VAISSEAU
. Mon cher concitoyen, je suis bien flatté, mais encore plus touché, de votre excellente lettre. Il y a quelque courage, en ce moment, à venir défendre un auteur exécré, des idées qui sont Tobjet 'du déchaînement de tous les égoïsmes. Certes, je me garderai bien de vous arrêter, de vous détourner de votre généreux projet. Je vous y encourage, au contraire, de toutes mes forces ; je fais plus, je vous engage, tout en exposant mes idées, à y mettre le plus que vous pourrez du vôtre. Et si vous tenez à me donner connaissance, avant Timpression, de vos manuscrits, soyez certain par avance que, tout en rectifiant ce qui me paraîtrait ne pas rendre exacte^lent ma propre pensée, je serais heureux, flatté môme, que vous eussiez de temps en temps ime pensée qui vous fût propre, cette pensée fût-elle contraire à la mienne.
Allez donc, puisque le spectacle de cette lutte infernale où vous me voyez engagé, et presque seul contre tous, excite votre ardeur sympathique. Faites, mon cher, ce qu'il vous plaira. Ne ôoyez point l'esclave de
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la pensée d'autrui. Sachez bien ce que vous voulez, dites-le bien, et ne vous inquiétez pas si nous ne sommes pas toujours d'accord. Soyons libres avant tout.
Je suis absorbé en ce moment par mes misérables occupations législatives; cependant vous me pourrez trouver d'habitude, le soir, entre sept et huit heures, au bureau litt MUpréseniêtU iu JPefi^i rue J^-J.-Rousseau, 8.
Je vous serre la main bien fraternellement.
P.-J. Proudhon.
WÊSrV. h PttMBWON. 913
Paris, 7 août 1848,
A M. PAUTHIER
Mon cher Pauthier, je prends la liberté de vous adresser Tincluse, afin d'obtenir de vous quelques renseignements, si TOUS êtes à même de m'en donner, sur le signataire, qui porte votre nom et se dit originaire du département du Doubs. Je suis tellement assailli d'aventuriers et d'indigents, que je fais plus de dettes que je ne reçois d'argent de la République. Sur ce que vous aurez à m'apprendre du sieur Pauthier, ancien soldat de l'empire, j'aviserai à faire pour lui ime petite collecte; car je trouve qu'il me cote un peu haut, pour une première visite.
Votre réponse donc, au plus tôt, s'il vous plaît.
J'ai vu ce matin notre bon ami Tissot, qui m'a bien fait la recommandation de l'âme. Je suis tout disposé à suivre ses conseils, les trouvant tout à fait dans mes vues et mon tempérament.
Mais vous? est-il donc écrit que vous vous abîmerez dans l'agriculture?... Ne prendrez- vous pas la parole dans cette cohue? Nous déraisonnons tellement dans ce poulailler qu'on appelle l'Assemblée nationale, qu'un brin de sagesse chinoise nous ferait du bien.
Salut et fraternité.
P.-J. Proudhon.
P.^S. Renvoyez-moi l'incluse, s. v. p.
314 J r cmBSS^OtXdkMJR
16 août 1B48.
A M. MAGUET
Mon cher Maguet, notre ami Gouyernet, qui quille Paris faute d'emploi et par suite des réformes opérées dans son administration, me dit qu'il croit avoir trouvé un digne remplaçant pour vous à Voves.
C'est M. ledocteur Faure, à Mennecy, près de Corbeil (Seine-et-Oise).
M. Faure est marié et fi!s de la dame chez qui Gouvemet logeait. Vous pourriez lui donner rendez-vous à Paris. Tentez encore cette occasion. C'est un trèshonnête homme.
Je suis comme la salamandre, je vis dans le feu. Abandonné, trahi, proscrit, exécré par tout le monde, je tiens tète à tout le monde, et je mets en échec la réaction et tous les ennemis de la République.
Le peuple, qui me regarde désormais comme son seul représentant, m'arrive en masse. On ne jure que par moi ou contre moi.
Je me i^ecommande, cher docteur, à vos prières, et vous serre la main.
P.-J. PRQUDHOîi. .
|)£ P.^. PftOGIffiW. 3i5
34 août 18i8.
A M. PAUTHIER
Mon cher Pauthier, ma popularité, comme vous le dites bien, est si effrayante, et Thorizon politique si chargé, que je me propose précisément d'aller vous demander l'hospitalité pour quelques jours à Ville- Evrard , pourvu toutefois que cela ne vous contrarie point. Là nous aurions le temps de faire ma biographie et de répondre à vos braves Allemands.
Mon journal vient d'être pour la deuxième fois suspendu, par décision du conseil des ministres. L'application des lois n'a pas paru suffisante à ces messieurs : ils aiment mieux l'état de siège. Quand £inira-t-il, cet état de siège? J'ose répondre : jamais I Non, jamais l'état de siège ne finira par la volonté du gouvernement; il ne finira que par la volonté du peuple. Cela veut dire que la France est au régime du sabre jusqu'à ce qu'elle soit à celui de la République démocratique et sociale. Arrangez-vous !
La discussion de l'Enquête se prépare; je doute qu'elle se passe sans que les deux côtés de l'Assemblée en viennent aux mains.
Voyez oii nous en sommes 1 J'ai tâché de donner un but, un nom, une cause, ime réalité, ime essence, à la révolution de Février, en proclamant le principe de la gratuité du crédit et de la réduction progressive de toutes les rentes et intérêts, accomplie sans spoliation, san^
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expropriation, et avec bénéfice pour tons. C'est ce qu'on s'acharne à calomnier. Mais Tidée, le germe, est planté ; il croîtra, quoi qu'on dise, et il couvrira la terre de ses branches. Je n'ai plus qu'à arroser le germe planté et à attendre.
Nous sommes dans une confusion affreuse. Hormis moi, qui sais ce que je veux, et qui vois clair dans la situation, je ne vois pas ime intelligence qui ne soit déroutée. Dans cet orage électrique, l'étincelle ne peut tarder à partir; que va-t-elle produire? Je suis dans l'inquiétude et presque Teffroi. La réaction légitimiste, bonapartiste, orléaniste, gagne ; les partisans des trois prétendants sont coalisés, et je ne fais aucun doute que le gouyemement lui-même ne soit dans la conspiration. On attend, pour se découvrir, une occasion; on a besoin d'un coup de main et on le cherche. Le peuple, averti, est sur ses gardes et ne bronche pas; c'est ce qui dépite les plus intrigants. Mais la situation, ainsi faite est trop équivoque pour [durer longtemps, et il faut s'attendre à tout.
Dites-moi donc, mon cher Pauthier, si vous pouvez m'offrir du petit lait pendant quelques jours, au cas où les événements m'obligeraient à prendre im congé ?
Dites-moi aussi si, dans le cas de besoin, je pourrais disposer de votre appartement, rue Saint-Dominique? Vous voyez que j'en suii aux précautions. Je ne suis pas encore conspirateur; mais je dois songer à ma sûreté comme si je conspirais I
Adieu, tout à vous.
P.-J. Proudhoh.
-P.->S. A dressez votre réponse, s. v. p., à Jf. GfautMer, rao Maïarine, 70.
AsMiiblée ii«tipnd«, I septenbre 4648.