‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 3)Chapitre 15 sur 24 · I7U CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

I7U CORRESPONDANCE

Paris, 9 féTiier 1840.

A M. BERGMANN

Quoi I mon cher Bergmann, tu vas jusqu'à t'attendrir sur moi ! Je n'ai pas voulu te faire pleurer et t'émouvoir; j'ai deviné tes chagrins et j'ai voulu t'en montrer de plus grands. Qui peut donner des consolations, si ce n*est celui qui souffre? Les paroles de l'homme heureux et content sont amères à l'infortune; elles sont un poison versé sur une blessure. La vérité est telle en ce qui me touche, que je te l'ai dépeinte; mais, malgré mon sombre désespoir, ne crois pas que je sois près d'y céder. Non, je n'attends rien, ni du public qui ne me connaîtra jamais, parce que la barrière qui m'en sépare est infranchissable; ni de mes patrons, parce que ce sont des poltrons, des égoïstes et des corps sans intelligence ; ni vdes hommes spéciaux qui pourraient m'entendre mais que l'esprit de propriété httéraire et philosophique étouffe; ni enfin des trompettes de l'opinion 'publique, parce qu'dles ne comprendront jamais de moi autre chose, sinon que je les hais et les méprise. Mais je compterai toujours quelques âmes pures parmi mes amis, et parmi ces âmes pures, de hautes intelligences. Crws-tu que j'ambi-

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tionne dayaniage? J'accepte avec reconnaissance l'offre de 50 francs que tu me fais pour la publication de mon livre; au cas où je ne trouverai pas de libraire, je frappersi sur tous mes amis et connaissances une con* tribution; je les prendrai dans un guet-apens, car il faut que ce que je sais, je le dise. Je te remercie <le la moitié de ton mois, je n'en ai pas besoin présentement, car il est inutile que j'aie de l'avance. Si, vers la fin de juin, mes finances, alors épuisées, n'ont pu se renouvder par rien, alors je te pr(Kneta de m'adresser à toi; jusque-là, garde je te prie, un argent dont je puis me passer. Je voudrais t'embrasser en te disant •cela, pour te mieux prouver qu'aEi différant de t'empronter, je ne prends pas un détour pour exprimer mon refus.

S'il est besoia de faire quelques courses et visites pour tes affaires, tout mauvais solliciteur que je suis, je te. serais obligé de n'en pas charger d'autre; ainsi, use largement de mon loisir et de mes jambes.

J'aurai à la fin de mars un tiers de mon travail d'achevé» J'espère que tu en seras content. Je suis un peu pressé d'en finir, ce qui ne s'accorde guère avec mon désir de faire bien ; mais il est bon toutefois que je me talonne moi-^mème et que je me presse de l'aiguiUon. Depuis que je n'ai plus Fallot, je n'ai plus que toiquîpuisses me juger,me conuprendre, me conseiller, me redressa. Le peu d'expérience en philosophie de tout ce qui m'etntoure, me laisse sans conversation et sans contrôle. Copunentirais-jem'adfesseràunJouffroyqui n'a pas foi lui-même à la science qu'il enseigne, qui dit, avec ime impertinence' indigne, que la philosophie est chose Mm cr^ue, et qui apparemment trouve que ses 15 à 20,000 francs de traitements accumulés sont

CORlEtP. I. 12

IIS CiiBIMOMMGS

quelque chose de plus solide^ Gomment ua pareil Àlre oompMoubalA!»!! que jeteherehe pour les proUèmea de la morde, 4e' te société, de la métaphysique, des méthodes-der sehitioH inlMlliJilea^ analogues aux méthodes de» géom^resj? Comnenfl oroirail^il à cette vérité, pourtant bien «impie, que lastlois de Tarithmétiqtie et de TalgèlNW président aux mouvem^ts des sociétés eomme aux combinaisons chimiques des atmnes, que rien dans le monde moral, conmie dans le monde mécamque^ne se tsAi sm$ gandêrei $t numéro, et mensmrâ? Gomment iv«itr-il concevoir que les propriéêée des nombree sont le lien' qui imit la phâosopUe pratique à la philosophie oiganique? Gomment, «afin , Toudrait-*il admettre <i«ia la loi ne peut aveir sa source dans aucune volonté, ni du peuple, ni de ses représentants, ni du roi, m^is bien dans la déco^ver^ et la reconnaissance de la vérité par la rcâsest II n-admet pas même que la vérité pelitiqueet morale puisse être connue, c'est-à^re qu'il conçoit qii'on puisse poserune question insoluble^ toutes les données nécessaires à la sohitiôn étant accordées. Qui comprendra, ai:qourd'hui, un livre tout de méthode, où Fon ne prétend pas donner d*emblée toutes les solu-* tioaséésiffableB^ mais oix Ton parle avec certitude de choses eneove amjo^vd^hui tpès-obscures, et ji:^ées d^avcmee: à jamais ûaei^lieablest Tu adm^, tDi qui «i saisi par* se» aile» ir iféiiie des Iiangues, que l'esprit humaih iMdssedéoeiFmr d*étranges choses, mais le vi^gaire (et ^r vulgaire yottends tout ce qai est au niveau du savoir jowfmMeHqm), lo vulgaire eroîtHl qu'on piddss-eB'savo»? plus que lui?

Yoieiqueffii est laviarehe sommsârede^ mon travail: iS!i(;W dd Aw^J^èiMNisj^r dt^minor Fidée âa jwte, son principe, son oÉraelèiràf'et sa- formule^

DR P.*i, VHdUMWliK. il»,

Méthçde. Bét^minaïUoti db» l'idée du juflle 4axi8^^^^ propriéfté; Joi 1^ d^na le droii d'o^c^v^salftOft^ jd»^vouT«, Pfir TaïQalyser qufi toutes les tikâanes iiïfflgj«feapar les philosophes^ les légistes, e^^ ^8iippoamii»pUsilQmentr VégêiUi. L'égalité esit la loi iiéceasaire^ k foime catégo*rique, à laquelle tous ohéàsseni à lecur iasu, même lor»qu^ls a'en écartent, daas^ toute» ka deetrmes sur la pn^iéié^

- 2^ Détenmnatieaa du jxifite daaia^ la .jNropiiëté fondée sur le trayaiL Jb prouve, par 1q même méthode analytique, que k 4roit du tcaTailv isToqué par ks économistes, de gMflgiie^ mtmièw çuilî^ PeiU&nim^, et â*agris^ Uur» ptoprtf ifonnéa, a poù résultat Inégalité. Mais Tég^lité n'existe pas; oa seu^east ménie qa^'eUe est impossible. Je prouve alors que c'ei^ la pmprîélié elle-mè|Be qui est impossible, non per abumim m, mais in Sê; qu'elle est absurdité, uéaBt, qu'elle imptique contradictôen daûs ses termes, qu'dk-aboutit à une fourmilière de non-sens et d'io^ssibtlijlés métapl^ siques; en im mot, qu'elle 6$i de fidéy mais f»'029r $^ impossible. . i

Ici, exposition, d'après toutes ks linai^i^i^ pféaé** demment acquises, de la sociabilité) de l'^gaMdié, d^k liberté, de la justice, et du prinape d'aulerité.

Suite : Application des lois ou fermuks ttiétaplvp<siques obtenues par k méthodes à l'écofiOBM paittb{iie, au droit civil, à la politique, et ci^itâfue âé ees sciences.

Fin : Considérations sur la philosophie de l'histoire et la marche de l'humanité.

Pour la première fois, une vraie méthode aura été employée en philosophie et aura véritablement dénum" tré, par une analyse propre, ce qui par voie d'întui-

180 OXtRESPONDANCE

ikm et de làionnem^ii resterait à jamais caché , parce que rintuition et le tâionnem^it ne prouvent rien.

Bn un mot, je ne mets dans tout cela rien du mien ; je dierche, et pour mieux chercher, je me fais un instrument, je me fabrique un guide, j'attache du fil à la porte du labyrinthe <ki je m'enfonce. Puis, je ne conteste jamais, je ne réfute personne, j'admets toutes les opinions, et je me contente de chercher ce qu'elles contiennent. Or, ce qu'eUes conti^ment nécessairement toutes, est pour moi im principe vrai, un axiome, dont je cherche définitivement la raison dans un £ait physiologique ou naturel, et duquel je pars ensuite avec la mâme rigueur de déduction pour ma science, que j'en Bk d'abord apporté dans mes inductions pour déterminer le principe.

Je ne puis aujourd'hui t'en dire davantage. Répondsmoi si cet exposé suffit déjà à me faire entendre de toi et présente-moi tes scrupules et tes difficultés. Songe qu'il s'agit ici de vérité rigoureusement démontrée et non d'un roman d'imagination.

Quant à la forme, bien que je raisonne de toutes cheaca, absolument m aistraciOy le style et les développements ne manqueront ni de verdeur, ni d'originalité, je l'espère. Tout celai sur une matière brûlante, doit faire un <mvrtge singulier.

Je t'embrasse de tout mon cœur, mon cher Bergmaun, et suis ton ami,

P;-J. Proudhon;

DE P.<J. raOUDflON. 181

Paris, i) réfriar 1810.

A M. ACKERMANN

Mon cher Ackermaim, j^avaîs déjà reçu quelque nouvelle de vous par le canal de M"** DuYemoy, quand votre lettre m^esi parveiiue. Tous les amis étaient comme moi assez en peine, et nous avions besoin d'un peu de tranquillité.

Je n'ai point encore fait la ^plupart de vos coiiluiiissions, parce que votre travail sur Faccent n'est point encore tiré, et que je l'attends pour Toffrir ou l'envoyer de votre part, avec les six exemplaires de l'éloge de d'Olivet, aux personnes que vous m'inj^quei. Pour v6tre caisse de livre, M. Reclam m'a dit que HM. BfOckhaus et Avenarius n'araieni reçu de tous qulune demande, qu'ils n'avaient j vu ni livres ni ' caisse i par conséquent qu'ils n^vaietit pu vcrd» rien expédier. M. Reclam se propose, et je l'y ai fcnrteoient engagé^ de faire emballer les livres et manuscrits que vous aves laissée cbee lui, puis de^ les mettre au roulage pour Berlin. Je ne conçois rien à cette affaire; voyez à cet égard la lettre de M. Reclam.

