‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 4)Chapitre 16 sur 27 · AU CITOYEN LOUIS BLANC, SECRÉTAIRE DU GOUVERNEMENT PROVISOIRE · texte numérisé non relu

AU CITOYEN LOUIS BLANC, SECRÉTAIRE DU GOUVERNEMENT PROVISOIRE

Citoyen,

Je praids la liberté de vous adresser un exemplaire de la première livraison de ma Solution du proàlême social, ainsi que du Spécimen qui accompagne cette livraison, et qui est relatif à Torganisation de la circulaMon et du crédit.

Il y a dans ces deux opuscules, je vous' Tavouerai sans détours, des choses fâcheuses pour le gouveiv nement provisoire et pour vous. Ces choses, je les regrette; et je viens spontanément, citoyejij vous offrir explication et réparation. Vous jugerez de la conduite que vous aurez à tenir, .si mes déclarations vous semblent sincères. Le gouvememeût provisoire, dans l'imprévu de sa position, a commis des fautes, cela n'est plus à démontrer. J'avais, comme tout le monde, le dreit'de les signaler : peut-être était-il hors 4e saison que je le fisse avec la vivacité que je mets à tous mes discours. Mon' malheur est que mes passions se confondent avec mes idées; la lumière, qui éclaire les autres homines, me brûle. S'il m'arrive de faire la critique d'une théorie, supposant involontairement que l'auteur me ressemble, je raisonne comme si la volonté et le

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jugement étaient en lui choses identiques. Et quand je me trompe moi-même, j*en suis confus et je m'en accuse comme d'un crime. Quoi que je fasse, il m'est impossible de changer cette disposition d'esprit malheureuse. Sije vous ai bien jugé, citoyen Louis Blanc, le contraire a justement lieu pour vous. Vous êtes l'homme du sentiment, de Tatnour, de l'enthousiasme. Tandis que chez moi les passions viennent de la tête, chez vous les idées semblent toutes monter du cœur. Peut-être à nous deux ferions-nous un homme complet : mais, jusqu'à ce que nous fassions un échange de nos qualités respectives, il est fatal que nous ne nous entendions pas ; il est presque sûr que noua serons ennemis. Au fond, ce que je vous reproche, c'est précisément ce qui me manque et ce que je vous envie; en faveur du motif, vous oublierez quelques attaques qui ne peuvent vous faire valoir ni moins ni plus. Je suis las de faire la guerre; j'aimerais mieux avoir à défendre; d'ailleurs, Tennemi commun, ce n'est pas le gouvernement. Donnez-moi du vôtre, et je vous donnerai du mien. C'est le seul moyen de nous estimer et de bien servir la République. Dans cette réciprocité est tout mon secret pour la solution du problème social.

Votre projet d*organiser des ateliers nationaux contient une pensée vraie, et que j'approuve, malgré mes critiques.

Cette pensée, vous en avez vous-même conseillée; mais il paraît que tous ne la regardez que comme secondaire, tandis qu*à mon avis eWe est tout; je veux dire que sous le nom d'ateliers nationaux vous entendez des ateli&s de fbnâatUm, des aielièrs^principes, si je puis ainsi dire, car tous les ateliers sont nationaux, bien qu'ils restent et doivent toujours rester libres.

DE P«^ PMXaMiON. mjl

Ce qui vous préoccmpe est donc la SbécessUé de réaliser 1121 principe, de dûoii^r corps et %ure au uou¥eaa droit, à la aouveUe institutioii, puis à la laisser se développer toute seule, par la vertu de Tidée, par Ténergie du principe.

Voulez-vous, citoyen, vous charger de faire examina et, s'il y a lieu, de faire accueillir par le gouvernement provisoire mon projet d*organisation du crédit ? Je me ehargerai, en revanche, d'organiser vos ateliers.

Mon projet de ianque d'écimge^ qui est la partie essi^tielle de mon Sfécmm, est une idée qui vous appartient autant qu'à moi. C'^t celle que vous avez cherchée, et peuir^tre conçue dans vos études sur le système de Law; c'est celle qu'ont poursuivie tous les écimomistes. La Aam^w d'édû^ge, par la généralisation du mandat, est le grand ressort de l'organisation du travaiL

Si vous jugez, après lecture, que je me suis trompé, je n'ai plus qu'à baisser les yeux; j'interromps toute publication; je renonce à m'occuper davantage des problèmes éc(momiques.

