A M"'®' M*** ET B
Mesdames, au début de cette nouvelle années je prie Dieu qu'il vous comble de toutes les aises du corps et de toutes les joies de l'esprit, qu'il vous donne un estomac vigoureux, les plus belles fleurs dans votre jardin, et toujours les plus fines tailles à pincer, les plus blanches épaules à toucher, etc., etc. Vous avez assez de sagacité, Mesdames, pour deviner le reste.
Et pour que mes vœux soient plus favorablement entendus, je les joins à ceux de cette charmante et mignonne petite Laure, que j'embrasse de tout mon cœur sur ses deux rubicondes pommettes. L^ anciens, dans leurs oblatlons et leurs sacrifiâmes, avaient coutume de faire approcher dePautel les jeunes enfants comme plus dignes, par leur innocence, de présenter leurs supplications à la Divinité. Ainsi fais-je pcmr vous. Mesdames^ et j'espère que le choix de mon avocate vous sera aussi agréable qu'à Celui-là môme que je n'ose invoquer que de loin, moi, vieux pécheur.
Comment vont les bals dans notre pays. Mesdames ? Le carnaval est conmiencé. Que dit-on des galanteries du beau monde bisontin? Les grandes dames, les coa-
sues financières, les conseillères superbes, et toutes ces bourgeoises de haute volée continuent-elles à ne pas payer leurs tailleuses, ni leur modiste, ni même leur boulangère? — Pourriez-vous encore me dire. Mesdames, si le monde officiel est toujours aussi gourmé, le monde académique aussi sot, le monde dévot aussi haineux et aussi haïssable, le monde mimicipal aussi bouffi?...
Que de questions, allez-vous dire, à de pauvres recluses qui ne connaissent que le travail, et n'ont pas le temps de s'informer de ce que font les pédants, les cafards et les porteurs d'écharpes tricolores! Parlons donc, si vous voulez, d'autre chose.
Je vous préviens. Mesdames, que je travaille en ce moment à un gros livre dans lequel je mets en cause tout le monde. Dieu et les hommes , mais, où je ne dis guère de mal des femmes!... Ne croyez pas, je vous prie. Mesdames, que si j'en use de la sorte à l'égard du sexe, ce soit par discrétion; oh! je ne suis pas si méchant; mais j'ai trouvé, tout bien considéré, que dans cette cohue qu'on appelle la société, les femmes sont encore la partie la plus excusable. En considération de cette découverte, j'ose espérer de vous. Mesdames, j'attends de votre obligeance, je réclame de votre justice, que vous prendrez à l'avenir ma défense contre toutes les méchantes langues qui vous tomberont sous la main. Si donc on m'accusait de misanthropie, vous soutiendrez que j'ai le cœur le plus aimant, le plus candide, le moins malicieux qui soit sorti des mains du Créateur. Si l'on me reprochait d'être athée, par la raison que je n'ai pas cru devoir ménager dans ma critique le Père Étemel plus que mes semblables , vous affirmerez encore que j'ai toute la foi d'un saint Pierre,
Tespérance d'un saint Paul, la charité d'un saint Jean; et que je compte vivre et mourir à la grâce de notre sauveur^ Jésus-Christ, à qui je n'ai rien à reprocher que de s'être laissé prendre.
Voilà, Mesdames, en quelle disposition d'esprit je commence cette année 1846, que je prévois devoir déjà être, pour l'immense majorité du genre humain, aussi monotone, aussi insignifiante, aussi triste, aussi misérable et aussi bête que toutes celles qui l'ont précédée.
Puisse-t-elle pour vous. Mesdames, être signalée par un affermissement complet de vos santés précieuses, par le développement en grâces et en intelligence de votre petite Laure ; enfin, par tout ce que vous pouvez imaginer de plaisant et de ravissant, y compris la rage des robes nouvelles, qui vous font voir tant de secrets; plus, l'exactitude de vos clientes à solder leurs mémoires.
Dans cet espoir, je vous supplie, Mesdames, d'agréer l'assurance des sentiments respectueux avec lesquels je suis votre très-humble et très-obéissant serviteur,
P.-J. Proudhon.
Paris, 15 février 1^46.
A M. MAURICE
Mon cher Maurice, j'écris à ma mère, comme vous le désirez, et vous recevrez incessamment le brevet.