Pour moa discours, je ne pourrai en remettre à toutes les personA«^ que vous me désignez ; il ne m'en reste plus qu'uùô demi-douzaine, déjà destinés; et depuis votre départ, il en a été pour moi de cette brochure comme de nion Mémoire pour le prix de Volney : je n'y pense plus. Ce sera jusqu'au bout mon habitude de laisser mourir de leur belle mort mes rapsodies qui Unissent toujours par m'ennuyer autant que personne. Je vous remercie sincèrement de vos bons conseils, et vous dis une fois pour totites que je n'ai pas si bonne opinion de moi que vous-même; je n'ai pas le loisir de travailler mon style, je suis trop pauvre et trop mal dans mes affaires pour m'amuser à être gentde lettres; je crois d'ailleurs que l'âge d'or de ce qu'on appelle purement littérature est passé pour jamais. Taiit que l'homme sait peu, il par3e nécessairement beaucoup ; moins il raisonne, plus il chante; et quënd il n'a vieA à dire, il amuse l'oreille par son joli babil. Je suis peu propre à telle, besogne, quoique je regrette pourtant d» ne pouvoir m'eiprimer avec plus de facilité, tAT j'aurâîs encore bien des choseà à dire. Mais quand •lies seraient aussi excellentes que je leis suppose, ces ehoses, quand je les dirais aussi bien que Bossuet ou Voltaire, il me manquerait encore le taknt de les faire valoir; ^ cair aujourd'hui lès portes du Parnasse sont fardées, non p«r des» chérubins, mais pif des kups «erviera. Laissons là la littérature et les littérateurs ; je suis Mt pour Fatelier, d*oti j'aurais dû b# jamais sortir, «i^Ù je rantPeFai at»^l6t qita j^ k pwiréi. Je mm épuisé; découvs^, prosterné. J^al été^ pauvre l'aa^ »ée damièra, je sttl&, eeHa-ei, Hidigeiiti Mdb Imig^ tout léie^é, il me restera^ à dater du 1^ wtii pvoihèitt^ Il 00 francs pour vivre six mois à Pàtis, C* hfkil

tmV,^. PRdUDHON. 18S

quels ma condition sera teile qiie je désirei^ais de vivre êi rester ^ger. Je ruis comme un lion; si un homme avait le malheur de me nuire, je le plaindrais de tomber sous ma main. N*ayant point d'enneo^is, je regarde quelquefois la Seine d'un œil sombre et je me dis : passons encore aujourd'hui. L'excès du chagtin m'ôte la vigueur de tète et paralyse mes facultés : je ne puis travailler et pourtant je travaille toujours pour ne pas mourir d'ennui.

Mon travail sur la propriété est commencé; je vous en enverrai le titre et le sommaire dans ma prochaine lettre. J'ai achevé aujourd'hui le premier chapitre (fui forme la dixièiâe partie de l'ouvrage. Je compte l'imprimer dans le courant de mai prochain, par ffouscription, n'espérant pas trouver de libraire eX ne pouvant en faire la dépense.

J'ai déjà une cinquantaine de souscripteurs. Deux volumes in^-dix-huit.

Le style en sera rude et âpre; l'ironie et la colère s'y feront trop sentir; c'est im mal irrémédiable. Quand le lion a faiin, il rugit. Au reste, j'évite le plus que je peux de tomber dans l'éloquence et le beau style; je raisonne, je conclus, je distingue, je réfute : je n'ai plus besoin des secours de la rhétorique, le sujet par lui-même dotant intéresser bon gré mal gré, les plus kdres. Sous le rapport philosophique, il n'existe rien de semblable à mon livre. Malheur à la propriété! Malédiction I

J'ai appirid que H. Marquîset, dé Besançon, venait d© faire une Êaillîte de 1,400,000 francs. Il a quitté le pays. C'était un imbécile, hbnnètehontoe au de- BOeurant, doiit la déconfiture he surprend pei'éonne. A tIreiKte asÉ^ il avait 100,000 fr6ncs de patrimoine, un

18i GORIIÉSFONDANCE

commerce florissant;* il fit un mariage d*amoiir, épousa ime Suissesse jeune, belle et sage, avec un million de dot ; mais aii lieu de vi^TC en paix et de faire des enfants à sa femme, il voulut doubler ce million, et le voilà. Vive la propriété !

Il y a eu à Paris, dans le mois de janvier 1840, 70 faillites, dont le passif se monte à 6 millions. Le nombre des faillites, pendsoit 1839, démonte à 1,014 pour la seule place de Paris, et le passif en dépasse 60 millions. Heureuse propriété!

Le peuple continue à mourir de faim, ou à se faireemprisonner pour vol et vagabondage. On va accorder 500,000 francs de cadeau de noces et autant de rente annuelle au duc de Nemours. Timon a glosé sur le beau sujet; mais les députés voteront, le peuple 2>aiera el la Cour prendra.

L'autre jour je fus chez M. Cu^-ier; quelqu'un s'avisa de dire que quiconque ne travaille pas, detraU perdre ses rentes. — Je lui dis : Monsieur, où irions-nous avec ce principe? — Et que trouveriez- vous à reprendiie? me dit M. Cuvier. — Moi, rien. Mais si l'on supprime les rentes aux rentiers oisifs, il faut les supprimer encore aux rentiers qui travafllent; car, sïls sont payés pour leur travail, ils sont toujours oisifs par rapport à leurs rentes. — Ce fut un bâillement universel; votre ami Bourette me r^arda du roin de l'œil et la conversation finit là.

On parle d'insurrection pour le printemps prochain; les uns y croient, les autres non. Les carlistes conspirent et espèrent plus que jamais. Ils veulent se faire anéantir. Beaucoup de gens diminuent leur domestique, d'autres restent à la campagne; la peur commence à gagner, et dans la masse, l'opinion que 1^

DE P,-X. PROOMON. {%&

gouyernK^ment ne tiendra pasy prend dé la consistance. C'est un-pronostic trèMâcheux. ,

Le frèore Droz ne comprend toujours rien à mes af^ faires, et pourtant il espère : on! Ta averti dernièrement de Besançon que je deyenais fou. Il m'en a îéH*cité^ par la raison, a*^(r»il ajouté, que cela ne se dit que d'un ei^it supérieur^ Malheureusement, cette raison est mauvaise par rapport à moi, et il est vrai qae sur certains passages de mes lettres on doit trembler pour ma tète. Hél Dieu de mon âme, c'est que je m*apprète à faire trembler les autres.

Bèrgmann m'a écrit; il goûte meâ idées et il m'encourage. Que n'ètes-vous riches tous deux! Que Fallot et votre Vemet ne sont-ils là I j'oublierais mes angoisses et peut-être ferais-je quelque chose de passable. Mais non, il faut que je tue, dans un duel à outrance, l'inégalité et la propriété. Ou je m'aveugle, ou elle ne se relèvera jamais du coup qui lui sera bientôt porté.

Je remarque en moi im phénomène psychologique particulier et que je vous prie de vérifier sur vousmême : le peu que j'ai su de langues anciennes et vivantes s'efface de mon esprit comme un songe; en même temps, il me semble que la forme catégorique de mes idées devient de plus en plus française, à tel point que, si ce n^était la réflexion et ma propre expérience, je ne concevrais pas que l'on pût parler autrement qu'en français. En rhétorique, je pensais mes narrations en latin ; aujourd'hui je pense les auteurs latins et grecs que je lis, en français. Les mots français se concrètent pour ainsi dire dans mon entendement; les mots latins, grecs ou hébreux me semblent des hiéroglyphes. Jo suis désormais hors d'état d'apprendre

m omaispoRDiyNCB

xaa» kmgiie. Hâtea^voms donc, apprenez l*alklEiaiid : parler deux langues e'esC avoir deax âmes et deux esprits. Quand vo» idées seroat élaborées et fixéei^, >^tre esptii lie pourra pk» admettre d^autres sigties articulés que celix avec lescpieis îl les aura conçues et exprimées : c*est ce qui m'arrive aujourd*hûî. Sans deùx^ ans^ pour me fiiire apprendre une langue, il faudra me faure tout oubUer ou meicasser là-tôte. Voilà aussi pourquoi les langues s^apprèonent mieux dans la jeunesse : ce n'est pas seulement percé que la mémoire est plus fraîche, c'est surtout parce que les idées s'acquièrent avec les mots, et qu'un peu plus tard l'étude des langues n'est plus qu'une froide synonjxoàé*

Je vous prie de ne m'écrire, comme je le fais pour vous, que par occasion ; un port de 2 francs me gène. Quand je serai riche, je vous en préviendrai par une lettre frcmoo. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Adieu.

P.-J. PkOudhon.

w^.it.inMWw. m

Paris, 22 février 1840.

A M. ]^R&]i[ANN

Mo^ aher B^ngitimii, je t'éerta dfaiks. l'amerUimefâd mon âme» Tu ïne demaadasf m. je suis con^teiiA'? Éecmtof. < Tu m'a crap«u¥re, r&inniée derttidre ^ dette années si tu viens à Paris^ tu me. vôi'ilas indi^pent. Je n^ai ^our vivre qu'une- pension de 1,500; franes : eUeesi toujours mangée d'arahce pour ua einqinème, el' dti reste^es deux tiers soni emportés par mei3><cpéailciérs e1^ ma fa*mille. J'aurai 250 francs pour vivre du 20 mars proehain au 20 septembre. J'ai beau lire, écrire, étudier, je suis opprimé, coicstemé, flétri. Tantôt je regarde la Sémeen passaisIsuF les ponts-; d'autre fois je songea me falrei voleuir. Le sentiment de mia misère est tel que si demain j'arrivaip à la fortune, le cauebemar qui me pouirsùit ne me qmtiera^ de deux ai». Je ne travaâle que pour re^tueîllir des mi^ris et des malédictions; moTL' maUieiir vecH^ cpat'wai lieu' d'afqtrendre aux autres des^oMs qoi^ left^ amusent et leur plaisent, jen'aiirëi iqne de tîntes vérités à leur dîre,<<|ui me feront hoir et bafouer. Je ne sais rien autre cbose pourtant. Faùt-^il qw je me tmef Je ne le puis : jesiâs en^rs^tté à béire

ee calice qui me iait horreur et que toutes les délices ne m*empèclieraient pas d'avaler.

