‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 4)Chapitre 15 sur 27 · AUX ÉLECTEURS DU DOUES · texte numérisé non relu

AUX ÉLECTEURS DU DOUES

Mes chers compatriotes, sur Favis que plusieurs d'entre vous se proposaient de me porter comme candidat à la députation pour T Assemblée nationale, j'ai déclaré à quelques amis, qui ont pu donner connaissance de mes lettres, que je n'accepterais le mandat de député, dans ma ville natale, qu'autant que je réunirais la majorité des voix conservatrices et la majorité des voix radicales.

Cette déclaration a pu paraître ambitieuse, pleine de vanité, d'orgueil, dictée par im esprit ambigu, par des intentioiis louches et équivoques. On a pu croire que je recommençais la comédie de tous les juste -milieux passés, présents et futurs; on a dû se demander comment il était possible de concilier le principe de la réforme sociale avec le principe de conservation bourgeoise.

J'insiste sur ma déclaration.

J'essaierai tout à l'heure de justifier, au point de vue du droit, la condition que je mets à ma candidature.

J'ai annoncé, de plus, par lettre confidentielle aux mêmes amis, que je voulais être jugé, non-seuloment

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sur ma vie antérieure et mes précédentes publications, mais sur les premières livraisons de l'ouvrage que je prépare et sur le spécimen de solution que je donne à la question sociale.

Plusieurs d'entre vous ont pu déjà juger, par la première de ces livraisons, comment je considère Févénement du 24 février, et avec quelle sévérité je juge les actes du gouvernement provisoire. Et Ton a pu se dire encore qu'une attaque aussi brusque était intempestive, qu'elle compromettait inutilement le salut de la République; qu'elle dénotait une âme envieuse, un caractère impatient, \me indiscipline d'esprit sans excuse.

J'insiste sur l'opposition que j'ai faite au gouvernement provisoire et que je soutiendrai jusqu'à ce que je le voie changer de système.

Chers compatriotes I l'étude que je fais depuis dix ans des questions économiques, l'expérience journalière que j'ai acquise en même temps de l'atelier et du comptoir , ce qui se passe sous mes yeux , les nouvelles que je reçois chaque jour de la province, m'ont appris et me confirment de plus en plus celte vérité que, étant donnée une s.ituàtion où le problème social devrait être résolu d'urgence et à bref délai, il n'y avait de salut possible pour la classe ouvrière, pour la bourgeoisie, pour tout le monde, que dans le consentement amiable de tous les partis à s'entendre pour la solution du problème.

Cette idée est passée dans mon esprit à l'état de démonstration mathématique , si bien que, dans mon * opinion, les hommes qui seront appelés à vous représenter doivent réunir, autant que possible, l'extrême de l'esprit radical à l'extrême de l'esprit conservateur.

Gonaerver, au point de vue de Tégoïsme, c'est ne rien faire. — Au point de vue dea' intérêts généraux, conserver c'est dévelof^r à rinfini. Conservation et progrès, dans TÉconomie sociale, sont termes identiques. — M. Guizot^ pardon de vous citer une si étrange autorité, — M. Guizot l'avait dit, peut-être sans le comprendre et par un simple jeu de son imagination : « Tous les partis vpus promettront le progrès ; le parti « conservateur seuL vous le donnera. » Le parti conservateur n'a pu tenir la. promesse de M. Guizot, parce qu'il était égoïste.

Chers compatriotes, je ne voudrais pas augmenter encore les alarmes, mais il est impossible de vous le dissimuler : la patrie est en danger. Ëlle.ne peut être sauvée que par la bonne volonté, la bonne foi de tous. Elle ne peut être sauvée que par la réforme intégrale de nos institutions économiques. Or, cette réforme suppose la juste appréciation de tous les intérêts, elle n'exclut le sacrifice d'aucun : la lutte pour vous, c'est la mort.

Telle est du moins ma conviction. Jugez d'après cela si le désir que j'ai exprimé sur ma candidature est fondé, je ne dirai plus seulement en droit, mais en morale ; je puis accepter partout ailleurs le mandat de d^uté, même c(mtre l'intérêt bourgeois : p^rce qu'enfin, par la guerre ou par la paix, il faut que la question sociale soit vidée. Dans mon pajs, je n'ai point de choix à faire quand il s'agit de représenter la concorde ou la guerre civile.

Je passe à l'opposition que j'ai commencée depuis quatre jours contre le gouvernement provisoire.

Elle iÀeoi aux principes que je viens de vous exposer.

La conduite qu'avait à tenir le gouvernement provi-

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soire, après le 24 février, était à mon avis bien ^mpie.

