‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 4)Chapitre 19 sur 27 · DOUBS · texte numérisé non relu

DOUBS

Mon cher camarade, tu veux absolument que je t'envéie ma profession de foi, et tu m'annonces, si elle est sage, trois cents voix parmi tes honorables concî-

Quand je lis les circulaires qui nous inondent ; quand je vois avec quelle facilité les gens qui ont le plus d'esprit se compromettent, sans qu'ils s'en doutent, en faisant courir leurs sottises parlementaires ; quand je rumine enfin sur le danger d'ime pareille épreuve, je t'avoue que j'aimerais beaucoup mieux, pour ma réputation, n'avoir point à m'exprimer du tout.

Il faut pourtant répondre à ta lettre, si catégorique, si péremptoire, qu'en la lisant je croyais tenir une sommation. Tu as eu beau t'envelopper d'égalité et de fraternité, j'ai reconnu tout de suite l'homme du protocole. Puisque tu le veux , je te dirai bonnement, et de maniète que tout le monde l'entende, ce que je suis, ce que je veux. Tu feras, si bon te semble, de ma déclaration un peu gaulofee un acte extra-judiciaire.

Ma famille est d'origine montagnarde, connue par sa

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piété , son civisme , son respect pour les traditions francHSomtoises, toutes choses qui doivent rendre ma candidature chère aux habitants du canton de Morteau.

Mes antécédents politiques sont connus, et tu peux en rendre témoignage. Je suis républicain, non pas seulement de la veille, mais de Tavant-veille : la date de mes opinions remontant, si je ne me trompe, à 1827 ou 1828, alors que personne ne savait ce que c'était que la Marseillaise. Sous ce rapport, j'offre donc toutes les garanties désirables de fidéhté à la République.

Je dois dire cependant que depuis 1827 mes idées se sont un peu modifiées, en ce sens que je ne suis ni girondin, ni montagnard, ni môme babouviste ; mon esprit a marché avec le siècle. Aussi je crois la Constitution de 1793 aussi parfaitement insignifiante que la Charte de 1830 ; et si je trouve à redire à la politique du Gouvernement provisoire, c'est de nous donner une répétition de 92, faute par lui d^ comprendre que nous sonmies en 1848. Si donc je faisais partie de l'Assemblée nationale, je demanderais compte au Gouvernement provisoire, lorsqu'il viendra lire son discours de la couronne, de ce faux esprit révolutionnaire qui se fait remarquer dans tous ses actes, et auquel j'attribue les trois quarts du malaise de la situation.

Quant à mes idées sociales, ce point est le plus scabreux de tous. On ne manquera pas de dire aux bons habitants de la montagne que c'est moi qui ai écrit ces horribles mots : La Propriété, c'est le vol! On en inlGôrera que je veux la conmumauté des biens, des £emmes, des enfants, que sais-je ? peut-être la communauté des jambes et des bras !

Tu peux dire hautement que je ife veux pas qu'on démarie qui que ce soit ; que j'entends au contraire que

m P.-J. PKOUDHON. 3®

ceiix qui ont pris des femmes les gardent ; je ne suis pas assez philanthrope pour séparer ce que Tamour a joint. Au surplus, je suis si peu communiste que c'est précisément comme adversaire de la communauté que les Icariens m'ont rayé de la liste de leurs candidats.

Pour ce qui regarde ma célèbre définition, la Propriété, c'est le vol! c'est là ime question d'économie sp^ulativé à débattre entre le commissaire du Grouvernement provisoire, M. Drevon, et moi, mais qui ne touche en rien à la pratique des afiPaires, la seule chose qui intéresse nos concitoyens. Quand je dis que laPropriétè est le vol, j'entends, par exemple, que les paysans sont en général trop peu riches, qu'ils ne mangent pas assez de viande, ne boivent pas assez de vin ; que leur pain est trop mêlé d'orge, avoine et autres fécules; qu'ils paient le sel trop cher : en un mot, qu'il ne leur passe pas par les mains assez d'argent. Pour eux, le numéraire est toute l'année comme il est à Paris depuis un mois ; c'est un désordre auquel je me propose d'apporter remède.

Je n'insisterai pas sur ma foi religieuse. Quand on ne me parle de rien, j'ai la religion du charbonnier. Dès qu'on veut m'obliger à croire, mon esprit se rebiffe ; il est dans ma nature de toujours contredire à l'autorité. J'ai pour les ecclésiastiques , comme pour tous les fonctionnaires publics, en général beaucoup d'estime ; mais j'ai toujours été rebelle à l'Église comme au gouvernement.

Je veux que l'État paie les prêtres tant que la religion sera l'un des principes de la société ; mais je ne veux pas que le salaire donné par l'État devienne pour la religion un moyen d'existence, puisqu'alors elle serait elle-même un produit parasite ; elle ne serait plus

un principe. G^esipour cela que je demftBderai à TAssembljée nationale que tout prêtre qui regarde les femmes à la messe soit destitué de ses fonctions et marié.

