DE BESANCON
Messieurs, au moment où votre lettre officielle en 3ate du 24 décembre dernier m'est parvenue, je me disposais à écrire à M. le secrétaire perpétuel de votre compagnie pour lui faire part de la prochaine réimpression de mon ouvrage sur la Propriété^ et, à cette occasion, lui exposer avec franchise toute ma pensée. Je m'estime donc heureux d'avoir à m'expliquer aujourd'hui devant vous et de pouvoir rendre communes à l'Académie des confidences que je ne destinais d'abord qu'à son digne et fidèle organe.
Tous les griefs que l'on accumule contre moi se réduisent à un seul. J'ai fait un hvre, ou pour mieux dire une déclaration de guerre à la propriété ; j'ai attaqué l'ordre social dans sa base actuelle ; j'ai nié, avec une rare préméditation et un acharnement sans exemple, la légitimité de tous les pouvoirs; j'ai ébranlé toutes les existences; je suis en un mot un révolutionnaire. Tout cela est vrai ; mais en même temps, et pour la première fois peut-être, tout cela est parfaitement
im^ et plus digne .â'41oge que de hli^BûA. Ge que l'ai à dira ici ne devant recevoir aucune poMicité, Von ne s^upaii sai^ injustice me jurèj^ Torgoeil de la coniradioU(m ou la ile^uité de me poser, commesur uuthéftlre, en victime de me» opinions. Qu'il me soit donc petinis ^ me défendre en toute liberté et simplicité*
Oui, j'ai aita<]ué la propriété ; i^ais, Messieorsi daignez jeter les yeux autour de tous. Considérez voa députés, vos ma^tratSy vos philosophes, vos ministres, vos professeurs, vos publiçistes ; comptez avec moi les restrictions quelle besoin de chaque jour, au nom de Tintérèt glanerai, apporte à la propriété; inesurez les brèches d^à faites; évaluez celles que la soci^ tout entière m.édit«^ do faire ^acore ; ajoutez ce que r^ifearment de commvm, i^ur la pri^riété, toutes les théories ; interrogez-vous vous-mèni^, et puis dites-moi ce qui restera dans un demi-siècle de ce vieux droit de propriété? et tout à rheure, en me découvrant tant de complices, vous me trouverez moins coupable.
Qu'estroe que la loi d'expropriation pour cause d'utilité publique à laquelle tout le monde a applaudi, et que Ton ne juge pas encore assez expéditive ? UnQ violation flagrante du droit de propriété. La société indemnise le propriétaire dépossédé, mais lui rend-elle ces souvenirs traditionnels, ce charme poétique^ cet orgueil de famille qui s'attacha à la propriété ? Naboth et le meunier de jSai^s^Souci eussent protesté contre la loi française, comme contre le caprice de nos rois : « C'est l'héritage de nos pères 1 se fussent-ils écriés, nous ne le vendrons pas. » Chez les anciens, le refus du particulier arrêtait la puissance de l'État ; la loi romaine fléchissait devant l'obstination du citoyen, ei un empereur. Commode, si je ne me trompe, aban-
S7t COMffi6P0NDANCE
donna le dessein d^éiargir le Forum, par respect pour des droits qm refusaient de s*abdi<{uer. L'homme iB^>rime sa trace, son caractère, sa volottté sur la matière ftiçonnëe de scé mains! Cette force plastique de rhomme est, au dire dè& modernes jurisconsultes, le sceau qui fait de la ^matière une chose inviolable et sacrée. Et cependant, lôrsqu*il a plu à une commission administrative de déclarer qu'il y a utilité publique, la propriété doit céder à la volonté générale.
Ce n'est là, dira-t-K)n, qu'ime exceptien qui confirme le principe et dépose en faveur du droit. Je le veux ; mais de cette exception nous allons passer à une autre, de celle-ci à une troisième, et d'exceptions en excep^ ttons nous réduisons la règle à une pure entité.
