‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 4)Chapitre 8 sur 27 · C01U8P. II · texte numérisé non relu

C01U8P. II

moyen de constituer celles qui ne le sont pas encore^ telle par exemple que V Économie politique.

L'économie politique, ou science du travail, comprenant la distribution des instruments, des capitaux. •

P.-J. Proudhon.

DE P«^. PRQUBHON. i{^

Malhonse, 15 février 1844.

A M. ET M-^e PRODDHON

Chers parents, je pars demain matin pour Strasbourg^ d'où je prendrai la diligence de Paris, dimanche ou lundi.

Envoyez-moi mes effets et livres par le roulage accéléré, bureau restant, service de Philibert Pernont et Prével. M. Micaud vous dira ce que c'est. Ne tardez pas un moment.

MM. Gauthier parlent tantôt 'de me fixer à Mul* house, tantôt de m'attacher près d'eux à Lyon. Rien n'est encore décidé. Quoi qu'il en soit, je vous recommande de ne faire aucune demande d'argent à la maison Gauthier de Besançon, jusqu'à ce que je sache ce que je veux faire. Il est possible qu'ayant une fois revu mes vieilles connaissances de Paris je ne veuille plu» du tout du commerce, et que je m'arrange pour vivre autrement. Croyez toujours, en attendant, chers père et mère, que mes efforts tendront pour toujours à vous rendre la vie plus agréable et à me rapprocher de vous»

Voici le l«f mars. — Si M. Thaler ou tout autre vous

parle d'argent, tous répondrez que j'y songe et rien de plus.

A défaut d'argent, je ne manquerai jamais de raisons; et vous savez que je ne crains pas plus un créancier qu'un agent de police.

Je remets ma montre à Antoine, pour que vous me la fassiez raccommoder.

Quand elle sera en état, Micaud se chargera de me la faire parvenir.

Je vous embrasse, chers père et mère, et suis votre fils dévoué.

P.-J. Proudhon.

DE P.*J. PRODDHON. 117

Lyon, férrierlB44. ' J

Mon cher père, je t'adresse avec la présente une lettre pour Charles, et je te prie de la lui faire parvenir. Il parait que ces Lhoste ont été misérablement grêlés; c'est ce qui fait que le contre-coup nous en revient. J'aurai à lui faire passer quelque chose; je lui marque qu'il s'entendra avec ma mère.

Les affaires de Cordiron ne sont toujours pas terminées; quand aurez-vous fini ce brocantage? Apprendsmoi donc un beau jour que tout est réglé, et je t'en aurai grande obligation.

Je comptais battre monnaie cet été avec quelques publications ; malheureusement, à mesure que je travaille, je sens la nécessité de m'étendre et par conséquent de m' ajourner; je n'imprimerai rien avant cet hiver. Je prépare un ouvrage considérable qui me rapportera sûrement quelque chose ; du moins j'ai tout lieu de l'espérer. Les libraires me recherchent; il ne s'agit pour moi que d'écrire. Mais tout en écrivant il faut vivre, il faut travailler; voilà ce qui m'empêche d'aller vite.

118 GORRKSMVrDÀNGE

Tu me diras ce que font les Brutus, Huguenet, etc. J*aiine les nouvelles du pays. — Que ma mèrô aille chercher les commissions de Micaud, le jour où tu m'écriras.

Il me semble que tu dois être satisfait du temps. IToas échapperons encore à la disette pour cette fois. <]|onserve-toi, mon cher père, et aie bien soin de ma mère, que j'embrasse de tout mon cœur.

Ton fils aîné,

P.-J. Proudhon.

A M. ET M°»« PROUDHON

Chers père et mère, envoyez-moi, aussitôt la présente reçue, cent exemplaires de mon ouvrage sur la Propriété. Vous prierez quelqu'un de vous en faire un Jballot, bien enveloppé et ficelé ; il n'y a pas besoin de caisse. Si M. Micaud peut me le faire parvenir par son service, en huit jours, vous le lui remettrez; dans le cas contraire, vous le porterez à la diligence.

Je pense que vous êtes allé Tun ou Tautre à Burgille, au 15 août. Vous me direz si la Lolotte est accouchée heureusement. Mon ballot de livres vous sera une occasion de m'écrire et de m'envoyer des nouvelles de tout le monde.

Joignez aux 100 exemplaires sur la JPrqpriéùéy 12/lJ sur la Création de r ordre, que Gandon vous remettra; et dites*lui en passant que, si ce dernier ouvrage ne se vend pas aussi vite que les autres, cela tient uniquement à la bourse de mes pratiques, à la difûculté du sujet, et au peu de temps qu'ils peuvent consacrer à l'étude. Cependant il me semble que la moitié est déjà à peu près écoulée; or, si Gandon a bonne mémoire, c'est tout le succès que j'attendais; sans cela, me

serais-je contenté d'un tirage à quinze cents ? Et puis, notez que je n'ai pas encore lancé ieprospecttis, chose que Je me réserve de faire plus tard, après ma prochaîne publication.

Bonjour à nos connaissances.

Je vous embrasse, chers père et mère.

Votre fils.

P.-J. Proudhon.

DE P..J. PROUDHW. 121

Paris, 29 mars 1844.

A m: MAURICE

Mon cher Maurice, en même temps que tous me mandiez le résultat doTotre démarche auprès de Chalandre, M. Guyet, libraire à Lyon, m'écrivait de Strasbourg que les Bergier ne se vendaient pas.. Décidément cette affaire est mauvaise pour nous : d'une part la maison Gauthier, qui seule pouvait nous écouler cet ouvrage, nous ayant manqué, et de l'autre le clergé s'enfonçant plus que jamais dans les platitudes dévotieuses et tournant le dos aux études solides. Certes je n'aurais pas donné les mains à une pareille entreprise, si en 1837, j'avais connu l'esprit clérical comme en 1 843. Si vous avez jeté les yeux sur le chap. III de mon dernier ouvrage, vous aurez pu y lire ce que je pense et ce que j'attends de nos prêtres. Mais, laissant les calotins pour ce qu'ils sont, j'ai peine à concevoir le procédé de Chalandre. Ce que la lettre que j'écrivais à ma mère ne pouvait vous apprendre, parce que je n'étais pas moimême renseigné lorsque ]e l'ai écrite, c'est que M. Chalandre, aujourd'hui ifropriétaire du Franc^ComMs,

conjointement avec Beritot, m'a fait faire des proposi tiens pour prendre la rédaction de ce journal. Or, ces propositions me sont venues deux jours après le départ de ma lettre. Comment, Chalandre causant avec vous, n'a-t-il pas senti qu'un moyen d'obtenir mes services était de m'aider dans Técoulement de mon Bergier? Je TOUS avoue que, malgré ma très-grande répugnance pour le journalisme, j'aurais prêté l'oreille aux offres qui m'étaient faites, si j'avais rencontré dans Chalandre un peu de bonne volonté. Mais cet homme ne sait ce que c'est qu'obliger : à plus forte raison, il ne comprend pas qu'un léger sacrifice peut être quelquefois trèsprofitable.

Pour achever de vous mettre au courant sur cette a&ire du JFroHo^Comimy je dois vous dire que j'ai répondu en substance à l'entremetteur (M. Micaud aîné) qu'avant d'accepter j'avais besoin d'être renseigné sur plusieurs points; si les nouveaux entrepreneurs du i^rerft^Cbm/oif : savaient qui je suis, et s'ils étaient déeidés à me donner carte blanche? 2^ si M. Chalandre était dans l'intention de me faire subir, à moi, rédae* teur, la censure de l'archevêché^ dont il est imprimeur? Je passe le reste sous silence.

M. Micaud m'a répondu , dans la lettre qu'il vous a remise, que Chalandre viendrait à Paris pour TExposition, et qu'il me verrait. Mais aujourd'hui j'ai pris mon parti; ma place chez MM. Gauthier frères me vaudra jlus qoe celle de rédacteur ; et je me suis entendu avec ces Messieurs pour pousser mes études en même temps que je m'occuperai de leurs affaires.

