A M. CHARLES PROUDHON
Mon cher Charles, j'ai bien reçu tes deux lettres, et je réponds à la dernière, uniquement afin de te rassurer sur mon sort. Ceux qui me détestent en ce moment ne sont pas les propriétaires, ce sont les hommes du gouvernement. Je ne t'en dis pas davantage.
Tu n'as rien à dire de ma part, rien à publier ou à communiquer en mon nom. Tu ne peux savoir ce que je veux, ni ce que je dois faire ; le seul parti que tu aies à prendre est de t'en rapporter aux imprimés que j'envoie à Besançon et aux lettres que j'adresse aux électeurs, et que sans doute on imprimera. Reste tranquille, ne t'échauffe pas; ne te mets en avant pour aucun projet, aucune opinion ; suis seulement la marche que je trace à tout le monde dans mes publications. Ne préjuge rien, ne suppose rien, ne prends parti pour personne, parce que tu ne peux savoir comment les choses tourneront et qu'il faut éviter, par des manifestations prématurées, de se compromettre. Je sais seul ici ce qu'il faut faire, et je le dis au fur et à mesure que je le crois utile.
Tu salueras pour moi tous nos amis et parents, et tu
Ul COÊKÊSlKmèJKSÊ
leur feras part, si tu veux, des mêmes recommandations que je te fais. Qu'ils ne soient pas plus révolutionnaires que la révolution, et qu'ils ne se pressent pas de toucher à rien, parce que, ne voyant peutr-ètre pas Tensemble des choses, ils n'aboutiraient qu'à augmenter le gâchis.
Il faut dans des moments pareils être lion et renard, serpent et colombe tout à la fois. Cela n'est pas donné à tout le monde.
Ton frère,
P.-J. Proudhon.
DB F.-J. PMQBMIf. ai»
Ptrrs, iS avril 1848.
A M. PILHES
Mon eher Pilhes, on vous accuse ici de mollesse, de connivence avec les réactionnaires. Que sais-je? peut-
éAre que vous êtes un traitrel Je viens, au milieu
des dégoûts qui vous abreuvent, causer im peu avec vous : cela vous consolera.
Nos gouvernants accusent tout le monde, excepté eux-mômes, de la situation déplorable où est le pays. La vérité est qu^eux seuls sont coupables : ignorance, précipitation, puis rétractation, contradiction.
Nous avons un gouvernement formé de trois fractions hostiles, jalouses, paiement impuissantes, également despotiques.
La première est la coterie des doctrinaires de la démocratie, qui a pour organe lé National, pour patrons Marrast, Pagnerre, Marie, Camot, Bethmont et consorts. Ceux-là marchent en sens contraire de la révolution ; ils repoussent tous les économistes et les socialistes : P. Leroux, Considérant, Gabet et moi, nous sommes ses bètes noires. A Limoges, Trélat s'oppose à la candidature de P. Leroux; partout cette fraction du
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pouvoir est prête à s'entendre avec Tancienne opposition dynastique.
Le deuxième parti représenté au pouvoir est celui des jacobins ou montagnards, c'est-à-dire la RifbfTM et ZedrU'Hottin, avec le club Barbes, E. Arago, etc. Ce sont les plus honnêtes gens, les plus dévoués, les plus énergiques. Malheureusement ils ne comprennent pas leur siècle. Tout ce qu'ils pensent, disent, proposent ou exécutent, est en commiémoration de 93 : ils ne s'aperçoivent pas que le monde est changé. Ils sont sans force, et ils ne songent qu'à déployer de l'énergie l Us ne peuvent gouverner qu'avec le consentement de tous, bourgeois y compris, et ils parlent de dictature ! Ils n'ont m argent, ni armée; ils n^auront bientôt ni impôts, ni conscrits : tout leur manquera à la fois, sans qu'ils se rendent compte des raisons, parce qu'ils ne savent pas comment est faite la société, et qu'ils prennent 48 pour un analogue de 92. Leur erreur la plus grave est d'être exclusifs, et de ne pas vouloir comprendre que la France entière était républicaine sans s'en douter; conséquemment, que le seul rôle du gouvernement provisoire était, en arrivant aux affaires, de nourrir les ouvriers sans travail, de rassurer la propriété, de prouver à la France que la révolution do Février était la conséquence de toutes les idées, même opposées, qui la veille étaient en lutte ; puis, sauf à résister à toute tentative de restauration monarchique, d'appeler la nation à s'organiser républicainement, comme eUe voudrait.
