‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 4)Chapitre 12 sur 27 · A MADAME · texte numérisé non relu

A MADAME

PardiM I Madame, vous Tarez Vtonvé tout du pre^ miercoup. Je n*ai pas la bosse de la Vénération, et si je forme \m vœu, c'est de Técraser sur le front de tous les mortels. Que me sert d'être afiranchi de la craiate de Dieu, de l'autorité de l'Église et de faire la nique au père Lacordaire, si e*est pour retomber sous le joug des éclectiques, des économistes, des socialistes, des lit* tératuristes, de toutes les coteries, enfin, qui se dispu* tent l'attention et l'^argent du public? Quand j'ai cessé d'adorer Jésus-Christ, pourquoi voulez- vous que je fasse la politesse à George Sand, et que je couronne Beccaria?

Beccaria, dites-vous, grand esprit, grand cœur!

Madame, savez- vous quel était mon père? C'était mi honnête brasseur, à qui l'on ne put jamais faire entrer dans la tête que pour gagner de l'argent il fallait vendre au-dessus du prix de revient. Il soutenait toujours que ce serait du bien mal acquis, a Ma bière, répétait-il toujours, me coûte tant, mon salaire compris : je ne puis la vendre plus I » Qu'arriva-trîl? Mon brave homme de père vécut pauvre, mourut pauvre, et laissa des enfants pauvres.

240 GO&RESPONDANGB

Pourtant il suivait, sans s*en douter, le même principe qui devait conduire un de ses fils à cette proposition étrange : La propriété, c'est le vol! C'était un grand cœur assurément que cet artisan qui eut le courage pendant trente ans de fermer sa porte à la fortune; je dirai de plus que c'ét^t une pure intelligence que celle qui ne put jamais concevoir la nécessité de Tinégalité.

Or, est-ce que la postérité se souviendra du nom de mon père?

Laissons donc, Madame, votre Beccaria. La célébrité donnée à ce déclamateur est une injustice à la mémoire d*un million d'hommes qui ont valu autaût que lui, et qui pour toute récompense ont trouvé le né^t. Beccaria, ému comme toutes les âmes généreuses de son temps, de Tabus des supplices et de Tatrocité de la torture, rédigea, tant bien que mal, la protestation qui était dans tous les cœurs. Mais, comme philosophe, il reste fort au- dessous de la tâche; il ne conçut point la théorie de la peine, et s'arrêta dans ime philanthropie doucereuse, aussi éloignée de la vérité que le communisme l'est de l'organisation.

Le nom de Beccaria est resté en vénération parmi les criminalistes. C'est justement pour cela que je voudrais abattre cette idole. Avec Beccaria, la philosophie s'est arrêtée dans l'intelligence du délit et de la peine : le jour où les recherches recommenceront, Beccaria ne sera plus rien.

Ceci vous fait pressentir. Madame, quelle sera ma réponse à ime autre d,e vos questions. Vous me demandez pourquoi ces attaques acerbes, personnelles, incessantes, contre quiconque, dans le monde savant ou lettré jouit de quelque considération ?

D'abord, je no crois pas que j'attaque tout le monde.

et je pourrais citer plus d'une exception. Mais passons Est-ce que vous vous seriez imaginé qu'en prenant la plume j'ai eu en vue de faire mon chemin dans la littérature, dans l'administration ou dans la presse? Non, Madame , je ne suis point, homme de lettres et n'ai aucun des préjugés, aucun des embarras dé cette profession. Je suis, à proprement parler, honmies éP affaires. Comme tel, j'ai compris tout d'abord quel abime me séparait de tous ceux qui, sous des noms, divers, s'occupent des intérêts du peuple et des choses de la société; j'ai vu que l'habileté suivant la coutume, c'està-dire la politesse, la dissimulation, les égards, les ménagements, seraient de l'inhabileté, et j'en ai sur-lechamp pris, mon parti. J'aurai raison contre tout le monde ou je succomberai à la peine.

