A M. MARX
Mon cher Monsieur Marx, je consens volontiers à devenir Tun des aboutissants de votre correspondance, dont le but et l'organisation me semblent devoir être très-utiles. Je ne vous promets pas pourtant de vous écrire ni beaucoup ni.souvent; mes occupations de toute nature, jointes à une paresse naturelle, ne me permettent pas ces efforts épistolaires. Je prendrai aussi la liberté de faire quelques réserves, qui me sont suggérées par divers passages de votre lettre.
D'abord, quoique mes idées en fait d'organisation et de réalisation soient en ce moment tout-à-fait arrêtées, au moins pour ce qui regarde les principes, je crois qu'il est de mon devoir, qu'il est du devoir de tout socialiste, de conserver pour quelque temps encore la forme antique ou dubitative ; en un mot, je fais profession avec le public, d'un anti-dogmatisme économique, presque absolu.
Cherchons ensemble, si Vous voulez, les lois de la société , le mode dont ces lois se réalisent, le progrès suivant lequel nous parvenons à les découvrir ; mais, pour Dieu 1 après avoir démoli tous les dogmatismes à
priori, ne songeons point à notre tour, à endoctriner le peuple; ne tombons pas dans la contradiction de votre compatriote Martin Luther, qui, après avoir renversé la théologie catholique, se mit aussitôt à grands renforts d'excommimications et d'anathèmes, à fonder \me théologie protestante. Depuis trois siècles, l'Allemagne n*est occupée que de détruire le replâtrage de M. Luther ; ne taillons pas au genre humain ime nouvelle besogne par de nouveaux gâchis. J'applaudis de tout mon cœur à votre pensée de produire un jour toutes les opinions; faisons-nous ime bonne et loyale polémique ; donnons au monde l'exemple d'une tolérance savante et prévoyante, mais, parce que nous sommes à la tête du mouvement, ne nous faisons pas les chefs d'une nouvelle intolérance, ne nous posons pas en apôtres d'une nouvelle religion ; cette religion fût-elle la religion de la logique, la religion de la raison. Accueillons, encourageons toutes les protestations ; flétrissons toutes les exclusions, tous les mysticismes; ne regardons jamais une question comme épuisée, et quand nous aurons usé jusqu'à notre dernier argument, recommençons s'il faut, avec l'éloquence et l'ironie. A cette condition, j'entrerai avec plaisir dans votre association, sinon, non!
J'ai aussi à vous faire quelque observation sur ce mot de votre lettre : Au moment de V action. Peut-être conservez-vous encore l'opinion qu'aucune réforme n'est actuellement possible sans im coup de main, sans ce qu'on appelait jadis une révolution, et qui n'est tout bonnement qu'une secousse. Cette opinion, que je conçois, que j'excuse, que je discuterais volontiers, l'ayant moi-môme longtemps partagée, je vous avoue que mes dernières études m'en ont fait complètement revenjj:. Je crois que nous n'avons pas besoin de cela pour réus-
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sir ; et qu'en conséquence, nous ne devons point poser l'action révolutionnaire comme moyen de réforme sociale, parce que ce prétendu moyen serait tout simplement un appel à la force, à l'arbitraire, bref, ime contradiction. Je me pose ainsi le problème : faire rentrer dans la société^ ;par unecomlinaison économique y les richesses qui sont sorties de la société par une autre combinaison économique. En autres termes, tourner en Économie politique, la théorie de la Propriété, contre la Propriété, de manière à engendrer ce que vous autres socialistes allemands appelez communauté^ et que je me bornerai pour le moment à appeler liberté, égalité. Or, je crois savoir le moyen de résoudre, à court délai, ce problème : je préfère donc faire brûler la Propriété à petit feu, plutôt que de lui donner \me nouvelle force, en faisant une Seint-Barthélemy des propriétaires.
Mon prochain ouvrage, qui en ce moment est à moitié de son impression, vous en dira davantage.
Voilà, mon cher philosophe, où j'en suis pour le moment; sauf à me tromper, et s'il y a lieu, à recevoir la férule de votre main ; ce à quoi je me soumets de bonne grâce, en attendant ma revanche. Je dois vous dire en passant que telles me semblent être aussi les dispositions de la classe ouvrière de France; nos prolétaires ont si grande soif de science, qu'on serait fort mal accueilli d'eux, si on n'avait à leur présenter à boire que du sang. Bref, il serait à mon avis d'une mauvaise politique pour nous de parler en exterminateurs; les moyens de rigueur viendront assez; le peuple n'a besoin pour cela d'aucune exhortation.
Je regrette sincèrement les petites divisions qui, à ce qu'il parait, existent déjà dans le socialisme allemand, et dont vos plaintes contre M. G*** m'oiîrent la preuve.
Je crains bien que vous n'ayez vu cet écrivain sous un jour faux; j'en appelle, mon cher Monsieur Marx, à votre sens rassis. G*** se trouve exilé, sans fortune, avec une femme et deux enfants, n'ayant pour vivre que sa plume. Que voulez-vous qu'il exploite pour vivre, si ce n'est les idées modernes ? Je comprends voire courroux philosophique, et je conviens que la sainte parole de l'humanité ne devrait jamais faire la matière d'un trafic; mais je ne veux voir ici que le malheur, l'extrême nécessité, et j'excuse l'homme. Ah 1 si nous étions tous millionnaires, les choses se passeraient mieux; nous serions des saints et des anges. Mais il faut vivre; et vous savez que ce mot n'exprime pas encore, tant s'en faut, l'idée que donne la théorie pure de l'association. Il faut vivre , c'est-à-dire acheter du pain, du bois, de la viande , payer un maître de maison; et ma foi 1 celui qui vend des idées sociales n'est pas plus indigne que celui qui vend un sermon. J'ignore complètement si G*** s'est donné lui-même comme étant mon précepteur; précepteur de quoi? je ne m'occupe que d'Économie politique, chose dont il ne sait à peu près rien; je regarde la littérature connue un jouet de petite fille; et quant à la philosophie, j'en sais assez pour avoir le droit de m'en moquer à l'occasion. G*** ne m'a rien dévoilé du tout; s'il l'a dit, il a dit une impertinence dont je suis sûr qu'il se repent.
Ce que je sais et que j'estime plus que je ne blâme, un petit accès de vanité, c'est que je dois à M. G***, ainsi qu'à son ami Ewerbeck, la connaissance que j'ai de vos écrits, mon cher Monsieur Marx, de ceux de M. Engels, et de l'ouvrage si important de Feuerbach. Ces messieurs, à ma prière, ont bien voulu faire quelques analyses pour moi en français (car j'ai le
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malheur de ne point lire Tallemand) des publications socialistes les plus importantes; et c'est à leur sollicitation que je dois insérer (ce que j'eusse fait de moimême, au reste) dans mon prochain ouvrage, ime mention des ouvrages de MM. Marx, Engels, Feuerbach, etc. Enfin, G*** et Ewerbeck travaillent à entretenir le feu sacré chez les Allemands qui résident à Paris , et la déférence qu'ont pour ces Messieurs les ouvriers qui les consultent me semble un sûr garant de la droiture de leurs intentions.
