A M. MICHEL CHEVALIER, PROFESSEUR D ÉCONOMIE POLITIQUE
Monsieur, dans votre troisième lettre sur rorganîsation du travail, qui a paru dans les Débats d'hier, vous me citez, conjointement avec M. Pecqueur, comme chef d'une secte particulière de commimistes que vous appelez communistes égalitaires et continuateurs de • Babœuf; vous me rendez, à ce titre, solidaire de la déconfiture de M. Louis Blanc, entrepreneur officiel de l'organisation du travail, et vous déclarez du coup mon système aussi impuissant que celui de M. Louis Blanc à éteindre le paupérisme, qui est la grande question du siècle.
En sorte qu© moi, qui ai réfuté le commimisme de manière à dispenser qui que ce soit.de s'en occuper à l'avenir, je me trouve englobé dans la proscription x^ommuniste.
Moi, dont les idées n'ont aucun rapport avec celles de M. Louis Blanc, et qui n'ai pas paru une seule fois au Luxembourg, je suis enterré par vous dans la même fosse que M. Louis Blanc.
Moi, enfin, qui n'ai publié jusqu'à présent que des
CORBBSP. II. SI
3S2 COBRESPONDiMCE
critiques : critique de rEconomie politique, critique du socialisme, du communisme, du fouriérisme, du saintsimonisme ; critique de la monarchie, de la démocratie, de la propriété, etc, etc., j'entends prononcer la condamnation de mon système^ lequel système n*a jamais vu le jour 1
Avant-hier, le Constitutionnel me citait comme communiste; dernièrement, la Xevtce des Deuco^Mondei m^ présentait également comme communiste; chacun, excepté ceux qui me lisent, me croit communiste, et sur ce. Ton ne manque jamais de déclarer mon système faux, impraticable, hostile à la liberté, subversif de la ^ciété, de la famille, et autres qualifications plus ou moins déplaisantes.
J'ai toujours laissé courir ces fadaises, par la seule crainte que mes réclamations ne fussent prises pour des réclames, et si dans ce moment je me décide à m'adresser à vous, c'est que je crois qu'il est de l'intérêt général que je rompe le silence. Il serait trop commode de répondre aux critiques qui ont été faites depuis vingt ans des institutions sociales par l'épithèle de communiste^ et les ennemis de la révolution de Février en auraient trop tôt fini avec le prolétariat.
Laissons donc, s'il vous pldt, M. Louis Blanc et son utopie. M. Louis Blaac n'e^t pas du tout la persom^ification dunouveau système social. Voici, sauf erreur, comment la question doit être posée par tout écrivain de bonne foi.
Le peuple, qui a fait la révolution de Février, n'est ni saint-simonien, ni fouriériste, ni communiste, ni babpuviste; il n'est pas môme jacobin, ni girondin.
Mais le peuple a parfaitement compris ces deux choses : c'est, d'un côté, que la politique n'est rien;
d'autre pari» qi^e TÉcoikomie politique, telle que Tout enseignée MM. Say, Rossi, Blanqui, Wolowski, Cheva* lier, etc., n'est qme de Téconomie des propriétaires, dont Tai^lication à la société engendre fatalement et organiquement la misère.
Je crois avoir plus que personne contribué à étaMr cette opindon. Ce qui est vrai économiquement du simple particulier est faux dès qu*on veut l'étendre à la société; cette proposition résume toutes mes critiques. C'est ainsi, par exemjde, que le produit net et le produit bnU, distincts pour Tindustrie privée, sont identiques pour la nation; que la baisse du salaire, laquelle e$t appauvrissement pour le travailleur qui la subit, devient augmentation de richesse qu^nd elle s'applique à tout le monde; que, au point de vue collectif, il en est ainsi de tous les théorèmes de Tancienne Économie politique, qui, je le répète, n'est que de TÉconomie domestique. Or , que demande aujourd'hui le peuple? Le peuple demande, et c'est la question qu'il a posée le 24 février, que, tout en respectant la liberté individuelle, sous quelque forme qu'elle se manifeste, on refasse une Économie politique (publique ou sociale» comme il vous plaira) qui ne soit pas un mensonge; car c'est mentir au peuple et à la justice que de vouloir expliquer à la société les pratiques de l'égoïsme. Les faits sont là qui le prouvent.
Pour satisfaire à ce désir du peuple, que font les socialistes?
Par une erreur du môme genre que celle des économistes, ils veulent étendre à la société tout entière le principe de fraternité qui existe dans la famille , et le principe de solidarité, qui fait la base des sociétés civiles et commerciales dé&nis par le Code. De là, l'utopie
dit GOmS^OimANGE
phalanslérienne, el tant d*aatfes que Vous' eonnâi^seis comme moi.
