‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 4)Chapitre 7 sur 27 · GOaBESPONDANCE · texte numérisé non relu

GOaBESPONDANCE

qu'un afjpél 4tait formé au Conseil iÉtat (c'est le titre de la brochure) contre Tordonnance Lacave-Laplagne ; et j'ai contribué, pour ma part, à former Topinion sur cette question. Cependant, mon Mémoire est trop écourté; j'ai recueilli depuis bien des lumières, et Tannée prochaine, quand viendra la discussion sur le rachat des rentes, je reviendrai à la charge. Il faut bien que je montre que j'entends les questions pratiques autant que les théoriques.

Je suis à Lyon, vous devez croire, comme un homme enterré. J'ai renoncé pour un laps de temps à avoir ni volonté, ni désir, ni passion; jugez si le sacrifice est dur, pour un homme aussi personnel, aussi volontaire, aussi fougueux que je suis. Mais, devant la nécessité, j'avale mon courage, et ne bouge pas plus qu'un cadavre. Sans livres, sans solitude, sans société savante ou lettrée, je m'abime dans des blagues et des flâneries éternelles. Je commence à être déjà plus familier avec le débit et le crééU^ je vois de plus près les effets delà concurrence, et suis plongé dans tout ce que le commerce lyonnais a de dégoûtant et d'ignoble.

La maison de MM. Gauthier frères est une maison nouvelle, qu'il s'agit d'asseoir et d'organiser sur un bon pied; ma grande affaire a été de philosopher sur cette question, comme j'aurais fait sur un problème de métaphysique et de politique, et de calculer les bases de l'édifice. Si à revenir MM. Gauthier suivent, dans leurs affaires, un plan de conduite tout nouveau « s'ils sortent de la routine vulgaire, j'y aurai, je crois, fortement contribuée J'ai déjà fait pour eux plusieurs projets, mémoires, pièces diplomatiques (j'entends par là tout simplement qudques lettres importantes à divers) ; el déjà ils s'applaudissent de ma mûière de concevoir

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1)B8 afiaires et de les mener. J'aurai, je crois, en ces messieurs des patrons dévoués et reconnaissants ; Je ne 1^ quitterai pas noji plus pour d'autres, ou par un coup de tét6i ou sans avoir mon nid tout fait; mais vous sentez qu'il ne peut guère me convenir de patauger toute ipa vie dans cette boue lyonnaise* . Ohl la sale citél Dieu veuille que la négligence de toilette qu'on m'a toujours reprochée ne dégénère pas -ici en crasse l«,. Depuis que je suis à Lyon J'ai pris des lunettes, et je m'en repens. Auparavant toutes les femmes du pays me paraissaient passables; à présent elles me semblent atroces. J'en accusai d'abord mes verres ; mais, un jour que je fus au musée, je reconnus que les belles choses me paraissaient effectivement trèsbelles, plus belles même que nature ; que leslaides étaient enlaidies. A la campagne, le paysage a quelque chose pour moi de velouté, d'adouci, que la réalité ne présente pas. J'en ai conclu que mes lunettes découvraient les défauts de /brme les plus cachés et dissimulaient les défauts des couleurs et des temk&.

Lyon est tm mélange de population débauchée et bigote; j'ai vu les plus belles processions du monde; de longues rangées de petits garçons et de petites filles couronnés de roses; on aurait dit des nuées de chérubins. Le clergé est ici tout puissant. -<- Nota. Si, quand vous aurez è parler d'un sot, vous avez besoin d'un exemple, ne m^nquez^ pas de citer M. G***, libraire ecclésiastique, mari de M^ C***,

J'ai fait deux voyages aux mines de ISmU-ÉtmM et Rm^^e-CHer. J'ai vérifié par moi-même ce que c'était que la codUion charbonnière et la moralité des exploiteurs dissidents et libres. U y a là-dessus des choses à dire dont ne s'avisera jamais un journaliste; et cela

parce qu'un journaliste est un bavard qui croit que la rhétorique est la clé de tout.

Je suis déjà passablement au fait de la navigation fluviale ; à m'entendre parler Targot des mariniers» on dirait quelquefois mdl mattre. C'est ici surtout que je puis me convaincre de la vérité de mes paradoxes; l'efiFet du progrès industriel ainsi que de la libre concurrence est de faire baisser sur tous les points le bénéfice jusqu'à concurrence du prix du travail. Nous touchons au moment où de gros capitaux ne serviront plus dans le commerce qu'à s'assurer un emploi, dont tout le revenu sera, comme je vous le dis, le prix du travail personnel. Une association en garantie des capitaux est désormais inévitable ; il faut, je vous le répète, être sur les grands centres industriels pour s'en convaincre.