Voilà, mon vieux, les explications que je puis t'offrir. Toi qui sais lire dans im papier le blanc comme le noir, tu feras à tes amis tels commentaires que tu aviseras ; je m'en rapporte pleinement à ta prudence et à ta discrétion.

Dans quelques jours, tu recevras le spécimen de la solution du problème social telle que je suis en train de la publier.

Je te salue in Ckristo et SepuUica^

P.-J. Prouohon.

D£.P»-g, P90JUQE0N. 33$

Pari», 17 juin 1848..

A M. HDQUENET

, Mpu c]x^v Huguenet, je répoDuds wi peu tard à votre dernière, en ce qui concerne la réimpression de la JProjpriété. Vous me demandiez des explications plus claires sur les conditions que j'entendais faire à M. Bintot. Je vous dirai aujourd'hui qu'il n'y a plus lieu à vous donner d'explications. Je viens de traiter de cette réimpression avec un libraire qui me donne de l'argent comptant, dont j'ai grand besoin, et qui prend le reste des Créations de Tordre.

Je suis dégagé de Prévôt qui m'a fait tant de tort par sa nonchalance à pousser la vente de mes publications.

A présent que me voilà représentant du peuple^ je suis absorbé par les travaux de l'Assemblée , et n'ai pas môme le temps de travailler à mon journal. Je fais partie du comité des finances et je compte prendre la parole sur les questions de ce ressort. Cela, je pense, ne tardera guère.

Combien vous reste-t-il de Célébrations du bimanche ? J'ai besoin de savoir cela au juste et par retour du courrier, s'il est possible. Je pourrais négocier, pour

M. Bintot, ce quî lui reste, avec mon libraire; cela conviendrait également aux deux. Donc écrivez-moi, je vous prie.

Je suis l'objet d'une curiosité singulière. On s'étonne presque que je n'aie ni cornes, ni grifiPes. La terreur que je cause dans certains départements est vraiment ridicule.

Comme je n'ai pas une minute disponible, obligezmoi de voir le cousin Proudhon, et de m'excuser auprès de lui de mon silence. A la prochaine occasion, à la première bonne fortune qui m'arrivera, je lui en ferai part à lui le premier.

Bonjour à M"** Huguenet. Donnez-moi toujours de vos nouvelles, et salut aux amis.

P.-J. Proudhon,

DE P.-J. PROUDHCKf. 33t

Paris^ 28 juin 1848.

A M. MAGUET

Mon cher Maguet, votre Sollicitude, votre amitié pour moi me touchent au plus haut point. Il m'est bien dous de savoir que des âmes comme la vôtre me réservent leur sympathie, quand je suis un objet d'horreur pour tant de gens.

L'insurrection a cédé; elle n'est pas vaincue. On fait des milliers d'arrestations; si l'instruction est sévère, il faut s'attendre à voir 20,000 citoyens jetés en prison. Un décret de l'Assemblée nationale rendu cette nuit, les livre tous à une coftimission militaire et leur appUquc la déportation au delà de l'Océan. Les bourgeois vainqueurs sont féroces comme tigres ; toute la province a£Que, s'imaginant qu'un déluge de forçats menaçait sérieusement la famille et la propriété.

Les journaux entretiennent l'erreur sur la situation, sèment la calomnie et trompent le pays.

C'est partie remise, je vous assure; la moitié sinon les trois quarts de la population de Paris a été ébranlée, je l'ai vue ; s'ils n'ont pas pris part à l'insurrection, la cause en est à la spontanéité du mouvement et à l'incertitude du motif. Drapeau rouge, drapeau noir, dra-

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peau blanc, drapeau tricolore; des socialistes, des bonapartistes, des Anglais, des Russes, des forçats : c'est une macédoine impossible.

Le.nalheureux bourgeois de Paris est aux abois. Il demande à grands cris, comme Touvrier, le travail, le crédit et le pain. Et je vous certifie que ce n*est pas TAssemblée qui le lui donnera. Dans quinzç jours, nous serons au fond du puits de Tablme; la reprise des affaires est impossible par les voies ordinaires. Un autre coup de main, mais qui sera, je crois, décisif, est inévitable.

L'Assemblée nationale offre im spectacle désespérant parrindécision et la stupidité. Ce sont les vendeurs du temple qui agiotent sur laRépul^Uque. Je ne i^rai sou-* lagé que quand lie peuple nous chassera tous à coiq^s de pied. P. Leroiix est coulé comme L. Blanc. D ne reste plus que moi qui n'ai rien dit encore ; je ne veux prendre la parole que sur des questions positives. Mais je serai àet, catégodque ; je poserai Ja casus MU, On saura, je respôre,dè& mon premier discours où nous en sommes.

Gouvernet vous serre la main.

Adieu, je vous embrasse, mon cher Maguei.

P.-J. Proudhqn.

P,-S. J'ai parcouru continuellement le théâtre du combat grâce à mes insignes de représentant; j'ai vu plus d'une fois les gardes nationaux, lorsque je me faisais connaître à e]ux, pâlir et reculer de quatre pas.

w.p.'^. fmmjim. m

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