Tu me demandes ce qu*ont pensé les Jouffroy et les Droz de mon discours? Ils ne Font vu ni Fun ni Fautre. Je ne vais plus chez M. Jouffroy et je voudrais me dispenser d'aller chez M. Droz. L'air de ces maisons-là ne me convient pas. Je n'ai personne avec qui je puisse m*entretenir de mes études; personnel Si j'étais professeur en Sorbonne» dans six mois je serais un Dieu pour ce sot pays de France ; cela est aussi sûr que je te l'écris : je ne suis rien, et avec toutes les mille bouches de la presse, il me sera impossible de faire comprendre au peuple des choses plus claires que l'arithmétique. Je les dirai pourtant : j'y perdrai la bienveillance de ceux qui se font mes protecteurs, j'en deviendrai moi-même plus difficile et plus intrûtable et mes douleurs en seront doublées. Que ne ' suis-je mort , enterré! Car je ne pourrai jamais souhaiter de n'avoir pas plus de prisée qu'une huître ou qu'un gros bour* geois. Plutôt la mort mille fois, que la vie sans la réflexion!

Je m'occi^ de la rédaction d'un ouvrage qm approchera, pour l'étendue, de tes poèmes islandais. Je suis déjà presque au quart; j'espère que la publicati^i pourra avoir lieu dans le courant de mai. Si je trouve un libraire, ce que je n'ose presque .pas espérer, tu recevras des premiers ton exeiiq>laire : si aucun éditmir ne se présente, j'imprimerai moi-mâme par souscription, et^ dans ce cas, je t'inj^ôsç pour quatre exemplaiies à 1 fr. 50 = § francs. G'esit une contribution forcée en faveur de la liberté et de l'égalité ;fl faut que tu t'y résignes.

Le sujet de mon livre est le développement des pro-

DE p.*j. MiocraoN. 4fe

positions qui m'ont fait perdre le prix de TAcadémie de Besançon. Cette f<ns je ne chanterai pasr des ptoria foitfi: ce sera un Téritable tocsin.

Pourtant je m'interdis toute rhétorique, toute hyperbole, tout lieu c(Hnmuh : je compte, je suppute, je raisonne, j'^^amine, Toilà tout. Et ce qid ne s'est jamais vu en philosophie, je crée une méthode d^inyestigation pour les problèmes sociaux et psychologiques comme les géomètres en créent pour les problèmes des mathémiatiques. Je ne dis rien de trop, en annonçant que rien de pareil n'a été fait, jusqu'à ce jour, pour la forme et pour le fond. Malheureusement, ee qui m'aura coûté bien du travail et bien des efforts de tète, n'est guère à la portée du vulgaire des lecteurs, qui aimé miétsx les diatribes de Lamennais et compagnie. On ne comprend plus en France que l'invectivé, la personnalité, l'injure ; on s'abr^ftve de calomnie, de fiel et desaliie : ce sont les fonsies de la pensée. Pour les gens qu'on' apl)^e lettrés, le cetcle où. ils se meuvent est si étroit et leur arrogance si haute, qu'il n'y a pa^ moyen de s'entendre avec eux.

Je serais bien aisé de recevoir quelque lettre de toi; si tu tioUves une occasion, tâché d'en proiiier, je te prie, car je t'avoue qu'un port de lettre m'incommode. Dis^moi si tu t'habitues au professorat ; comment ton cours est goâlé et comment tu vis avec tes confrères? J'ai cru voir dans ta dernière lettre une teinte de trfetesse et de mécontentement. Je serais pekié quo tu eusses des cbiagrins; ter je pense souvent que tu peux faire beaucoup pour la sci^oe, et je sais combien les peines de l'âme tuent la pensée, quand elles ne Fempèchent pas de naître. Parle-moi de toi et de tes espérances; je serais bien aise de savoir ce qui se passe

4m9 to!i>eiS)pBil, et ^ù'te porte te floi ié la sçi^oioe? Si j'i^vais desocm^denmsà faire^^Uesseffiieiitpour teiplus^ que poiu* tout autre ; si tu étais kâL^ je te Hrais chaque soir ce que j'ai fiait dafiisle jour : yois un peu comme je yQudrjais être avec toi. Au feu de l'^reuve^ mon âme s'épuffe, et je me détaché de tout esprit de propriété scieoijillque. et Uttéraii« aussi bien (pi'industrielle : savoir avec ecurtitude, le dire avee foree^ clarté et pvé^ ciaion, c'est le seul bi«i auquel j'aspire, la dernière grftc^ que je demande à Bieta, puisqu'il me refuse tous les autrea ava&tages.

Dans six mois» je serai de retour à Besanç^i, peut^ être même avant, s'il faut q%ie je m'imprime. Je reprmdjrai ma vie mi-partie de lecture et méditation et de l^vail maïuiel : je ne siuis bien que comme eda.

£t quand l'usure, cette lèpne des sociétés modernes, m'aura rongé lont entier^ al<»r8 il ne ne restera plus, comme à tant d'autres, qu'à faire une culbute qui me délivrera à la fois et de mon état et de men esclavage.

J'ai reçu une letU*e d'Aokecmaan, qtd a dû t'écrire. J'espère qu'il fera quelque chose, mais- je crains aussi ix)ur son konheur. Il approche -de la trentaine, et j^ai cru recglUEMltie dernièrement «a lui les qualités d'un amalaur i^utôt que celles d'un savant. Ce serait trop peu pour son ambition, car je ne lui suppose pas plus de aavç«|^f-fairû ei d'habileté qu'à nous autres.

Voici quel Mra le titre de men nouvel ouvrage, sur lequel je désire que tu megardesleseeret : Qi^esê'^ çuû k^pfofriim C$HUwii, eu TkéonpékVigtaUé fêHtiqm^ Mlê H industrielle. Je le dédierai à l'Acad^nie de Besançim. Ce titre est effrayant; mais il nyaura pae mojren de mordre sur m<n; je suisimd^onstratiQK^, j'eopose des faits : on ne punit pius aujour-

d*hui pour dire, sans blesser personne, des réalités même fâcheuses. Mais si le titre est alarmant, ce sera bien pis de Touvrage. Si j*ai un éditeur habile et remuant, tu verras bientôt le public dans la consternation. Prends la proposition qui me sert de frontispice à la lettre, et attends-toi à la voir prouver par raisons mathématiques , ee qui est autrement concluant pour les hommes d'à présent que des preuves mortes et métaphysiques. Nous verrons si ce qu'on a dit est vrai : que les vérités de l'arithmétique deviendraient douteuses si les hommes avaient intérêt à les nier.

Prie Dieu que j'aie un libraire; c'est peut-être le salut de la nation.

Je te parle avec ma franchise ^ccoulnm^e; t\i Qais que je n'aime pas la fausse modestie; avec toi, qui es mon ami, tout autre langage me semblerait Jijpqçrisie et mensonge. ,

Je t'embrasse de tout mon cœur et suis pour la vie ton ami,

P.-J. Pro^wo|i-

in omREsraifDANGE

Paris, 23 février 1840.

A M. LE SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE DE BESANÇON

Mon cher maître, j'ai appris par uu numéro du Progrès, que je lis quelquefois, que vous aviez t^iu cour plénière à 1* Académie. Dans cet article, vous n'êtes pas, vous, personnellement maltraité, au contraire; mais, quoique je ne doute pas le moins du monde que vous n'ayez, selon votre habitude, fort bien fait et fort bien dit, je vous avoue que je. ne puis vous féUciler de l'exception. Comment pourriez-vous vous tenir honoré des éloges d'un vrai Mascarille de journal ? En vérité, mon cher maître, je crains fort, quand je serai de re* tour à Besançon, de ne pouvoir m'entendre avec les gens. Quelle langue parle-t-on là où vous êtes? Co n'est pas du français, ce n'est pas du patois, ce n'est pas encore de l'argot ; je m'y perds, plus j'y pense. Moi qui ne croyais pas que l'homme pût inventer son langage, je me vois forcé de me rétracter.

Ce qui me fait peine aussi, c'est que je voudrais M. Yiancin im peu plus sobre de style canaiUe. Le peuple français mérite à cet égard qu'on l'encourage. En 93, on agitait la populace par des feuilles orduriéres

et barbares; aujourd'hui un journal, écrit en style du Pare I>u0hèner par b. w . f. .., et j *(MI9 ou j *tf9iiHi#, ne prendrait plit^. C'est un progrès, quoi qu'on ûise ; or^ il n'est pas bon que les dbefe de bataille aSeelent trop souvent de paraître au dernier rang, si ce n'est pour fustiger les traînards. Il me s^nble que le vrai talent de M. Viancin s'est tout à fiait décelé depuis quelques années; ce tal^l est la satire légère, enjouée, chantée. Qwûque Timitation de la luiture nie plaise, cependant j^éprouye, en lismit une pièce comme la chanson sur k magnétisme, un sentiment de honte et de malaise, comme quand je regarde un bossu, ttn nain ou un crétin. Il ne faut pas jouer avec les laideurs de notre nature* Ce n'est pas Topinion de Y. Hugo; mais V. Hugo, avec tout son talent poétique, dont je convîena, se trompe; selon moi, sur ressence et lé but de la poésie. Je crois que tel est aussi votihe sentiment, mon cher professeur, car mes idées datent déjà éé votre école.