Combien penses-vous. Messieurs, que le projet de conversion des rentes compte en France de partisans? J'ose dire tout le monde, excepté les rentiers. Or, cette prétendue conversion est une vaste expropriation, et cette fois* sans indemnité aucune. Une inscription de rente est un véritaUe inmieuble, sur le revenu duquel le propriétaire compte en toute sécurité; son droit, c'est la promesse tacite du gouvernement emprunteur de servir l'intérêt au taux convenu, aussi longtemps que le rentier ne demandera pas son remboursement. Qui (^Ugerait celui-ci, en efiPet, de placer son argent sur l'état, plutôt que d'acheter des maisons ou des terres? Lors donc que vous forces le capitaliste de supporter une diminution d'intérêt , vous lui faites banqueroute de toute la différence, et comme, jmr la généralité et le retentissement de la mesure, un placement aussi avantageux lui décent impossiUe, vous avilissez sa propriété.
Ce n'est point assez de pouvoir déposséder un citoyen
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pour cause à'utiiitipviblique^ on yeut encore le déposséder pour cause à'ntUité privée. De toutes parts on réclame une révision de la loi sur les hypothèques ; on demande, dans l'intérêt même des débiteurs et au bénéfice de toute espèce de créance, une procédure qui rende Texpropriation d'immeubles aussi prompte, aussi facile, aussi efficace que celle du protêt de commerce. Or, savez-vous. Messieurs, où aboutit une pareille transformation du régime hypothécaire ? A monétiser, si j'ose ainsi dire, les propriétés immobilières ; à les accumuler dans des portefeuilles, à extirper du cœur de rhomme jusqu'au dernier sentiment de famille, de nationaUté, de patrie ; à rendre sa personnahté de plus en plus solitaire, indifférente à tout ce qui lui est extérieur, concentrée dans lui seul amour, celui de l'argent et des billets de banque.
Certes, ce n'est pas ainsi que j'entends, moi, l'abolition de la propriété.
Que faisaient ces jours derniers nos représentants occupés dans leurs bureaux d'une loi sur le travail des enfants dans les manufactures ? Messieurs, ils conspiraient contre la propriété. Car leur règlement pourra bien empêcher le fabricant de faire travailler un enfant au delà de tant d'heures par jour, mais il ne le forcera pas d'augmenter le salaire de cet enfant ni celui de son père. Aujourd'hui , dans un intérêt hygiénique , on diminue la subsistance du pauvre. Demain, il faudra l'assurer par un minimum d'appointements. Mais établir un TT>mi iTmm d'appointements, c'est forcer la main du propriétaire, c'est contraindre le maître d'accepter son ouvrier comme associé, ce qui répugne au droit de libre industrie et rend obligatoire l'assurance mutuelle. Une fois entré dans cette voie, on ne s'arrête plus : peu
GORBESP. I. ^S
tu C0iBI»O«DAIHZ
& pœ, le gom fei' u ement se fera manufectnrier, com^ missioanaire , débitant; lui seul aura la propriété. Pourquoi, à toutes les époqmes, ks minislres d*État o&t-ils si fort redouté de toudier à la question des salaires? Poiurquoi se sont-ils toujours abstenus d'inlerrenir entre le maître et Touvrier ? C'est qu'ils sayaient combéen la prc^riété est chatouilleuse et jalouse, et que, la regardant comme le principe de toute ciTilisation, ils savaient qu y porter la main c'était ébranler la société jusque dons ses fondements.
Et, Messieurs, cette inéTÎtabie ccxoséqnence où k nécessité entraîne le pouvoir n'est pas de ma part une vaine imagination 1 Voilà qu'on demande à la puissance législative, non plus s^ement de régler la police des manufactures, mais de créer elle-même des manu&o* tures. Entendez-vous ces millions de voix qui ciieiit de tous c6tés : àr^ffomsatUm du travail; àla oréaSion d'ateliers nationaux? Toute la classe travailleuse est émue; elle a ses journaux, ses organes, ses écoles, ses vq[Nrésentants. Pour garantir le travail à l'ouvrier, pour équilibrer la production avec la vente, pour mettre d'accord les propriétaires industriels» on invoque au*» jourd'hui, comme remède souverain, une maîtrise unique, une seule jurande, une seule fabricati^i, car tout cela, Messieurs, est renfermé dans l'Mée d'ateliers nationaux. Je veux k ee sujet vous dire les wœs d'un illustre économiste, au demeurant zélé défenseur du drmt de propriété.