Raison contre tout le monde î pensez-vous. Et pourquoi pas, si en même temps tout le monde est de mon avis? Le nomT)re des adversaires vous épouvante; il m'anime, au contraire. Car je crois que dans la carrière antireligieuse , antipropriétaire , antimonarchique, etc., etc., où je suis entré, s'il y avait une seule opinion avec laquelle je ne fusse pas en désaccord, je ne serais plus d'accord avec moi-même, j'aurais tort infailliblement. Au point de vue de mes théories, je devais donc faire ce que j'ai fait ; quant aux personnalités, vous me permettrez, Madame, de vous renvoyer à la neuvième satire de Boileau :

Qn'on prise sa candeur, et sa ciTilité, etc.

Vous savez comme il traita Qiapelain. Or, pensezvous, Madame, quand au lieu d'hémistiche il s'agit de liberté, de droit au travail, de réparticion des produits,

CORIUP. II. i6

d'égalité, non-seulement devant la loi, mais devant la ^ fortune, de responsabilité, de bonnes mœurs ; quand il y va du salut du peuple, plus que cela, du progrès de i la civilisation et de toute la dignité humaine, pensezvous, dis-je, que je n'aie pas raison de me révolter, et, si je nomme mes adversaires, que je ne sois pas cent fois plus excusable que Boileau?

Il se peut que je me trompe, mais mon parti en est pris, et je n'en reviens plus. Guerre à tout ce qui manie une plume l cela est passé chez moi à l'état de théorie, et, si quelque jour je déduisais mes raisons au public, ce ne serait pas pour me justifier, mais bien dans l'espoir que je trouverais des imitateurs. Eh ! n'est-il pas grand temps qae des esprits libres s'insurgent contre cette coalition de philosophes, de savants, de journalistes, de jongleurs de toute espèce, qui étouffe la pensée et opprime la raison ?

Mais pourquoi, dites-vous encore, dévoiler les faiblesses du parti social à des adversaires triomphants? Et pourquoi, répondrai-je à mon tour, ces accommodements éternels avec l'erreur, avec le mal? Nous en porterons-nous mieux de tous ces palliatifs? Connaître ses défauts, c'est déjà une première victoire. Laisser rire nos adversaires : ils sont plus près qu'ils ne pensent des pleurs et des grincements de dents

Si j'aspirais à la réputation d'écrivain correct, je croirais comme vous. Madame, que je fais très-mal de prendre mes mots au vocabulaire de Fourrier, de Kant, de Hegel, de Saint-Simon, d'Adam Smith et de beaucoup d'autres, en fort mauvaise odeur à l'Académie. Mais je me soucie de style et de littérature comme de ' cela. Quand je parle au public, je tâche que mon expression soit bien nette, bien carrée, bien mordante : je

DE P.-J. raOUDHON. 243

n'ai pas d'autre poétique. Je considère que les langues, comme les sociétés, se modifient sans cesse ; c'est un organisme dans lequel il entre continuellement de nouveaux matériaux pendant que d'autres en sortent; vouloir les arrêter à un point quelconque de leur vie, sous prétexte de pureté, c'est arrêter l'esprit lui-même, c'est immobiliser la société. De tout temps, les puristes furent les plus pauvres des penseurs, les plus misérables des écrivains. J'admets volontiers que la langue de Pascal suffirait pour rendre ce que nous pensons dans ridiôme des novateurs modernes; mais cela n'aurait plus le même à-propos, la même vigueur, le môme caractère d'actualité. La langue de Pascal a exprimé tout ce qu'elle pouvait dire; il y a peu de philosophie, il y a de la petitesse à faire ainsi la guerre au néologisme.

Je serais heureux, je serais fier. Madame, d'obtenir le sufi'rage d'une raison aussi saine que la vôtre, et c'est pour cela que je voudrais profiter de l'aimable invitation que vous me faites d'aller causer avec vous. Mais je sens, d'un autre côté, qu'une fois la dispute entamée je ne vous ferais de concession sur rien; que l'intolérance de mes jugements éclaterait avec vous comme avec M. Blanqui ou le père Cabet ; qu'au lieu d'un visiteur agréable vous n'auriez plus qu'un disputeur fatigant. Votre éducation, vos habitudes, tout enfin vous sépare d'un homme qui n'a pour lui qu'une immense colère, et pour qui études, philosophie, économie politique, beaux-arts, sont des instruments de conspiration. Nous rapprocher un instant pour ne plus nous voir ensuite serait aussi peu digne de l'un que de l'autre : curiosité de votre part, vanité de la mienne; en fin de compte, dégoût réciproque et mésestime. Pour

Page 1