Vous connaissez le résidtat èa vote de l'Académie frûçaise de jeudi dernier : toute la presse s*én est ébranlée. C^est un hourra contre les académîoiehs: Je vous avais autrefois parlé des sentiments de M. Droz sur les éleeUons en général : il a voté pour M. Flourens. Son aversion pour V. Hugo est invincible. MaJé quoique je sois loin de regarder Y. Hugo comme un grand poôte, cette aversion me* parait injuste. La famille Broz et Michelot, car c'est tout un, hommes et feçunei, s'insurge contre Tauteur du Mtd s'amuse, prineipalement parce qu'il a des inosurs- légères. J'avoue que c'est plutôt ce motif d'élimination qui me semble kiger. S'il s'agissait de faire un cbef d'institution, à la^l^nne heure; mais pourquoi n'en a^-t-oupas dit

COBRBSP. I. 13

|d4 CORRSOOIIDANGE

autant loraqu'on a élu Nodier, Chateaubriand, cfte.? — M. Drov prétend encore que les ecadéoûes aoiii dans Torigine des oorporatkma libres; par eonséqvent que IKHir j entrer il ftiut avant tout convenir aixc maoïbrefir, et que le public à cet égard a des notions très^^fausses. Je me range eneore ici du o6té du publie. Les académies ne sont plus cela ; elles sont et doivent étxe regardées OKame quelque chose de plus élevé. La Gonvenii^ii, en décrétant la formation de llnstitut, en assignant des appointements aux membres, voulait certainement créer un corps d'élite, entretenu dans Tintât national, ei sefcn le degré de mérite dans chaque spécialité ; die n'entendait pas protéger et salarier des associationa libres pour le bon plai^r de leurs membres.

Dans ma précédente lettre, je vous disais que M. Droz repoussait BenrT^r, parce qu'il ne voulait pas que rAcadémie fût transformée en corps politique, en succursale de la Chambre des députés. Pourquoi donc jeudi demier a-4^il cm devoir nomimer M. M<dét Bet-ce que M. Mole a plus de titres à T Académie que M. Berryer?..é Je me suis permis de conclurei de tout ee que je viena dé voir que tel homme peut ètare mcorruptible à regard des solliciteurs, qui est séduit à son insu par son jugement et ses empathies:

Le même jour de Texclusion de Y. Hugo, a été manqué par le rejet de la Station Nemours. La fèonillé Droz s'est fort récriée en apprenant que les minettes avaient donné leur démission, appelant cette dtoardie une Mise. Poiirquoi faire de eettedotation une que^on de cabinet? disait-CHi. Pour moi, il mé sémîile t^e dans toute cette affaire, le Journal des Débàté ^ les miiâstres sont les seuls qui raisoimait conséquemment. Qtt^esC-

ce qu'une royauté à qui on compte ses revenus^ franc par franc, centime par centime? La monarchie sous Loui^ XIY avait de grandes principautés, d'immenses apanages qui ne se démembraient de la couron&e que temporairement et pouvaient toujours y retourner. La révolution de 1789 a détruit tout cela; et, au lieu de vastes domaines, nous payons au roi unelis^ civile; donc au lieu d'apanager les princes, nous leur payons des pensions. Car qui veut le roi, veut ime famille royale, veut une cour, veut des princes du sang, veut tout ce qui s'ensuit. Le Jowmal des Débats dit vrai : les bourgeois conservateurs et dynastiques démembrent et démolissent la royauté dont ils sont envieux comme des crapauds. Si la royauté est chose indispensable, il la faut vouloir avec ses conséquences ; si le roi est un fonctionnaire public, pourquoi le fait-on inviolable? pourquoi sa dignité est-elle héréditaire ? pourquoi son effigie sur les ïnonnaies ? pourquoi n'est-il pas responsable? n résulte de tout cela, pour moi, deux faits qui me semblent hors de doute : !• que la toyauté est désormais une chose impossible ; 2* que si nous ne pou^ vous vivre sans elle, nous périrons. Et je crois que le terme est plus près qu'on ne s'imagine : Bece fimU omnianom.

On a supputé les revenus du roi; ils m'ont paru mesquins auprès de ce qu'on voyait sous Louis XIV. La Ôranée Mademoiselle faisait, par contrat de mariage^, donation au duc ne Lauzim de plus de 28 millions, ce rpii en ferait bien 60 d'aujourd'hui. Le duc de Nemours, avec ses^^0O,000 francs, n'approcherait pas de ceia.

n court toujours quelques bruitià, à travers l^bno^ sj^ière parisienne, d\me tentative répuMîcainepour la printemps proehaîn. Les uns la dra^^nenit et n^y &t^mX

196 CORR£$POm>ANCE

p93 ; les autres la désirent mais n'y croient pas davantage. La chose me paraîtrait désespérée et funeste. Au reste, elle n'est pas encore possible par la raison trèsgrande que notre dissolution n^est pas acheyée. On n*aime pas encore la République, et on tient encore par un lambeau de chair vive à la royauté. Les aUgcHsses des riches bourgeois sont vraiment risibles. Ils invoquent tour à tour la royauté qu'ils voudraient museler . la religion dont ils prétendent bien se passer, les systèmes d'économie qu'ils n'ont pas la force de comprendre ni le courage d'essayer; ils font appel au désintéressement du fond de leur égoïsme; ils reconnaissent et proclament la nécessité d'ime réforme morale, mais ils ne veulent quitter ni leurs plaisirs ni leurs privilèges. Ces gens-là sont les plus odieux de tous, et je remercie Dieu (je suis le seul au monde qui lui rende de pareilles actions de grâces) de les rendre si malheureux et tout à la fois si peu dignes de plUé. Certainement, je pense comme eux que tout es* pour le plus mal dans le monde actuel, à commencer par eux, et à finir encore par eux. Au reste, j'aurai bientôt j'ospère, quelque chose de plus explicite à vous dire sur tout cela.

Il serait possible que d'ici à quatre ou cinq mràs, je publiasse un travail assez considérable que je me propose de dédier à l'Académie de Besançon. Penses^-vaos, Monsieur le Secrétaire i)erpétuel, que je puisse te faire sans autre demande préalable que l'avertissement que je vous en donne ici ? Mon sujet consiste en des recherches psychologiques sur le principe éaju9^ et sur ses développements progressifs dans l'humanité. Si vous désirez de plus amples explications, je vous dirai que je donnerai dans cet écrit la démonstration par la meta-

physique, le drût, réoonomie politique etThistoire, de toutes les prqpostiions qui, dans mon discours sur le Dâiasâjche, ont été censurées par la commission. Je vous diclaie de plus que ma franchise ne sera pas moindre, Biais pourtant tout ^ussi mesurée. Si je dis vrai, je veux que rAcadémie devienne elle-même mon chef, petra mea et robur memm^ si je dis faux, elle n-est compromise euixi^i.

Je viens de lire, dans le Journal des Écoles^ un article très-vif contre le cours de M. Michelèt, qui le mérite bien. Ces Messieurs, j'en excepte les professeurs des sciences, font leurs cours par-dessous la jambe. Le babil de salon a pris la place de renseignement. Cela a plu quelque temps ; et puis, voilà que cet intraitable public redemande du solide, et ne veut plus être amusé mais instruit. Tellement que vous autres de la province, qui iaites vos cours sérieusement, c'est vous qui êtes mmnlenant la tète de colonne. J'ai suivi pendant un bon mois MM. Michelèt, Rossi, Lenormant, Saint- Marc-Girardin ; je vous le répète, ils ont tous de l'esprit, mais ils semblent avoir tous le mot d'ordre pour vanter les bienfaits du régime constitutionnel et prêcher la centralisation la plus centralisante. Paris est toutyla t^e et le cœur de la France; ajoutons l'estomac.

J'ai reçu le discours imprimé de votre frère et je lui ai même écrit à ce sujet. Vous pouvez l'assurer en partioiUer que je le mets au nombre de mes meilleurs amis, de ceux que je préfère par toutes les sympathies de cofur et d'esprit^ que de ces amis-là, je me flatte d*eu compter déjà six, et qu'il est du nombre des six. Mou amitié est peu de chose dans un temps comme celui-ci, paroe que je ne suis et ne serai jamais rien dans le monde; mais je ne demande à être remboursé qu*en

108 GOBSBSffWMKB

mèiiie «neimaie, et jt lui souhaite de dirode mck oéfqja» je dis de lui. J*aurai peut-être oeeasian de hii pnev^rer qu*imevamitié rude, point complaisante, ftêo vis» faoiUl. nec diciu afabilis^ est encore la meilleure* Je liù ai témoi^é le désir do savoir ce qui se passe en ce momaoli dans sa iète; je lui ai donné en môme temps Texemple de la eopfianCe : j'espère qu'il m'entendra.

Adieu, mon cher professeur et maître, croyje&^moi votre tout dévoué p^isionnaire.

P.-J. Proudhôx.

OE r.-i. pMnMK. im

( .-il

Paris^ 29 férrler 1840.

A M. J.-B. PROtTDHOl*

chei;>ooii8îiiv'il né faiU>pas que JeàB«ni«iaonUn. soasciiréi Sxsl eonlro ôxl ne vsRii rien çonn^doBbhireu Pierre' fuî 10111» n-amasBe pas mi>U8se. Taat va 1» cfudie à reaa]^ qft'en&ai elle se casse*. Là oAi la chèrMi estattacbéo y^fÎBiui'qtt'dle broute. Qui Teui,.npy6r su» dÉan^iTanu^eide la rage. Il n'est plie oourd que celai qui ine^Tènt pas ëntmdrp.  décrasser ua Iftaure o» perd^ao&iteaaps et semaat^n^... N'estH^efias ainsi que p«t[\e^^Émg9aBé é&a siècles? Ne sottl-ce»pa(^le»maziiiies daMnnft^^mmiiii? Un hemifie qm les j^ofesse, qui les adÉi^ q«ii#*«ti est pénétré^ œt honume^à es4-û fout tP^aâi iqs^pris^ mon dier eoosin, avec u» ymi chitgfin^ qu8îvé«a)aviee été souffrant œt hi^er; Je 8i*en «oiisole( p«isfpieofHms dise «ieœc; mais ce qos'm'ateui à f«i rassuflféiél' réjoui, c'est que voire raison eirt plus^salM et plus Tîgoureuse que jamais. Personne ne doute, à cet égard, de Totre par£iti jugement, de^o^paindommageaUe bon sens ; tandis que moi, chétif, j'ai beau faire et beau é^re, oti me croit le timbre fêlé, et je suis sûr que, malgré tout ce que je Tiens de tous dire pour tous

tranquilliser sur mcm compie, tous n'êtes point encore persuadé.