J'en aurais long à vous dire pour vous peindre le désordre qui règne ici partout, désordre qui n'est égalé que par la bêtise des acteurs. Les niaiseries et l'imbécillité de notre gouvernement m'apparaissent plus que jamais dans toute leur vérité; et si j'ai commencé à devenir réformiste, par mes seules réflexions, je le suis bien davantage depuis que je vois et que je touche. Non, je n'en doute pas, encore trente ans de ce régime, et la France est morte. Je vous laisse à penser là-dessus quelle peut être ma conclusion. Périssons plutôt que de pourrir dans cette gangrène 1...

Je vous remercie des témoignages de votre bonne amitié; je vous dirai mieux, j'y compte, et n'en doute pas depuis longtemps. Présentez mes hommages à M<^<» Blécher, et mes amitiés à M. Bichel. Je suis encore effrayé du danger qu'a couru votre gentille petite fille ; voilà ce que c'est que de n'avoir qu'un enfant I

Ne poumez-TOus donc diminuer vos terreurs de moitié ? Je soumets cette question à M.^^ Maurice.

mchez de me réconforter, mon cher Maurice, et vivez longtemps.

Je vous souhaite le bonjour et vous serre la main cordialement.

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Lyon, 13 août JM9.

A. M. PAUTHIER

Mon cher sinologue, si Je ne vous ai pas écrit pour vous remercier lorsque je reçus vos publications, c'est que j'espérais pouvoir vous rendre bientôt la monnaie de votre pièce. J'ai été ému de votre indignation, et je vous rends grâce d'avoir appliqué un si bon coup de fouet à cet animal de Julien. Mais souv^iez-vous que vous n'obtiendrez justice complète que lorsque j'aurai moi-même accompli ma mission d'exterminateur, et que mes idées auront triomphé.

J'accepterais vos félicitations si je pouvais ignorer que je ne suis qu'un infiniment petit dans l'inauguration de la loi sérielle , et que tout mon mérite en cette affaire consiste à avoir donné le signal d'une autre ère intellectuelle, amenée peu à peu par le cours inévitable du temps. Mais je regrette que la rapidité de votre lecture ne vous ait permis de saisir que la moitié de mes idées; sans cela vous ne m'eussiez pas fait l'étrange objection que j'ai lue dans votre lettre. Non, la révélation de la loi sérielle ne changera rien au cours normal de la société, pas plus que la découverte de Newton n'a troublé le cours des astres, parce que la loi sérielle

est elle-môme la norme suivant laquelle la société se dé* yeloppe. Cette proposition est l'objet spécial de mon livre. Ce qu'il y aura de changé par cette révélati(»i, ce seront nos opinions, ce sera notre discipline intellec* tuelle; de môme que par la révélation des Newton, des Galilée et des Copernic, les systèmes des astronomes ont été bouleversés. Que dis-je dès les premières pages de mon livre? Que la société, pour se constituer définitivement selon sa norme, est appelée à la connaître; que jusque-là elle parcourt une série d'épreuves ou de révolutions, dont le terme est la perception de la loi absolue. Si donc j'ai bien réellement fait ce <pxQ votre objection suppose que je n'ai pas prévu, avouez qu'il ne vous reste rien à dire.

Mais, en franc orientaliste que vous êtes, vous vous rejetez dans le sein de la fatalité. La fatalité? Comment pouvez-vpus prendre cette vieillerie pour la loi du monde, à moins que vous ne l'entendiez ainsi, $%mma leXy summa nécessitas? Car observez que ce mot de fatO' lité ou nécessité ne représente rien à l'esprit; toutes les fois que je l'entends prononcer, il me semble avoir an étourdissement. Remarquez de plus l'heureuse application que ce mot me permet de faire de ma critique de la philosophie. Les philosophes^ chercheurs de causes, entendent par fatalité^ nécessité, destin^ etc., une forge invincible, toute - puissante , inexorable, inflexible, c'est-ik-dire quelque chose de parfaitement inintelligible. Nous, métaphysiciens, au contraire, chercheurs de LOIS et de rapports, nous entendons par fatalité la condition suprême de toute chose, le pourquoi et le comment qui fait que chaque chose est ce qu'dle est, «t ne peut^ sans perturbation, ôtre autrement que ce qu'elle est; tomme j par exemple, la racine carrée de 64 est