Quant aux 300 exemplaires du Jeûne de Jésus- Christ, les feuilles se trouvent pôle-môle avec les ballots des Éléments primitifs; peut-ôtre môme avec mon restant de librairie socialiste. Les éléments doivent, ôtre chez vous; le reste est chez Gauthier, rue Neuve-Saint- Pierre. L'homme de Bintot, im nommé François, était convenu conune moi de les aller prendre; comme il paraît que Bintot n'en a jamais été fort pressé, ces 300 exemplaires sont restés là. C'est \me misère qui l'avait ragouté; j'aurais bien livré le tout, s'il y avait tenu.
Ah! ça, l'imprimerie dècUne donc pour tout de bon; c'est ime épidémie héréditaire au pays. Grduthier, Mat" quiset^ Maitorsoles^ Lambert, JProudAm^ Deis, Michel, Bintot; quelle kyrielle 1 Cette suite vous prouve, mon cher Maurice, combien il est difficile de vivre dans un métier qui n'est plus \me industrie, mais im instrument de spéculation. Ahl si j'avais eu le dixième des connaissances économiques que j'ai depuis acquises, jamais nous n'eussions commis ime pareille bévue I...
DE P.-J. PROUDUON. 191
Bintot a dû recevoir, il y a environ deux mois, deux douzaines d'exemplaires de ma brochure sur les canan^ et chemins de fer\ cet envoi lui a été fait à titre de dépôt, puisque Bintot ne Tavait pas demandé, et à ma seule instigation.
Je vous prie donc de faire prendre note de cet article, et, pour plus de sûreté, je vous invite à ne livrer les Jeûnes de Jésus-Christ que sur reconnaissance officielle de ce dépôt. Au reste, le paquet devait être accompagné d'ime lettre de Guillaumin, le libraire expéditeur , laquelle servira à éclaircir la question. Bintot, de son côté, en dira son avis.
Sur la politique du moment, je ne puis vous faire part que de mes réflexions, car je ne vois personne. Ma vie, à Paris, se passe comme si j'étais en prison. Je vous dirai donc qu'autant qu'il m'est possible d'en juger, le gouvernement travaille à rendre la monarchie indépendante de la nation, et à constituer une aristocratie nouvelle autour du trône. Ce point de vue, auquel concourent également Thiers, Guizot et la Gauche, malgré leurs disputes, est le seul qui rende intelligibles les actes du gouvernement.
Le gouvernement se rattache le clergé, parce que la religion, ou si vous aimez mieux la bigoterie, est de l'essence monarchique.
Le gouvernement ne hait pas les jésuites, parce qu'il s'entendrait avec eux encore mieux qu'avec ime Chambre. U n'aime pas que les universitaires , autre .clique qui ne vaut pas mieux que les jésuites, fassent une trop rude guerre au clergé, parce que le clergé est plus puissant et plus précieux pour la dynastie que les universitaires. Il a dissous l'ancien conseil de l'instruction publique ; réforme bonne et légale en elle-
m CORRESPONDANCE
même, mais faîte à mauvaise intention, A la tyrannie de quelques hommes, le ministre substitue son ornnipotence; il y aura plus d'unité dans le despotisme, par conséquent le motif de ce coup d'État était plus que suffisant.
Le gouvernement aime à entretenir 100,000 hommes en Afrique, parce que cela lui donne des créatures. Il aurait préféré laisser entièrement les chemins de fer aux compagnies et ne s'en point mêler, quant à l'exécution, parce que de telles entreprises sont un puissant moyen de faire naître cette aristocratie dont je vous parle, et que d'im' autre côté on se doute dans le gouvernement que les chemins de fer sont en général de pauvres affaires, et qu'il aurait voulu n'en pas prendre la responsabilité.
Le gouvernement craint les agitations de la classe ouvrière qui commence à se montrer redoutable en Angleterre, en Allemagne et en Suisse, et qui en Prance est hostile; c'est pour cela qu'il a mitonné ime loi sur les livrets, qui enrégimente et discipline les ouvriers.
Le gouvernement est prodigue d'emplois et de faveurs; mais il ne les accorde en général qu'à ses créatures; le mérite seul n'a rien. J'en connais des exemples par douzaines.
Les députés sont entrés tout à fait dans l'esprit du gouvernement, et la haute bourgeoisie ne songe plus qu'à s'arrondir, à manger le budget, à se faire des monopoles, et à éloigner d'elle le peuple.
En revoyant cette année mes Economistes, je les ai trouvés eux-mêmes infectés de cet esprit , et ne s'occupant plus qu'à obtenir des places. X*** est directeur de la Compagnie du chemin de fer de Bordeaux à la Teste;
on lui a promis 1,000 actions qui, revendues seulement à 100 francs de bénéfice, lui vaudront 100,000 francs pour avoir prêté son nom. Cent autres exemples ana-, logues pourraient vous être cités.