Or, la fraternité et la solidarité dans le corps sod»! ne ressemblent paspiiis à la fi^temité' domestique et à la soUdariié des sociétés en nom collectif, que les lois du crédit, de la production et de la circulation, au point de vue du peuple, ne ressemblent aux règles du crédit privé, de la production et de la consommation privées.
J'ai développé, dans un ouvrage qui a paru il y a plus de dix-huit mois, cette opposition fondamentale. S'il avait plu aux économistes de faire état de mes observations, ils auraient pu prévenir les événements de Février, et la révolution sociale se serait accomplie sans catastrophe. Et si le socialisme, et M. Louis Blauc en particulier, avaient été capables de recevoir un bon conseil, que j'opposais à leurs rêves, nous n'aurions pas aujourd'hui le spectacle désespérant que nous donne le Luxembourg. Mais, en faisant la critique de toutes les opinions, j'ai dû m'attendre à n'être écouté de personne ; aussi je ne demande qu'une chose, c'est qu'on m'épargne la calomnie. Économistes et socialistes poursuivent donc également, selon moi, im but impossible à atteindre; les premiers en appliquant à la société les règles de l'Économie privée; les seconds en lui appliquant la fraternité privée. C'est toujours de rindividualisrae, toujours de la subjectivité, de la contradiction.
Voilà ce que depuis huit ans je n'ai cessé de dire. Du reste, j'ai été sobre d'affirmations; je n'ai point publié de système, et personne ne peut dire si je suis ou non capable de guérir la misère.
Toutefois, voulant donner une idée de ce que doit être, dans mon opinion, la solution du problème social,
je viens de publier un projet (Inorganisation de la circulation et du crédit, que je prends la liberté de vous adresser.
Ou je me trompe fort, ou vous ne trouverez vestige là-dedans ni de communisme, ni de babouvisme, et vous y verrez une Economie politique constituée sur d'autres bases que celles de J.-B. Say et de Ricardo.
Puisque, et c'est vous-même, Monsieur, qui le dites, puisque le jour est venu de discuter tous les systèmes, vous m'obligeriez fort, et de votre part ce serait justice, d'examiner cet échantillon du mien. Le peuple est trop avancé pour reculer ; il faut absolument établir un des nouveaux principes : le droit du capitaliste et d^ travailleurs; il faut, en un mot, que la question sociale soit vidée. Sinon ,/attendez-vous à toutes les horreurs de la guerre civile, à toutes les misères de l'agraria.
Je rpgrette sincèrement. Monsieur, la destitution dont vous Venez d'être frappé, et qui, je le c^aiBS, vous ft trouvé trop sensible pour un homme de si haute intelligence. Je n'eusse pas conseillé cet acte de rigueur inutile, d'autant plus que, économiste avant tout, vous êtes sceptique en matière de gouvernement. Franchement rallié à la Révolution , vous pouviez pay vos . talents servir le peuple même en ré3istant aux iimovationsv
Je déplore que de misérables rftpcunes, voi^s «ient rejeté dans le camp ennemi.
Je compte sur votre obligeance pour faire insérer la présente dans le plus prochain numéro des Débats^ et vous prie d'agréer l'assurance de ma parfaite estime.
P.- J. Proudhon.
ai6 cMFiË^itoiâ^cÉ
3 mal 1848.
À K MAGUET.
Mon cher Maguet, jô suis heureux de vos Micîtatîoiis, et je vous en remercie.
Je présume que vous veùez à Paris à l'occasion de la fête fixée pour le 4 et renvoyée au 15 ou à quinzaine?
Je Compte donc que sur mon avis vous ajournerez votive voyage.
Je serai chez moi toutefois à Theure que vous m'assignez.
Démain vous recevrez une nouvelle bombe.
Mon journal gagne du terrain; il suscite des applaudissements et des colères incroyables.
-J'avais besoin de frapper un peu l'attention avant de parler; maintenant je vais développer ma théorie.
Adieu, je vous embrasse.
P.-J. Proudhon.
DE P.-i. *àoUDHO^. â27
Mai im.
A M. MAGUET.
Mon cher docteur, votre dévouement, me. pénètre jusqu'au fond de Tâme ; je voudrais que vous eussiez besoin, dans ce moment que je me fi3se aixattre ime jambe pour vous être utile; je la tendrai de bon cœur au chirurgien. Un de mes amis à qui j'ai fait part de voti'e lettre en a pleuré d'admiration.
Mais, mon cher ami, je Suis plus digne peut-être de vôtre estime que vous ne pensez encore, en ce sens que je sais veiller moi-même au soin de ma réputation.
Tranquillisez-vous sur ma situation. .
Il y a dans la caisse du Peuple, à l'heure qu'il est, 25,000 francs.
Je dis 25,000 francs qui, sans le fisc et les procès, ne devraient rien à personne.
Le jour oii je pourrai conduire cette 'entreprise et la soutenir sans avoi;r besoin de frapper l'attention, par de ces coups imprévus qui amènent unesais^îe, ce sera une affaire qui produira 100,000 francs pet par an.