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nécessairement 8« et ne peut, sans contradiction sérielle, être 7 ou 9. Voilà de ces choses que les matbé-* maticiens ont à peine entrevues. Ainsi, pour nous, tout ce qui est force^ cause^ de même que substance, est inintelligible : par conséquent, si la fatalité peut offrir prise à notre intelligence (je ne dis pas à notre conception ou sens intime, car le sens intime setU; il ne distingue, ne définit pas), ce n*est pas comme. force ou cause, c'est comme loi. Mais dès lors, si la fatalité est synonyme de loi suprême ou universelle, il faut trouver la formule de cette loi aussi bien que ses applications spéciales. Ce n'est pas à moi de dire si j'y ai réussi ou non. — Dieu, dans ce système. Dieu, s'il existe, n'est autre chose que le moi infini, dont la raison, le vo5c, est adéquat à cette loi sérielle ou fatalité, tandis que son vouloir, sa liberté, y sont entièrement soumises. Dieu, enfin, précisément parce qu'il est omniscient et souverainement libre, se conforme sciemment et volontairement à cette loi ou fatalité objective, subjective et absolue; en sorte qu'on peut dire de lui : JSumma Ux^ summa neeessUas^ sumsna lïbertas.

Yoilà, mon cher sinologue, ce que vous verrez clairement dans mon Prospectus quand vous aurez le temps de l'y chercher; peut-être idors, s'il vous faut absolument une loi de la loi, serez-vous forcé d'aller au delà même du destin, cet extrême philosophique de l'ancien monde. Tous les peuples ont eu le pressentiment d'une Loi supprime; mais comme, ainsi que je l'ai observé, les peuples enfants font la loi adéquate à la vdUrnU^ ils ont symbolisé leur idée en représentant la loi absolue sous l'image d'une divinité aveugle, assise sur un trôna d'airain, par delà tous les soleils, etc., etc. Maintenant nous expliquons le symbole, autant du moins que nous

le pouvons, mais quand nous nous serions trompés, TOUS ne devriez pas distinguer la fatalité de la loi^ parée que c'est prendre im symbole pour une idée, c'est raisonner en théologien et non en philosophe.

Je m'attends bien à ce que force gens vont essayer de m'éreinter, suivant leur noble expression. Il est si bien reconnu aujourd'hui qu'on a raison de tout avec des hlagueSj qu'on ne me les épargnera pas. Je veux d'abord prendre mon temps; et comme sur chaque numéro de mon livre j'en sais déjà dix fois plus que la malveillance n'y verra, je compte avoir beau jeu à mon tour. Le plus gros de ma besogne est fait; mes études s'avancent et c'est maintenant que je vais travailler à mon œuvre littéraire. A trente-quatre ans et demi, je suis mieux armé et plus avancé que Rousseau ne Tétait, à quarante; sans avoir le même talent, j'espère ne pas exercer une moindre influence. Encore une fois, ce n'est qu'un prospectus; et si les chiens aboient au lever du bâton, que sera-ce au frapper !

Je vous remercie de bien bon cœur de vos offres de service; mais je ne puis consentir à me remettre aux épreuves; j'y ai presque perdu les yeux, c'est assez. Ce qu'il me faut, c'est un entrepreneur y comme L. Blanc et d'autres qui ne me surpassent de guère en ont trouvé; un libraire pour qui je travaille à Paris, à Dijon, à Strasbourg, quand et comme il me plaira. Je n'ai pas une seconde loi sérielle à publier, mais j'ai de belles choses à en tirer. Cette condition me parait si désirable et si douce que je ne négligerai rien pour y arriver. Je puis tabler pour la valeur d'un bon volume à fournir par an, plein de choses neuves, curieuses, toujours originales; je n'ai besoin que d'un appointement qui , me fasse vivre. Je ne demande pas cher; j'offre en

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garantie mon passé, et ponr oantioB des avances qu» l'on me fera, tous mes amis.

Ne croyez point, mon cher sinologue, que je veuflle me mettre au service de Cabet; j'aurais pris son journal, qui doit être seulement hebdomadaire, parce que je regardais cela comme une récréation, que j'exigeais d'ôtre maître absolu de la direction, et que j'entendais, en écrivant peu, ne me mêler ni d'administration, ni de finance. Mais je pense que Cabet a trop bonne opinion de lui pour me remettre son gouvernail.

Adieu, mon cher compatriote; la mort de votre oncle m'a touché d'une vive sympathie ; je savais combien cet homme était bon, et combien vous lui étiez attaché. Vous n*avez pas cru devoir me parler de votre situation de fortune; j'espère qu'elle est digne de vous et qu'elle remplit les vœux de tous vos amis.

Je suis maintenant commis batelier; je vis avec des gens de rivière, et je vous écris à bord de notre remorqueur, à trois lieues de Lyon, dans la plus belle vallée de France.

Et ma prétendue ? est-elle toujours fille, et sage, et jolie?.,.