Je vous verrais avec plaisir, mon cher M. Marx, revenir d'un jugement produit par un instant d'irritation ; car vous étiez en colère lorsque vous m'avez écrit. G*** m'a témoigné le désir de traduire mon livre actuel ; j'ai compris que cette traduction, précédant toute autre, lui . procurerait quelque secours; je vous serais donc obligé, ainsi qu'à vos amis, non pour moi, mais pour lui, de lui prêter assistance dans cette occasion, en contribuant à la vente d'un écrit qui pourrait sans doute avec votre secours, lui donner plus de profit qu'à moi.
Si vous vouliez me donner l'assurance de votre concours, mon cher Monsieur Marx, j'enverrais incessanunent mes épreuves à M. G**^, et je crois, nonobstant vos grieis personnels dont je ne veux pas me constituer le juge, que cette conduite nous ferait honneur à tous.
Mille amitiés à vos amis, MM. Engels et Gigot.
Votre tout dévoué.
P,-J. Proudhon.
DE P.-J. PROUracm. SOS
Lyon, 48 mai 1846.
A M. GUILLAUMIN
M. Guillaumin, je tiens la promesse que je vous ai faite sur le passage qui commence sur la feuille 6 , et voici la rédaction que je vous propose, et qui rend toute ma pensée, auparavant exprimée d'une manière im peu rude :
« Car tout adversaire que je sois des économistes, « tout intéressé que Ton me suppose à ruiner le crédit « de leurs théories, je regarderais comme \me calamité t pour la science, que Tune des grandes écoles qui la « divisent, disons même qui l'honorent, s'exposât de « gaîté de cœur, et par un mouvement de fausse généa rosité, à passer dans notre susceptible pays pour « Tagent secret de notre étemelle rivale. »
Voilà ce que j'avais pensé, et que dans Tardeur d'un premier jet j'avais exprimé d'une manière qui laissait douter, si j'accusais ou n'accusais pas directement les économistes.
Je ferai une correction analogue à la note qui vous chagrine, maintenant invariablement ma pensée, mais retranchant du discours tout ce qu'il pourrait avoir de personnel.
Je vous lo répète, M. Guillaumin, mes sentîmenls à regard des hommes sont tels que je vous les ai maintes fois exprimés; mais telle est la difficulté, Textrôme délicatesse des matières que nous traitons, qu'à chaque instant on est exposé à faire retomber involontairement sur les intentions des personnes ce que Ton n'entend reprocher qu'à leurs idées. Non-seulement donc j'accueille volontiers vos représentations, mais je proteste contre toute supposition contraire que l'on faisait à mon égard, et je la regarde même comme une injure.
Je vais vous faire adresser de Besançon un petit ballot de brochures, ainsi que nous en sommes convenus ; une douzaine ou deux de chacune.
Le retard dont vous vous plaignez était inévitable. Sans compter l'éloignement où je suis, et qui ne permet plus aux épreuves d'aller et venir en vingt-quatre heures, j'étais tellement épuisé à mon départ de Paris, que j'en éptouvais des éblouissements. J'ai eu une petite maladie d'yeux qui m'a condamné au repos pendant plus de huit joui*s; je vais reprendre ma mise au net, et puis nous irons de l'avant. Si l'imprimeur avait de la lettre assez pour huit feuilles, nous irions aussi vite que par le passé, c'est-à-dire une feuille tous les deux jours. Quelques lectures nouvelles, quelques conversations philosophiques ont achevé de mûrir mon ouvrage; et j'ose espérer aujourd'hui que vous n'aurez rien perdu pour quelques semaines de retard. La question maltAîcsienne, que je dois traiter entre autres, est d'une telle importance, qu'à elle seule elle peut faire la fortune d'un écrit. Je n'ai point la prétention de l'épuiser, mais je crois que je l'agrandirai. Malth'us est tout à fait un écrivain de mon goût et un beau caractère; il a fait comme A. Smith, ce qu'il a pu; il mérite
notre estime et notre respect. Malthus serait charmé je crois du petit commentaire que je lui prépare. Smith, Say, Malthus, ces trois noms renferment toute la grande période économique. — Ceux qui les ont pré cédés n'ont guère fait que du mysticisme; ceux qui les suivront n'auront qu'à conclure; et croyez-moi, ce n'est pas chose facile. Vous vous obstinez à ne voir dans mon livre qu'une espèce de satire de l'Économie politique; vous serez tout surpris quand en fui de compte, sauf quelques explications qu'il appartient à notre siècle d'obtenir, vous n'y verrez au fond que son apothéose. Jusque-là je puis vous paraître un Mblenr. Je vous pardonne cette opinion téméraire, et ne vous eu présente pas moins mes salutations cordiales.
. P.-J. Proudhon.
P,-S. — Je vous remercie de votre dernier envoi de feuilles. — Je vous rappellerai en même temps, monsieur Guillaumin, qu'il me serait souverainement désagréable que mon ouvrage fût communiqué à qui que ce soit avant la publication. Mon jeune patron,. M. Gauthier, ayant commis à l'égard des premières feuilles une indiscrétion de cette nature, j'ai eu le désagrément de voir mon livre annoncé dans la Grozette de Trêves ^^Qx je ne sais qui. Le redressement ensuite a été encore plus faux.
Silence donc! je vous en supplie; je tiens à cela par dessus tout.
Lyon, % Jaillet 1846.
A M. ACKERMANN
Mon cher Ackermann, une lettre, que je reçois de Dessiner, m'annonce votre arriyée à Pont-de-Roide. Vous avez eu grand tort de ne nous donner aucun détail sur votre maladie, qui, ce printemps, nous a tous mis en peine, Haag, Toumeux, Maguet, Dessirier et moi. Aujourd'hui môme, j'ignore absolument quelle est la nature de ce mal, dont M"*° Ackermann nous a parlé comme d'un rhume ou affection, de poitrine. Comment puis-je croire que vous êtes poitrinaire, vous autrefois si vigoureux compagnon, et dont la vie a toujours été si .réglée et si sage? Et si vous n'êtes pas poitrinaire, quelle espèce de maladie peut être la vôtre, et quel danger courez- vous? A ne juger que par le passé, nous avons tous dit, mon cher Ackermann, que votre maladie était une chimère; obligez-moi donc de m'écrire quelques lignes et de vous expliquer clairement, si vous ne voulez désespérer mon amitié.