Non, mon cousin, je ne sois pas fou; Je crcns seulement qoe les circonstances où Je me trouve ne ressemblent point à celles où des hommes d*âge et de grand jugement, que j'aime et révère, ont pu vivre, et par conséquent qu'il leur est difficile d'apprécier ma position; et qu'ils pourraient avoir tort de me condamner lorsque je professe dos opinions un peu excentriques et contraires aux leurs.

Je vous raterai, quand Je serai en face vous, que je n'ai guère vu ici que des gens déraisonnables parmi ceux qui devraient être prud'hommes; que les plus Jeunes ne soMt pas toujonrs ks meiiMr sagoi,^ et ^e pour se tirer d'aflEûoes dans le monde aebielviil>faiit certains, talents ^ certaines oomplaisaBca» que je n'ai pas. Jejuus ca que je puis y purdret et j'en; fiiûs le sacrifice; je vivrai de ce que je trouverai^ f y- sois résidu; jei.n'îflpDoie pas que je passeiâi povr iln fMftit esprit, et Je m'en console; je m'attends même à ne Inauver à Umi cela aucun dédonmagement, eè |Bime sons lecomage de m'^i pasiar; Le seul avpptny t^pne j'espère tirer d^rexîiteiice sera de ht ^ller «ans regret^-je snis.d^irop £ftligiié des homnefi et»fdès choses ; pour «que. je- m'altedie aérien. J'ai qoolqèes vteiléa à Jeiaa c^pni^tie; Je iesproolesMai autant qu'il sera ent moi, jaielgcé lou/L IRonrvu ipm î'aeeom^ùlse cette tâche, iljie»e*sen«ieda ce que JedetîeniireL

Je vouseniuRasae, moncpitaHii . / ..

. P.-J, PaouDHe^* i

» p>.i. nmimoN. «oi

Paris, i mnrs I8i0.

A M. MAURiGB

Moff^ cb^H^^rassocié, vos (teux demiàvesiejU>ro&^ m'ont fait Jt)çauqoup de;plaÎ9ir^ surtouV celle dM 14 Jévriâr, où VQi)^ me ^mwcqiijifi» m ^cs^tài/^^mmi la pi^rt «que vous {iff^ia^ à^tQUt c>e quime tpucbe» Jito, j^ yovdms qxin VQUfî fus^i^ uu^ peu plu» j^^&it .du wxmm<^ et <io8 eoiilii^ça»!;»^ .^r^ tentreiu^u^, ¥/ous laéôàerieat de fake foi^tuue pat la pljw^iuAUTaiâevaie^ii'onpMiA^e prendre pw^Hoel^f qjaqi qp'èaidiee; j'^UpndB pajr là, Tbouriiôl#vé^ :fk la IqpNfité., Mou^ eh^r eis^aaso^y veu^ vous fâ^çtifp ifH>aMfe votre étoUe^: p9w^*vau$r?^ plutôt .à v4^/fjrebiité^ dont je youar voie une f raudue. 4upe* :

^fM9iiyp^iai|beaïâ«93 Q$r«»plmeajla aur >i»a neuveUeiK)sitim; ilfta»ii^^i0^i!efi^éittatur4d^e^uia si}9r4^ travatt trtfrThan.fii prii^pom; fftgp»/w tei i fi hf'iiCi «aais il n'^tiia9.;«^m0^)§^ ipt^ |e 8é||i9aî«iae à^le^ipi feire acç^i^ylçGi^pi mi^e^ i^m'^ouvante gu^* car je i^r^^ira^iplmft di'j^^t :içnr exjJg^Haiifc r^wv^rage, q:ue ic n*m repfvraji^iS^r «ae cQlli^mtîoui Maii^Ji'argeut e$t la^ JD^QJMre eb^o^e, hf^o^^^qp» ja travailla à la glofire 4'aulria^ , jod^ affaii^ peiaomieUea ^raateut là» et vous

sayez que Toccasion doit être saisie au bon moment, parce qu'elle est irréparable : voilà ce qui me tracasse.

Je vous sais gré d'avoir terminé promptement l'affaire avec Vieux, non que j'y trouve plus de profit que vous, mais c'est qu'en vérité le bon sens vous disait que vous ne pouviez faire autrement. Ce garçon-là est trop artiste pour convenir dans les affaires : il lui faudrait repos, chasse, promenade, musique, belle nature et jolie femme. Il s'impatientait de Voir: que je n'étais pas un esprit prodigue, un intrigant exploitant mon titre de pensionnaire par des flagorneries à tout venant : cela ne pouvait me convenir. Je n'aime pas plus les glorieux qui voudraient devenir riches sans travail, que les littérateurs ' iqui Veulent étreéioqueiits et^^iréSfetedÉ sans étud^. YieU^'èt' sa f^iOtiUe 'étaietit fiàtigii^'dël'ttiiprimerie etjde'moi, avant d'aveir rien «entrepris : je voudrais pouvoit parospéiper tûaiûteûantfi'uttîqu^ement pont leur <muser d«K' regret. Beatseottp^ège^d dont isuifrriâ que je ne «oispas<éneaf)e^touié'è'^itad^, M(^ déjà duré' piusf longtemps que la socîélé L***«fl 6«i^tant on est atcdutumé à ne vouloir que des eitti^riseâ toutes Toulsaites, et toute» ée'prô<Hi^\ït-élirf«e'^'après m'avoir beaucoup ptaÉil, l^wsoup Mâflié, «^ ^ûotm par m!9 louer •^mtre'memn^ de ma p^ri#^É'éirÀàce. J'eBpère/mon okefi«cg» a 99 o i ei é,^ne ^ous «tto'^eMe^'jmites du nombre de cea^^ots. ÉîA>àMr P)iift»tijme%l^«^t^^ ausaeeèsn'est^^^tje^ie^dds, vdlt^^UkM^^ * '

Hugueàiet voufi soldera pour ni(H &i^6oui^tfnl^4ès#i^ téréts' âoâ« vouis M teâietlvez k tiéUfe ; j(^î' d^'^tfi mois d'appokiteniteBtft^htts, uàiisT j^ siè éfitntfMl^MadtUi qm f aH)e leiïAfe li^^eteÉÉii^^mme. Qa m'eÉii^^ '

J^aehève «n 'te moment dé ^tèanscrireTiKm AféMj^î c'est \Éi nouvel éoril tiui^MldUite^à k^PirtipriMél^tf

im ^i^.

libraire iq'^Fre 4ç le driBr à 2^fû^jei <de m^ doimet 2ë oaut par«B«Bi{^laire à^Aur etimesnre de la vente: jf veux quitlffue chose d& plus pi^isi qtie de tetme qui sic signifie. rkit. Chose .i^gulièrel moa dIscauFS sur le Dimaneliej * que ^ j -ai \ «ui fteiae i ^ laisaof réimprimer à c^ mème.libEfiire, dems la eiainte qu'il ne pOLtle débiter^ s en va comme pàini bénit : en six- jours* 500 .examplaives étaient enlevés. J'ens^ bieii aise pour le lib])atre,>oaf poiir moi, J'avais reupneé à mes 4rc»ls. i ^

. Aui^tôt. mon Apahgte^ubixé^r, je réixn9(riiÉ& la; >i^-* priôté, èa qUe «je. Wai|tant rétamé 4e £àke 4|ue par prudbBUoe . et . fsj: un i sage . cakiâil. , Las j déuoL Méiùoiii&s réuQJis de 80i^tiend^ont;et s'oXpUqùeHNat run l'aulare) de sorte (|«e je n'^iarai.phisrienà^scttiûdiie^à VaTOiàn

Voilà où^j-ea suis {iieur le > moment : du reate^je tra^ vaiUebejauoQupr >^ je-youdimis dégà aUerrfairB un tour po«r PàfUeSi Mais 9^- ser»' retardé .jusqu^au moid d'a«4t. , ,,,

Sai^rÀeaklémie, je ne s^raia pastmeroanaiite ; ^foelqiie profit que j'y puisse trouver, cela neoae Va guère*

J'^vs^vreçu avttat^v^le lettre du 14,fune lettre do l^|ow L^f^^.dumtgeir^^rdedéfioirBaaÎA la raiecMi comme déeeapAfSée^ Si P^''^^ est 'à Besançon^ elle est perdue. Si^ au eoniisèâre, il n'y est^rpaa enoete, je vous pne-de joi&dre YOS'^Serts aux* nsegas, et ^aui beseîn.de- Yoir, malgré vos répugnances, les J*** et les L***^ afin^de 1q; sauver <de sea fottea. Dans «e but, je> laisse <mverte la lettre que je lui éer», a&Kfue vous en'promes <xm^ uaissanee : vous la cachetterez après lecture. ReDdesi ce d^tiier service à la mémoire de son mari et à ses enfants. Cette femme n'asi ni; jBié^haiite, ni vicieuse, elle a même de bonnes qualités, mais son coeur et ses sens régarent; et riscdleniiMitîoù elle se renferme achève de

m rflJtffiirniwiiTirr

lai Mer k jugemenl. il ne faut rien ^rgner pour Yem- {lèclier d'acccmiplir son; malheur, dumez-vouS) 9mà que moi, lui défilaire et vous en faire une ennemie. Regardes sa haine aussi bien que sa reconnaissance comme zéro. Mais 60uYene&*vous que les efiets de sa ccmduite intéreasant des tiers, qui sont ses enfiants, vous pouvez, ainsi que moi, vous mêler à titre d'ami du défunt de eette déployable affaire.

M*® L*** a refusé dé)i des propositions de mariage, à oe qu'elle m'a dit, plus avantageuses que celle de P*^*, et cda par préfiérenoe pour lui; dppuis deux ans elle nourrit cette penséede mariage, qu'on hii ôtera diflieilement, et dont je prévois que les suites, de façon ou d'aiilre, seront désastreuses. J'oserais, si j'élais sur vies houx, faire une opposition 4vès-vlve, en soulevant les parents, en éveiUant ramouf-propre, et travaillant p-^^* d'un autre c6té;- ce serait prendre bien de l'intérêt, j'en conviens^ aux affaires d'autrui ; mais ce serait faire ^qie bonne action. El^je crois que L^^^eèt été capable d^en faire autant.