Déjà, depuis plus de six ou sept semaines, nous n'avons eu de saisie, excepté celle de ces jours passés, qui tombera dans l'eau, le parquet ayant été mystifié
«» xoiiasswNpASCE
par mon article sur les conspirations, comme le Constitutionnel Ta été lui-même. J'ai lieu de croire qu'au point où en est la faveur publique nous pourrons nous soutenir sans forcer le pas.
Du reste, nos souscripteurs ne viennent pas vite ; un tiers environ des actions est abandonné pour le Peuple.
Ce que j'ai dit, au surplus, de ma situation personnelle est vrai; j'ai 3,000 francs dans le cautionnement, plus 6,000 francs qui m'ont été remis par un jeime noble, de Bretagne, à qui sa famille interdit toute relation avec moi.
J'avais aussi à la Banque du Peuple deux hommes sûrs, qui avaient l'œil au graiu, et m'avertissaient de tout. '
Je les ai transférés à l'administration du Peuple. Tout marche bien ; soyez sans inquiétude.
Le public a été médusé par mon compte rendu; la presse, d'abord si insolente, a été écrasée; et moi, je me trouve un peu plus haut et plus solide sur mon piédestal; passez-moi ce style dont je ris le premier.
La manière dont je me suis défait de la clique qui m'entourait, m'obsédait et m'espionnait à la Banque du Peuple, a paru un acte de vigueur et d'habileté. Je n'avais pu me débarrasser d'eux au commencement ; il me fallait cette occasion.
Maintenant, quant à la politique, vous pouvez juger par le compte rendu de la séance de samedi 28 courant de r Assemblée nationale, et ce que les journaux vous raconteront de l'agitation des clubs, combien j'empâture le gouvernement avec ma résistance légale, et mon droit républicain, dont je développe de temps en temps quelque principe. ,
DE P.-J. PROUDHp^. 3âd
Bref les conseryateurs de toute nuance, sont amenés peu à peu à déclarer qu'ils veulent la République, hmnéfe^ bien entendu, mais enfin la République. Il me reste la queue des Montagnards, socialistes clubistes, etc., qui ne vaut pas quatre sous, et que mon influence, toujours croissante, offusque singulièrement. Voici quelle sera à peu près ma tactique :
Voua avez su que j'avais voulu, avant de descendre dans la rue, compromettre les chefs. Cela n'a pas plu du tout, de sorte qu'à mon tour je vais laisser là les conspirateurs et faiseurs d'insurrections, et montrer la ficelle au peuple, qui comprend à merveille.
Puis le Peuple fera de l'observation , avertissant, jugeant, raillant, tympanisant montagnards et socialistes quand ils marcheront de travers.
J'ai de la copie pour plusieurs années.
Maintenant, à vous! Quand allez-vous à Dampierre? Faites-le-moi savoir ; je suis résolu d'aller vous y faire visite.
J'ai parcouru toute la Belgique ; je ne sais où m'arrôter, sachant que partout la police a des instructions secrètes, et entendant tous les jours parler de moi d'une manière fort peu avantageuse. Ma santé, heureusement, est assez bonne I Mais je suis devenu tellement cauteleux et méfiant que je ne donne mon adresse à personne, et que pour vous la dire, à vous par exception, je suis forcé d'employer des circonlocutions incroyables. Vous rappelez-vous ce vieux professeur de philosophie en face duquel ma prestance vous paraissait si comique ? Prenez la première, la sixième, la quatrième et la deuxième lettre de son nom ; mettez en tète l'initiale du nom de baptême d'im célèbre grammairien de votre connaissance, mort, jeune par trop
G0RRCSP0]1t)ÀNCE
d'amitié pour ëa femme ; assembler ; je suppose que vouô savez assez de géographie, qtie vous connaissez assez lien votre carte d'Europe pour suppléer le reste. Si jamais vous avez envie de me voir et de ftiire route jusque-là, vous ferez bien de me prévenir quatre jours d'avance ; j'aurai soin de ne pas m'éloigner et je vous mettrai la main dessus comme nn vtai sergent de ville. Quant à mon nom inconnu, écrivez-moi par Fentiremîàe du Peuple.
La Belgique est un pays assez monotone. J*2ii grande envie de remonter le Rhin jusqu'à Bâle. L'anxiété des événements m'arrête ; et puis, j'attends que nia situation soit tout à fait liquide.
Quand vous verraî-Je ? En vérité, mon cher, quaùd je reporte sur vous mon attention, et que je pense à votre amitié, je ne puis m'empêcher de dire : la République est une prostituée qui ne vaut pas là peine que je me donne pour elle.
Salut et fraternité.
P,-J. Proudhon.
ttS !>..); PftÔtJïïttON. ^1
PaHs, 31 mal f8l8.
A M. ABRAM, NOTAIRE A ORGHAMPS-YERNON,