J'ai reçu dans le temps vos diverses publications, dont je vous fais mes compliments très-sincères. J'entrevois à travers vos paradoxes (il n'appartient pas à tout le monde d'avancer des paradoxes) wxe suite
im: P.-J. PBOiTraoN. ^
d'études dont il me tarde de yoir Tensemble et de connaître le dernier mot. Car enfin, vous ne travaillez pas à bâtons rompus, et ce que j'ai lu devons m'en est une preuve suffisante. Je ne suis pas toujours de votre avis, mais vous me donnez à réfléchir et m'apprenez toujours quelque chose. Dépèchez-vous donc de vous guérir et de compléter votre œuvre. Vos études m'intéressent autant que mes querelles avec les économistes; et quoique j'ai renoncé tout à fait à la philologie et à la littérature, la science des mots et des letlres a conservé par dessus tout le privilège de passionner ma curiosité. Il me tarde de causer avec vous, mon cher Ackermann, de tout cela.
J'ai trouvé moyen de vous citer dans un gros livre d'Économie poH tique auquel je travaille et qui paraîtra bientôt. Ce sont vos Antonymes qui m'ont fourni cette réminiscence. Pendant que vous dressez le catalogue des antonymies du langage, je fais le système des a/niinofnies de la société, à peu près comme Eant avait fait la critique des antinomies de la raison. Vous voyez, mon cher malade, que nous sommes toujours V\m près de l'autre, alors que la divergence de nos études et la distance des lieux nous séparent. Vos Antonymes sont quelque chose dont je voudrais avoir eu l'idée, et que je referais si j'étais à votre place.
J'ai perdu mon pèreil y a trois mois. Cetévénement m'a fait renoncer tout à fait au séjour de Besançon ; ma mère s'est retirée dans son village natal avec mon frère, qui y est étabh, et, moyennant une petite pension alimentaire que je fais à cette chère femme, je suis aussi libre que si je me trouvais absolument seul au monde et sans lifen de famille, comme le grand-prètre Melchisédec. Je ne crois pas que je reqonce désormais à cette fa^on de
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vivre. Ma vie incertaine et ambulante, pleine d'imprévus et de contrariétés, exige cette parfaite indépendance, ce complet dégagement. Je travaille im peu pour m'aider à vivre, et beaucoup pour mener à fia mes études spéculatives; sous ce dernier rapport, j'espère arriver bient4^t à la fin de ma tâche, et s'il faut vous dire tout, mon cher Ackermann, passer incessamment de l'idée à la réalisation. Mais c'est là une matière inimense, et dont huit jours entiers de conversation suffiraient à peine à vous donner l'idée. Qu'il vous suffise d'apprendre que d'ici à un an je serai tombé complètement sous l'absurde et le ridicule de mes théories, ou que j'aurai inauguré le plus vaste mouvement révolutionnaire, le plus radical, le plus décisif qui se soit vu sur le globe.
Peut-être aussi ne suis-je ni si voisin d'une chute, ni si près de l'apothéose, et qu'il en sera de mes plans comme de tant de choses, qui avaient apparu à leurs auteurs des montagnes, tandis qu'elles n'étaient (jue des taupinées. Quoi qu'il arrive, je ne demande à personne de me faire grâce, excepté à mes amis.
Il me tarde devons voir, et votre maladie de langueur m'ennuie fort. Si vous n'êtes pas trop mal pour vous miBttre en route, quittez vos montagnes, où l'air est trop vif et trop frais pour un convalescent, et prenez la voiture de Châlons, où vous pouvez arriver en moins / de vingt-quatre heures.^ De Châlons, le bateau à vapeur
vous apporte ici en sept heures, trente-six lieues. C'est la manière la plus agréable de voyager; point fatigante et pas chère.
De Lyon, vous pouvez aller voir votre frère à Givon en deux heures.
Puis la navigation du Rhône vous transporte à Avî-
gnon, soixante lieues en dix heures. Une fois là, chaque pas que vous faîtes dans le pays du côté de Nice vous découvre des objets de plus en plus intéressants : Vauduse (Pétrarque et Laure)* Aix, capitale du bon roi René; Arles et son cirque; le pont du Gard, sur la droite du Rhône, du côté de Nîmes; Marseille, Toulon, Fréjus, etc. Rien ne vous oblige à courir ventre à terre; vous avez le soleil partout. Mettez-vous donc en route et suivez mon itinéraire.
Où en est votre édition du grand Frédéric? Retournerez- vous à Berlin pour la finir ou si vous nous restez? Si vous avez besoin de conseils pour vous déterminer, je vous dirai de retourner à Paris, où je compte me fixer moi-même définitivement l'automne prochain , autant du moins que je puis être fixé quelque part.
Adieu, mon cher Ackermann; vous avez été longtemps sans me rien dire , mais je vous embrasse de tout mon cœur.
Mes respects à M™« Ackermann, s'il vous plaît.
Tout à vous.
P.-J Proudhon.
Quai Saiute-Marie-des-Chènes, 28.
COUBBSP. II. fi
iM amBËSMMDANGK
Lyon, 27 ftoftt 184^
A M. MAURICE
Mon cher Maurice, il parait que les nouvelles marchent Tiie ; il n'y a pas huit jours que nous ayons clos notre inyentaÎFe, ot tous en connaissez déjà le résultat. Puisqu'il est ainsi, je ne puis commettre d'indii^rétion à vous le répéter, même par écrit. Notre bilan, arrêté au 30 juin 1846, présente im actif net de 320,000 fr. Sur ce chiffre, 140,000 francs sont le produit des années précédentes ; le reste, soit 130,000 francs, a été donné par les années 1843 et 1844 ; les 50 autres mille constituaient la mise de fonds, avec laquelle on est entré ei\ campagne au printemps de 1843, et provenaient des affaires antérieures.
Dans Tactif de 320,000 francs, il faut comprendre les prix d'amodiation pour vingt ans d'une mine de houille à Saint-Etienne. (Ce prix est dq 165,000 francs.) Ajoutez les déboursés pour l'exploitation, lesquels se monteront bientôt à 50 ou 60,000 francs. Je vous donne des chiffres ronds ; je ne vous fais pas un relevé exact d'après les livres.
Cette affaire de mine ne pouvait jamais en soi être mauvaise dans les conditions où elle a été faite ; mais
voici que, contre toute espérance, ou y a découvert une couche de charbon de; forge, première qualité, ce qui porte immédiatement au double les bénéfices de Textraction. Les produits annuels de cette exploitation pourront très-bien atteindre, nets^ 150,000 francs.
Il y a un tiers, intéressé pour un cinquième.
Vous voyez, mon cher, qu'il n'y a qu'à être bien t>ngrenéet avoir un peu de chance, la fortune vient alors toute seule. Les ferres Gauthier sont en train d'avoir quelques millions d'ici à quinze ou vingt ans, à moins de sinistre ou avarie.