Jevofe, à travers vos plaintes, que vous êtes aussi peÎDé^ qW moi de eette intrigue, c'est pbufquoi je fois un appel à votre bonne volo^téf et que je vide le secret des lettres^ en \'0us donnant ^ommunicatioh de celle dh-jointe. On peut être quelquefois perfide pour prodinve le bieai.

Je vo«ui<{iiitte pour aujourd^ui ; ^daiis un mois au fkùMiMtài vous reeevrez mon imprimé.

Adieu.

Votre déKOUlâ et fidàle^eiai^ooUè^gtie,

DK P.-l. PROUDHON. 9Êi

Paris, 21 mm 1810.

A M. MAURICE

Mon cher ez-^ssocié, je vous serais obligé de ne tirer sur moi que pour la somme de 180 francs, n^étant pas encore sûr d*étre payé de Parent-Desbarres, et comptant d'ailleurs avoir ime occasion de vous £edre parvenir Targent qu'il me donnera. J'ai obtenu de lui qu'il me paierait les quarante-cinq Bergier (26/24 et 22/21) à raison de 1 fr. 50 net, le tout en un seul règlement, lui disant que j'abandonnais à ce prix le salaire de mes articles sur l'En^clopédie. Il n'a pu s'empècber de montrer de la joie de cette proposition. C'est 200 francs qu'il gagne d'un coup, et dont je lui décharge la conscience. Que voulez-vous que je fasse ? Je ne »uis pas le seul à qui il doive, et de bien plus fortes sommes; il a mille intrigues pour esipiiver le paiement; il m'a offert des livres dont je ne donnerais pas 10 écus; encore n'a-t-il fait que me les offrir. De tout cda j'ai conclu que mieux vaudrait prendre ce qu'il nous doit que de conserver éternellement deux mauvaises créances , et j'ai fait le beau marché que vous voyez. Je compte qu'il me donnera un petit bon ou de l'ar-

tt6 GOilRESIK):(DANCE

gent comptant; vous recevrez le tout dès que je Faurai.

Je suis très-ennuyé, très-dégoûté : j'ai mille raisons de haïr l'imprimerie, mais j'en ai de plus fortes encore de m'y réfugier, si je peux, contre l'incertitude et le néant de la littérature.

N'oubliez pas, à l'occasion, de parler de Bergier à Baille et à Turbergue. Parent-Desbarres en vend, peu il est vrai, mais toujours quelques-ims. — Une veine pourrait venir qui en ferait écouler \m bon nombre ; car on me dit toujours que'ceux qui en achètent en sont contents.

Je vous souhaite le bonjour.

P.-J. Proudbon.

DE P.^. PMDMON. 107

Paris, 7 aYrU 18*0.

A M. MAUKICE

Mon cher ez-^assodé, j*fti reçu awantr-hier la vôtre du 4 courant, et j'y réponde par une occasion sûre.

Je vous ai écrit, il y a plus de quinze jours ; je ne sais si ma lettre vous sera parvenue, ayant été remise à une personne qui devait partir sur-le-ebamp, et qui a diff^é de plus d'une semaine stm départ ; de plus, je vknis ai adressé un petit biUet joint à la lettre que j'éeri'vaisà M. Pérennès le \^ courant.

M. Pérennès ne m'a pas encore répondu, et si je n'ai pas les fonds pour le 10 ou le 11 au phis tard, j'en serai quitte, comme vous voyez, pour les frais d'un retour. M. Pérennès a beaucoup de talent comme litt^teur, mais c'est le plus mauvais comptable. Si chacun ne voulait faire que son métier, les dioses de ce monde n'en iraient que mieux : mais on veut se mêler de ce qu'on ne sait pas, les avocats veulent être généraux, les beaux esprits, députés, et les philosophes, ministres; L'ambition des bavards de toute espèce est le véritable fléau de notre époque.

Je fais de nouvelles instances aujourd'hui pour être

tO» €N)ilUaPONDAN€£

payé, mais je ne compte plus sur rien, si ce n'est de payer les frais de la traite. Vous recevrez du reste les 180 fr. 80 aussitôt que je les aurai, à Besançon, par les mains de M. Huguenet, à qui j'adresserai l'argent.

Je souhaite prospérité à Bintôt ; mais je crois qu'il n'avait pas besoin de s'accrocher à cette nouvelle galère, ou pour mieux dire à ce brûlot. Bintôt vit au jour la journée depuis vingt ou trente ans ; il a envie de se faire sauter.

J'irai voir MM. Gaume et leur proposerai des Jeûnes de J.-C. Je n'en attends pas grand'chose. Cet ouvrage convient particulièrement à Bailly, qui réimit dans son magasin tous les livres de cette couleur, ceux même qui sont défendus, V Amour le plus pur^ par exemple. U faudra s'entendre avec lui. Vendez pour tout ce qu'on vous doim^».

Je compte toujours vous revoir en juin ou juillet. Si l'Académie, fidèle à ses principes de cagotisme et de monarchisme rétroactif, refuse de prendre en considé* ration mes nouvelles recherches, je quitte aussitôt la littérature, que je n'aime pas, et je rentre dans mes occupations bourgeoises, attendant pour écrire que le loisir et l6 repos me viennent.

Je vous salue.

P.-J. Proudhon.

D8 v.'y..nûimm». w

Paris, le 19 avril 1840.

A M. MAURICE

Mon cher ex-associé, j'ai reçu de M. Pérennès un bon payable le 5 de mai prochain , ce qui fait que vous serez remboursé le 10 du môme mois, au plus tard, par les mains de M. Huguenet. En attendant, je vous remercie de m'avoir évité les frais d'une traite, et je vous envoie encore le bon de Parent-Desbarres, de 69 francs, pour solde de compte.

, Je vous ai écrit il y a un mois environ, par occasion; la lettre, d'après ce que j'ai appris depuis, doit vous être parvenue il y a douze ou quinze jours. De pareilles occasions sont de vrais guet-apens ; il faut être fou pour s'en servir ; mais il faut être sot pour les offrir.

J'ai retrouvé, il y a deux jours, mon ancien amateur d'imprimerie qui doit venir me voir pour causer d'affaires ; Dieu l'inspire et me protège et que vous et moi puissions être quittes! Ce jour-là, je vous serrerai la main cordialement.

La librairie dégringole toujours ; la confiance et la prospérité ne renaissent pas, malgré le ministère parlementaire, et quand nous aurions Gamier-Pagès, ce serait encore la même chose.

Je vous souhaite le bonjour.

P.-J. Proudhok.

COMBSP. I. H

M ûmÊÊÊmÊmmM

Paris, 3 mai 1840.

A M. BEBOMANN

Mon cher Bergmann, je ne puis m^empêclier d'être touché jusqu'au fond de Pâme des témoignages si vifs de ton amitié ; j'y retrouve toute la chaleur, toute Teffusion de Faliot qui savait comme toi être et se montrer ami. J^ ne suis pas heureux sans doute ; mais pas im riche, pas un de ces heureux, du siècle n'aura été aussi bien partagé que je le suis du côté de ramîtîé : j'ai pleuré déjà de vrais amis frappés par la mort, j'en conserve de plus nombreux et, s'il est possible, de plus dévoués. Quelqu'un s'est chiargé de.m'apprendre que je déplais généralement dans ma patrie : cela m'afflige, mais ne me surprend pas. Dans ime ville d'argent et d'orgueil, je me flatte de ne pouvoir être connu et de rester ÎDdîfférent ; il faut m'aimer ou me haïr.

J'accepterai avec plaisir ton billet de 85 francs*; le monient est venu où j^en puis avoir besoin. Je touche après-demain ma pension (750 francs échus au ^2 mars)j'expédie sur-le-champ 500 Irancs à Besançoxii, et je dois déjà 70 francs sur la place de Paris: reste 180 francs. Gomme Jogne |mpos% dt partir dans six semaines, e.

DE P.-J. PaOUDHÛN. 2H

qu'enpûrayant je désire publier mou livre, ton argent pourra m'étre nécessaire.

J'ai d^à écrit à un libraire qui n'a pas daigné me répondre* Les libraires en vogue sont de grands seigneurs qui méprisent singulièrement les auteurs inconnus. Je vais m'adresser à ua autre» qui sans doute ne me répondra pas davantage. Au reste, le ton que je prends avec ces messieurs est peu engageant ; mais * j'aime mieux leur laisser des témoignages de fierté que de soumission. Je trouverai toujours quelque malheureux, peu en crédit, pour qui deux ou trois cents francs à gagner ne seront pas chose à dédaigner. Je puis m'engager à prendre 200 exemplaires sur 500 que Ton tirerait ; les &ais d'impression étant ainsi payés par un placement fait d'avance, il me semble que les plus grandes difficultés sont levées.

Je n'accepte pas la prophétie de martyre que tu me fais : tu juges trop mal de la rouerie du pouvoir, de l'ignorance du public et de la tyrannie exercée par les meneurs de l'opinion. Le premier a intérêt à laisser mourir la vérité ; le second entend sans comprendre et regarde sans voir ; les autres ne se soucient guère que leur charlatanisme soit dévoilé. Non, non, je ne serai ni martyrisé, ni inquiété, ni même lu; l'Académie de Besançon continuera à penser que j'ai de Toriginalité et de l'audace, mais que je suis homme à paradoxes ; les plus sages me plaindront sincèrement de perdre si follement mes peines, et tout le monde à la fin me dira : Te voilà bien avancé, beau réformateur 1

Que dis-je ? je ne souffrirai pas le inartyre ? En est-il un plus douloureui que l'oppression des fourbes et des sots ? Ah 1 si mon cœur saigne quelquefois, c'est de voir mon zèle inutile et tous les efforts de ma raisoî»-

I i CORRESPONDANCE

vainement dépensés. Ma consolation est grande, j'en conviens ; le suffrage de quelques hommes de ccefur et d'intelligence, tels que toi, suffit pour me dédommager de tout. Mais n'est-il pas pénible de voir le malade refuser le remède, l'aveugle se refuser à l'oculiste, et l'art ainsi que la vérité devenir inutiles ?