A propos d'affaires et d'études, je dois vous dire où j'en suis.

Ce qui me soutient le courage [est l'exemple de

Micaud, sorti de prison atec dix fois plus.de dettes, que je n'en ai, et qui, en dix ou douze aâs, est parvenu sinon à tout payer, du moins à satisfdre les plus criards et à se ménager une yie confortable. Eh bien I je suis mieux qu'il n'était lors de son entrée chez les Gauthier, et j'ai devant moi encore d'assez belles espérances, malgré tous les contre-temps.

Je tirerai parti de -^w'^fer conmae je vous l'ai dit, mais il faut pour cela que j'aie le temps^ de refaire ma Gremmairerc^Q^t ce dont je m'occuperai à mon retour, après la publication de Topuscule que je tiens. Cet opuscule a pour objet d'aider récoulement de tout c qui me reste de brochures pôlitiquesj

Je crois que Prévôt est payé pour tenir ces broéhures enterrées dans sa boutique. A chaque instant j'entends des gens se plaindre que mes livres ne sont pas connus ; c'est une chose étrange que la vente né s'«i fadse que par la propagande spontanée des lecteurs. Vous sentei que les livres sont comme toute autre chose» objet de commerce; qu'à ce titre ils ont besoin d'annonces, d^étaldge, etc. £h bien! je suis proscrit de ehez mon propre libraire, lequel cependant se prétend satisfait de la vente. -

J*ai pris d'autres dispositions et je Tais le quitter.

Je compte donc, ma nouvelle brochure livrée à la circulation et mes maculatures vendues, former de tous mes Mémoires d'Economie politique un choix e^urgéj augmenté, amélioré, et le publier par l'entre* lùise du libraire Ouillaumin, qui' a la spécialité des Économistes. En vérité, mon cher 'Maurice, bien que j'aie déjà débité près de 3,000 exemplaires ^dè la jPropriéUf autant de la Lettre à BUmqui; bien que l'-ii?^tissemnt am propriétairee, tiré à 1,000> soit complé-*

tement épuisé, ainsi que le DtTnamhe, tiré à 1,500; je n'ai pas encore fait mon entrée dans le monde littéraire proprement dit. Je ne suis connu que des radicaux et des hommes spéciaux de la science.

J'ai rencontré, à ce dernier Toyage à Paris, de nouvelles et nombreuses sympathies. J'ai fait la connaissance de la Société des Économistes, entre autres du beau-frère de Blanqui et de son collègue M. Wolowski... Que vous dirai-je enfin ?.. J'ai l'espoir, assez bien fondé ce me semble, non de faire mon chemin dans la carrière des emplois, — il faudrait presque ime révolution pour que cette carrière me fût ouverte, — mais d'acquérir une certaine considération dans le monde philosophique ; ce qui ne m'empèchèra pas de m'occuper d'affaires commerciales.

Je comptais, mon cher Maurice, vous faire parvenir les intérêts que je vous dois; voici ce qui m'arrive : le fils Dessirier a fait une entreprise de librairie qui l'a endetté; de plus, il a souscrit des billets à ordre dont l'échéance vient toujours plus vite qu'il ne s'y était attendu. Je lui ai prêté, il y a deux mois, cent francs que je comptais retrouver en mars ou avril; mais loin qu'il puisse me rembourser, il aurait grand besoin que je l'aidasse encore. Comme je redevais au père Dessirier 1 67 francs sur ses vieux comptes, je vais, puisque je suis entrain, éteindre cette dette, en faisant un nouveau prêt au fils ; ce sera autant de soulagement pour moi. Sans cet incident, j'aurais satisfait à ce que je vous dois, car je m'étais proposé d'être exact au terme et d'ajourner encore le père Dessirier, qui n'a pas besoin. Maintenant les rôles sont changés, et je vous prie de ne pas vous impatienter. Je vous le répète, je compte venir à bout de tout; décidé à vivre vieux

DE P.-J. PROUra(»i. 125

garçon^ à moins d'une rencontre avantageuse. Je etois que mes créanciers ont une hypothèque assurée dans mon travail; il suffit que je vive.

Je vous serre la main.

P.-J. Proudhon.

126 GORRESPONDANGE

Besançon, 13 mil 1844.

A M. BERGMANN

Mon cher Bergmann, Je suis ici de retour de Paris depuis une quinzaine, et je repars demain pour Lyon, reprendre mes fonctions de batelier et charbonnier.

J'ai fait connaissance ayec la coterie économiste, car il faut appeler les choses par leur nom, et je suis inscrit au rôle. Il y a là de bons garçons, hommes instruits, de bon sens et de goût, avec lesquels il y a plaisir à se rencontrer. Je ne puis que gagner à ces relations; Guillaumin, le libraire, est le pivot de la confrérie. Il m'a fait des avances, et je compte traiter avec lui pour une prochaine publication; car enfin, quand une fois on ^s'est mis à écrire, les publications' viennent comme vendanges. Que veux-tu? Il faut que la hbrairie me rende ce que l'imprimerie m'a pris, et j'espère en venir à bout. S'il me convient Tannée prochaine de me fixer à Paris, j'y trouverai, je crois, de l'argent à gagner; pour le moment, la chose n'était pas engrenée, et je suis revenu à mes charbons. Des offres m^ont été faites de divers côtés.

Un M. Mialle t'écrira peut-être pour te parler de ses

études syUoMqms sur la langue française. C'est un ancien artiste, très-excellent homme, qui s'est donné une immense peine pour fort peu de chose; et qui, sur la dédicace que je t'ai faite de ma Métaphysique^ s'est proposé de ^entretenir. Il s*est déjà présenté à M. Burnouf , qui Ta accueilli avec beaucoup de bienveillance. Faisen de même; c'est un bon vieillard qu'il serait horrible de désoler.

Tu me donneras de tes nouvelles et de ta famille. Les jésuites nous désolent, et je prévois qu'il faudra recommencer sur nouveaux frais la gaerre de Voltaire et de Rousseau. Tu peux compter sur moi pour cela; je voudrais, pour l'an prochain, résumer toutes mesétudes bibliques en im volume qui soit pour nous ce que le livre de Strauss a été pour l'Allemagne. Quand je devrai me mettre à la besogne, j'aurai besoin peut-être d'aUer travailler quelques semaines à Strasbourg. Mais qui vivra verra.

Présente mes respects à M"*«Bei^n2iann , dont l'extrême bonté, la douceur angéUque, restent gravées pour la vie dans mon souvenir.

Je t'embrasse, mon cher Bergmann.

P.-J. Proudhon.

là CORRESPONDANCE

Lyon, 42 juin 1844.

A M. TOURNEUX

Mon cher Toumeux, l6 jour ou la veille de mou départ, j'ai appris que tu contractais ou que tu allais contracter mariage. Je t'en fais aujourd'hui mes félicitations, et te souhaite tout le bonheur que peut espérer en mariage un homme d'intelligence et de coeur, tel que je te connais. — As-tu fait part du joyeux événement à tous nos amis?...

Je suis en train de recueillir des documents sur la navigation de la Saône, et sur les chances d'amélioration qu*elle peut encore avoir. Il résulterait de mes chiffres ou plutôt des faits existants dont je suis témoin, qu'avec un peu d'ordre, et en mettant un terme à Tanarchie qui fait un tort immense au commerce et à l'État, en ce qui concerne le transport , — que le chemin de fer projeté entre Lyon et Chalon-sur-Saône sera le moins productif de tous les chemins de fer d'Europe; — conséquemment que c'est celui dont l'exécution est la moins urgente, et qui peut être le mieux suppléé par la voie navigable. Peut-être le ministre des travaux publics^ dont tu es le subordonné, trouverait-il dans mon travail des motifs nouveaux et catégoriques pour bien asseoir son opinion ?