Je vous souhaite toutes les joies du ménage et du célibat.

Lyon, 20 septembre 1843.

A M. ACKERMANN

Mon cher Ackermann, Yolre dernier billet, daté du 8 juillet dernier, m'est parvenu le 15 de ce mois ; ainsi, les occasions que vous prenez pour m' écrire ne sont pas plus diligentes que mes intermédiaires.

La vignette qui décore la tète de ma lettre vous fera connaître mon adresse, ce que je fais et où je suis. J*ai vendu mon imprimerie, je suis sorti de ma boutique le 1«' mars dernier, avec 20,000 francs de passif et 10,000 francs d'actif; voilà où je suis arrivé après quinze ans de travail et d'études.

De nos livres, nous en parlerons tout à l'heure.

En remettant ma déplorable industrie, je me suis trouvé si serré et si sec que force m'a été d'entrer dans im bureau en qualité de commis, pour subvenir immédiatement aux besoins les plus pressés de mon existence. Je suis commis batelier, à Lyon ; je passe mes journées avec des mariniers, des crocheteurs, des charretiers , des négociants , des commissionnaires , des chauffeurs, etc., etc., tantôt dans mon bureau, tantôt à bord de notre remorqueur le Dragon^ l'un des plus forts

bateaux à vapeur qui soient sur la Saône. Là je mul-, tiplie mes observations et j'achève ab experto mon cours d'économie politique, commencé avec A. Smith et Say. Mon temps ne sera pas perdu. Après avoir été, commç industriel, tué par là concurrence, je contribue à mon tour à en écraser d'autres ; et vous n'imaginerez jamais l'effet terrible que produit une théorie savante, employée au mode destructeur. Comme je suis le principal et même Tunique conseiller de mes patrons, J'ai tout loisir d'appliquer mes idées d'organisation, et j'en profite pour faire des expériences sur les concurrents mal intentionnés"; in anima vili. — Entre temps, je fais des brochures sur des matières administratives; des pétitions au ministre ; des requêtes au préfet ; je fournis de notes les bureaux du ministère ; en un mot, si le pou* voir savait l'auxiliaire puissant qu'il a en moi, au lieu de me faire surveiller, il me pensionnerait.

Je compte cet hiver être à Paris où je commencerai ma carrière de journaliste ; alors je vous montrerai un autre homme. Tandis que l'on me croit enseveli dans la métaphysique, je leur révélerai tout à coup des con^ naissances pratiques, acquises sur une foule de points, et avec lesquelles je ferai enrager, j'espère, bien des gens. L'année prochaine verra des choses nouvelles, soyez-en sûr.

Mais vous, mon cher Ackermann, ètes-vous donc tout à fait Prussien ?

Faites tous vos vers à Paris, Et n'allez pas en Allemagne,

disait quelqu'un que vous estimez fort.

J'ai toujours espéré que vous n'étiez à Berlin qu'un oiseau de passage, et que, dussiez- vous y doubler* votre

DE P.-i. PROUDHON. iOl

. ezisteDce, tous reviendriez bientôt à Paris , vous, vos fils et votre compagne, comme dit la Marseillaise. Le temps est meilleur aujourd'hui que lors de votre départ, et, de quelque façon que la chose tourne, il se prépare des événements dont le résultat inévitable sera de vous donner place dans la république des penseurs et des artistes.

Et d'abord, la pure littérature classique, attique et antique, revient sur Teau et fait prendre en dégoût la romantique ; tout se tourne vers les (:tudes fortes, solides, nourries d'observations et de faits ; partout on ne parle que de science sociale, science morale et politique, science économique, science du droit, sciences à construire, sciences en construction*

D'autre part, il se manifeste entre le pouvoir, représenté ou personnifié dans la dynastie d'Orléans, et le peuple une antipathie croissante ; des baCstilles s'élèvent, le régime militaire se glisse partout ; la Chambre des députés est châtrée ; il faut que d'ici à deux ans nous. Français trop turbulents, soyons mis à la raison, ou que nous fassions encore une fois danser la carmagnole à la monarchie.

Yous sentez qu'au milieu de tout cela un homme comme vous est bien placé ; monarchie ou république, il y aura transition et révolution complète, et vous êtes novateur dans toute la force du terme. Puis, comme la meilleure part de notre vie ainsi que de notre destinée est de voir, d'apprendre, où seriez-voUs mieux pour cela qu'au sein d'une nation qui monte ou qui descend, je ne saurais trop encore vous dire lequel des deux ?

C'est l'espoir de vous revoir qui me fera différer de vous envoyer vos livres, jusqu'à ce que je reçoive de vous une lettre par le retour du courrier ; d'autant plus

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que j*ai besoin de diyera renseignements pour faire cette expédition.