Je suis plus convaincu que jamais qu'il n'y a pas place pour moi dans ce monde, et je me regarde comme en état d'insurrection perpétuelle contre Tordre de choses. Un ami intime, qui voit le haut monde, m'a charitablement averti d'être sur mes gardes; que j'étais l'un des hommes que l'on déteste et redoute le plus. Mon parti est donc pris ; mon ouvrage achevé, je rentre à Lyon; je n'attendrai même pas cet achèvement, et dans les premiers jours de mars j'aurai déguerpi. La maison Gauthier frères est aujourd'hui plus que satisfaisante pour me donner à travailler, et ces Messieurs se sont plus que jamais acquis des droits à ma reconnaissance.
Votre prochain député, en remplacement de Magnon-
court, sera M. Pouillet, professeur de physique et membre de l'Institut. Cela a été arrangé entre Bretillot, Jacquard, le préfet, etc.
Mes respects à ces dames. Je vous souhaite uu prompt rétablissement.
P.-J. Proudhon.
fM CORRESPONDANCE
Paris, 4 avril 1846.
A M. GUILLAUMIN
Monsieur Guillaumin, j'effacerai ou modifierai à votre satisfaction le passage qui vous chagrine. Mais il me semble que la forme conditionnelle dans laquelle je me suis exprimé, devait vous faire voir que je ne calomnie pas, puisqu'évidemment je ne crois pas moi-même à l'accusation de connivence ou trahison que je soulève ; j'ai voulu faire sentir aux économistes le c6té impolitique et dangereux de leur conduite dans une question où, suivant moi, ils ont tous les torts, d'abord celui de se tromper mathématiquement; ensuite, celui de l'inopportunité, enfin celui de la maladresse.
Je regrette que vous ayez pu l'entendre autrement, et que la vivacité de mes expressions vous ait, pour ainsi dire, médusé à ce point. Au surplus, je profiterai de votre avertissement ; car, comme je vous l'ai dit mainte et mainte fois, personne n'est plus convaincu que moi de la proUté, de VhonMur et des lumières de MM. les économistes que j'ai eu l'occasion de rencontrer, notamment de ceux que je nomme dans mon livre. Je vous renouvelle cette déclaration par écrit, afin qu'elle vous éerve au besoin, consentant à ce que vous
DE P.-J. PttHIBHON. J95
me dénonciez vous-môme comme calomniateur et fourbe, si, après avoir lu mon livre ffim bout à l'autre^ il existe \m seul économiste qui ait à se plaindre.
Je vous serais même obligé, après l'impression, d'en faire faire \me lecture spéciale dans cette vue.
Je vous salue cordialement.
P.-J. Proudhon.
106 OORRESPONDANGE
l.yon, 11 mai 1B46.
A M. MAURICE
Mon cher Maurice , à mon arrivée à Lyon , j'ai d'abord souffert pendant plusieurs jours d'un mal d'yeux qui ne m'a pennis ni d'écrire ni de sortir ; c'est ce qui vous explique le retard que j'ai mis dans l'exécution de la commission que vous m'aviez donnée.
Voici tout ce que j'ai pu me procurer sur la vente des bois.
Il n'y est pas question des bois de chêne, probablement parce que l'auteur de la note en fait un médiocre commerce ou un commerce nul. Ce sera à vous, mon cher, de déduire du prix des sapins, par analogie ou autrement, le prix des chênes.
En thèse générale, j'entends dire de tous côtés que les bois de toute nature sont en hausse et y seront encore longtemps.
La consommation des chemins de fer est énorme ; la multitude des constructions de toute espèce en emporte des quantités toujours croissantes. En jetant les yeux sur l'état de l'industrie, on peut prévoir facilement que sauf des alternatives de hausse et de baisse, la moyenne de prix s'élèvera d'une façon plus marquée sur cette
nature de marchandise que sur toute autre espèce de produit. Telle est mon opinion réfléchie ; mais je ne suis pas homiûe compétent.
Je crois donc, mon cher Maurice, que sauf les précautions à prendre contre l'incendie, votre commerce, conduit avec la parfaite intelligence que vous en avez acquise, ne peut pas vous conduire à mal, et que si, au lieu de jouer et d'agioter, vous travaillez avec prudence, vos capitaux seront bien placés.
Mes respects à M"^^ Maurice.
Tout à vous,
P.-J. Proudhon.
m <X>BR£SPOfiDANGE
Lyon, 17 mai 1846.