L'origine de tout cela se résume en deux points : l'entreprise du remorqueur çur Saône, qui pouvait être, comme bien d'autres, im fort méchant outil, et qui, par aventure, s'est trouvé excellent, d'une grande force de traction, économisant 300 francs par jour sur le combustible et donnant, aux prix les plus bas, de magnifiques résultats. La seconde cause de succès, c'est de s'être jeté dans une industrie dont les exploitants avaient l'habitude de travailler à très-haut prix, et par conséquent d'avoir pu obtenir, lûoyennant quel* ques réductions, im travail qui pouvait laisser encore de gros bénéfices. Depuis que les frères Gautliier existent, ils ont fait le bon marché partout ; ils le soutiennent encore, et cependant longtemps la concurrence les a laissé faire. 11 en est résulté qu'on a abandonné la concurr^Qce et que la clientèle leur est venue.
Aujourd'hui, les entreprises de transport paraissent devoir être moins belles ; l'aboUtion des droits sur les canaux achèverait de les rendre plus lucratives, en les rendant plus faciles. Mais la houille nous reste , et avec cela nous sommes toujours maîtres de la po£iti<>n. VoUà, m peu de mpis^ quelle est U position de mes
S|2 GOBRESPONDANGE
patrons. Tout ce que donne d'avantages à un négociant le crédit, les capitaux à bon marché, une activité soutenue, une ardeur au gain qui ne se ralentit pas, nous l'avons ici. Ce qui m'amuse ensuite, c'est de voir ces Messieurs à la veiUe d'être beaucoup plus riches que leur tempérament ne le comporte ; ils sauraient trèsbien manger, chacun à leur ménage, 6 à 8,000 livres de rente ; mais comme millionnaires , ils ne seront jamais que d'habiles faiseurs d'épargnes pour ceux qui un jour leur succéderont.
Le$ extrêmes se touchent, dit le proverbe ; des frères Gauthier, passons à moi, puisqu'enfin vous avez la bonté de vous informer de votre serviteur.
Je viens d'écrire la dernière page de mon livre ; il aura paru dans un mois deux volumes in-8®. Ce travail acharné de plus de dix-huit mois me vaudra, pour la première édition (et je ne réponds pas du tout qu'il en sera fait une deuxième édition), 1 ,000 francs. Mon but, en publiant cette rapsodie, qui sera la dernière de cette espèce, a été de prendre une position décisive dans le monde économique et d'arriver ensuite à faire valoir, plus utilement que je n'ai fait encore, mes petites connaissances. Les frères Gauthier m'ont aidé à atteindre ce résultai ; car il faut dire que mes services sont bien loin de valoir ce qu'ils me donnent, à moins que je ne porte en ligne de compte ma qualité de confident et d'homme de compagnie. En ce cas, ils me redevraient quelque chose...
Vous sentez, mon cher Maurice, et je n'ai que faire de vous le redire, que cette situation ne me va pas le moins du monde, et que si je ne croyais préparer im coup décisif, je ne mènerais pas cette vie vagabonde et incertaine, sans dignité comme sans fruit. Mais ce que
DE P.-J. PROUDHON. tlZ
je fais depuis deux ans est le résultat d'une préméditation arrêtée ; je veux en avoir le cœur clair, et c'est ce qui, j'espère, ne tardera pas. Je ne gagnerai pas des millions ; pour ceci n'y comptez jamais. Mais il se pourrait que je remue l'opinion plus profondément qu'elle ne l'a jamais été, et qu'un simple projet d'association ouvrière, dans lequel le eoncours des cajntalistes serait inutile, présenté par moi, changeât entièrement la face des choses. Les résultats seraient si gigantesques que les bras en tomberaient à la réflexion. MM. Gautliier savent quelles sont mes vues, et quoique je leur aie dit que leurs millions, comme ceux de bien d'autres, pourraient bien s'y vaporiser, ils ne m'en disent pas moins : Marche !
Si je me trompe, j'en serai quitte pour dire mon Confiteor et prendre tout à fait la correspondance de mes patrons. Si j'ai raison, mon plan sera réalisé malgré tout, ou j'y perdrai la tète ; j'y suis bien résolu.
Vous aurez votre deuxième représentation électorale. Je connaissais la protestation faite contre Convers, mais je n'en savais pas tout le contenu. On m'avait parlé d'un bulletin barbouillé ou mal exprimé ; ce qui ne pourrait faire de difficulté, la loi disant expressément que les suffrages exprimés comptent seuls, et que la majorité ne se compte à la suite du scrutin que sous déduction des bulletins nuls. Mais je n'avais pas entendu parler des deux électeurs dont les fils, non électeurs, ont écrit leurs bulletins ; or, je me demande pourquoi ces bulletins, dépourvus par la formalité prescrite , n'ont pas été simplement déclarés nuls , comme ceux dont l'énoncé est fautif ? La Chambre a commis, en annulant cette élection pour un pareil motif un acte d'arbitraire, et, il faut le dire, de haute
corruption. Ce qui me surprend, c'est que les journalistes eux-mêmes sont si peu au courant de la loi électorale qu'ils n'ont pas réclamé en masse contre le rejet de Convers.
Notre gouvernement, ou pour mieux dire notre dynastie, est à son apogée, mais j'avoue que si j'ai fort à me plaindre des hommes de l'opposition de la république, le triomphe du système ne m'éblouit pas et que la répulsion qu'il m'inspire ne fait que s'accroître. Puisque vous aimez à savoir ce que je pense, je ne vous dissimule pas que la réalisation de mes projets ne se sépare plus dans mon esprit du renversement de Louis- Philippe ou de son successeur, si tant est que nous attendions jusque-là. Il s'agit dans notre siècle de cimenter l'alliance entre la bourgeoisie travailleuse et la classe ouvrière proprement dite ; tout le reste doit disparaître ou passer sous les fourches. Ce qu'il faut faire pour cela, c'est d'expliquer à la bourgeoisie et aux salariés les vrais rapports qui les unissent, de leur > dévoiler la loi de Véchange^ loi qui embrasse tout : agriculture, commerce^ industrie, et qui gouverne à l'insu des hommes les affaires de ce monde comme si c'était la Providence elle-même. Ces idées, je le crois, seront facilement comprises ; mais encore une fois pour sceller cette belle union, il faut le sacrifice de tous les abus, de tous les préjugés et de ceux qui en vivent. Or le nombre en est incroyable , et je m'attends à une effroyable mêlée.
Mes respects très^humbles à M°^®* Blecher et mes amitiés à votre petite Laure.
Vous pouvez vendre à l'épicier, si vous le voulez, le Bergier. X'en désespère, tout bien considéré.
Tout à vous. P.-J. Proudhox.
K P.^. PROOmON. fl5
Lyon, 12 septembre 1846.
Monsieur P***, c'est avec la plus vire répugnance que je me vois forcé de soutenir avec vous une discussion sur des choses dont je suis surpris que la mémoire vous ait passée si vite.
Si votre réclamation me paraissait fondée le moins du monde, si j'éprouvais le moindre doute dans mes souvenirs, il y a longtemps que je me fusse condamné moi-môme et que j'aurais fait droit, selon ma mauvaise habitude de me donner toujours tort dans l'incertitude, à votre réclamation.
