Ve/fet immédiat, de Vefet physique du chemin de fer.

En résumé, le chemin de fer est un instrument de travail d'une force gigantesque, capable de précipiter indifféremment les conséquences des principes les plus

o|^K>sés, et partant, de créer également Tindigence et la misère, Toppression et la lil)erté. En France, pays qui a le malheur d'être parfaitement arrosé, et dont les trois quarts des habitants sont occupés de travaux agricoles, en France, dis-je, le chemin de fer produira tous ses effets beaucoup moins rapidement qu'ailleurs et sera pour beaucoup de spéculateurs une cause de ruine : voilà ce que j*ose affirmer encore. Mais, nier l'utilité de chemins de fer de Paris à Dijon et à Lille, de Bordeaux à Orléans, et de quelques autres placés de même, je n'y ai jamais pensé.

S<> Tu ne crois pas que les canaux puissent faire concurrence au chemin de fer? C'est une erreur. Le chemin de fer d'Alsace n'a point du tout battu la batellerie, comme tu l'imagines ; il y a réellement et sérieusement concurrence en ce moment même ; et comment le chemin de fer la soutient-il ?

En réduisant son tarif de 16 et 18 centimes par tonne et kilomètre à 9 centimes Siir les points que la batellerie parcourt, ce qui ne laisse aucun bénéfice au chemin de fer ; ajoute à cela que si les actions du canal sont une fois rachetées, les droits de navigation qui grèvent les marchandises de première classe étant réduits, le commerce qui ne peut eiïectuer de transport sur le canal à moins de 8 et 9 centimes par tonne et kilomètre, les fera à 3 et 4. C'est une erreur de la loi de 1821-22, qui entrave la navigation.

Dans ta position, je conçois que la célérité du chemin de fer te paraisse une chose contre laquelle aucime réduction de prix ne peut tenir ; 3 et 4 centimes par 1,000 kilogrammes et 1,000 mètres de parcours te semblent une misère ; les négociants jugent autrement. Ces 3 et 4 centimes multipliés forment très-vite des

SS CORRESPONDANCE

sacs de 1 ,000 francs ; et quant à la célérité, elle est bien loin d'offrir une compensation. Il ne s'agit pas ici d*un liTre rare demandé par un sayant, d*une toilette de mariée expédiée de Paris ou autres bilboquets, lesquels cumulés ne donnent pas au bout de Tan 10 tonneaux de poids. Il s'agit des marchandises dont la masse se compte annuellement par 50 et 200 millions de kilos. Or, je le répète, il est maint canal, mainte rivière qui (era une concurrence sérieuse au chemin de fer.

A^ Il est un dernier point auquel tu t'arrêtes ; c'est un argument conmiuniste. Il semble, suivant toi, que si les chemins de fer étaient entretenus aux frais de l'État, ils ne coûteraient rien à personne. C'est un avantage, dis-tu, comme tout autre, qu'on paye par l'impôt. Mais combien payera-t-on? La presse radicale a enfiévré le pauvre peuple français en lui faisant croire que les prix pouvaient descendre à un bon marché fabuleux; c'est tout simplement un mensonge. A 6 centimes par personne et kilomètre, 12, 16 et 20 par 1,000 kilos, la plupart des chemins de fer seront en perte; quand donc l'État exploitera les chemins de fer, s'il met le tarif au-dessous de ce taux, il couvrira la différence. Avec quoi? avec l'impôt. Or, mon cher, rien ne coûte davantage à un peuple que les objets dont il paye la jouissance par cette voie. Les communistes ne mancjuent pas de généraliser cette idée de gratuité de parcours des chemins de fer ; ils veulent que TÉtat produise tout, en imposant à chaque citoyen une tâche ; eh bien ! tu peux compter qu'avec ce régime illusoire, l'État et la nation arriveraient rapidement à la plus affreuse misère. L'argument des communistes rappelle ce qu'on dit de l'autruche, qu'en présence du chasseur, elle se cache la tète dans le sable; il leur semble que l'État, ne comp-