Pourrais-tu me dire, en quelques mots, et par retour du courrier, quand doit avoir lieu la discussion sur le

projet de cbemin de fer de Lyon à Chalon-sur-SaAne ; — si tu penses que l'opinion du ministre, qui d'abord avait paru peu favorable à ce projet» est complètement changée; — et dans quel sens, sous (juelle forme il conviendrait que je présentasse mes raisons? Dis-moi enfin tout ce que tu penses de l'utilité et de l'opportunité de nouveaux renseignements, que j^ose affirmer plus certains et plus complets que tous ceux qui, à ma connaissance, ont été publiés jusqu'à ce jour. M. de Lamartine, en Maçonnais fidèle,. s'est fait le champion du chemin de fer latéral à la Saône : c'est de toutes les questions politiques celle-là peut-être dont il devrait le moins se permettre de dire un mot. Croîs-tu que le gra/nd poète ait assez d'influence pour obtenir de la Chambre le crédit qu'il sollicite?

Tu conçois qu'en ceci je n'écris que sous le nom de MM. Gauthier frères, entrepreneurs de transports par eau; c'est donc comme un homme du métier et juge compétent que je parle. Quant à l'intérôt personnel des signataires, tu sentiras parfaitement qu'il n'est autre ici que celui de simples citoyens pour l'économie des dépenses de l'État ; le prix de voiture par eau est tellement au-dessous du tarif du chemin de fer que nous n'avons absolument rien à craindre.

A cette occasion, aie aussi la bonté de t'înformer si notre pétition iK)ur décharge d'amende est arrivée à ton ministère.

Donne-moi de tes nouvelles, tout en répondant à mea questions et crois-moi

Ton sincère et aSectionné ami,

P.-J. Proudhon.

Lyon, quai Sainte-Marie-des-Chênes, 28.

Chez Gauthier frères.

oouiir. II» 9

âM ^^mmmmtà^m

Lyon, 27 juillet 1844.

A M. MAURICE

Mon cher Manrica, permettes-moi de tous dema&der des nouyelles de vatre santé et de celle 4e toute yolre famille. J'ai manqué k la prx>me88e cpie je vous awiis faite de TOUS reToir aTant mon dépari, et Je tous m demande pardon; bien que j'aie mille exiSDkses i tous présenter, je sais aussi que tous ÂIss du nomlire das persoi^ies auxquelles Je dois une aUeiUîon paitiourlière.

J'ai souscrit à M. Thaler un billet du montant des intérêts que je lui dois. Quant à tous, mon cker Maorice, je suis forx^é de tous faire attendre fKaosre ; wêl mère a quelques dettes de boulanger; k femme de aoMm frère est à la Teille d'accoueber, et son beau-^se a été l'un des plus giflés de Salins. Tout cela épuise mes petites ressources, ce qui ne m'^mpèche pasd'eepéreripie l'année prochaine, aTOC les intérêts de mes dattes, je commencerai à attaquer le^^pitaL

Mes occupations de bureau sont beaucoup msfaidnes que celles de Tannée decmàre, œ qui me permet de traTailler daTantaga cbez moi; j'en profite pour mes éludes et pour une publication nouTi^. Je comptais faire un peu de monnaie, cet été, avec quelques bilbo-

DE P.-J. PROWHON. 131

quels économiques ; fl n'en sera rien. Mon travail est trop important pour être ainsi mis par lambeaux; et comme j'ai à choisir entre une demi-douzaine de libraires solvabljes, et que je n'imprimerai plus à mon compte, je préfère ajourner cette publication jusqu'à l'hiver prochain ; j'espère alors en tirer bon parti. C'est à Guillaumin, éditeur des économistes (vous savez que j'ai été reçu dans cette clique), que je compte m'adresser.

Je vois peu de monde et m'éloigne autant que je puis des réunions politiques. Cabet est ici en ce moment. Ce brave homme me désigne déjà comme son successeur à l'apostolat ; je cède la succession à qui m'en donnera ime tasse de café. Il se prêche en ce moment je ne sais combien d'évangiles nouveaux, évaùgile selon BueheZy évangile selon Pierre Leroux, évangile selon Lamennais, Considérant, W^ George Sand, Ifioe Flora Tristan, évangile selon Peccpier , et encore bien d'autres. Je n'ai pas envie d'augmenter le nombre de ces fous; aussd, je produis un effet mirobolant sur ceux qui m6 voient pour la première fois, quand ils viennent à s'apercevoir que J'ai le sens commun.

Vous avez élu M. de Magnonceau, conspué il y a deux ans, comme l'avait été ce malheureux Mauricô en 1839. Cepoidant Convers a gagné 50 voix. Encore un petit ^ort, et l'y voilà. Au milieu de tout cela, i'&^i^i^o ^^^ tillot, qui aime mieux faire ou laisser faire les autres députés, que l'être loi-mème. C'est du haut amourprapre; toutefois, il sera sage à lui de ne laisser élire que des concurrents peu redoutables. Convers à la Chambre pourrait bien faire oublier Bretillot.

Mes très-*humbles respects à Mesdames! Blecher. Je suis votre dévoué et obligé,

P.-J. Prowhok.

132 GQRBESPONDANGE

Lyon, ISaolkt ISU.

A M. MAURICE

Mon cher Maurice , je plains bien sincèrement M"^ Blecher de trouver toujours un surcroit d'ennui et de fatigue là où les autres trouvent une occasion de plaisir et de joie ; mais, après tout, ces dames en ont été quittes pour des coups de ciseaux et des points d'aiguille; que serait-ce s'il leur avait fallu digérer les douze ou quinze harangues dont vos imbéciles de Bisontins ont r^alé cette pauvre altesse? Bretillot a fait justement comme maître Jacques, valet d'Harpagon, qui prenait sa casaque de cocher ou son tablier de cuisine, selon que son maître avait à lui parler de ses chevaux ou de ses marmites. Discours de M. Bretillot, maire; — discours de M. Bretillot, président de la Chambre de commerce; discours de M. Bretillot, je ne sais quoi. -« Est-il embêtant, est-il de son siècle, ce gaiUard-làl Ce que j'admire, c'est que M. de Nemours n*ait pas eu la présence d'esprit de dire au premier qui s'est présenté : Parler pour totU le mande/

Je voudrais être renseigné sur un poiQt : savoir si M. Pérennès, que j*ai connu depuis 1827 jusqu'en 1840, ànaai encroûté légitimiste que fervent catholique» main»

tenant qu'il s*est approché dhin prince, dont le père Ta fait adjoint, n'est pas tant soit peu orléaniste? Voilà ce que sont les principes pour les dix-neuf yingtièmes du genre humain : affaire de sentiment, d'entraînement ou d'intérêt; idée pure, jamais.

Vous voulez que je vous parle politique, mon cher Maurice; cela suppose que vous me croyez plus éclairé que les journaux que vous ne lisez plus, ce qui est trèsflatteur pour moi, assurément. Cependant, je suis aussi mal renseigné que vous; et si quelquefois il m'arrive des échappées de lumière, je les dois uniquement au rapprochement, à la comparaison et à l'analyse des lois votées par les Chamhres et des mesures prises par l'administration. Pour conjecturer Tesprit secret qui mène le pouvoir, je n'ai que ses actes; 6r, c'est là un procédé long, difficile et qui donne peu de fruit pour beaucoup de peine.

Je suis convaincu que le pouvoir tend la main aux jésuites, que la guerre de l'Université contre le clergé tournera au détriment de la première et au profit de la monarchie et de l'Église. — Une preuve, entre autres : pendant que le ministère laisse M. Edgar Quinet déclarer la guerre au catholicisme dans sa chaire du collège de France, il le fait tourner en ridicule par M. Lerminier dans la Sevm des Deux-Mondes. Pendant que Thiers a Tair d'écrire soxi rapport en, faveur de l'Université, ce rapport accorde tout aux prétentions du clergé.