D'abord, je n'ai jamais nié que je vous dusse 26/20 Célébratione du dimanche. Je suis tout prêta en opérer la restitution et môme à doubler et tripler ce nombre si vous le désirez, et si cette restitution n'a pas été faite plus tôt, comme vous m'en adressez le reproche, c'est que je savais que vous n'étiez pas au dépourvu. Vousmôme, vous le dites dans votre lettre du 19 août.
Quant à ce que vous ajoutez que ces 26/20 exemplaires n'ont pas été empruntés, j'ignore. Monsieur P***, si vous avez voulu jouer sur le mot. Empruntés ou vendus, ceô exemplaires devaient vous être rem-
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bourses en argent ou en nature, voilà tout au moins ce qui est certain pour moi et que vous ne pouvez nier sans vous démentir. Tenez-vous donc si fort à recevoir ces 26/20 bilboquets? Dites un mot et je vous les expédie.
D'autre part, vous prétendez que les 500 avertis* sements vous ont été remis en dépôt. Nouvelle erreur de votre part, Monsieur P***. Ces exemplaires font partie d'une édition qui a été faite sur votre consentement formel d'en prendre 500, et après plusieurs avis que vous m'aviez fait parvenir que cet article vous manrjuait. Vous avez reçu facture de ces 500 exemplaires. Je vous ai dit, avant et après l'expédition, qu'ils seraient comptés en décharge^ ou couverture des 200 Blanqui que vous m'aviez livrés; plusieurs fois nous avons fait de ces compensations, et vous venez aujourd'hui, après un an, annuler tout celai Faudra-t-il donc que je croie, monsieur P***, que j'ai eu tort de ne pas prendre avec vous toutes les précautions dont on s'entoure avec les gens dont on se méfie? Parce que d'autres intérêts, d'autres vues vous détournent de la librairie, pensez-vous faire admettre cette manière de liquider votre fond de boutique ?
Du reste, j'avoue que vous pouvez avoir raison sur la remise des 40 % qui vous aurait été faite lors de la première édition; c'est une chose dont vous pouvez penser que je n'ai gardé aucun souvenir, surtout n'ayant pas avec moi mon registre et votre correspondance. Je suis donc prêt à vous donner satisfaction sur ce point, comme aussi sur la brochure et le port, si vous établissez que ces choses soient à ma chaîne.
Venons au 7 7® 5^® j® ^^is vous rembourser sur la vente des exemplaires de la Création de l'ordre que
j'aurais placés en concurrence avec vous. J'ai reconnu la légitimité de cette délie, dont le montant n'irait sûrement pas à cent sous, et vous n'aviez pas besoin de me dire que vous pouviez en fournir la preuve. Du moment que je convenais du principe, c'était tout constaté, et je suis fâché que ma parole ne vous ait pas paru sufisante. Mais j'ai dit que je ne vous rembourserai qu'après une liquidation générale, et la raison en est simple : nous sommes en compte l'un avec l'autre, nous avons à exercer l'un vis-à-vis de l'autre certains droits, vous, par exemple, celui de faire livrer 1,000 ou 2,000 Propriétés et 500 Création de l'ordre; moi, celui de vous en faire prendre livraison dans un cas déterminé, comme aussi de veiller à ce que vous vous occupiez sérieusement et consciencieusement de la vente.
Or, que faites-vous aujourd'hui, monsieur P^ f^*, que me demandez- vous?
Vous voulez, cela est trop clair, ne plus vous occuper de mes publications; de libraire-éditeur que vous étiez, vous vous êtes fait marchand de fournitures de bureau; votre librairie, mes ouvrages y compris, est reléguée dans un grenier; plus d'affiches, plus d'annonces, à peine si (le fait est arrivé en ma présence) vous répondez aux personnes qui vous demandent des publications socialistes. A diverses reprises, et sur mes propres indications, vous avez cherché à vous défaire du soîn de mes brochures ; tout enfin, de votre part, prouve le désir de liquider, et c'est pourquoi aujourd'hui vous me demandez la valeur de 26/20 Dimanches et de 200 Blanqui^ qu'il m'est facultatif ou de payer ou de couvrir en autres livres; c'est pour cela que vous prétendez n'avoir reçu qu'en dépôt 500 Avertissements qui vous
Si8 GOBREI^H)NDANGB
ont été livrés sur votre demande verbale, dont vous avez reçu facture, payé le port, fait le brochage, etc.
Vos intentions secrètes, monsieur P***, sont plus claires que le soleil, et quand, pour dissiper mes doutes en expliquer votre pen de diligence, vous parlez de l'intérêt que vous aviez à vendre, vous me permettrez de croire qu'en ce moment vous avez un intérêt bien plus grand encore à vous débarrasser, même à mon détriment. Je ne fais môme aucun doute qu'en ce moment vous ne préfériez garder éternellement cent et un exemplaires de la Création de Tordre dans votre magasin, plutôt que de vous exposer à prendre livraison des 500 exemplaires qui doivent im jour vous revenir et que vous auriez déjà reçues si je le voulais bien.
Vous pouvez conclure de tout cela, monsieur P***, que je suis disposé à ne faire droit à vos exigences que contraint par autorité de justice. S'il se trouve que je ne me sois pas mis en règle, je subirai la conséquence de mon incurie, mais aussi je saurai à quoi m'en tenir sur votre bonne foi.
Après cela, comme malgré l'opinion que vous vous étiez formée du placement de mes ouvrages, je crois être parfaitement certain d'écouler ce qui me reste et qui n'est pas désormais considérable , vous jugerez s'il vous convient d'attendre votre remboursement de ^ la vente qui aura lieu ultérieurement, soit par mes soins, soit même par les vôtres.
Je vous salue.
P.-J. Proudhok»
BE P.-J. PROUDROiN. 219
Lyon, 8 octobre 18 i6.
Ma chère mère, vous voilà donc avec deux petits-fils; je rends grâce à Dieu que votre postérité et la mienne soit assurée. Puisque la femme de Charles est souffrante et que d'ailleurs elle est de bonne composition, au lieu de vous tuer à faire le voyage de Burgille tous les jours, je crois qu'il serait à propos que vous vous installiez chez Charles et que vous preniez d'autorité le gouvernement. La direction d'un ménage, comme celle d'un gouvernement revient de droit aux plus capables et aux plus forts; faites donc ce que je vous dis, et si par hasard on trouvait mauvais que vous ayez tant d'empire, vous remettriez le marché en main. Mais je vous connais trop bien, chère mère, pour croire que l'on se plaigne jamais de vous. Faites donc le nécessaire, puisqu'il n'y a personne là.
Mon livre est terminé; il a dû être mis. en vente à Paris le 5 de ce mois. Ce n'est pas avant cinq ou six mois que je saurai d'une manière définitive ce que le public en pense.