Ils veulent engager l'avenir; et ils ne s*aper(*oiveni pas qu'ils ont rétrogradé! Tout ce qu'ils essaient choque l'iïistinct républicain de la France. On se dit partout, en parlant de leurs actes : « Ceci est de la die-
tàture, cela est de la terreur; ce n*est pas de la république. »
Le premier parti ne veut pas marcher; le^ seeond marche de travers; oommeut voulez- vaus que Ton s'enteudel Comment le pays ne serait-il pas indocile sous la main d'une autorité sans consistance ?
Ënûn^ il y a la i;ecte communiste^ qui trône au Luxembourg en la personne de L.. Blanc, et qui, à elle seule, fait presque tout le mal. Louis Blanc coûte 100 millions par jour à la France, qui, par sçs plans, tout entière, se voit menée de vive force au communisme; et comme elle n'est pas communiste, il y. a cessation de travail, de commerce, d'affaires; nous fondons, nous nous consumons sur place, comme un ' glaçon au soleil. Ici, presque tout le monde siffle et hue ces crétins, qui, disent-ils, jouent bravement leurs . tèies, comme si la Bépublique en avait que faire. Jo pourrais compter comme quatrième coterie le parti Bûchez et Bastide, les révolutionnaires mystiques, qui nei vous donneraient pas la guillotine sons confession. Ils ne méritent pas qu'on en parle.
Et voilà ce gouvernement, divisé d'idées, de théories, . sans homogénéité, sans principe, qui décrète, qui légifère, qui fait, refait et défait, qui prend un arrêté et quileiendemain le révpque, qui, au lieu de faire delà conservation, du statu ^^républicain, coii^promet la République par son ignoraace de la République. A LyOTi,-E»m. Arïjigo, d^nt saûs doute on fera, l'éloge, est le très-humble serviteur d^ caûuts; faisant tout ce . qu'ils veulent, il se soutient, ça^in-caha. A Besançon, .ie.comnû^aire.faiyre a été expulsé par la gaarde natio- . iiale çn arm^a; pourquoi? Ne croyez pa,s que ce soit en haine de la République : non, c'était en haine de la
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dictature et des façons caTdièies de Hiomiiie. La plupart de vos collègues, comme de vos chefis, mon cher Pilhes, sont de yrais somnambules. Us ne voient partout qu'aristocrates, réaction, contre-réT<duiioa; ils inventenmt même une coalition 1 Or, TËurope est à ses affaires ; elle ne pense pas à nous. Des aristocrates, il n'y ^1 a point. Tout le monde est pauvre, tout le monde est prolétaire. Car, tout le monde vivant de la circulation, et la circulation étant arrêtée, les condiUons sont égales. C'est la misère pour tous.
Une contre-révolution I £lle est peu à craindre. Chacun a senti, d -une manière plus ou moins claire, que toutes les idées concluaient à la République, qu'on était républicain sans y penser, que le parti qui porte ou usurpe ce nom n'a que l'avantage de l'avoir su plus tôt. On s'arrange de la République^ mais pas d'une vieille tragédie. Surtout on ne tolère pas l'eKclusii»!. Comment, en effet, la République durer ail-dle en France, si eUe n'était dans toutes les idées, dans tous les besoins?.,. La thèse était belle à développer; on aurait eu plaisir à voir les patriotes prendre ce biais; ne pas faire de la révolution leur propriété; tri<Mnpher modestement d'avoir eu raison depuis dix-huit ans. Les malheureux ne l'ont pas compris. Tout pleins de leur histoire révolutionnaire, ils voient les choses à rebours de ce qu'elles sont ; et c'est pourquoi leurs ades scmt à rebours des sentiments généraux.