Dans le cas contraire, prenez m^on idée sous votre protection et eédez^moi la vôtre; car, souffrez que je vous le dise, citoyen, l'organisation des atehers est une besagaei cfui mxti de vos attributions, non que la capacité vous manque, mais parce que votre position vous te défiand.

YiooA êtes membre du gouvernement; vous repré*seiUes, nott igkvm mk parti, mais les intérêts généraux de la société. Vous n'êtes plus l'homme de la Méformêj ni de VOrganisêHcmiit irmuM; et ipute initiative dont la tendance semblerait contraire à une classe quelconque de la société you& est interdite. Vous appartenez à la

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l)ourgeoisie comme au prolétariat. Protégez, encouragez Témancipation des classes travailleuses; appreBezaux ouvriers ce qu'ils ont à faire ; vous-même n'inferv^ez pas, ne compromettez pas votre responsabilité. Vous êtes homme d^État; vous représentez le passé et l'avenir.

C'est dans cette pensée, citoyen, qu'en vous demandant votre concours pour une idée qui est toute du ressort du gouvernement je viens me mettre à votre disposition pour une autre idée qui n'est point de sa compétence. Si mes services étaient acceptés par vous, citoyen, je demanderais que les pièces et documents déjà recueillis parla commission me fussent communiqués; j'aurais ensuite l'honneur de vous soumettre un projet, tant sur la marche à suivre que «ur la nouvelle forme de société qu'il s'agit de définir et de créer entre les travailleurs.

Je vous écris, citoyen, dans un moment où, la sensibilité reprenant en moi le dessus, ramène l'équilibre dans mon âme. Ma démarche auprès de vous est toute de dévouement, et j'espère que vous 4a' jugerez comme telle. Toutefois, et quel que soit mon désir de vous être agréable, vous me permettrez d'ajouter que je suis surtout déterminé par l'intérêt majeur de la République.

* Je compte, citoyen, sur Thonneur d'u]ie't^)onse. La deuxième livraison <l6 mon tivre estrtiriôe; ^i présence des difQcultés de la situation, je me propose de sus- ^ndre ma publiealion. J'ai besoinide savoir pour cela tsi je puis, au lieu d'écrire, coBtribnerplus ^ficacemeni è là consolidation de la République. . r

Je vous salue eor4iidement,.ait«g^B).

P.-J, Pboudhon.

DE P.-l. PROimiON. 9»

Pari»^ 9 aiTil 1848.

A M. MAURICE

Mon cher Maurice, je viens, en rëpondÂnt à votre dernière, vous remercier de Toffre hospitalière que vous me faites; j'en remercie surtout M°*^* Blecher, pour qui je n'aurai jamais assez de reconnaissance. Quand la sensibilité reprend en moi le dessus, les paroles, me manquant et je reste muet. Dites à ces dames que je les prie de consulter leur coeur pour savoir ce qu'il y a dan» le mien, et embrassez pour moi votre charmante Laure.

Enfin je me àuis laissé aller à écrire ime lettre à nos chers concitoyens, relativement à ma candidature, au succès de laqurile je persiste à ne pas ajouter ^i.

Mais ne voulant pas perdre l'occasion de manifester mes sentim^its, et sur la révolution de Février, et sur le gouvernement chargé de la représenter, j'ai parlé de l'abondance de ma pensée et de ma plume, au risque de mécontenter tout le moiide. L'avocat 0*** a-t-il donné au dub lecture de ma lettre? L'a-t-on imprimée?

Vous avez lu depuis, mon cher Maurice, la première livraison de mon traviail; elle est d'accord avec ma circulaire, puisque circulaire il y a.

Vous avez dû recevoir en outre mon projet financier,.

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ou plutôt antifinancier, dans lequel se résume toute la question économique. J'ai laissé de côté les développements de philosophie, de politique et de droit, pour ne montrer que la combinaison économique. Gela ne sera pas compris; et, quand on Taura compris, on le goûtera peu. On avait rêvé le bonheur sans travail, et voilà que je commence par dire : Il faut travailler I...

Travailler toujours 1 travailler de plus en plus ! Car réduire le salaire pour tout le monde, et proportionnellement, cela revient à augmenter le travail pour tout le monde. J'ai beau dire qu'en augmentant le travail de moitié nous aurons chacun à dépenser moitié plus en mc^jFenne, et que les pauvres seront plus favorisés que les ridMS : on voudrait avoir le surcrdt de richesse, mais sans travail 1...