D'ici là, j'ai pris mon parti et je vais tenter quelque chose de plus important. Je vous l'ai annoncé, ce livre
S20 GÛBRESPONDAKGE
est le dernier que je ferai de ma vie; désormais j'entre dans ime autre voie. Je ne puis vous dire encore par correspondance quelles sont mes vues; il suffît que vous sachiez quant à présent que je ne peux plus me souffrir à Lyon; j'aimerais mieux être garde-cjiampêtre à Cordiron que de vivre comme je vis.
J'ai du commerce et de toutes les vilenies mercantiles par dessus la tète, et je ne respire qu'après le jour où je dirai adieu à la boutique. D'ailleurs je n'ai plus rien à y apprendre, et puisque mon étoile n'a pas permis 4ue je devinsse père de famille, je veux jouir de ma liberté. J'ai présentement assez de ressources en moimême pour me donner l'agrément de transporter ailJeurs mon domicile et de changer de métier. Au reste, chère mère, de même que mon nouvel ouvrage devait être le dernier, de même l'effort que je veux faire à la suite pour prendre la position que j'ambitionne sera aussi le dernier.
Si j'échoue dans mon projet, j'en serai quitte pour me résigner à vivre modestement avec les appointements d'un bon commis, et je peux aller, en m'en donnant la peine, de 2 à 4,000 francs. Mais je crois que j'ai beaucoup mieux à faire en ce moment, et je n'aurai pas travaillé dix ans et vécu de privations pendant tout ce temps, en m'efforçant d'apprendre quelque chose, pour m 'enterrer tout vivant et sans protester dans mss fonctions de commis.
Je vous embrasse, chère mère. Votre fils respectueux et dévoué.
P,-J. Pkoudtîox.
DK P.-J. PROUDHON. t21
Lyon, 22 octobre 1816.
A M. BERGMANN
Mon cher Bergmann, parce que tu as oublié de répondre à ma dernière, tu t'es sans doute imaginé que je me piquais d'amour-propre, et que je négligeais mes relations. Tu t'es trompé, mon cher ami; et j'espère que sous quelques jours tu seras à môme d'apprécier les motifs de mon silence. Une publication écrasante, un métier d'enfer, l'espérance, toujours ajournée, de t'adresser bientôt mon travail, enfin l'ennui d'écrire pour ne rien dire, voilà ce qui a retenu ma plume, et m'a privé de tes nouvelles. Je suis puni de ma longue temporisation ; ainsi pardonne-moi, et n'aie pas si peur, à l'avenir, de solliciter un vieil ami quand tu crois qu'il sommeille.
Mes Contradictions économiques., annoncées depuis si longtemps, ont paru le 15 de ce mois; elles auraient dû paraître le 5. Il parait que mon éditeur m'a soumis aune censure préalable; quelques emportements qu'il a remarqués çà et là dans mes volumes, lui ont donné des craintes. J'attends tous les jours un envoi de quelques exemplaires, parmi lesquels se trouve celui que je te destine; rien n'arrive, et je me décide à te prier de
22â COBRESPONUANCE
prendre un peu de patience. J'ai une douzaine d'amis (c'est beaucoup pour un homme) que je ^'oublie jamais ni dans la bonne ni dans la mauvaise fortune, qui font partie essentielle de mon existence, et à qui je pense tout d'abord, dans tout ce que j'entreprends et quoique qu'il m'arrive ; tu es toujours le premier de la liste. Mais toi, époux, père de famille, savant en tis, et en es, ne seràis-tu point sujet au refroidissement? Y a-t-il encore quelque chose de commun entre le célibataire et l'homme marié? Parle, réponds-moi, rassure-moi; je te le demande, j'en ai besoin...
Tu verras sans doute, après m'avoir lu, que l'ouvrage qui parait en ce moment sous mon nom est le dernier de cette taille que je ferai, et que désormais il ne me reste plus qu'à poursuivre l'application des lois générales exposées dans mon livre, si tant est que ces lois soient exactes. A partir de ce jour, je rentre sérieusement dans la vie active, dont je suis sorti, en 1840, l^ar ma publication du Dbianche et de la I^ropriéU. Ma période d'investigation pure est finie ; une nouvelle carrière commence pour moi, et je saurai bientôt si je vaux réellement quelque chose, ou si je dois me rési* gner à boiro, manger, travailler, flâner et mourir, comme les neuf cent quaire-vingt-dix-neuf millièmes de l'espèce humaine. — Comme homme d'affaires, avec les connaissances pratiques que j'ai acquises, ot la petite réputation que je me suis faite, je puis me créer encore une exist^ace confortable; J'aspire à quelque chose de mieux, et plus je compare mon individualité avec tant d'autres, plus il me semble que j'ai droit de prétendre k un plus noble rôle; tu me diras là-dessus la vérité sans ménagement. Le moment est décisif; il s'agit pour moi de vie ou de mort morale.
J'ai écrit à notre pauvre défunt Ackermanu,un mois avant sa mort, une lettre telle qu'en pareille circonstance un vieil ami pouvait seul en écrire; je demandais avec instance des détails sur sa maladie. Je n'ai reçu de réponse que huit jours après le décès, par ime circulaire lithographiée d'enterrement. Donne-moi toimême des renseignements sur cette triste mort.
Je compte être à Paris courant novembre pour mettre en train la réforme économique à laquelle je travaille; d'ici là tu peux m'écrire encore à Lyon.
T'ai-je informé de la mort de mon père, arrivé le 30 mars dernier? Cet événement a été pour moi singulièrement triste; je m'étais promis que ma situation changerait avant la mort de mon père, de telle sorte que le pauvre vieillard emporterait en mourant la satisaction de yoir son fils parvenu à une position convenable. Le ciel en a disposé autrement, et j'en ai ressenti une vive mortification.
Mes respects et hommages à ta femme, M"« Bergmann , et permets que j'embrasse ton fils ainsi que toi. Adieu, ton ami,
P.-J. PROUDHOX.
iU CORRESPONDANCE
Lyon, 7 norcmbre 1^6»
A M. GUILLAUMIN
M. Guillaumin, j*ai reçu les 14/12 exemplaires de mon ouvrage, que tous me facturez au prix de 1 1 fr. 50 Tun, ensemble 138 francs.
J'ai payé pour port du ballot 4 Ar. 20, pour chaque exemplaire, dont j'aurai à vous tenir compte. Le surplus du prix de vente servira pour la commission du libraire, et le remboursement de mes avances.
Les deux exemplaires que vous aviez envoyés avaient été d'abord enlevés sans que les libraires s'inquiétassent le moins du monde d'en faire revenir. Vos confrères méritent bien Téloge que vous faites de leur intelligence. Je vous accuse aussi réception de votre règlement en quatre billets^ montant ensemble u 1,000 francs, d'après nos conventions; vous en êtes coûvenu, sauf bonne foi.
