A MADAME
Madame, j'ai reçu, il y a quelques jours seulement^ des mains de M. Guillaumin, l'ouvrage que vous avez bien voulu me communiquer, ainsi que l'aimable et pour moi trop flatteuse lettre qui l'accompagnait.
Je ne crois point du tout, Madame, que j'aie exprimé en trente pages plus d'idées fortes et justes que vous iCm avez remontré dam toute notre philosophie contemporaine; il me suffirait, pour ne me point rendre à un pareil éloge, du livre môme que vous venez de m'adresser.
Je croirais plutôt, chose qui m'a été confirmée par des personnes compétentes, que j'ai assez heureusement fait l'application de quelques parties de la, métaphysique, à c^tte science si mal à propos nommée par ceux
(l) Vers la fia de rannée 1846^ P.-J. ProudhoB recevait, avecune lettre d'envoi ^e l'auteur* un volume qui venait de paraître à la librairie Amyot sous ce titre : Essai sur la liberté considérée conune principe et fin de l'activité humaine. Le volume portait un nom littéraire encore peu connu, devenu plus tard illustre : Daniel Stem, La lettre était signée du nom véritable de l'auteur. C'est à l'occasion de cet envoi que Proudbon écrivit à Madame la comtesse d*JffOuli les deux lettres qu'on va lire.
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mèma qui renseignent : science des intérêts matériels, et que j'appelle, moi, Thistoire naturelle de la société. Si j'avais réussi à utiliser, ou pour mieux dire à réaliser de la sorte les«idées transcendantales de nos philosophes, je me croirais suffisanmient récompensé de mes travaux; j'aurais planté un jalon dans ce vaste réseau de triangulation sociale.
Votre JEssai sur la liberté, que j'ai lu tout entier, a été pour moi d'un effet agréable, mais encore plus utile. J'ai trouvé im grand contentement d'esprit à observer comment, dans l'intelligence plutôt spontanée que raisonneuse, plus sympathique que créatrice, d'une femme, se traduisaient les idées gigantesques des modernes penseurs. Je ne vous parlerai pas du style, auquel j'ai trouvé généralement des qualités viriles, qui m'auraient trompé sur le sexe de l'auteur, s'il n'avait eu la bonté de me prévenir lui-même sur ce point. Je ne considère pour le moment que la substance de votre travail, et je vous avoue. Madame, que j'ai été surpris de cette puissance d'assimilation, qui rend chez vous si naturelles et simples des choses que nous autres théoriciens à grand effet ne produisons qu'avec le secours des plus puissants appareils. C'a été pour moi une preuve de plus que toute vérité, selon qu'on l'envisage, peut paraître tour à tour excessivement simple ou excessivement complexe.
Je voudrais cependant, Madame, pour être tout à fait d'accord avec vous, retrancher d'un ouvrage où brillent à la fois tant de facihté, de haute raison, de connaissances acquises et de sentiments généreux, les lieux communs relati& à l'émancipation de la femme et à l'aboliiion de la peine de mort. Il y a, sur ces deux graves questions, autre chose à dire que tout ce qu'ont
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débité George Sand et Beccaria, deux écrivains d'uue égale puissance de verbiage, mais aussi d'une égalé incapacité philosophique. Je n'insisterai pas avec vous, Madame, sur ces matières scabreuses ; c'est assez, c'est trop déjà que j'aie lè malheur d'être avec vous en dissentiment sur quoi que ce soit. Mais je n'ai pu me défendre de vous dire toute la vérité, j'entefuds par là toute mon opinion, sur Votre livre ; d'autant mieux qu'il me semblait par tout le reste qu'il vous appartenait ^ plus qu'à personne de ne pas suivre l'ornière de nos romanciers philanthropes.
Agréez, Madame, mes sincères remerctments et mes salutations respectueuses,
P.-J. Proudhox.
DS P^, PROOnm. 239
Paris, 25 }aiUet 18i7.