L'honorable professeur du GtmatTVÊkme proposerait dose entre «ulares : — 1« Ds Hfrimmr ViÊKigrmtiou dt$ fmomlkmM 4$ lu umfugm ims ie$ ptUes. Or, pew nCeur k pejsan dans son village, il faut lui «a xenAre le séjour supportable ; vqilà donc l'agricidtiura craunè
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rindustrie mise en train da réfonne ; où s'arrêtera le mouvement ? — 2,^ De fixer pour chaque métier ime unité imjfeime de salaire, variable selon les temps eu les lieux, et ^Cuprès des données certaines. C'est-à-dire qu'afin de garantir aux propriétaires leurs bénéfices, on leur en ôtera une part pour la donner aux travailleurs. Or, je dis, moi, que cette part à la longue s'enflera si bien qu'il y aura égalité de revenu entre le prolétaire et le propriétaire. — 3^^ les ateliers nationaux ne devraient nêorcher que pendant les moments de stagnation de Thidus- Me ordinaire. Dans ces cas, ils s'ouvriraient comme de vastes déversoirs au flot de la population ouvrière. Mais, Messieurs, quand l'industrie privée se repose, c'est qu'il y a chez elle surabondance de produits, et qu'elle manque de débouchés : si donc la production se continue dans les ateliers nationaux, comment la crise finira-t-elle ? D'un autre côté, il faudra au gouvernement des capitaux pour payer les ouvriers; or, ces capitaux, qui les fournira? L'impôt. Et l'impôt, qui est-ce qui le paye ? La propriété. Voilà donc l'industrie propriétaire soutenant contre elle-même, et à ses frais, une invincible concurrence. Que pensez-vous que ddYieime dans ce cerde fatal le droit de propriété ?
La tendance à faire payer aux propriétaires le budget des ateliers nationaux et des manufactures publiques est si profonde et si forte, que, depuis plusieurs années, sous le nom de RiFORius éusctorai^e, elle possède exclusivement l'opinion*
Eu effet, qu'est-ce, en dernière analyse, que cette réforme électorale, que plus d'un parmi vous, Messieurs, j'en suis sûr, appelle de ses vœux secrets ? C'est l'intervention des masses populaires déins le vote de l'impôt et danç la confection des lois, lesquelles lois,
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ayant presque toujours pour objet des intérêts matériels, touchent toutes, de près ou de loin, à des questions d'impôt ou de salaires. Or, le peuple, instruit de longue main par ses journaux, par ses spectacles, par ses chansons, par ses économistes, sait aujourd'hui que l'impôt, pour être équitablement réparti, doit être progressif et s'attaquer surtout aux riches ; qu'il doit porter sur les objets de luxe, etc., etc. Et comptez que le peuple, une fois en majorité dans la Chambre, ne se fera pas faute d'appliquer ces leçons; déjà nous avons im ministère des travaux publics ; viennent les ateliers nationaux et, par une savante dérivation, l'excédant du revenu du propriétaire sur le salaire moyen de l'ouvrier, emporté par la taxe du percepteur, ira s'engouffrer dans la caisse des travailleurs de l'État. Voyezvous d'ici. Messieurs, la propriété réduite peu à peu, comme la noblesse d'autrefois, à n'être plus qu'un titre nominal, ime distinction honorifique?
Pas une école aujourd'hui, pas une opinion, pas une secte qui ne rêve de museler la propriété. Nul ne l'avoue, parce que nul encore n'en a conscience ; trop peu d'intelligences sont capables de saisir spontanément et de plein saut cet ensemble de causes et d'effets, de principes et de conséquences, par lequel j'essaie de vous démontrer la disparition prochaine du droit de propriété ; d'autre part, les idées qu'on s'en forme sont trop divergentes et mal déterminées. Ainsi, dans la région moyenne et basse de la httérature et de ia philosophie, aussi bien que dans le vulgaire, on s'imagine que, la propriété abolie, nul ne jouira du fruit de son travail ; que personne n'aura rien en propre ; qu'une communauté tyrannique s'établira sur les ruines de la famille et de la liberté. Chimères , qui soutiennent
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pour quelques moments encore la cause du privUége.