10 Je ne conçois pas que vous teniez à recevoir un tas de bouquins comme ceux qui forment la masse de vos livres : latins, grecs, hébreux, etc. Vous trouverez tout cela et mieux que cela en Allemagne. C'est donc vos poètes et prosateurs classiques proprement ^ts qu'il convient surtout de vous envoyer; ayez donc la bonté de m'en donner à peu près la liste.

2o Quant à vos caisses, je les ai positivement déposées dans la chambre de Haag, rue de Savoie, avec Maguet, qui, j'espère, les aura recueillies. Depuis ce dépôt, Haag est allé se marier, et je conçois comment il Ta oublié, ou n'en a rien su. D'ailleurs, il est si paresseux, si moul At noninveneremseffnis^ nodurna quebella... Si donc ces caisses sont encore chez Maguet, voulez-vous qu'on les expédie avec vos livres, et dans ce cas, j'enverrais les livres à Paria* Ou bien, préférez-vous recevoir les uns et les autres séparément, ceux-ci de Besançon, celles-là de Paris ?...

Voilà donc, mon cher ami, de nouvelles lenteurs apportées à votre impatience ; que voulez- vous? vos livres sont à Besançon, vos caisses à Paris ; et moi, l'expéditeur, je suis à Lyon. Il faut nécessairement nous entendre.

Mon livre nouveau est en vente, et vous en recevrez trois exemjdaires avec vos livres ; le premier pour vous» le deuxième pour M. Gros (si je ne me trompe) , qui a eu la bonté de m'envoyer son livre sur la PerSùwnalUé divine; le troisième pour la personne qui voudra se charger de me traduire et de m'éditer en allemand.

Vous trouverez dans ce volume toute une métaphy* sique nouvelle, autrement simple, claire et féconde que

DE P.-i. PROUDHON. iOJ

<^l\iQ de VOS AUemands* Pauthier m'en a fait de grands <X)];apliinents. Bergmann me félicite de tout son cœur ; il ya jusqu'à dire qu'il ne me croyait pas capable de tant et si bien faite. Cependant, il m'a fait quelques objections très-spécieuses, qui toutes provenaient, ainsi que je le lui ai fait voir^ de ce qu'il avait perdu de vue une partie de mes propositions.

Pour votre gouverne, voici maintenant ce que, relativement à ce dernier écrit, je suis bien aise de vous dire. J'entends que tout ce que j'ai publié jusqu'à ce jour soit considéré comme études et exercices^ dans la confidence desquels, il est vrai, j'ai cru devoir mettre le publie, mais que néanmoins je n'entends pas comprendre dans le cercle de mes travaux sérieux et durables. C'est à partir de ce jour que je voudrais, si rien ne s'y oppose, commencer ma carrière littéraire et scientifique. J'ai fait une grande accumulation de matériaux, d'idées, de tours de phrase, etc., etc. J'ai remué une masse de choses ; tout est sur le chantier et attend la mise en œuvre. Il faut que je sois bien malheureux ou bien maladroit, si de tout cela je ne tire rien.

Prenez donc votre résolution de revenir, et écrivezmoi de garder vos livres. Je serai à Paris en décembre, et j'y trouverai des sympathies et des moyens d'existence ; au besoin, mes relations s'étendant toujours, je ne serai jamais au dépourvu d'emploi, ni exposé à manquer de pain. Sans femme, sans attachement, ne conservant plus de passion que l'amour du vrai, la haine du privilège et un immense goût pour la promenade, la conversation et la flânerie, j'espère mener gaiement ma vie de bohémien. La littérature se refait, les blagues romantiques tombent tous les jours ; le

discrédit des écrivains corrupteurs et corrompus est au comble ; ce que Ton demande partout est le beau, le vrai, Tutile. Il y a place pour vous. Venez.

Je suis trop enfoncé dans le positivisme pour causer avec vous littérature , et j'ai trop d'affaires sur mon bureau pour soigner ma correspondance. Je ne puis plus que vous embrasser et vous prier de me dire si la personne en question est devenue vôtre ; si vous avez quelque espoir de ce côté-là ou d'un autre ; en tout cas» de m'écrire au plus tôt.

Yous êtes au moment de la vie où l'amour nous poinct davantage ; après cela il diminue.

Tout cela n'est rien : voir et savoir, formuler le beau et le vrai, c'est cela qui est tout.

Vive memor qxuim sis œvi brevis^ et croyez que dans trente ans, comme le lendemain de votre départ, je ne vous oublie pas.