tant pas avec les citoyens, les citoyens auront tout à bon marché, tout en abondance. Les choses ne se pas-' sent pas ainsi; que les hommes comptent ou ne comptent pas, les choses vont leur train ; la production et la consommation suivent leurs lais mathématiques pour notre bien ou notre mal, selon que nous savons nous y conformer. Tout ce que nous appelons doit et amt^ salaire^ inUrit des capUanx^ prix de revient, halanee^ profits et pertes^ etc., etc., n'est de notre part qu'une manière de constater les lois mathématiques de la production et de réchange; le monopole et la concurrence peuvent bien , dans une certaine limite, exagérer ou réduire le prix des choses ; mais en réalité, ils ne créent pas plus la cherté que le bon marché, et leurs oscillations ne font guère que nous montrer la moyenne, trèsdif&cile à saisir, de toutes les valeurs. En style plus abstrait, VLOixe pratique subjective ne fait guère que traduire la loi objective des choses; loi qui ne change pas avec nos remaniements politiques et nos utopies socialistes. Ainsi, quand TÉtat sera rentré dans la propriété des chemins de fer, les transports par ce procédé seraient-ils plus économiques Qe parle du prix de revient)^ Non, assurément. Si donc le prix de revient est le même, et que la nation le paye par Timpôt, il arrivera que la nation, ayant rendu par cette mesure la concurrence des canaux impossible, se sera mise en déficit annuel de quelques centaines de millions. Poursuis cette idée en la généralisant, et tu sentiras comment, avec le système qui substitue partout l'État à Tindustrie privée et libre, on peut arriver à payer un gros budget en échange de peu de chose.

Peut-être, au reste, n'as-tu voulu dire autre chose, sinon que le capital (Rétablissement des chemins de fer

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• étant tme fois amorti, le public ne payerait que les frais d'administration, d'exploitation et d'entretien. Selon moi, c'est le rrai système à suivre. Mais alors, il faut

' l'appliquer aussi aux canaux ; or, dans ce cas même, je dis que sur un grand nombre de points, la naviga-

^ tion sera plus économique que le cbemin de fer. Tu me dispenseras d'entre dsms le détail.

Tout se résout en question d'argent, mètne la durée, par conséquent même la célérité des chemins de fer. Or, si toutes choses comprises et compensées, le prix de voiture par «au est plus faible que celui par fer, dans un pays de libre concurrence, tu peux compter que la navigation sera préférée au railway. Si la concurrence est abolie, et que l'État se charge de tout, comme il n'y aura pas de raison de préférer la rivière -à la locomotive, l'État sera en perte, et la misère deviendra progressivement générale. C'est forcé.

J'ai bien pensé que mon miserere pourrait te faire rire, mais que mon érudition t'édifierait fort peu ; je te fais amende honorable d'avoir parlé linguistique, alors que j'y entends moins que jamais. Tu me ferais cepen- <lant plaisir, et cela ne te coûterait guère, de me faire part de tes corrections. Cela me servirait, car je n'aime point à rester, même dans les choses de plaisanterie, sous le coup d'une erreur. Dis-moi donc ce que c'est que le psaume $0, et indique-moi sans phrases les passages et les mots que j'ai mal traduits.

Du même coup, donne-moi l'étymologie de servare ei^irvire. Justinien et après lui tous nos érudits font venir servvs dé serval, puis servire de servus. Je ne goûte point cette déduction; pour moi, je trouve que

^$rvarey actif, c'est faire qu'une chose soit utile ou propre au service; et «^rvire, faire rûle de chose utile;

D£ P.^. PROUPUON. ho

servus^ utilité, chose, par opposition à caputy qui se disait du citoyen. Capitis minor fierij devenir esclave.

Le commerce a deux mots qui présentent la môme analogie que servare et servire, c'est devoir, être débiteur, et débiter, faire quelqu'un débiteur. Tu m'obligerais de m'app rendre si j'ai rencontré juste sur 5^rt?arc et servire; j'ai besoin de cela.

Je suis à Besançon pour quelque temps, et compte aller à Paris cet automne faire imprimer mon Mémoire. Au printemps prochain je compte former une association d'ouvriers, sur de nouveaux principes.