La notion la plus exacte de la propriété nous est donnée par le droit romain, en cela suivi fidèlement par les ai^ciens jurisconsultes ; c'est le domaine absolu, exclusif, autocratique, de Thomme sur la chose, domaine qui commence par l'usurpation , se continue par la possession et reçoit enfin sa sanction de la loi civile ; domaine qui identifie l'homme et la chose, de telle sorte que le propriétaire peut dire : « Celui qui exploite mon champ est comme celui qui me ferait travailler moi-mêmç ; donc il me doit récompense. » Aussi Pothier disait-il : « le domaine de jpropriété, » et non pas simplement la propriété; et les plus savants jurisconsultes, à l'instar du droit romain, qui reconnaissait mi droit de propriété et un droit de possession, ont distingué soigneusement entre le domaine et le droit d'usufruit^ d^usage et d^haèitatiçn, <[\ie je regarde comme devant supplanter le premier et finalement constituer toute la jurisprudence.
Mais admirez, Messieurs, la maladresse des systèmes, ou plutôt la fatalité de la logique : tandis que le droit romain et tous les savants qui se sont inspirés de ses textes enseignent que la propriété est un droit de premier occupant, consacré par la loi, de nouveaux légistes, mécontents de cette définition brutale, se sont avisés que la propriété avait pour base le travail. Aussitôt on a tiré cette irréfragable conséquence, que celui qui ne travaille plus et qui fait travailler un autre à sa place perd son droit, au bénéfice de celui-ci. Dès lors, plus de propriété. C'est ce qu'ont parfaitement compris les anciens de la robe, qui n'ont pas manqué de se récrier contre ces nouveautés, tandis que la jeune école huait de son côté l'absurdité du premier occupant. D'autres
sfi sont présentés, qui ont prétendu concilier les deux opinions en. leé syncrétisant ; ils ont éthoué comme tous les juste-milieux du inonde, et Ton s'est moqué de leur éclectisme. Maintenant, l'alarme est au camp de la vieille doctrine ; de tous côtés il pleut des Dé/tTtses de la propriété, des Études s%r la propriété, des Théories de lapropriétéy dont chacune donnant le démenti aux autres peut être regardée comme tme plaie faîte à la propriété. .
Les ressources ordinaires du droit ne suffisant plus, on a consulté la philosophie, l'économie politique, les faiseurs d'hypothèses ; tous les oracles obtenus ont été désespérants. Les philosophes ne sont pas plus clairs aujourd'hui que du temps de Tefflorescence éclectique ; toutefois , après leurs mystiques apophthegmes , on distingue les mots de prô^rès^ à'unîté, d'association^ de communion, de solidarité, de fraternité, qui certes n'ont rien de rassurant pour les propriétaires. L'un de ces philosophes a môme fait deux grps livres où il démontre par toutes les religions, lés législations et les phîîosophies, que V égalité dés conditions est la loi de la société. Il est vrai que cet écrivain admet la propriété ; mais, comme il ne s'est point embarrassé de dire ce qu'est la propriété dans l'égalité, on peut hardiment le ranger parmi les antagonistes du droit du domaine. Les philosophes auront toujours le privilège de faire naitre les difficultés et de ne jamais les résoudre.
Les économistes conseillent d'associer le capital et te travail. Allant au fond de leur doctrine, on ne tarde pas à s'apercevoir qu'il s'y agit d'absorber loi propriété non plus dans ime association, mais dans une communauté universelle et indissoluble. En softe que la condition du propriétaire né différerait plus de celle de
TouTrier que par un plus gros traitement. Ce système, avec des accessoires particuliers et quelques embellissementSy est la pensée mémo du phalanstère ; mais il est évident que, si l'inégalité est im des attributs de la propriété, elle n'est pas toute la propriété ; car ce qui rend la propriété chose délectable, comme disait je ne sais plus quel philosophe, c'est la Caculté de disposer à volonté non pas seulement de la valeur de son bien, mais de sa nature spécifique, de l'exploiter selon son plaisir, de s'y fortifier et de s'y clore, d'en faire tel usage que l'intérêt, la passion et le caprice même suggèrent. Qu'est-ce qu'une jouissance en nimiéraire, une action sur une entreprise agricole ou industrielle, un coupon de grand-livre, à côfté du charme inEni d'être maître dans sa maison et dans son champ, sous sa vigne et sous son figuier? Plaisant projet de réforme! On ne cesse de déclamer contre la soif de l'or et contre l'individualisme croissant du siècle, et puis, par la plus inconcevable contradiction, on s'apprête à transformer toutes les espèces de propriétés en une seule : la propriété des écus l
Ce résumé rapide est loin d'embrasser tous les éléments pohtique3, tous les accidents de législation, toutes les institutions et les tendances qui menacent l'avenir de la propriété; mais il doit suffire pour quiconque sait généraliser des faits et en dégager la loi, l'idée, qui les domine. La société semble maintenant abandonnée au démon du mensonge et de la discorde, et cette triste apparence est ce qui désole si profondâoient nombre d'esprits distingués, mais qui ont trop vécu dans uu autre âge pour avoir l'intelligence du nôtre. Or, tandis que le spectateur à courte vue se prend à désespérer de l'humanité et se ^tte, ea blasphémant œ qu'il ignore,
iSO CORRESPONDANCE
dans la fatalité ou dans le scepticisme, le yérîiable observateur, certain de l'esprit qui gouverne le monde, cherche à comprendre et à deviner la Providence. Le Mémoire sur la Propriité^ publié l'année dernière par le pensionnaire de l'Académie de Besançon, n'est pas autre chose qu'une étude de ce genre.