P.-J. Proudhon.

m P.-J. PR013DH0N. 10S

Lyon, 16 octobre 1843.

A M°»e PROUDHON

Ma chère mère, je suis très-surpris que mon père soit jaloux de ce que je vous écrive. Est-ce lui qui fait mes cravates et mes chemises? Est-lui qui va voir M. Micaud, M. Gandon, M. Bodier, le cousin, etc. quand j'ai une commission à faire? Il faut bien que j'écrive à ceux qui font ma besogne ; de quoi se plaint-il ?

Il est vrai que mon cher père m'a écrit une lettre à laquelle j'ai oublié de répondre; je n'avais rien à dire, et j'ai été très-satisfait des renseignements qu'il m'a donnés. Dites à mon père, je vous prie, en lui montrant celle-ci, que je ne suppose pas que vous lui cachiez mes lettres, et que d'ailleurs, quand j'aurai à causer d'af^ faites, c'est à lui que je m'adresserai : aux hommes les grandes affaires ; aux femmes le ménage. Faites-moi passer, à l'adresse de MM. Gauthier frères, à ChaUm, un caleçon de molleton et une cravate de 15 sous. Si mon père connaît quelque chose au molleton, qu'il fasse cette commission et il aura de mes nouvelles.

Dites à mon père que l'année sera médiocre pour les vins en Bourgogne et dans le Midi, et que les buveurs seront pris par la gorge*

i06 G(»REI^ONI>iNCK

Mes amitiés à M. et M°*« Bodier et à tous ceux qui ne me haïssent pas. Si jamais vous me manquez, chers père et mère, je quitte Besançon et le Doubs; je n'ai pas la maladie du pays ; j'ai Thorreur du pays.

Si Charles a besoin de quelque chose, qu'il m'avertisse d'avance, et je tâcherai de pourvoir. Il est convenu entre MM. Gauthier et moi que je travaillerai chez eux à volonté huit ou neuf mois par an, à Lyon, Ghalon, Besançon et Mulhouse, et que je serai de retour à Paris pour mes études et la vente de mes ouvrages. — Ainsi, je passerai près de vous d'ici à trois semaines ou un mois, et j'irai voir mes amis de Paris; puis je reviendrai en février, ou en mars au plus tard. Ce sera une jolie et agréable existeru^e; il ne me manquera que de vous avoir plus souvent auprès de moi.

Voilà les projets ; quel sera l'avenir?

Dieu seul le sait.

Hier, j'étais avec une quarantaine d'amis; et ces quarante m'ont affirmé qu'ils en représentaient au moins 10,000, mais on n'ose pas se réunir m masse, à cause de la police. — Je porte des lunettes.

Je vous embrasse chers père et mère»

Votre fila,

P.-J. Proudhon*

m P.-J. PROUDHON. • 4t7

Lyon, 7 novembre 1843.

A M. HUGUENET

Mon cher Huguenet, j'ai presque disposé de vous sans vous consulter. Voici Faffaire.

La Compagnie d'assurances l'Urbaine a besoin d'un agent à Besançon, en remplacement de M. Jacquard, banquier, démissionnaire. Cet emploi exige un homme posé, mûr, actif et d'une moralité reconnue. M. Jacquard le banquier ne pouvant se livrer aux démarches qu'exige une telle mission, s'est démis volontairement. Le choix de M. Jacquard, et son acceptation Jusqu'au jour où il a cru devoir remercier la Compagnie, vous prouve que l'emploi en question n'a rien que de trèshonorable. Sous le tapport des appointements, il peut vous donner de 1,000 à 3,000 francs par an, selon les assurances que la Compagnie fera dans le pays, et celles que vous lui aurez procurées. Par tous ces motifs, j'ai cru que vous conveniez à la chose autant qu'elle vous convient à vous-même, et j'ai donné votre adresse à M. Monnerot, inspecteur de la Compagnie VUriaine à Lyon, qui me demandait si je connaissais quelqu'un. .

Vous pourriez donc aller trouver M. Jacquard, et, s'il

étailbesoin, VOUS pourriez vous faire présenter à lui, soit par M. Micaud à qui vous communiqueriez ma lettre, soit par M. Maurice, notre député, votre ancien condisciple, qui est bien avec M. Jacquard et vous veut du bien. Avec la recommandation de M. Jacquard, vous écririez directement à la Compagnie d'assurances VUr» baine à Paris, vous vous réclameriez de M. Monnerot, son inspecteur à Lyon, et, je ne doute pas que vous ne soyez nommé.