Je suis convaincu (pie le ministère n*çst qu'une boutique où l'intérêt général est primé par l'intérêt dynastique et traîné à la remorque par les cQteries..— Une preuve, c'est que le gouvernement tient à consolider les g^rutdes fortimes, à constituer uuQ aristocratie ducom-

1$4 4X>BRESP0NDANCE

merce comme une grande propriété, parce cela est indispensable à la dynastie. Je suis convaincu, de plus, que la question stratégique, qui dans les chemins de fer devrait ôtre l'accessoire, est devenu le principal, non pas parce que le pouvoir redoute une guerre avec l'étranger, mais parce que le système de chemins de fer inauguré par lui est le complément du système de fortifications de la capitale; cela, je vous le démoiltrerais, la carte en main, si j'étais près de vous.

Ainsi, réaction monarchique,, réaction ecclésiastique ; Tune et l'autre aidée de la connivence de la haute bourgeoisie, du haut commerce, de la grande propriété, des légitimistes ralliés : voilà en deux mots le caractère de la politique de notre temps. Tout cela, vous le sentez, s'opère, non à la face du soleil, mais en tapinois, clandestinement, tortueusement, mais irréfragablement. On ne l'avoue pas encore , mais on le fait sentir, et déjà Ton se montre.

Pendant que la tète de la société va dans un sens, le peuple va dans un autre.

Le pouvoir tourne à la religiosité» le peuple abandonne le catholicisme. A Lyon, par exemple, il existe déjà une multitude de ménages qui oni rompu toutes relations avec l'Eglise ; on ne baptise plus les enfants, on ne marie plus ecolésiastiquement, plus de premières communions, plus d'enterrements; des hommes de lettres, des médecins, de bons bourgeois suivent ce courant. Dans les [campagnes, les paysans lisent Yolney ; l'insurrection commence sur tous les points ccmtre l'enseignement du prêtre. J'ai observé tous ces faits par lùoi-mème. On commence à douter de tout ee qui est traditionnel, ce qui signifie qu'on tourne le dos aux idées monarchiques et religieuses. On rdintit qi» c*est

maisumaiat seiiIcmEMflDl^ que Tespril de d? commeitce à s'mfillFer paTmi le peuple. Bl, en eflst, en 9^ le peuple necoxisaîssait m les Grecs, ni les Romains, il ne se faisait aucune idée de république, d'égalité, de libre examen ; plus tard, distrait par les goerre» de rEnipne, il n'a eu le tempe de réAéehir à rien. La Restauration est venue qui, aidée par les nables et le dergé, a entretenu à mervtôle cette tovpeur popiAaire. Depuis quelques années seulement, on peot le dire^ le peuple se pose les questions que Voltaire, Rousseau, Mirabeau, etc., ont posées pour lui il y a scnxamte et quatre-vingts ans ^et esk se posant ces questions, il y répoind aussitôt, d'abord en ce qui concerne les choses existantes, par ime ovation, puis;, en ce qui. concerne les choses à venir, par le doute. Le peuple, en un mot, est sûr de ce qu'il ne veut pas ; il ne sait pas encore ce qu'il doit vouloir.

Telle est la ^tuation^

Qui l'emportera, dans cette tendance contraire, du pouvoir 0U3 du peuple? Evidemment il est impossible que la masse n'absorbe pas un jour, et le pouvoir, et tout ce qui s'oppose à elle ; mais comment, quand, à quel prix cela s'obtiendra-t-il, par quels combats de penste ou de bras cette révolution s'acoompllra-t-elle? Je crois qu'il est impossible de le prévpir. Un rien peut, dans (Ûx ou quinze ans, ramener des jours cent fois plus affreux que ceux de 93; Tavénement an pouvoir d'un seul homme peut coi^rer tons ces symptômes. Ce qui est iraagulier, — et ce qui rassure en même temps, — c^est que presque tout te mcmde aujourd'hui comprend plus ou moins cela; mais, par une fatalité étrange, le potivoir est «oaporté et la société avec kii« Qu'il arrive un mouvement favorable à l'esprit révolutionnaire, et l'on aerfi tout surprie de voûr se lever anr tous les pointe

13a CORBESPONDANGE

des masses de prolétaires jacobinisés, et qui ne paraissent point anjourd'hni. Dieu veuille alors que la colère, ^a vengeance ne les porte pas à d'effroyables repréailles.

Quand une chose doit s'accomplir, tout ce qu'on fait pour Tempôcher la sert. On a défendu par une loi les associations; qu'en est-il résulté? que la propagande se fait à la face du soleil, que les membres des sociétés secrètes sont deyenus les commis voyageurs d'une réforme qui aspire à embrasser le monde. On a fait les lois sur la presse ; vain espoir I Comme il ne se passe rien aujourd'hui qui n'ait été dit et imprimé autrefois, on réimprime en totalité ou par extraits habilement combinés les vieux auteurs, et l'on tue, à la barbe du parquet, lois, traditions et institutions. Et ce que je vous dis, mon cher Maurice, n'est pas une description de rhétoricien; je connais personnellement à Lyon et dans la banlieue plus de deux cents de ces apôtres qui tous font la mission en travaillant. C'est un fanatisme plus éclairé et d'une espèce plus tenace qu'on n'en ait jamais vu. En 1838, il n'y avait pas à Lyon un seul socialiste; on m'affirme qu'ils sont aujourd'hui plus de dix mille. Des bibliothèques se forment au moyen de collectes ; il y a même des réunions pour les femmes !...

Tout cela, vous pouvez m'en croire, aboutira à quelque chose, et le mouvement n'est pas près de se ralentir; il y a progrès, et progrès effrayant, au contraire. Si vous désirez savoir où vous en êtes et de quel côté va le monde, croyez-moi, ne le demandez pas aux gens du pouvoir. N'allez pas au sermon, n'en croyez pas les riches égoïstes, méprisez les proclamations, les programmes et les bulletins, ne lisez pas les harangues académiques. Enquérez-vous de l'état de la propagande

DE P.*i. PROUimeN. 1S7

sourde qui se fait spontanément dans le peuple, sans chef, sans catéchisme, sans système encore bien arrêté, et tâchez d*en comprendre le sens, et la portée ; c'est là le véritable indicateur politique.

Bonjour, mon cher Maurice, soignez yos dames et conservez votre petite fille.

Tout à vous.

P.-J. Proudhon.

188 CQUESPONDÀNCE

Lyott, i5 août ia44.

A M. GUILLAUMAIN, LIBRAIRE.

Je vous avais promis d'aller vous voir avant mon départ de la capitale ; un ordre de ma maison m'a fait partir si précipitamment qu'il ne m'a pas été possible de tenir ma promesse. Aujourd'hui, je viens vous proposer de renouer le fil de l'entretien. Ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, je m'occupe d'un travail dont le but essentiel est d'appliquer les principes connus et admis, les lois désormais irréfragables de l'Économie politique, à la solution de quelques-unes des questions sociales qui sont à l'ordre du jour, ainsi qu'à l'examen de notre système constitutionnel et de nos codes. Vous sentez, monsieur, que je n'ai ni ne puis avoir la prétention de réformer seul tout cela ; il y a de la besogne pour cent économistes travaillant de concert. Il s'agit seulement d'ouvrir la route et de faire un premier pas.

Par une coïncidence singulière et (jue je désirerais ne pas laisser échapper, l'Académie des sciences morales et politiques a posé une série de questions qui, bien considérées, étudiées dans leur profondeur, embrassent toutes les grandes divisions et tout l'ensemble de la science. L'Académie a fait ^hxs, elle a invité les con-

cnrrents à ^ipoter haidimeni lears idées et à se lancer sans eraintd daiis le champ de la spéculaticHi. Je ne voua dirai point, Monaîeur Guilkmaiin, que j'ai le pro-^ jet de concoorir ei encore mmuÉ d'abnaer de la permissknx; d'inK party Je n^arrirerai {dus à temps pour le concours» et quant au>reste je n'ai nullement la pensée de jEaire une plaisanterie de si mauvais goût. Mais il me ssQ^e utile de constater par une réponse originale, libre de toute complaisance intétessée et digne, la tendantre innovatrice qui saisit rAcadémia eUe^aième, c'e8f->à-dire le corps le plus âaoicemmeint conservateur de l'Etat. . ^

Rassurez- vcms, au surpins, sur le fond ôt la forme de moàlivref et puisque nies antécédents- trop conBUSTOud commanderaient peut-être de prenàre vis-à^vîs de moi despnSeautions, Je dots voqs dire qu'ayant à souleveir des questieps de plùseo phia scaloreu^es Je nw renfer* merai exclusivement dans les^^ limites de la science, n'accordant rien à Vexposiiion ovatoire que ce qui découlera dirsctement deà prémisses économiques.