Vous pouvez remettre au critique dont vous me parlez un exemplaire de chacune de mes pubUcations. C'est le droit de tout critique d'avoir le livre dont il doit rendre compte; comme c'est son devoir de formuler pour le public, et de motiver son jugement. J'ignore quel est celui de vos rédacteurs qui s'apprête à m'échiner; mais
je compte que votre conseil de rédaction ne me refusera pas la faculté de répliquer, s'il me convient d'en faire usage. Vous me Ts^ve^ promis; la loi meTaccorde, et rijatérèt de la discussion le réclame. Je vous déclare cepeQdant que, si pour faire insérer mes réponses je devais recourir au ministère de l'huissier, je renoncerais à tout.
Je regrette de n'être point d'accord avec vous sur les motifs d'exclusion par lesquels vous prétendez justifier votre spécialité étroite d'éditeur économiste, et je vous dirai tout net que si, dans votre commerce, vous ôtes asservi à une loi de proscription» comme un bouquiniste de sémii\aire, contre tout ce qui peut contrarier les idées de vos patrons, vous n'êtes plus dans les conditions du libre examen, de Içi presse libre, ni même* du libre échange. Il ne s'agit point de déshonorer votre établissement par toutes les rapsodie$ qu'il peut venir en tète des socialistes de publier, ni de donner cour^ à de sales pamphlets; il s'agit, comm& j'avais l'honneur de vous le dire dans mon avant-dernière, de faire de votre magasin le champ de bataille des idées sociales, lesquelles sont en train, comme vous pouvez, voir, de noyer les idées politiques, mystiques, diplomatiques et philosophiques. D'ici à deux ans, l'Economie politique ou Economie sociale, ou science économique, ou tout ce qu'il vous plaira, sera tout dans l'opinion, et tiendra la tête de l'encyclopédie humaine; mais cette science est en train de se construire, et, si elle n'est pas faite, on peut déjà en distinguer les belles proportions.
Provoquez-doijc^ autant qu'il est en vous, la lutte des idées; surtout, tâchez d'avoir pour rédacteurs des hommes d'un esprit plus élevé et plus compréhensif que ceux qui rédigent habituellement votre Revue, et
GORRESP. II. 15
H6 GORRESPONBANCE
dràt ' Id T<Me, comme^ le inien, esfc d'être combaltaiits , intis^non pa» juges*
Messieurs les économistes^. ne "vous en déplaise,' o;t^ em&re^iwp de ehoses à apprendre-pour être absel^ment compétents, mémo dans lenr propre spéciriâié^ Ceci soit dit sans que je yeuille aucunement ^minuer à ^s yeux le mérite de vos amis. Ce n'est pas avec des mots qui ne signifient* rien, comme- laissez fairey laissez passer ), qu'on peut aujourd'hui donne?' satisfaction à des hommes qui demandent : Qwe /àiU-^U faire, e^ par oè faut-il passer? Je prévois que les socialistes vont s'écrier que j'ai exterminé l'Économie politique, mais que je* n'ai pas touché le socialisme dti bout du doigt : il en sera de même, mais en sens inverse, des-économisteSé Si je pouvais faire battre tout le monde, j'aurais obtenu justement le résultat que- je mestti65>rop<»9é : la réconciliation universelle par la contradiction xmivénielle.
Mais notre^ublic nVn est pas encore à comprendre cela.
Aveï^vous envoyé à mon traducteur Ghpû», ruetlu Pér^e, 7, les feutUes 23 à 34 du deuxièoie v<diime ?
Je vous^ serre la . main de tout mon comr, monsieur Ch&iUUttnm-.
P.-J. Proudhoit.
l)K i\-J. PROUDIION. 227
Lyon^ 21 novembre 18KS.
A M. GUILLAUMIN
Monsieur Guîllaumîn, je réponds à votre lettre dti 17 courant, qui me parvient seulement aujourd'hui. Je suis de plus en plus étonné de la niaiserie des lecteurs dont vous recevez les commérages.
En ce qui concerne la Divinité, je débute dans mon prologue par une hypothèse; c'est-à-dire que je me pose la question d'examiner si Dieu existe.
Chemin faisant, et instantanément au chapitre vin, je constate que, si Dieu existe, il n'est pas tel que noifô nous le figurons; mais qu'il nous est adverse et antipathique; au chapitre xi, quatrième paragraphe, je détermine plus précisément quelle est l'essence de Dieu, comparativement à la nôtre, et je conclue que la destinée de l'homme sur la terre est une lutte contre Dieu.
Au chapitre xrv, dernière page, derniers paragraphe^, je laisse échapper un nouveau doute, celui de l'inimoi'talité, ce qpii veut dire pour inoî, de la réconciliation de l'homme avec Dieu. Enfin il est assez vi^ibïe que ces contradictions, ces antipathies, doivent s'entendre en xm sens plus élevé, plus philosophique, que la haine d'un républicain pour Louis-Philippe, et qu'il s'agit ici
228 COflRESPONDANGE
de tout autre chose. L'antagonisme des principes, chez moi, est le fait qui sert à établir la nécessité respective et réciproque des principes ; en sorte que, si Dieu et l'homme sont opposés , ils sont par cela môme nécessaires l'un à l'autre, et que leur existence est incomplète à tous deux tant qu'ils ne sont pas réconciliés. Ceci vous doit sembler, je n'en doute pas, fort obscur ; mais je ne puis à cela rien faire, si ce n'est de vous inviter à apprendre la logique. Si je vous parlais algèbre, vous ne me comprendriez pas mieux, et je ne pourrais vous dire qu'une chose, ce serait d'apprendre l'algèbre.
Ne vous effrayez pas du procureur du roi. Je n'insulte personne, aucune classe de la société, aucune religion. J'ai le droit de discuter tous les principes, de les combattre, de les restaurer, etc.; et si j'ai choisi ime forme tout à fait dramatique, cela n'est qu'une affaire de littérature et de goût.
Je pars demain matin pour Besançon, d'où, je vous enverrai des exemplaires de mon ouvrage sur la Propriété, dont il ne me reste plus qu'une soixantaine. Prenez-en donc chez Prévôt, en attendant.
J'ai reçu le numéro du Mémorial bordelais que vous m'avez sans doute adressé, et j'attends la suite avec impatience. Ce M. Brunet est tout à fait réjouissant et honnête de me fournir lui-môme les faits qui servent le mieux à démontrer ma thèse. Encore quelques articles comme celui-là et je n'aurai pas besoin de me tourmenter pour chercher mes épreuves.
Je présume que MM. les économistes ne m'oublient pas non plus. C'est aussi une réconciliation que nous aurons à faire, eux et moi; mais il faut qu'ils s'expliquent et me réfutent point par point, comme je fais pour eux.
Allons, moi'bleul monsieur Guillaumin, n'ayez point de peur. Il en sera de tout ceci comme des querelles des jésuites et des jansénistes : il y aura un peu de scandale , mais nos petits-enfants se mo({ueront de nous.
Je vous salue cordialement.