Qu'ai-je fait, Messieurs, dans cet es^ai déféré à votre justice par je ne sais quelles ignorantes et malignes instigations? Cherchant un axiome inébranlable à nos certitudes sociales, j'ai d'abord ramené à une question unique et fondamentale toutes les questions secondaires, si vivement et si diversement controversées de nos jours ; cette question a été pour moi le droit de propriété. Puis j'ai cherché par l'analyse et par une sorte d'expérimentation métaphysique, comparant les imes aux autres toutes les doctrines et en dégageant les éléments communs, ce qui, dans l'idée de propriété, était nécessaire, immuable, absolu; et j'ai affirmé que cette idée se réduisait à celle de Possession individuelle^ transmissïble, susceptible non d'aliénation, mais d'échange, ayant pour condition le travail, non une occupation fictive ou une oisive volonté. J'ai dit de plus que cette idée était la résultante de nos mouvements révolutionnaires, le point culminant vers lequel convergent, en se dépouillant peu à peu de ce qu'elles ont de contradictoire, toutes les opinions nouvelles , et je me suis efforcé d'en donner la démonstration par l'esprit des lois, parla psychologie, par l'économie politique et par l'histoire.
Si je me suis trompé dans mes inductions, il faut le montrer et me tirer d'erreur; j'ai fait assez pour cela, et la chose en vaut assurément la peine ; il n'y a pas lieu à châtiment. Car, comme le disait un conventionnel que la guillotine ennuyait : Tuer n'est pas répondre.
Jusque-là, je persiste à regarder mon œuvre comme utile, sociale, digne de récompense et d'encouragement. Mais ce n'est pas ici le lieu d'indiquer les lumières que les hommes chargés du gouvernement pourraient en tirer pour l'administration de la chose publique.
Pour moi, je sais ime chose : les peuples vivent d'idées absolues, non de conceptions approximatives et partielles ; donc il faut des écrivains qui définissent les principes ou qui, du moins, les épurent au feu de la controverse. Telle est la règle : l'idée d'abord, l'idée pure, l'intelligence des lois de Dieu, la théorie ; la pratique suit à pas lents, circonspecte, attentive à la succession des événements et fidèle à saisir, sur le méridien étemel, les indications de la Raison suprême.
Ainsi, fort de mes intentions, certain d'avoir contribué à la connaissance du vrai, j'attends sans impatience, du temps, la justice qui m'est due, et je dédaigne cette hypocrite et calomnieuse accusation d'avoir, par xm écrit incendiaire, provoqué... Quoi! seriez-vous donc institués pour juger les délits de presse. Messieurs?... Vous pouvez vous déshonorer par un abus de pouvoir, mais je ne contribuerai pas à votre honte en reconnaissant votre compétence. Proscrivez ma personne et mon livre; un jour peut-être le pouvoir, quel qu'il soit, m'honorera. Mon caractère connu me recommandera seul; je n'aurai pas besoin de changer de conduite ni de maximes.
Je veux maintenant répondre brièvement à quelques reproches secondaires qui m'ont été adressés.