C'est un emploi agréable, facile, qui peut devenir lucratif, et au pis-aller ne vous produira Jamais moins que l'imprimerie. Je vous assure , que si je n'étais retenu ailleurs, j'eusse recherché la place pour moi-même. Joignez à cela qu'elle vous laisse la plus grande liberté. M. Monnorot ou la Compagnie vous donneront au surplus les instructions que vous aurez à suivre. J'ai étudié ici la matière : c'est facile.

Je vous supplie, mon cher Huguenet, par amitié pour moi et en souvenir de notre si longue confraternité, de ne pas négliger cette affaire. Indépendamment de la solde, vous y trouverez la liberté, l'indépendance et une occasion de former et d'entretenir une foule de relations précieuses pour vous et vos enfants. Faire des visites, causer avec les gens, recevoir et verser des fonds, voilà en somme ce que vous aurez à faire.

Bonjour au père Dessirier ; je n'oublie pas ce que je vous dois à tous deux ; mais mes moyens sont toujours moins grands que ma reconnaissance.

^ Remettez l'incluse à son adresse.

Je vous serre la main.

P.-J. Proudhon,

DE P.^. PROUDHON. lOD

Lyon, 2j novembre t^iS.

A M. ACKERMANN

Mon cher Ackermann, j*ai reçu votre billet du 1 4 courant et votre lettre du 3 de l'expiré, des propres mains de votre frère. M. Ackermann àlné m'a paru de tout point plus aimable, plus réfléchi, plus raisonnable que vous. Je commence par vous le déclarer franc et net : je suis d'une humeur de chien.

, Enfin, vous vous mariez ! J'ai reçu cette grande nouvelle sans surprise comme sans plaisir : sans surprise, parce quHl était dans votre nature de finir par là ; sans plaisir, parce qu'avec mes 34 ans bientôt révolus je suis plus disposé à prendre en pitié les amoureux, qu'à éprouver une véritable sympathie de leur prétendu bonheur. — Cela n'empêche pas notre ami Pauthier de m'écrire qu'il tient à ma disposition une jolie paysanne de Neuilly-sur-Mame ; il prétend qu'en fait de femme une paysanne est tout ce qu'il faut à xm philosophe. Certes, je n'accepte pas ce titre, ambitieux; mais nous verrons la petite : et, ma foi 1 s'il est écrit que je me doive marier, je prendrai mon sort avec une résignation toute philosophique. —

f 1 CORRESPONDANCE

Votre future joint à une instruction très-étendue une humeur douce et un esprit des plus fins. J'en conclus qu'avec cela il faut qu'elle soit bien éprise de vous, pour n'avoir pas aperçu le côté faible de son fiancé. Car enfin, mon cher Ackermann, avouez que vous êtes un peu taquin, personnel, ponctuel comme im maître d'école, parfois violent et absolu. Ah I mon ami, que vous aurez à faire pour être longtemps aimable et heureux 1 Croyez-vous donc qu'une femme, une maltresse, une épouse, soit un ami ; que la loyauté, la probité la plus parfaite, des mœurs pures, l'amour du travail et de la gloire, les sentiments les plus généreux, puissent longtemps balancer auprès d'elle les petits défauts que nous, hommes, n'apercevons seulement pas? Ce qui m'inquiète est que je vous vois enthousiaste et idolâtre de votre femme comme un jeune-premier. — Mais, imprudent, qu'aurez- vous donc à lui offrir dans dix ans, dans trois mois, dans six semaines? Mais tout ceci n'est rien; et je ne suis qu'à mon commencement.

Malgré les contradictions grammaticales qui pullulent dans notre langue écrite, elle reste et restera fidèle à ses vieilles traditions, sous peine de se dénaturer et de périr. Vous aurez prouvé que notre orthographe pèche à chaque instant contre Tétymologie, l'analc^e, la syntaxe, etc, ; tout le monde dira que vous avez rai^ son, mais personne ne concluera à accepter vos chan* gluants. Et si vous êtes étonné qu'en ce siècle novi^ leur, si hardi en réformes, la réforme de TiNrthographe BOit jseule repoussée, je vous en dirai, ou plutôt redirai la raison : c'est qu'une réforme qui implique destn»>tion de la chose à réformer, doit Atre repoussée, tant

DE P.-3. PROUDHON. lil

que l'on n'accepte pas la destruction même de la chose. Ainsi, je demande la réforme de la propriété, de la monarchie, de la théologie, âe la philosophie, bien que Je sache à merveille que toutes ces réformes auront pour résultat ûnal de ruiner la monarchie, la théologie, la philosophie et d'abolir la propriété; mais aussi je veux, je poursuis résolument Tabolition et la ruine des unes et des autres.