Afin de donner de Timité à un outriige, qui traitera les probiètties^ en; appttvence les plus étrangers l'un à Tautre, j'ai dû creuser plus avant qu'on ne l'avait fait peut^élie W pi^oxideurB de PEcononue, et chercâier la le» générale qui goirT^^e toute la s^oee^ et partant ta soci^é elkHÛéme. Ce^ eit la partie' spéculative ou métaphysique, eivuoiftot : le tten s^hétiqua d#tmitae mes idées. ''' • ♦

Btto encore, - AaUd^eèr que j*i6ii pûMîé Jusqirïci^ ne peut vous donner ridée« de ce^ que je vais laire; qurt^ qttes-rtltiMonsjdlées fà^tlà semelle trop IMbles iniBces penr'^e mee lecteurs^ ata^pur saisit toute la portée; n Vi^if Cune M «upéiielWtii f lot^dcM te ^atuae^ «I de

140 GDBIIESPOMDANGE

notre entendement, qni rend également raison de Tordre et du désordre, de ce que nous appelons bien comme de ce que nous qualifions mal, d'une loi qui explique l'utilité providentielle de l'usurpation, de la tyrannie, de Tesdavage, du paupérisme et de toutes les catastrophes et perturbations des sociétés, et qui nous découvre le mystère de cette alchimie divine, comme dit je ne sais plus quel économiste, par laquelle le mal tourne toujours à bien dans le monde.

Tel est, dans ses termes les plus généraux, le plan de mon livre, pour la publication duquel je souhaiterais, Monsieur Guillaumîn, m'entendre avec vous. Le développement des idées et la froideur de la doctrine m'obligent à renoncer^ pour cette fois, à mes habi* tudes de publications populaires et à bon marché; mon manuscrit ne fournira pas moins de 6 ou 800 pi^es in-6. Au surplus, je m'efforcerai tant que je j[K)urrai de me réduire et« d'être court.

Maintenant, Monsieur Guillaumiti, permettez-moi de vous dire un mot des conditions. D'abord, bien que vous soyez l'éditeur officiel de tous les ouvrages d'Économie politique qui paraissent en Fraiice, j'entends avoir la liberté de mes opinions , quelque diîSérentes qu'elles puissent être; de MM. Dunoyer, Rossi^ Troplong, etc., etc.— J entends, de plus, user largement, sauf le res^ peot dû aux personnes et les égardai que méritent les positions et les talents reoomms;, du droit de ré&itatioa et de critique.

Pouvez^vous, Monsieur OuiUauxnin^ me garantir cette double franchise? De mon. c^té, je promets, et j.e ne devrais pas avoir, besoin 4(9 y^om le dire,: d'y mettre la forme k plvis, polie, la ]^SiAca(Umiqtte possible. Grftee à vous, Monsi^ir GrûiU&«inia« ^et à: l'oblig^mce dA

DE P.-J. PROinmON. i4i

M. Garnier, je puis presque regarder comme mes confrères et mes amis bon nombre de ceux que j'aurai à citer ; n'avons-nous pas mangé ensemble le pain et le sel? comme dit le Bédouin. Item, vous n'ignorez pas, Monsieur Guillaumin, que je suis très^médiocre catholique et encore plus mauvais dynastique; c'est-à-dire que, sauf toujours le respect des consciences et des personnes, sauf la tolérance que nous nous devons tous, dans ce siècle où rien n'est démontré» où tout est mis en doute, j'ai suivi, par tempérament ou conviction, il n'importe, et jusqu'au bout la route du libre examen ouverte par Descartes, et le dogme de la souveraineté du peuple ouvert par Rousseau. — Je sais à quoi je suis tenu pour ne faire poursuivre ni mon libraire ni moi-môme, et je ne suis pas plus amoureux que vous du martyre; mais, ces réserves faites, auraije mon franc-parler sur tout cela?... Au reste, qui pourrait vous retenir? Libraire, vous n'entendez ni approuver ni désapprouver le contenu des livres que vous mettez en vente, et Ton conçoit très-bien que dans Tintérèt de la science, comme dans celui de votre commerce, vous deveniez éditeur de doctrines quelquefois très-diverses.

Voilà, Monsieur Guillaumin, quelles sont mes conditions préliminaires ; pour le reste, vous en userez avec moi comme avec mes autres confrères en Économie politique. J'espère que vous me trouverez très-accommodant, si ce n'est que, vivant aujourd'hui de mon travail, je prtférerals du comptant et peut-être ime avance, à de plus beaux avantages éventuels.

J'ai déjà accumulé une grande quantité de maté* riaox; mon plan est £ait, mes cadres sont tracés, mes démonstrations faites; je n'ai plus besoin que d'un

14â GOBUSPOHDANCE

mois de ieetare environ, après qnoi je suis ern mesure de fournir du manuscrit sans discontinuer. Je désirerais fort que cette publication pût avoir lieu en février ou mars prochain; pour cela j'aurais besoin d'y travailler exclusivement dès le mois de septembre ou d'octobre. Le temps que me laissent mes fonctions de commis ne me permet pas d'aller assez vite.

J'ai lu avec un très-grand plaisir presque tous les numéros de votre JOetue depuis son apparition.

Je crois que cette publication vous fera honneur et vous rapportera tôt ou tard de beaux bénéfices.

Il faudrait désespérer du public si de semblables publications ne fussent pas soutenues. Pour ma part, j'ai beaucoup, profité à cette lecture, en ce sens que j'ai pu juger de l'^at où en est la science, et du chemin qu'ont fait, souvent à son insu, les écrivains qui s'en occupent.

Les excellents matériaux dont la Sevue abonde, les notices que l'on y trouve, ne sont pas non plus à dédaigner; c'est de l'érudition tout acquise, et pour un homme qui étudie TÉconomie politique dans l'atdier, sur la rivière ou au comptoir, les comptes rendus des savants sont une bonne fortune. Mais Messieurs vos rédacteurs tremblent d'avancer; l'avenir est à eux évidemment, puisqu'il est à la science; et cet avenir, ils n'osent l'envisager, ils ne peuvent se résoudre à aller au devant de lui. lis sont sur la route qui y mène, le visage tourné du bon côté, et parfois on croirait qu'ils ferment volontairement les yeux, crainte de vertîgs, et qu'ils se renversent en arrière, de peur de tomber en avant.

Cest là-desstts que je me propose de les interroger, de les sommer mémo, sauf à eux de ne pas répondre.

C'est avec plaisir, Monsieur Ouillemin, que je reoe-

m P.^. nOODBQN. lis

vrais de votre part une invitation au travail; et, si cet essai tournait à votre satisfaction, je pourrais peut-être vous proposer toute une suite d'affaires.

Recevez, M<msieur, avec l'assurance de ma parfaite considération, mes salutations sincères.

P.-J. Proudhon.

Lyon, quai Sainte-Marie-des-Chènes, 28 .

iU . CXABESPONDANGE

Lyon, i«r septembre 1844.

A M. TOURNEUX

Mon cher Toumeux, mon amitié, aussi franche que la tienne, avait devancé tes explications. En quittant Paris, je te savais en épousailles, et, quand plus tard j'ai vu que tu ne me répondais pas, j'ai conclu tout naturellement que tu commençais ta vie de mari par ime retraite.

Mes notes sur le chemin de fer de Chalon à Lyon ont été envoyées en môme temps à M. le ministre des travaux publics et à M. Dufaure. Tu les trouveras, je pense, aa secrétariat ou au cabinet particulier de ton ministère.