I. On a censuré amèrement le ton de mon livre. A cet égard, je ne me repens que d'une chose, et je n'ai pas attendu les observations de l'Académie pour faire amende honorable à qui de droit : c'est d'avoir montré
1» GOraBSKRDANCS
contre le priTilége de propriété une irritation trop ybre^ et parla d*aYoir laissé croire aux simples qoej*éiais, moi aussi, Fun de ces conspirateurs forcenés qui s*e& prennent à la société des maux qu'ils ne doivent qu'à leurs vices, et dont les haines tâiébreuses menacent tous les gouvernements , comme leur immoralité repousse toute discipline. Ma diatribe, ab ircUo sans doute, aura manqué son effet sur quelques intelligences paisibles; quelque pauvre ouvrier, plus ému de mes sarcasmes passionnés que frappé de mes arguments, aura conclu que la propriété est le fait d'un étemel machiavélisme des gouvernements contre les gouvernés. Déplorable erreur, dont mon Uvre est lui-même la meilleure réfutation ! Tel est le seul regret que me laisse une indignation qui, si elle n'est pas sainte dans son objet, du moins fut excusable dans sa source. Quand un homme, après trente ans d'une vie laborieuse, se voit encore à la veille de manquer de pain, et que tout à coup il découvre dans une équivoque de langage, dans une erreur de comptabilité, la cause du mal qui le tourmente, lui et tant de miUions de ses semblables, il est bien difficile qu'il ne lui échappe un cri de douleur et d'épouvante. Ces réflexions, vous les regarderez peutêtre comme le fruit d'une imagination malade; mais, Messieurs, souffrez que je le dise, quelque chose vous manque pour en sentir la justesse: vous n'êtes pas préparés par des études spéciales, suffisantes, à prononce sur une théorie de la Propriété.
IL Autre grief. J'ai accusé audacieusem^it non-seulement l'autorité de TÉgUse chrétienne, mais sa fidéUté dans la justice et la morale. Ma réponse sera simple et catégorique : je l'ai fait à dessein et pour la gloire de la religion; j'ai voulu ménager au christianisme l'édat
I^E P.-J. PRO^JDHON. i8S
d'un triomphe ail milieu des attaques sans nombre dont il est devenu Tobjet; c'est ce que j'expliquerai dans mon deuxième Méinoire.
111/ On me reproche d'avoir associé l'Académie à ma pensé, et, par là, de l'avoir compromise. Il y a dans ce grief encore plus de niaiserie que de malveillance. Je relis ma Préface, et je n'y vois que l'hommage, de ma part fbrt naturel, de ce qui m'a 3emblé la vérité, à ceux à qui je devrais certainement de l'avoir découverte. Je trouve tnême ce vœu formellement exprimé : Puissiezvows tmloir T égalité comme je la veuâs Tnoi-même^ etc... Est-^ce vous supposer égalitaires que de vous souhaiter l'amour de régalitéf
IV. Enfin on s'est plaint que j'eusse dédié mon ouvrage à l'Académie sans sa permission. J'ai eu, une première fois déjà, l'honneur de représenter à l'Acamie que ma Préface était un confié renéu, et nullement une dédicace. Une dédicace, Messieurs, c'est une espèce de dithyrambe en prose traînante et à plis fbttants sur les qualités vraies ou supposées de celui qui l'accepte. Ici on le complimente sur sa noblesse, là on vante sa fortune, on loue sa beauté, on exalte son génie, on préconise ses vertus, surtout on encense le g6ût qu'il déploie dans le genre auquel appartient l'ouvrage placé sous sa prolection. Mais dans quelle dédicace vit-on jamais un auteur parler de ses études, de ses progrès, des causes qui ont amené le choix de sa thèse; raconter ses inspirations, ses antipathies, ses espérances? Voilà-, Messieurs, tout ce que j'ai fait; et il serait difficile de dire comment, ayant à traiter avec vous de l'emploi demcm temps et de la direction de mes travaux, je pouvais le faire d'une manière plus respectueuse.
Mais, dit-on, pourquoi imprimer ce compte rendu?
pourquoi mêler à vos élucubrations privées le nom inviolable de T Académie?