Laissons cela. Mon ouvrage est fini et j'avoue que j'en suis content. Je ne puis y penser sans wa. frémissement de terreur. Quand je songe à l'effet qu'il produirait infailliblement, publié par un Arago, j'éprouve les mêmes palpitations qu'un Fieschi à la veille de faire partir ime machine infernale. Jusqu'au moment où j'entrepris de connaître à fond la pierre angulaire de la politique, je n'en avais réellement aucime idée ; j'étais à cet égard dans les mêmes ténèbres où sont plongés tous mes semblables, depuis le chiffonnier jusqu'aux Merlin et aux Portalis. Depuis plusieurs années, des doutes, des lueurs incertaines, de fugitives clartés agitaient mon osprit ; je me suis mis à l'étude et j'ai vu mes efforts couronnés de succès. La vérité se montre à qui la cherche, mais il faut savoir la chercher. Elle exige dès efforts, des soins, de l'opiniâtreté, de la bonne foi et une grande défiance de notre raison. Combien de fois j'ai dû me corriger moi-même! Grâce au ciel, je crois désormais que, hors le style et quelques points relatifs à l'érudition, aucune proposition avancée par moi ne peut être reprise. Nous avons im principe pour la science sociale : reste à la faire maintenant.

Encore une fois, mon livre passera inaperçu ; on le signalera peut-être au fond de qudque diatribe dynastique, conmiA \m exemple de la rafe impuissante des partis et de la Jièirtéàf>m le pouvoir nous laisse jouir, mais le lire 1 Non, jamais. — Quel est l'auteur? Un im-

DE P^. PROUBHON. 2 13

prumier nommé Rodon, ou Frudont, ou Broudon, etc. Le déférer au parquet ? Ah 1 parbleu 1 je les attends là. Tout serait perdu, vois-tu, si Tou me folsait un procès.

Mais gui peut sonder^ grand Dieu! ta puissance infinie? Peut-être que la liunière, contre mon espoir, se cornmimiquera peu à peu, et que nous n'irons pas loin sans en ressentir les résultats. Maguet m'assure le placement de 25 à 30 exemplaires, parmi des étudiants ; un de mes compatriotes a déjà une liste d'une cinquantaine ; Dessirier compte sur 15 à 20 ; j'ai imposé tous mes anUs^ qui, malheureusement, ne brûlent pas tous du feu sacré; TAcadémie de Besançon, compromise par ma dédicace, sera forcée de parler ; quelques annonces faites dans les journaux éveilleront la curiosité; et qui sait? Que les journaux viennent à s'occuper du livre, et l'affaire est bâclée.

Tu dois rire en me voyant cette extraordinaire confiance ; c'esty mon ami, que je ne connais rien dans les sciences, dont la découverte ait jamais produit im effet pareil à celui que la lecture de mon ouvrage est capable de produire. Je ne dis pas : qu'il soit compris ; je dis seulement: çuHl soit lUj et c'est fait de la vieille société. Il ne se peut rien de plus clair, de plus simple, de plus démonstratif, de mieux enchaîné que les cinq chapitres dont se compose mon premier Mémoire, car j'ai résolu de partager mes publications , et cela tient autant à la méthode qu'à l'arithmétique dont j'ai bit usage.

J'ai honte de me donner tant d'éloges; mais un ami les pardonne. D'ailleurs, pour tout dire, la vérité ime fois connue, comprise et pratiquée, mon livre devient à jamais inutile, et mteie trivial et sot. Ces' le sentiment qu'il me fait éprouver à moi-même : je songe que ce n'est point là rediraient de la science,

^14 GORMSHXmAlIGC

mais une d&nonstratîon digne d^Ailequîn ; en sorte que je regarde mon trayail, non comme une étude, maïs comme un sacri/lce. U faut bien que quelqu'un se dévoue pour que les autres étudient : eh bien I étudie pour moi, tandis que je ferai la guerre. Tu me trouveras un jour bien ignorant; mais tu te souviendras que mon ignorance est venue de la bêtise des autres.

Je compte aller te voir cet automne , car je ne reviendrai pas à Paris.

Adcermann se plaint des difficultés de la langue allemande, qui lui donne plus de fil à retordre qu*il ne s'y attendait d*abord. Ses afbires sont assez médiocres. Tous nos amis te saluent et me diargent de t^ezpnmer leur sincère affection.

Marque-moi combien d^xemplaires tu désires que je t'envoie ; tu les placerais , et pour n'avoir pas Pair d'un colporteur, tu pourrais dire, ce me semble, que c^BSt une ionne au^re^ ftiite par souscription. Au reste, je les débiterai encore mieux moi-même ; et je ne doute pas que cette impression, qui m'oblige à t'emprunter, ne me rapporte de quoi te rendre.

Adieu, je t'embrasse de toiH mon tœur ; duis un mois tu auras de mes noifreHes.

jP. jSt. J'aum! sain de tes kttres, en eas de malkair.

«1 ipjia. mmmmu . ^ tis

i^&ris, 9» ttii i%m.

A M. J.-B. PROÛDHON

Mon ehar coasia, viAn^ éenàim hMt^ m'A causé mi extièiat piakâr, malgré ko fiiMS viffleries queiKfiia m*y jetai à pleines niaîns;,î» sais aÉpptftef à xmrreiUe Ji plaisanterie, je àq craîas que la tidèra despeasoiurat.

Aloquei-Tous de moi iuA qm ymas y^uàrm^ pocUryu Qiw^ las r proches n'en soient pas^ cala nema fera point de mal.

Je ne suis ni saint-simonien, ni fouriériste, ni babouviste, ni d'aucune entreprise ou,oûi^prégat«ont)éfoniiiste. Je crois seulement qu'en fait d'économie, de politique et mtoie de morale» apmme en chimie et en astronomie, le dernier venu est toujours celui qui en sait le plus. Les plus grands esprits ne sont donc pas nécessairement les plus savants, et tel qui, né de notre temps, eût étonné les Aristote et les Gicéron, s'il eût été leur contemporain, serait mort dans l'obscurité. Nous ne valons pas par ce que l'on nous apprend, nous valons par ce que nous faisons. Or, mon cousin, dussiez-vous en rire encore, avec ce que je sais, et qui n'est pas grand'chose, je compte faire un pas de plus que mes devanciers; c'est fier, j'en conviens, mais cela sera, oh

îe m*y perdrai. Je ne travaille pas pour faire un métier ; à travailler pour vivre, je préfère Tatelier à la plume. Or, il m'est acquis désormais que mes études ne me rapporterontjamaia \m centime, du moins je ne Tespère pas. G*est triste I direz-vous; non , mon cousin, c'est naturel.

Je m'occupe à mettre la dernière main à un manuscrit que je compte imprimer à Paris sous peu. Il me tarde que cette affaire soit bientôt terminée, parce que les détails d'impressûm et de révision prennent toujours beaucoup de temps , et que je ne voudrais pas n'avoir fait que cette seule étude dans mon année. J'espère, mon cousin, vous embrasser avant peu, étant bien résolu d'assister au congrès scientifique qui doit avoii' lieu à Besançon en sepl^nbie prochain, et de profiter de ce temps pour faire tm bout d'inv^itaire à mon in^rimerîe.

Je fais un ouvrage diab(4ique et qm m'effraie smhmême; j'en sortirai brillant comme un ange, ou brûlé comme un diable; priez Dieu pour moi.

Bonjour, mon cousin.

P.-J. Proudhon,

^^r.f mmmw . %ii

Paris, 29 juia 18i0.

A M. BER6MANN

Mon eher Bergmann , tu recevras dans quelques jours, par la ])oste, mon ouvrage sur la PrapriéUf vofaoae de deux c^ni cinquante pc^eg. Je ne t*en envoie pour le moment qu*un exemplaire, parce que j'ai lieu d^espérer que mes deux cents exemplaires seront placés sans que j*aie besoin de te mettre à contribution; dans tous les cas, si quelqu*im doit supporter les «barges de cette impression, c'est moi, ou même c'est i'Âcadémie de Besançon. Je ne Tentends pas autrement.

Les 85 francs que j'ai reçus de toi m'ont été de trèsgrand secours, et je t'en remercie. Puisque tu n'en as pas besoin, je ne m'inquiéterai pas du remboursement, attendant pour cela que je skâs en condition plus favorable.

Je partirai d'ici dans les premiers jours de juill^, avec notre ami Blmérick, quîjva à Strasbourg et passera par la Francbe^omté. J'attendrai à Besançon, rue des Chambrettes, 19, ta réponse à celle-ci, et ton jugement ou plutôt tes consolations sur mon livre.

#16 CQMMKMUMMW

Perdre six mois à prouver des choses plus clakes que le jour, et dont rignorance fait pourtant seule tous les maux du genre humain, cela est bien fait pour dépiter lin espritcurieux d'apprendre, et pour humilier notre orgueil. Encore si Ton tenait compte d'un pardi sacrifice 1 Mais qu'espérer d'un peuple étourdi par un millier de meneurs et qui en est toujours à admirer celui qui parle le plus? Qu'attendre de journalistes dont les intérêts ne sont pas ceux de la yérité ; de politiques et de philosophes sans cœur et sans génie? Je rentre à Besançon; je yais mettre ordre à mes affaires, m'occuper des moyens de vivre, et me préparer lentement à d'autres travaux, car désormais je veux philosopher, étudier et imprimer pour moi et pour mes amis, n'attendant lian de personne. Je leoevifii avec plaisir les observatioDS et tes conseils ; j'en sens tout le besoin : j'ai tec^aillé cette année sans conversation, sans être jaBBaîs échanfié par une intelligence. J'ai vécu dans k vide ; je erains bien que tu ne t'en aperçoives. Pour fuir l'inanitét je rechercherai désormais la isoliiude.

Le père Dros est parti dqraîs le 7 juin et ne i«litrera à Paria qu'après mon d^rt : Je ne le reve/raî plus. Cet homme est bon, honnête et plein de bienveillance pour moi; aotais c'eai bim l'esprit le j^us antiphilosophique, leLgénia.le mcmis scientifique q[ui fût jamais* Nous ne {K)ttvons nous ent^idre. D'ailk»lrs. il désespère de moi; je le voi», je le sais, il me le fait entendre assez clairement : il m'est trop pénibfe de vivre a^sc ded goifi q«i ne ma r^ctroiit jamais jiM^ice parce qu'ils ne oodviprendjeoiit jAdiais mes idées.