Je te garantis l'exactitude de tous mes chiffres, ainsi que de tous mes calculs. Ces chiffres résultent de nos prix courants actuels et d'éléments que j'ai personnellement recueillis à Lyon, Chalon et Mulhouse. Ces éléments, loin de s'affaiblir, ne font môme que se fortifier ; aussi je ne crois pas possible de révoquer en doute que dans deux ou trois ans le prix de traction de matières de toute nature, sur Saône, ne dépasse plus deux centimes par tonne et par kilomètre. Déjà cette année, ime masse de transports en houille ont été

DB P.-J. PROUDHm . 145

effectués, et à ce prix les trayaux du corps d^ ponts et chaussées améliorent chaque jour le lit de la rivière. Il n'est plus possible de nier Tefficacité de leurs dragages, barrages, endiguements , etc. La Saône, à Tétiage, a pi:ésenté presque partout un mètre d'eau. A une pareille profondeiir, les mariniers trouyent qu'il n'y a plus de sécheresse. En effet, un bateau peut être chargé sans imprud^ice à soixante-dix centimètres aux échelles, ce qui suppose un chargement de quatreyingt-dix à cent vingt tonneaux. Quant aux voyageurs, tu verras dans mes notes une proposition de faire le transport, sous la protection de l'État, à 1 et 2 francs par personne, et gratuitement pour les pauvres et les militaires en congé.

MM. Grauthier offraient de payer 100,000 francs par an pour le privilège, de prendre tout à leurs risques, de fournir caution, etc., etcv Cette proposition réduisait de trois quarts et quatre cinquièmes le prix des places et le fixait à 1 centime A millièmes au maximum par voyageur et kilomètre.

Aujourd'hui, une concurrence vient de s'établir sur la Saône pour le transport des voyageurs ; les prix sont de 1 fr. 60 et 2 francs. Eh bien 1 à ce prix, il est prouvé que le service peut donner de beaux résultats. Je connais parfaitement le détail des frais d'un bateau coureur, et je suis en mesure de prouver que si, en fin de compte, la somme totale des recettes pour les services réunis ne fait que couvrir la somme de leurs frais, cela viendra uniquement de l'excès de leurs frais généraux et de l'emploi d*im matériel inutile. Quatre bateaux, deux en montée, deux en descente, suffisaient pour le service des voyageurs sur la Saône : il y en a huU.

CORRKSP. II. 10

IIS ccmmspoNDÀiics

En général ^ les hommes clairvoyants de ce pays pensent qne la partie de chemin de fer de Paris à Marseille comprise entre Chalon et Lyon ne ftra pas set frais et ne pourra lutter contre la Sa6ne sous ▲ucun RAPPORT. Tu peux consulter à ce sujet mon p^t M^oire.

Ne pourrais-tu prendre connaissance d'une affaire dont je t'ai parlé autrefois, concemant deux amendes de navigation infligées à mes patrons? Je viens, pour la deuxième fois, d'écrire à cet égard au ministre des travaux publics ; ma lettre doit lui parvenir en mtene temps que celle-ci te sera rendue. Tâche donc, je te prie, de jeter, tm coup d*œil sur cette afEaire et de prendre connaissance de la pétition envoyée en mars ou avril. Je te jure que les faits se sont passés comme je les rapporte* Une bêtise, au devant de laquelle M. Gauthier, soit par négligence, soit par «npèchement, n'a pas couru, s'est envenimée, aggravée et traduite à la fin en une amende de 1 ,000 francs. L'injustice, le ridicule de l'affaire sont encore plus vexatoires que le chiffre de l'amende, et MM. Gauthier, avant de porter leurs plaintes dans le journal de l'endroit, aimeraient mieux en finir administrativement. Lis seulement nos pièces, et je compte que tu nous recommanderas. Il ne s'agit pour nous que d'obtenir un peu d'attention.

Je suis enchanté de te savoir heureux et je te remercie des vœux que tu fais pour mon établissement. Ackermann, Bergmann, Haag m'en ont dit autant que toi. Malheureusement, je n6. suis ni ofQcier de l'Université, ni chef de division d'un ministre, ni éditeur des œuvres d\m roi. Je suis tout simplement unexcommunié. L'apparition de mes brochures m'a fait

mettre partout à l'index ; Thumeur et le sentiment de rinjustice m'ont aigri, et, comme Raspail, avec de la capacité et du zèle, je ne fais pas le quart de ce que je pourrais. C'est le châtiment qui attend les mauvaises tètes ;, l'isolement où on les jette équivaut à une pnvation de leurs plus belles facultés. Toutefois, j'espère encore que mes études économiques me créeront tôt ou tard une position, sinon officielle, du moins littéraire et commerciale, et c'est dans ce but que je vais incesr sanmient partir pour Paris. Je viens de m'entendre avec le libraire Guillaumin pour une publication importante et qui ne me demandera pas moins de six mois. Ce travail adievé, j'en ai vingt autres sur le métier; je commttoee à avoir un débit asse^ considé^ riable parmi le peuple, surtout à Lyon et dans les vilks et bourgs voisins, à quinze lieues à la tcHide;

Je vais m'occuper de réunir tous les élémetits éb succès qui se présentent ; Dieu fera le restei AprèSf sî je Tencontre quelque pauvre et eompâtii^saBte cîéatore (|Qi veuille zne donner ses soins, je tâcherai de k faire ^vre te moins mal què je^poutrid : c'est tout oe que yê puis dire»

Adieu, mon ami ; sois héuroux^ et êp» l'axiumr na te fasse pas oublier l'amitiév : '" •

P^-Jé Pjroudhor. ,

P.-S. Je prends la liberté (ï^ènvôyer, par ton entremise, un petit mot à notre excellent Dessirîer. Aie ï'oblîgeance de le lui faire parvenir par la posté. .

Lyon, 3 septein1)re.iS44.

A M. MAURICE

Mon cher Maurice, je compte partir sous huit jours au plus tard pour Paris directement. Mes fonctions chez MM. Gauthier sont aujourd'hui réduites à rien, et je ne pense pas les reprendre. Je viens de m'entendre avec Guillaumin , libraire , éditeur des ouvrages de tous les économistes et fondateur de la Hevue du môme nom; il consent à me faire une avance sur mes droits d'auteur poiir ma prochaine publication , à ' fur et mesure que je fournirai le manuscrit. Cela veut dire qu'il me paiera partie comptant, partie sur la vente.

Cet arrangement m'assure le travail et la subsistance pour six mois ; après, qui vivra verra.

Mes publications se placent toujours peu à peu : j'en ai deux d'épuisées ; la Propriété le sera aussi bientôt, et je compte dans quelque temps traiter des réimpressions. La Création de l'ordre se débite comme je m'y attendais, ni plus ni moins, c'est-à-dire avec lenteur, mais constamment. Je viens d'en redemander pour Lyon. Si j'avais été aussi étourdi que Gandon, qui s'étonne faute de connaissance, au lieu d'im tirage à quinze cents, j'en aurais fait trois mille, et j'aurais

INB P.-J. PROUDBON. 1«

1 ,500 francs de plus sur le dos. Au moment où je yous parle, il y a environ six cents exemplaires d'écoulés. En un an, sans prospectus, sans réclames, sans annonces, c'est assez. Ayec la même prévoyance qui m'a fait borner l'édition à quinze cents, je crois pouvoir vous dire que d'ici à deux ans toutes mes brochures seront réimprimées. Les éléments de succès et de placement commencent seulement à se manifester pour moi.

En un mot, si je ne suis point trop abusé par mes illusions, je compte plus que jamais reprendre sur la librairie ce que la librairie m'a emporté.

Une fois installé à Paris, en rapport avec des auteurs -et des libraires, occupant sans cesse le public de mes études, j'ai lieu d'espérer, je pense, que je finirai par trouver im peu de repos et de bien-être.

Ne dites rien encore à ma mère, si vous là voyez, de monprochain voyage; je le lui apprendrai moi-même de Paris.

Je vous remercie de vos témoignages d'amitié et d'estime, et vous supplie de présenter mes hommages à ces dames.

Tout à vous,

P.-J. Proudhon.

m cMMaRPomArai

Lyon, tt up^imltin lAéi.