P.-J. Proudhon.
JP.-iS. — Je place tous es jours des exemplaires de notre nouvelle publication. Écrivez-moi a Besançon chez Gauthier frères, rue Neuve-Samt-Pierre, si vou avez (Quelque chose a me dire.
LyoD, 13 décembre 1339*.
A M. TISSOT
Mon cher monsieur Tissot, votre lettre, après m'avoir suivi à Besançon, et de Besançon à Burgille-lez-Marnay-sur-rOgnon, est revenue toujours à ma piste, à Lyon oii j'ai eu enfin le plaisir de la recevoir.
Je suis sensible aux marques d'amitié que vous voulez bien me témoigner; mais pourquoi me grondezvous?
Je n'ai point fait mention de vos critiques pour trois raisons : d'abord, pour vous traiter avec tout l'honneur qui vous est dû, il m'aurait fallu cent pages, ce qui ne convenait ni aux proportions de mon livre, ni à mon éditeur; — ensuite, je me réserve de reprendre avec vous cette question inépuisable de la Propriété dans une publication spéciale ; — enfin la plupart de vos objections y comme vous dites, ou rentrent dans celles que je réfute, ou font partie de la thise^ c'est-à-dire qu'elles subsistent à côté des arguments mêmes qui servent à renverser la Propriété.
En réalité, je n'ai point à vous réfuter, sauf le cas oîi les motifs que vous donnez de l'établissement de la Propriété ne seraient pas les véritables. J'ai à prouver
DE P.-J. m)yppoi!i. m
pciéié qui. se dcei»titue «liécessairemeil^i daii0.1ar Hoeiéléi s'yrdétrult^anssîvQéeesAaireiiient. > .
Yoilà ce que j*entendais rdéjày da&SriKioi^praliiter Mémoire, quand je disais que je n*étais ni propriétaire, ni communiste, double négation qui revenait à dire : la Propriété et la communauté sont deux antinomies, deux principes à la fois irréalisables et nécessaires.
Je sais que cette dialectique hégélienne n'est pas de^ votre goût, et, comme vos confrères de la Sorbonne, vous accusez de scepticisme ceux-là même qui prétendent avoir à jamais renversé le scepticisme. Je neveux point entamer cette discussion dans ime lettre; je vous dirai seulement que la logique de Hegel, telle que je la comprends, satisfait infiniment plus ma raisoi) que tous les vieux apophthegmes dont on nous a bourrés dès Tenfauce, pour nous rendre compte de certains accidents de la raison et de la société.
Qu'est-ce à dire, je vous le demande, que toutes ces maximes surannées : Chaque chose a ses avantages et ses inconvénients; — la sagesse est dans le milieu et fuit Us extrêmes; — ne pas confondre V usage et Valus ^ et autres balivernes, qui à l'analyse se réduisent à des conceptions absurdes?
En lisant les Antinomies de Kant, j'y avais vu, non pas la preuve de la faiblesse de notre raison ni im exemple de subtilité dialectique, mais une véritable loi de la nature et de la pensée. — Hegel a fait voir que cette loi était beaucoup plus générale que n'avait paru le supposer Kant ; et, sans qu'il soit besoin de suivre "Hegel dans son infructueuse tentative de construire le monde des réalités avec de prétendus a priori de la raison, on peut hardiment soutenir, ce me semble, que
2S3 GOREESPOKDANCE
sa logique est merveilleusement commode pour rendre raison de certains faits que nous ne savions auparavant considérer que comme les incontéirieiits, les àbus^ les ewtrêmes^ de certains autres.
P.-J. Pkoudhon.
DE P>ï. PROITOHON. 23S
Paris, 36 janvier 18(7.
A M. LE DOCTEUR MAGUET
, Iv.v
Docteur, j'ai eu Thonneur de vous faire adresser par le nommé Dessirier, compositeur au National^ deux volumes in-8®, brochés, ayant pour titre : Système des contradictions économiques, ou Philosophie de la misère. 11 m'a paru que, si le premier de ces titres dénotait un sujet hors de votre compétence , le second pouvait rentrer dans les attributions d'un médecin. Mais ce n'est pas pour le moment ce dont il s'agit. Si je ne dois plus compter de vider avec vous ce verre de vieux rouge que vous me vantez depuis dix ans, ne pourriez-vous du moins m'accuscr réception de mes bouquins?...
En un mot, c'est un signe de vie que j'attends de vous, mon cher docteur. Comment 1 nous devions faire vendanges ensemble à Dampierre, et c'est à Paris, le 24 janvier, que j'apprends que vous êtes à Voves 1 On ne sait plus à quoi s'en tenir sur vos résolutions. Estce que, pendant que sur votre percheron vous patrouillez dans les crottes de la Beauce, votre âme est définitivement enchaînée et rivée sur cette terre maudite ? Qu'est-ce donc qu'il y a ? Je vous invite, à pre-
)34 eOIWBSPeNBAlfGE
mière occasion, à me le venir dire en face, rue Mazarine, 40 , car en yérité vous ne méritez pas que l'on se dérange pour aller à Voves chercher de vos nouvelles.
Je suis venu faire un tour pour voir ce qui se passe, juger Tétat des esprits et prendre un parti définitif pour ce qui me concerne. Nous en causerons , et vous verrez si je n*exécute pas avec la même promptitude que je me décide. Mais auparavant j'ai envie de donner une bonne brûlée aux économistes et aux autres. Au lieu d'un livre, ce sera de pur pamphlet, ce qui vous amusera davantage, et moi aussi.
A quand le rendez-vous ? Si vous ne pouvez venir bientôt , écrivez-moi ; j'attends cet effort de votre paresse, comme une. fiche de consolation.
Je vous embrasse.
DE P.-J. PROUMON. 93^
Paris, 6 février 1847.
A M"^c PROUDHON
Ma chère mère, je suis arrivé bien portant et n'ai encore rien perdu de ma santé et de ma bonne humeur. J'ai seulement Tennui de n'avoir rien fait du tout depuis quinze jours. Antoine Gauthier et sa femme sont arrivés presque en même temps que moi ; et il m'a fallu travailler à un projet nouveau, et par conséquent laisser de côté mes propres affaires.
Je n'ai donc rien à vous apprendre encore des résultats de mon voyage. Le pain, dit-on, augmente toujours ; il est possible qu'il aille jusqu'à dix sous la livre. Alors il y aura famine. J'espère que vous n'aurez point à en souffrir, et que tout ira au mieux pour vous.
Charles a-t-il toujours mal? A-t-il vu le père Renaud? Où en sont les affaires ?
Écrivéz-moi, alors même que je ne vous écris pas ; cela me tranquillise, et, quand il y a du mal, il vaut mieux que je le sache tout de suite que trop tard.
Je vous embrasse, chère mère, et toute la famille. Votre fils,
Rue Mazarine, 46, hôtel du Perche.
Paris. 17 février 1847.