L'ouvrage que je viens de teimiii^ m'a »iait jicilue quelques idées sur le style et l'art d'éerii» que j*ai dessein de mettre une f(Hs m pra%i^|ae : je commenQi&

à aemîr qm je- pouRvdt tee fmlqM cbmm mmiae écxirem. Désonottis je invaUlerai jim InatacaetA H me âéùs[ù d9 l^satle prâ^amptictt de croire que jnfli idées ne pearent ètie reinrdâea dans leur piddicaliea par d60 801119 de forme e4 d''expeiîlioQ» sans que le Vérité eA, le hiea publie méat ^QDxptowàa.

Maguet se livre avec ardeur auj^ études /de eea étal t je lui trouve un esprit à la fois simple et sage, et préférable cent fois au brillant des bommes à imagination et à systèmes. Peu de gens t'aiment et t'estiment autant que Maguet; il m'est agréable de te le dire, mon cber Bergmann, parce que je t'aime et t*admire plus que personne, et que, devant vivre assez rapproché de Maguet, je ne pouvais guère m'entretenir de toi qu'avec lui.

Elmérick commence à obtenir quelques succès dans son art et à faire de jolies choses. S'il peut prendre un peu de consistance, devenir homme, étudier, lire, méditer et faire de la peinture avec autant de sérieux que d'autres y mettent de légèreté, il pourra devenir im artiste distingué. Déjà il vise au simple, au naturel, et il cherche à mettre de l'âme dans ses compositions. Ce n'est pas le défaut de ses confrères : jamais peut-être on ne vit im tel matérialisme dans les arts.

Je m'aperçois que je cède au plaisir de la conversation et que je fais dans ime lettre im peu de commérage. Écris-moi, je t'en prie : j'en ai besoin; donnemoi des conseils, nul ne le peut mieux que toi, et de personne je ne les recevrai plus volpntiers. J'ose espérer que mon travail te suggérera plusieurs idées dont il sera bon que je profite.

S'il te fallait quelques exemplaires de plus, je te les expédierais de Besançon.

Peutr-âire les circonstoiGes me ramèneront-elles à Paris rhiver prochain; je ne puis rien affirmer à cet égard; mais, en ce cas, je suis réaoLxk de passer par Strasbourg et d^y séjourner un jour ou deux.

Adieu. Je t'embrasse; ne me laisse pas languir : Je me sens encore quelque feu dans la poitrine, mais j'ai besoin qu'on Tattise.

Tout à toi.

P.-J. Proui>hon

Paris, 2 Juillet 1810.

A M. ACKERMANN

Mon cher Ackermann, je pars dans quatre ou cinq jours, pour rentrer dans mon imprimerie et aviser au moyen de vivre et dô philosopher encore, car je n'ai pas fini. Mon traité de la Propriété n'est, comme bien vous pensez, qu'un prélude. Je vous suppose assez d'intelligence pour comprendre les raisons de ma retraite : wa pareil livre neméritera jamais à son auteur les récompenses secrètes du ministère, les éloges des Académies et le suffrage des partis. J'ai cherché la vérité pour la dire, quelle qu'elle fût, et il est arrivé que je n'ai eu que des choses déplaisantes à formuler. J'ai écrit à Bergmann que j'attendais do lui des consolations bien plus que des compliments; je vous en dirais autant, si vous ne m'aviez pas mis absolument de c6té. Voir et savoir est la vie des êtres pensants; mais que cette vie est dure! Depuis le jour où J.-J. Rousseau écrivit la profession de foi du Vicaire savoyard, aucun homme peut-être n'a eu \me conscience plus forte de la vérité de ses écrits , aucun n'a été livré à une tristesse plus profonde qu'est la mienne.

Paris est le même qu'à votre départ : bête, immonde,

W COBRESPONDÀNGK

bavard, égoïste, orgueilleux et dupe. Depuis les moutards jusqu*aux pairs et aux ministres, tout est livré à la cupidité et au plaisir. On marche sur ceux qui se pâment de iaim : ppurvu qu*on braille dans un banquet politique et qu'on se livre au ribaudage, on est content. Nous sommes au temps de Commode et de Garacalla.

M. Bonnet n'est pas plus content de son sort que moi; il me disait hier que vous pourriez bien pousser jusqu'à Saint-Pétersbourg; je vous le conseillerais volontiers si cela ne vous éloignait pas de plus en plus; car il me semble que plus on se rapproche des Scythes, plu9 on marche vers la civilisation.

Ecrivez à Bergmaim, à Strasbourg, pour lui et pour moi ; TOUS recevrez nos lettres en même temps.

J'espère qu'une autre fois je vous en dirai davantage. Ma pensée est pauvre, comme mon cœur est désolé. Cependant je vous aime, et si je vous savais content j'en éprouverais du soulagement.

Votre ami pour la vie.

P.-J. Proodhon.

P."!^, Tous les amis vont bien ; tous font cause commune avec moi pour la propagation de la vérité. Je joins à mon travail sur la Propriété un discours sur le Dimanche, pour le premier honnête homme que vous rencontrerez.

D&i^.-i. fwmmii 23S

Besançon^ 22 juillet 1840.

A M. BERQMANN

Mon cher Bergmann, tu as dû recevoir le 4 du eo^rant un exemplaire grand in-1 8, Jbroché, sons bande, et par la poste, par conséqu^t affranchi, de^on ouvrage : Qu'est-ce qm la propriété? J'espérais trouver ici à mon arrivée une lettre de toi, et je crains que l'exemplaire dont je te parle ne te soit pas parveni;i«

Quoi qu'il en SQit, Teffet de ce volimie, qui aurait pu être gros, s'il était moins compacte, est d'étonner et d'effrayer le lecteur, de le forcer à réfléchir, ce qui est encore mieux. Cependant, comme je te l'avais prédit, bien que des envois aient été faits à différents jouma* listes et feuiUetonnistes, aucune annonce, aucun article n'a encore paru et ne paraîtra; l'éditeur lui-môme, un imbécile, refuse de faire les frais de la plus petite annonce ou réclame dans les journaux, et il se plaint ensuite que la vente n'aille pas. Deux cents exemplaires ou même davantage, car j'ignore ce que l'imprimeur a pu vendre, ont été pourtant enlevés en quinze jours, sans publicité, sans recommandation, et par le seul effet des premières lectures. Poiur ce qui me concerne, Dessirier me mande qu'il aurait besoin de, 70 francs pour compléter les 300 que je me suis obligé de verser entre les mains de l'éditeur : ce qui signifie que, sur

230 exemplaires dont je m*étais chargé, 73 restent encore à placer.

Ainsi, mon cher Bergmann, si les dispositions de ton esprit et Tétat de ta bourse étaient encore les mômes qu'il y a six mois, je te serais obligé de me faire tenir une centaine de francs, que je te remboiurserais au plus tard dans les premiers jours d'octobre prochain, après Técoulement de ce qui me reste d'exemplaires et le solde de ma pension. Je ne te parle pas encore des 85 francs du mois de mai passé : je ne serai pas de sit^tàinème de te les rendre; je te les ai demandés pour vivre; je te demande ces 100 francs pour ime opération de commerce : par conséquent, je dois t'en rembourser de la même manière.

L'effet de mon livre sur l'Académie a été terrible pour moi : on a crié au scandale, à l'ingratitude ; le père Droz, qui se trouvait à Besançon dans le temps de la réception de l'ouvrage, a fait une larmoyantehomélie qui a indigné tout le mondov Je suis un ogre, un loup, im serpent; tous mes amis et bienfaiteurs s'éloignent de moi et m'abandonnent à mon sens réprouvé. Désormais tout est fini ; j'ai rompu mes liens; je suis sans espérance. On voudrait presque lù'obliger à une espèce de rétractation; on ne me lit pas, on me condamne. Jamais je n'ai vu tant d'animosité contre un auteur, et jamais en même temps tant de bêtise académique; les choses qu'on me reproche le plus feraient rire si elles ne prouvaient l'égoïsme et l'amour-propre des propriétaires attaqués dans leur fort.

Je vais fermier bientôt mon atelier d'imprimerie, qui ne sert qu'à m'endetter de plus en plus, et que mes derniers clients ftiiront bientôt, à la suite du clergé et des cagots de l'Académie. Désormp^a je n'ai pas un

DE p.-j. VKWsmm. 3e»

morceau de pain à gQgner à Besançon , et comme mes dernières ressources sont épuisées, il faudra que je retourne à Paris ou en Suisse pour m'y faire correcteur ou compositeur. Crois-tu que Strasbourg offre quelque ressource à un typographe exilé de son pays, pour avoir dit trop vrai? Toutes les carrières me sont désormais fermées; on croirait se compromettre en me protégeant; il y a même ici des gens qui lisent mon livre en secret et ne veulent pas qu'on le sache.

J'aurai bientôt peut-être à te dire pis que tout cela; en attendant, je désire que tu m'écrives, quand même tu ne pourrais rien pour les 100 francs que je te demande, et que je trouverai ailleurs. C'est ime préférence dont tu te passerais bien, mais que ma condition de patron imprimeur m'a forcé de te réserver.

J'ose croire que tu auras reconnu dans mpn ouvrage la même philosophie que tu as mise dans ta thèse jlatine; mais t'aurais-je mécontenté en mettant ton nom dans une note? J'avoue que, si j'avais écouté mon cœur, je t'aurais appelé mon ami, et qu'il m'a été pénible de ne parler de toi que comme d'un étranger. Du reste, cette citation n'est pas le moins du moAde compromettante pour toi; l'Académie de Besançon, qui sous ce rapport aurait bien plus à se plaindre^, n'a fait que rire de ma prétention de l'associer à mes idées. Ce qu'elle me reproche n'est pas de l'avoir f voulu rendre compUce, mais bien d'attaquer, la propriété et l'Église. -Écris-moii je t'en prie, né fût-ce quepour me dire» qu'il ne te convient plus que nos relations continuent... Mais il me semble qfue je viens de prononcer un bjia^phème, et je t'en demande pavdon.

Je t'embrasse ; tout à toi, .

P.-J. ^Mmonov. :

coubesp. I. 15

2f eonsspmwMx

Besançon, le 3 août 1840.

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