A M. TOURNEUÎ

Mott dier TwxwnXf cpiand <tt «si êdmitùsUc^eor et qu^on a des amis panni les adiodmsirés, U &ut b'qXifindiQ à des sollicitations.

Je t'ai déjà parlé de dirersea râdamations adre6aée3 par MM. Qfiufthier à M. le ministre des travaux piiblics en te priant d'y jeter seulement les yenx ^ de faire en sorte que le bureau compétent voulût bien s'en occuper.

Je te renouvelle d'abord mes instances pour ce qui eaneeme notre demande en décharge d'amendes et, chose que je ne dirais pas au ministre, je te préviens que nous ne voulons pas les payer. Le motif en est injuste : ergo nous ne paierons pas et nous ferons tant de bruit, nous écrirons tant, que le ministre et l'administration y renonceront de guerre lasse, entends-tu?

Aujourd'hui, il s'agit d'une demande de règlement de navigation pour la Saône, chose qui intéresse le public tout entier; plus, d'une demande 'd'autorisation de voyager en accéléré, pour nous.

Quand je sollicite ton intervention amicale, tu comprends ce que je veux dire ; il ne s'agit point de faveur à nous obtenir ; nous ne demandons que de l'attention.

Il est vrai qu'au ministère comme ailleurs rattention est tout ce que Ton peut espérer de plus précieux de la part des hommes.

Vm écam W forte, je te prie, que nos réclamations ne tombent pas aux oubliettes et que, si elles doivent être rejetées, du moins elles ne le soient pas sans motif et sans connaissance de cause.

J'oubliais de te signaler aussi iine pétition de tous les entrepreneurs de transports et commissionnaires principaux de Lyon et Chalon, pour obtenir des fonds afin d'achever les travaux commencés sur la Saône. Dis-nous, s'il te plaît, ce que tout cela devient; tu obligi^as de Iwayes commerçants et d'honnêtes gens.

Ciomptant bientôt avdr le plaisir de te voir^ je te salue avec amitié.

P.-J. Pboudhon.

m ommfommw

Paris» 3(1 leHwl^ra t34A.

A M. PAUTHIER

Mon cher Pauthier, j'apprends avec un sensible déplaisir, etyotre maladie, et Taccident qui en est cause. Comme on n'a pu me donner de nouyelles de votre convalescence, je viens vous prier de m'en dire deux mots yous-mâme, supposant que le mal vous laisse encore la main libre, ainsi que la pensée. Si par hasard vous ne pouviez être de sitôt sur pied et qu'une visite vous fût agréable, vous n'avez qu'à faire signe, je retrouverai tout seul le chemin de Yille-Évrard.

Mes patrons m'ont accordé un congé, pour venir ici mettre en œuvre quelques matériaux que j'ai recueillis et que je crois intéressants. Déjà je me suis entendu pour la publication avec le libraire Guillaumin, qui, au besoin, consentirait à me faire ime avance. C'est quelque chose, aujourd'hui que la concurrence littéraire force tant d'auteurs à faire eux-mêmes les frais d'impression. Bref, il me semble que deux ans de pratique au comptoir, ajoutés à quatre années d'atelier, donnent à mes paroles au moins autant d'autorité qu'aux leçons de M. Blanqui ou de M. Rossi, qui jamais n^ont mis la main à la pâte. .

M P;-l. PilOimiON. «98

Je vous ayoue aussi que je suis plus en colère que jamais contre les cafards, et qu'ils auront de mes nouvelles.

J'ai lu avec phôsif vos deux articles de la Sevue indépendante; mais je les crois encore trop forts pour elle.

Je vous souhaite le bonjour et une prompte guérison.

P.-J. Proudhon.

Provisoirement, rue des Vieux-Augustins, 5.

m mKÊmoÊmsm

Pwlt, i Mlibt» 1844;

A M. ACKERMANN

Mon cher Ackermann, il y a six mois que je remets pour vous répondre. Dernièrement, le bruit ayant couru que vous veniez, je crus devoir attendre encore, autant par paresse que pour ne pas £aire une chose inutile. Maintenant on dit que vous ne pouvez quitter Berlin, et je me décide.

Vos deux dernières m'ont fort réjoui, surtout celle où je me trouve classé dans les véhéments^ avec Rousseau, Fallot et M. Perdrizet, que je ne connais pas. Véhément doit venir de héhimotk^ dont il est parlé au livre de Job ; c'est un animal de la famille des colériques. J'espère, mon cher, que vous ne vous séparez • pas de nous; ce serait nous faire tort et voua traiter avec peu de justice.

Vous me dites ailleurs que vous êtes fin connaisseur en femmes. Assurément, mon brave philologue, ce n'est point M"»« Ackermann que je vous citerai en preuve du contraire ; de ce côté je suis parfaitement renseigné, très-édifié, et n'ai, ainsi que tous vos amis, à vous faire que des compliments. Mais lorsque, tout en m'annonçant votre mariage, vous me faisiez confidence de

«espérer que cette fois encore, malLgjcé toute votre iiaeaee» vous xx'éli^y^ ]^a»^ gris ? D'autant plus que la ix^amèns ,do»t TOUS jOie parliez de votre future était bien capable dem'Jaspirer des craintes... Maintenait la question est tranchée; vous êtes beuxeux, encore plus beureus que sage. C'est tout ce qu'il xne faut; je rétracte les exprès sions de mauvaise bumaur que votre enthousiasme gotique m'avait suggérées; et c'est d'aujourd'hui que je veux vous féliciter. Que M™® Ackermann vous comble de toutes les joies qu'une femme aimable a toujours en réserve^ et j'en aurai pour elle la même reconnaissanoe que si elle étajit ma propre beUensK^ur. J'espère qu'à la fin elle {g'^Rdra n^on parti contre vous, en apprenant combien vous fdtes étourdi autrefois; car jenepoi^ plus parler du présent.

FautHOl que je revienne sur vos quérimtmies? Tx)ujoiMTs vous accusez la France; comme ai la France, comme si ime nation toui entière, la ^lus i^iritudle et la phis généreuse des nations, pouvait être solidaina, aux y^ux de ses enfants, des gouvernants qui la dâdm- Aorent, des coteries qui Tabusent, des charlatans et des scélérats qui l'exploitent. La Fr^ytice est perdue daxi3 votre estime, je devrais dire dans votre amour-propre, parce qu'elle n'a pas distingué vos essais de philologie; aujtant en faitr-elle de ma stiétaphyisiquet et des élucubrations de Tissot, et des ohinoiseries de Pauthier» et de tant d'autres choses, doi^ elle se soucie comme de votre Âl*»»0t. Abl la récompense n'a pas suivi la pubU^ .tatioin de vos eeuvresl Aiioà donc la &ate» mon cher mmxe^ m uMiép^i^iaïKie? Étiezr-vaif^ asses peu dér sâaisé pour ^^roire oc auM>urdl2ui il sufBt d'être honnête -^ommA ,ei ^'avjQir au mécite pour iake son «bemin.?

m GORaESPON&J^GB

Vous n'étiez faufilé dans aucime coterie ; vous méprisez les V***, les M***, les J*^, les D***, les N***, et toute c^te canaille salariée par tous nos ministères, et dont rinsolence fait, comme dit Akeste, Imêfmftrtr h bon sens ei rougit la tertu. Vous n'avez pas seulement voulu prendre vos grades. Vous saviez pourtant aussi bien que moi qu'un examen n'est plus aujourd'hui qu'une occasion offerte au candidat de faire «a cour aux maîtres, ou un moyen de l'exclure, pour peu qu'il déplaise.