JlgDore si mes idées, si simples, si frappantes, et que je vais développer sous une forme moins aride, seront bientôt accueillies. Tout ce que je puis dire, c'est qu'on passera par là : ou bien il y aura surcroît de pauvreté et de désordre.

Le gouvernement provisoire est fou, et tous les républicains sont fanatisés. On répète en miniature 93; (m ne sait que la Ccmvention ei Robespierre; rhalfaicination est complète. Ledru-Roliin se drape dans son énergie révolutionnaire; les clubs ap{dauâisseot; on fait les motions les plus bouffonnes. Enfin rien ne manque à la comédie, qui est d'autant mieux jouée que les acteurs se prennent tout à £Bdt au sérieux. Braves gens au fond, pour la plupart, mais d'une ignorance, d'une étroitesse d'idées qui me désolent II ny a personne ni dans le gouvernement, ni parmi les clulnàtes, qui comprenne ni l'époque, ni la rérolution, ni la que»tion, ni la situation. La littérature en vogue, la démo-

DR p^. maosmm. ait

^aiie baysurde^ toutes les utopias,^ tous les rêves sont au pouvoir. Us ne voient pas, -les malheureux^ ces choses si simples : \^ que les départements, si le gouvernement ne change, vont refuser Timpôt; 2? que Tarmée, qui d'ailleurs se désorganise, sera sans force contre les populations; 3<> que les conscrits ne partiront pas; 4^ que la suspension des affaires va amener la famine dans Paris; 5^ que le gouvernement n'a rien dont il puisse faire argent; t^ que tout le monde, même les riches, vivant sur le crédit, les réquisitions, impôts progressifs et autres drogues ne produiront rien.

Le gouvernement provisoire va de Tavant; il a établi une amende de 50 francs pour la première fois et 100 francs pour la seconde, contre les chefis d'ateliers qui feront travailler plus de dix heures ; il paie 1 fr. 50 et 2 francs par jour une masse de fainéants qui font semblant de piocher sur le bord des routes, et qui le soir assistent aux clubs où ils appuient les motions révolutionnaires. On fait, on défait, on refait les décrets; on y met des considérants dignes de M. de la Palisse ; tout ce qu'on fait est coup de tète et casse-cou.

Jamais pareil vertige n'a saisi im pays.

Et les candidatures I Ici, à Lyon, partout, on les compte par centaines; c'est à dégoûter les plus courageux. Âh 1 mon cher Maurice, nomnïez-moi, ne me nommez pas, cela m'est tout à fait égal. Nous sommes en pleine transformation; que les conservateurs s'y résignent. Mais toutes ces folies ne dureront pas, et je ne veux pour rien y tremper; que les braves ouvriers bisontins, qui ont eu quelque admiration pour le gouvernement provisoire, en prennent aussi leur parti.

Depuis que j'ai envoyé ma réponse à Gandon, avec recommandation de la remettre à M. Tudet et de la

Sli GORRESPONDANCB

faire insérer, je n'entends plus parler de rien I C'a été un coup de frein à nos exaltés, je m'en doute. (Je vous dis tout ceci entre nous.) Ma première livraison, mon projet, ont dû ensuite les refroidir singulièrement 1 Us en verront bien d'autres.

L'utopie, la décadence sont au pouvoir : voilà mes adversaires, voilà ce qu'il faut démolir. J'aurai raison plus tard.

Mon traducteur allemand m'écrit de Trêves (Prusse) que la bourgeoisie rhénane goûte fort mes idées, et qu'elle est toute prête à suivre mes leçons. Je vais faire im appendice à mon projet, pour en montrer les conséquences, les motifs, la portée, etc.; je tâcherai de bien établir la question en droit comme en Économie politijue^ et je verrai venir les événements. Si je trouve des sympathies, de la raison, du sang-froid de l'autre c6té du Rhin, et que j'aie la chance d'y faire quelque chose, je quitterai Paris où je désespère de vaincre la malveillance de la presse qui s'obstine à me refouler, et o\i je prévois que la fièvre révolutionnaire devra avoir son cours. C'est une pleurésie dont nous ne mourrons pas, mais qui nous fera bien souffrir.

Je vous souhaite le bonjour.

P.-J. Proudhon.

DE P«-J. PROrosON. 313:

Paris, 12 aTril 1818.

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