Messieurs, en adressant mon travail à rAcadémie, je n'ai pas entendu parler aux hommes qui, dans un moment donné, la composent. Ce n'est point à M. Alviset, le premier président, ni à M. Monnot, le président, ni à M. Guillaume, le juge, ni à M. Clerc, rancien avocat général, ni à M. Curasson, le praticien, ni à M. Doney, le philosophe, ni à M. Ruellet, le succursaliste, ni à personne enfin. Ce n'est point aux quarante citoyens dont les honorables individualités représentent phénoménalement les sciences, belles-lettres et arts, en Franche-Comté que j'ai fait hommage de mon livre; c'est en eux, à l'Acadénûe, à son unité collective, permanente, indivisible, non infaillible, mais capable d'acquérir tous les jours des lumières nouvelles et de revenir d'une erreur passagère. Or, cet hommage volontaire, absolu, sans arrière-pensée, j'avais le droit de le faire et je ne puis le rétracter, et vous. Messieurs, vous ne pouvez m'en faire un crime. Repoussez la solidarité de ma doctrine, c'est votre droit, ce peut être votre devoir ; comme citoyens, en effet, vous pouvez adhérer à mes opinions, mais comme membres d'im corps savant une semblable adhésion serait, je le suppose, prématurée, partant imprudente et blâmable. Il n'est pas bon en général qu'une Académie prenne l'initiative du mouvement intellectuel, non plus que des réformes politiques. Sa règle est d'observer, d'attendre et de laisser au temps à éprouver les idées ; mais là s'arrête votre prérogative. Craignezpourvotre gloire une méprise funeste; les hommes passent, la pensée demeure; quand vous m'aurez blâmé à la pluralité des suffrages, le temps, ce changeur de formes, me refera une majorité. I^a
même Académie qui aujourd'hui m'incrimine peut dans dix ans me récompenser. Je connais quelques-uns de vos successeurs. Eh bien ! Messieurs, si vous me condamnez, déjà ils se promettent de casser votre jugement.
Je dois à l'Académie de Besançon le peu que je sais, je me plais à le reconnaître, et mon habituelle pensée est de lui devoir toujours davantage; rien, jamais, ne saurait altérer les liens de vénération et d'amour qui m'attachent à cette illustre compagnie, et par elle à la Franche-Comté.
Je vous dois aussi beaucoup, à vous, hommes académiciens, et, si je ne l'oublie pas, pouvez-vous sérieusement songer à éteindre en mon cœur ce souvenir? Car enfin. Messieurs, me retirer le titre que je tiens de votre élection, c'est me donner acquit de reconnaissance.
Mais non, non, vous n'userez point envers moi d'une rigueur dont le scandale, n'en doutez pas. Messieurs, retomberait sur vous seuls ; vous ne flétrirez pas d'un blâme public un homme que sa conscience aurait déjà consolé d'une absurde punition. Vous, me punir I et de quoi? De mon incapacité? Ce motif me serait nouveau, je l'avoue. — De mes mœurs? Je vis à Paris avec moins de huit cents francs par an ; ma moralité vaut mieux que la pension Suard. — D'avoir négligé ma fortune pour faire un livre que je n'ose qualifier devant vous, puisqu'il a le malheur de vous déplaire? Alors, Messieurs, vous pensez qu'une vie comme la mienne n'a pas été suffisamment éprouvée et qu'elle manque de quelque chose. Ne pouvant étouffer le passé, vous m'ôterez six mois de vie, vous étoufierez autant qu'il est en vous ma pensée, vous donnerez à mon œuvre la consécration de l'injustice... Je fuis, je repousse un honneur brigué
tt6 C0fiBi;SP0N9ANGE
par tant d'autres; je ne m'eatime point assez pur pour souffrir la persécution, et ne connais personne, au temps où nous vivons, qui me semble digne du martyre. Ne profanez pas; Messieurs, cette palme sacrée. Mais j'afj&rme Tégalité des conditions, et, ce faisant, je renverse la société existante? Messieurs, je ne renverse rien ; comme tout le monde aujourd'hui, je fai3 de la rifomu. Quiconque en douterait prouverait par là seulement qu'il ne conçoit rien aux agitations de la France, et qu'il ne comprend ni son siècle, ni Tesprit bunaain, ni rhistoire.
Je suis, en attendant votre décision. Messieurs, votre pensionnaire,
P.-J. Pboudhon.
DE P..J. moODBON. m
Paris, 10 janvier 1841.