Tu ne me parles pas de l'opuscule que tu devais publier, et à l'égard duquel je t'ai écrit en janvier derji;der. Je crains toujours, si tu me faisais une dédicace ou adresse de ton ouvrage, que tu ne te compromettes plus aux yeux du pouvoir que tu ne me ferais d'honxxeiir, et je tiens plus à ton repos qu'à une satisfaction de mon amour-propre. Un peu plus tard, peut-être, si notre amitié ne faiblit point» je serai enchanté de tout ce qui pourra resserrer pubhquement notre affection et montrer la sympathie de nos pensées.

Tu es peu aimable de ne me rien dire de ta femme et de ton enfant. Est-ce que cela est de mode aujourd'hui ?

Je te prie de présenter à M™® Bergmann mes salutations respectueuses, et je t'embrasse de tout mon coaur.

P.-J. PaouoaoK.

GORRhSFONDANGË

Paris, 27 juUlet 1854.

A M. TRUCHE

Mon cher ami , j'ai été vivement touché de votre bonne et affectueuse lettre. Gela me met du baume dans le sang de penser qu'à cent lieues de moi il y a quelques braves gens qui me réservent comme vous faites une si vive et si cordiale affection. Qu'ai-je fait pour obtenir la vôtre ? Nous nous sommes vus à peine ; je ne vous ai rendu aucun service, et vous m'avez comblé d'honnêtetés. Vous êtes donc un des amis sur qui je puis compter à toute épreuve, et j'enregistre avec bonheur votre nom dans les archives de ma recon* naissance. '

Vous voulez savoir oh j'en suis ?

Je vous le dirai en peu de mots et à charge par vous de discrétion. Il est inutile en ce moment de parler de moi.

Naturellement, je suis pauvre et je vis au jour le jour ; cela se comprend, puisque depuis le 2 Décembre» à l'exception de la brochure dont Napoléon a autorisé la publication, mes ouvrages ont dû disparaître gêné-ralement des étalages ; qu'aucun colporteur n'en vend

DE P.-J. PROUDAON. 57

et que beaucoup de gens craignent de se compromettre en me lisant. J'estime la valeur de mes ouvrages antérieurement publiés une cinquantaine de mille francs. Pour le quart d'heure, c*est englouti. Je pourrais facilement gagner au métier de journaliste 5 à 6,000 francs par an ; cela m'est défendu, formellement défendu, et aucun directeur de journal ne voudrait me recevoir.

Je n'ai pour ressource que de faire pour l'un et l'autre des bucoliques salariées ou de grands ouvrages savants qui n'amusent pas le public...

Malgré tout cela, je ne désespère point. Ce régime de compression ne peut durer, et je m'arrange dès à pré— sent pour ressusciter d'une façon honorable.

Tandis que tout le monde s'endort dans le silence général, moi je travaille, je gagne le devant, et je me retrouverai, dans un an ou deux, autant en avance sur moinnème que je l'étais en 1848 sur les autres.

Ma position n'est pas brillante, mais elle est ce qu'elle peut être, et comme je la connais à fond, que j'en sais les causes et les issues, je redouble d'énergie et me crois sûr du succès.

On me croit écrasé, mort, bien mort, bien fini. L'Église, la magistrature, les vieux partis, les sectes s'en réjouissent. Quant à.moi, je fais le plongeon ; niai» si je ne me fais illusion sur mes forces, on s'apercevra un peu plus tard qu'on n'avait vu encore que la moitié du personnage...

Mes amitiés très-sincères à M"« Truche et à votre aimable famille. Dites aux amis que je suis tout entier à ceux qui m'aiment, et que lorsqu'il me sera possible de parler, ils trouveront que loin d'être abaissé, j'aurai grandi dans leur estime.

Celui qui ne sait pas souffrir et patienter n'est pas

^8 COaaESPONDÂMCE

un homme. J'ai trop ému le vieux monde pour qu'il ne se venge pas un peu ; taisons-nous et lattendons.

Quand jpassera le magnin, comme je vous ai entendu dire, nom châtrerons»

Je vous serre la main comme on ne la serre qu'aux ands, mon cher monsieur Truche, et suis votre tout dévoué,

P.-J. Pj^OUDBOir.

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Parte, 2 août t854.

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