•Votre dernier billet me fait espérer que je vous verrai sous peu à Paris ; venez-y, venez au plus tôt et n'en sortez plus. — J'ai des offres de plusieurs libraires; il vient de se fonder un nouveau journal, la Réfonm^ où je suis appelé par tout le conseil de gérance, et dont il est possible que je devienne rédacteur en chef. A défaut de ce journal, jQ serai accueilli dans la Revm indépen^' e^em^^ fondée par Pierre Leroux, et dans d'autres publications périodiques. Ënûn, je crois que la besogne ni le pain ne manqueront pas, et vers le 15 ou 20 décembre je serai à mon poste. Si vous tenez plus à mener ime vie intellectuelle qu'à assurer votre bien-être matériel, voua viendrez me rejoindre. Je ne vois pas pourquoi votre femme répugnerait à prendre ce parti ; après avoir eule cofurage d'épouser un homme de lettres sans fortune, manquerait-elle d'énergie pour braver l'orgueil de sa parenté ?

En deux mots, vous reviendrez en France pour y travailler à vos livres, et pour n'en plus sortir, ou vous ne sere:tijamai6 qu'un mis^able paperassier. Le beau sucrées de v^adre des livres en Allemagne! Comme si dans ce pays toute espèce de livres ne se vendaient pas! comme si l'on savait distinguer là-bas Texcellent du ptrel Tous 1er jours j'enteïids dire que tel ouvrage, peu estimé en France, se traduit et se débite par milliers de

lia CORRESPONDANCE

Tautre côté de la Manche et du Rhin; sur quoi les auteurs ne manquent pas de dire et d'imprimer que nos voisins les Allemands et les Anglais n'ont pas déjà le goût si mauvais.

Je me proposais de vous expédier vos livres dans quinze jours ; puisque vous devez venir, je n'en ferai rien, d'autant plus que je compte bien qu'une fois ici vous ne sortirez plus. Si les raisons que je viens de vous donner ne suffisent pas, je vous en réserve d'autres un peu plus vigoureuses; vous pouvez vous y attendre. Insensible aux verges, peut-être sentirez-vous les coups de bâton ; le tout sans rancune.

Je vous remercie du soin que vous prenez de ma réputation à Berlin; aussitôt que j'aurai une occasion (celle de l'envoi de vos livres me manquant, puisque je ne les expédierai que sur nouvel ordre), je vous ferai passer une douzaine ou deux d'exemplaires. Déjà il a paru un article bien peureux, bien anodin, dans le Jomnal des Économistes ; article où l'on se borne à présenter sommairement l'ensemble de mon travail, sans oser approuver ou désapprouver quoi que ce soit. Il semble de plus en plus qu'il y ait pour la critique égal péril à parler soit pour^ soit contre^ soit seulement sur mes publications. On craint le préjugé; on craint l'auteur; on craint même, en le nommant, de se compromettre. A propos de mon livre, je vous recommande de ne rien publier sur les catégories avant de m'avoir lu ; car je donne dans mon troisième chapitre l'analyse des catégories, et la solution du fameux problème de la cer« titude. Cette partie est la plus curieuse, la plus neuve, la plus fondamentale, et j'ose croire la plus inatia* quable de mon livre. — J'en attends une révolution dans les études philosophiques, plus grande encore que

la révolution opérée par Eant. Vous trouverez chez moi des choses inouïes jusqu'à ce jour dans le monde des penseurs, des choses qui par l'ensemble et le détail découvrent tout un nouveau plan dans la .création, et dont Teffet (sauf erreur) ne peut se comparer qu'à celui que produisit Tapparition du système newtonien. C'est ce que les Allemands, plus raisonneurs que grands esprits, comprendront à merveille.

Le titre de mon livre est : De la création de l'ordre dans l'humanité.

Il est divisé par chapitres, paragraphes et numéros* Le i^' chapitre est intitulé. . La Religmi.

Le 2« — — 1a Philosophie^

Le 3<^ — — La Métaphysiqm.

Le 4« — — y Économie politique^

Le 5« — — U Histoire.

Le 6« — — Lesjp'(ww:/w^(ouror-

ganographie sociale).

La Religion, et la Philosophie sont, selon moi, deux itiUs préparatoires de la société^ la thèse et l'antithèse de l'esprit humain. Réellement elles ne sont rien, formellement elles sont illogiques, illégitimes, anormales, partant non-permanentes.

La dialectique est comme le quatrième terme de cette série.

Qiométrie, Arithmétique^ Algèbre^ Dialectique.

La dialectique n'a jamais été connue , et nous ne savons pas encore raisonner.

La métaphysique est la théorie de la loi sérielle, est la méthode absolue qui gouverne secrètement, par des applications diverses, toutes les sciences. Elle donne le

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