Il n> avait qn^à faire démoHr les barheades et remettre en plâèe les pavés de Païis. C'est-à-dire, après avoir proclamé la République, rentrer dans l'ordre de la vdUe ; dépenser, s'il le fallait, 50 milUons, 1 Oè millicms même pour donner du pain aux ouvriers ; rassurer le (commerce et la propriété, garder intact le dépôt de la révolution et attendre de la publicité, de la presse, de TAssemblée nationale, que la lumière se fit.

Le gouvernement provisoire, passé aux mains d'une, deux ou trois coteries provisoirement coalisées, le vieux jacobinisme, la démocratie parlementaire, le ôommunisme déguisé, s'est mis à promettre, à intimider, à légiférer, à réformer, à décréter à tort et à travers sans connaître le premier mot de son r61e, sans comprendre l'esprit de la révolution nouvelle, sans aucune connaissance des questions formidables qu'a soulevées l'événement du 24 février.

Voilà quarante jours passés en harangues renouvelées de la Montagne ! On plante des arbres de la Liberté; on change les inscriptions des monuments, on fait des processions patriotiques ; on chante des^ hymnes de 89 et de 92 ; il n'y en a point encore pour 1848 I.,. Nous vivons sur des souvenirs ; on croirait, s'il fallait en juger sur les apparences, que cette révolution n'a été laite que pour nous donner la comédie en pleine rue : Paris tout entier est le théâtre où se joue Tancien drame révolutionnaire.

En attendant, le ridicule frappe à mort la B^uhUque; les ouvriers des ateliers nationaux sifflent l'M^^omsation du travail; on s'en moque jusque dans les écoles des petites filles. — Cependant les affaires cessent; le commerce est suspendu ; les fonds publics sont en

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détresse; lôs ca8se*coas politiques réclament déjà une création d'assignats ; la République en est réduite aux d<m6 ¥dontaires. Or, les dons volontaires sont au crédit public ce qu'est la taxe des pauvres à Textinction de la misère. A mesure que les chances de guerre avec rEur(^ s^évanomssent par la révolution générale, le gouvernement provisoire agite les idées belliqueuses : le succès de la révolutioii dépasse ses espérances et le gène.

J'accuse le gouvernement provisoire d'avoir, sans utilité, sans motif, sans justice, par la plupart de ses actes, fomenté la division entre la classe travailleuse et la classe bourgeoise, et compromis, par cette détestable politique, non-seulement la tranquillité de la patrie, mais l'av^r de la révolution^

Je l'accuse d'avoir livré la dignité de l'État et sacrifié le Trésor pubUc aux hasards d'ime expérience de prétendue organisation à laquelle personne ne croit que l'inventeur, et que les divers membres du gouvernement ne semblent tolérer, ceux-ci que pour donner pâture à l'impatience de la multitude, ceux-là que par l'arrière'-pensée de se délivrer en une fois de toutes les idées de réforme sociale.

J'accuse le gouvernement provisoire d'avoir outrepassé les pouvoirs que lui donnait une dictature de nécessité, en abolissant ou changeant les lois, en sortant de la limite des attributions ministérielles qui devaient être la règle des siennes, en rétrogradant jusqu'à cette démocratie de 93, qui n'est pas plus l'expression du Peuple que ne l'était l'autocratie de Napoléon.

Je ne veux pas le renversement du gouvernement provisoire, dont, au reste, je n*incrimine directement

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auci^i membre ; — je veux qu'il chaage de direction et de pcditique.

Je n*ai pas besoin d'ajouter, chers compatriotes, que je veux la révolution de Février avec toutes ses conséquences : c'est-à-dire la République, c'est-à-dire plus de liberté pour tous, plus d'égalité, plus de bien-être , moins de bavardage et surtout moins dé bon plaisir gouvernemental. >

C'est vous dire assez quel cas je fais des services de tribune, et combien je repousse l'intervention de l'État dans Y organisation du travail /...

Je ne sais, chers compatriotes, si cette profession de foi, développée plus au long dans les publications que j'aurai l'avantage de vous soumettre, sera de nature à me concilier vos suffrages. — En tout cas, je vous l'offire comme avertissement. La question sociale est posée : vous n'y échapperez pas. Travailleurs, tendez la main à vos patrons; et vous, patrons, ne repoussez pas l'avance de ceux qui furent vos ouvriers.

Je suis, mes chers compatriotes, votro fidèle et tout dévoué

P.-J. PHOUDHON.

DE ^^. PROUbllON. Wi

Paris, 8 avril tSi8«

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