Mon projet d'organisation du crédit est in^ncimé depuis bientôt huit jours; je n'ai pas ^core obtenu nn mot d'aucun journal. Fauvety seul l'a insété dans sa feuille, mais sans le faire valoir. Ceux qtii le lisimt admettent tous mon projet 4e banque d'échange ; mais les tètes sont tellement emportées, qu'on n'est pas tou-
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ché de rimmensité des résultats. Fauvetj, Yiard, etc., comprennent parfaitement que le rôle du numéraire est fini; qu'il en résulterait pour la France en deux années en éconinnies, bénéfice, accroissement de production, cinq à six milliards de mieux-rTalue ; que le principe de ma banque est le principe de Tégalité, etc. Rien n'y fait. Cela est trop algébrique, trop financier; on attendait un idéal plus poétique; et {)endant que chaque jour nous a^^roche de la catastrophe, on ne songe point à provoquer une mesure qui sauverait la France. Deux milliards cinq cents millions de crédit mutuel; autant en accroissement de production asrnuelle : voUà un premier échantillon de la puissance de mon principe. On se moque de celai Des gensàla veille de mourir de faim I...
Hier le Naûionàl contenait un artide à mon adresse, où, sans me nommer, il mettait au-dessus de mon projet une proposition de billet hypothécaire dont il trouvait ridée excellente. C'est ime combinaison d'usurier!
La Réforme n'a pas encore eu le temps de me lire.
YAPreese a promis de publier mon projet tout au long. J'ai été voir E. de Oirardin; cet homme, qu'on croit profondément doué, habile, intellig^it, etc., est un être incompris. C'est une tète maladive, cerveau fêlé, tempérament fébrile, tripoteur, tracassier, langue bavarde. J'étais curieux de voir le personnage ; jamais je n'aurai de querelle avec lui, car je ne le prendrai pas au sérieux.
Demain, au dub des imprimeurs, j'irai développer mon projet. La deuxième livraison est tirée. J'écris la troisième. J'ai donné ordre de tirer à 1,500 exemplaires seulement. Votre ami Caze est un homme Ixm à rien, que j'ai laissé tranquille chez lui. Il m'a procuré un
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nommé Gilbert, à qui je donne im franc par jour. Je lai ai associé, aux mêmes conditions, le père Eisermann ; et tous les deux tiennent la boutique, se remplacent, font les courses, etc. Nous avons des dépôts de plusieurs libraires. Louis Blanc me veut mal de mort. Mes plaisanteries et mes critiques lui vont au cœur; l'indignation a passé dans la commission qu'il préside, et l'eu a résolu de rayer mon nom de la liste des candidats.
A Lyon ma candidature n'a que des chances douteuses. L'anarchie est dans les clubs. Les ouvriers se querellent, se jalousent. Toutes les infirmités intellectuelles se présentent pour la députation !
Besançon m'offre plus de chances. J'aurai l'appui de la bourgeoisie et des ouvriers. Je compte sur le succès. J'ai payé déjà pour diverses dépenses, papiers entre autres, 3b6 fr. 50.
L'imprimeur m'a témoigné le désir de régler, et je compte lui remettre samedi 150 francs. Ce qui fera 50C fr. oO à mon crédit. J'ai reçu de vous jusqu'à ce jour, 600 francs.
On lit poil dans des temps pateils. Peut-être interroroprai-je ma publîcatixm; en tout cas, j'épuiserai le papier iqui notis reste, et qui suffira pour aller jusqu'à la troisième livraison, en tirant à 1,500.
RibeyroUes est parti lundi soir par la malle.
Quoi qu'on pense et quoi qu'on dise, soyez conciliant, mon cher Pilhes; prouVez que tout le monde est républicain ; bornez-vous à maintenir la République, excusez le gouvernement provisoire de votre mieux, et montrez en i)erspectivé l'Assemblée nationale, qui régularisera tout. Mais irons-nous jusqu'à l'Assemblée nationale ? Je tous embrasse.
Paris, 14 avril «848.