Est-ce que Marmier, Chasles^ etc., nommés professeurs en môme temps que Bergmann, savent quelque chose? Vous avez tranché du citoyen probe et libre, vous deviez èUre n^ligé , vous l'avez été. Et vous vous récriez contre l'injustice de la France I

Vous avez raison quand vous dites que mon dernier ouvrage est moins bi^i écrit que les précédents; ayant porté tout mon effort sur les idées, je ne pouvais guère faire œuvre d'artiste; d'ailleurs, j'ai manqué de temps, ce qui, je le sais, ne m'excuse pas; mais j'étais forcé. Jugez-moi donc, je vous prie, comme penseur plutôt que comme écrivain, et dites-moi ce qu'il vous semble de la théorie sérieUe? Je vous le rendrai plus tard, quand vous m'aurez envoyé votre critique grammaticale des catégories de Eant.

Vous demaïKLez si j'ai des partisans. Je vous avoue très-humblement — ou très-fièrement — que je ne le crois pas. *— Pauthier trouve ma théorie tcès-^péeieuse; mais» dit*il, qui sait si on ne trouvera pas une théorie plus génércJie? Tissot prononce nettement que ma métaphysique ne vaut rien; la Sfivue indépendante a déclaré que je tae suis ^n>iMp^; Pierre Leroux me rq)roche d'avoir attrib(ué à Fourier la première aper-

DK P.^. PROOMOlf. m

ception de la loi sérielle, saïis s'expliquer autrement; la plupart disent qu'ils ne me cmprenneni pas.

Pour lesurpius,'Ies uns acceptent TËconomie politique et la tàéorie des fonctions ; d'autres sont ravis de vcxr la religion sabrée, mais n'admettent pas que la philosophie ne soit rien, et vice versa; ce qiû est c^, c'est que je suis pillé ayec une rare impudence. Quinei a fait son cours de Tannée dernière avec mon chajHtFe de la Séliffion^ qu'il a allongé et tMtvesti; im nommé Pecqueur, auteur de la République de Dieu, m'a emprunté toutes ses idées sur l'organisation; tous les jours je vois des brochures auxquelles j'ai plus de part que les auteurs, et où l'on ne me cite pas. Les républi- , cains me savent peu de gré de mes travaux, parce que je ne suis point partisan aveugle de la guerre, des fortifications de Paris, et autres dedas révolutionnaires; les communistes, qui ne se figurent pas comment de deux principes contradictoires (propriété et communauté) on peut former une synthèse qui les absorbe et les transforme, me regardent presque comme un juiM«milieu. Je suis dans la condition la plus malheureuse; il faut que j'aie raison contre tout le monde* à la fois, sinon je suis perdu^ Et ce qui achève de me désespérer, c'est, d'une part, le retard où ôe trouve le public français relativement aux études j^osophiques; é» l'autre, le monopole rétrograde et intolérant exercé par la coterie universitaire.

Ces difficultés s<Mat à peu près insurmontables^ Tou-^ tefois, si je ne puis brusquement ehffiogOT les hommes, je veux tâcher du moins, en me plaçsoit au centre de leurs préjugés, de les amener à mon point de vue, comme dans un panorama le machiniste change le spectacle en faisant tourna le q[)eetateur. Je vais doAc

tenter, ponr eoTtlr d'un emlMrrras ia^attricable, ee que Eant a formdlement déclaré impossible; je travaille k poptda/riê^tlê mMaphfsiqueetï la mettait en action. Ponr cfria, j'^eiÉplme la dialeetiqfue la pluis profonde, celle de Hegel; car %A eet mon malheuretbt dort, que, po^r triompher àefs plus indomptables répugnances, je àms me servir des procédés les phis antipathiques au sens cDmmtm. Mais aux grands maux les grands remèdes; aprè» avoir MeU' examiné la position, 'A tdlB. semblé qu'eMe pouvait être emportée de vive force, et sur-lechamp je me suis mis à ToBUvre. N'embrassant pas un cadre aussi vaste que la création de Tordre, me renfermant dans un seul pmnt de vue, je puis, par la multitude des exemples, le rendre facilement intelligible aux moindres esprits, et, cela fait, conduire le lecteur partout où il me plaira de le promener.

J'aurai occasion de citer dans cet ouvrage vos AfUo^ nymes, dont je regrette plus vivement encore que jadis que vous n'ayez pas fait la philosophie. Je ne pourrai guère citer que votre nom et celui dé votre ouvrage, ce qui ne me satisfait pas. du tout. Au reste, je me réserve de vous relire, aussitôt que je serai àe retour à Besiançon, où j'ai laissé votre Dictionnaire*

De tous les membres de notre ancienne petite société, je suis le seul qui aie conservé le Ben philadelphique. (Test par moi que tous nos amis ont des nouvelles les uns des autres; car seul, j'ose le dire, je n'éprouve ni n'inspire de reDroîdissement. Je renfarque seulem^t que le mariage opère d'une façon étrange sur vous autres, messieurs, qui avez pris femme; d'abord, vous commencez par souhaiter à vos amis autant de bonheur qu'il vous en anfve; puis, tous retranchant peu à peu ddns^ le m^iage, vous ^kêe» par oublier; que votss^

fûtes compagnons. Je croyais que Finiiiir , làpalaniité amgmentai^Qt ramitié chez ]es hommes; je n -apetçoia aujourdlim que ce n'était là qa^ux paradoxe, une iÛu-^ sion. L'amour est donc aussi home dans Thomme que l'intelligence 1 Le moment où il nous^ semble que nous ayons atteint Tun des sommets de la science est pré-> cisément celui où nous découirrons que nous ne savons rien ; et notre prétendue science est toujours plus étroite que n'était notre foi. Le moment ott no1i« cœur semble s'ouvrir à d'inûnies affections est justement celui où il se concentre et se glace. Si Oreste avait épousé Hermionç, de ce jour il eût oublié Pylade : cette amitié si fameuse ne subsistait qu'à une condition, celle d'un amour malheureux. Les communistes comprennent cela sans doute, et c'est pourquoi ils tentent tous plus ou moins à la communauté des femmes. Cette idée est contre nature, mais pour absurde assurément elle ne Test pas. Qu'en pensez-vous?

La femme de Bergmann est singulièrement douce, modeste et avenante, telle enfin qu'il la lui fallait; la fonme de Haag est une des plus aimables personnes que je connaisse ; je la compare volontiers à M*« Cuvier. Son bon sens, son excellente raison font si vite oublier les désavantages de sa figure, qu'en vérité je ne pourrais plus dire si elle est laide ou jolie. Quant à Tour«> neux, je présume qu'il a épousé une demoisdle de qualité et qu'il offenserait sa délicatesse s*il lui présen-* tait des amis roturiers et, qui pis est, socialistes. Ni moi, ni aucun de nos amis n'avons encore vu madame Toumeux. On dit que c'est une jeunesse^ et je sais qu'eUeest grosse. Voilà tout.

J'espère, mon cher Ackermann, qu*avec votre esprit philoBophique et toujoniv ea inouvement vous resterez

160 GOBRESPONDANGE

libre de tète et de cœur, et que nous n'aurons jamais à regretter en vous les effets du ménage. J'y compte d'autant plus que les habitudes studieusesdeM^^^ Ackermann pourraient au besoin vous venir en aide; tellement que, si nous avions le bonheur de vous posséder, vous nous rendriez deux amis au lieu d'un. J'ai cru m'apercevoirque,par l'effet du lien conjugal, la personnalité en Bergmann s'était accusée; que chez Haag elle s'était déformée ; qu'en Toumeux elle s'était mûrie ; il me semble qu'eiT vous elle a dû se doubler. Je ne suis ni phrénologue ni physionomiste, mais je serais enchanté d'avoir rencontré juste.

Si jamais vous venez vous fixer à Paris, et qu'il vous convienne de travailler pour la cause réformiste^ j'ose vous promettre plus de lecteurs que n'en obtiendront jamais tous les lauréats d'Académie. Ce qu'on appelle aujourd'hui en France le jparti socialiste commence à s'organiser. Déjà quelques écrivains se sont unis : Pierre Leroux, L. Blanc, plusieurs autres dont vous n'avez pu entendre parler , et votre ami , quoique indigne. Le peuple se charge de faire pour nous le placement et la propagande : c'est le rôle qu'il s'attribue. Il nous prie seulement de lui donner l'exemple de l'union et de l'instruire. George Sand est tout à fait entrée dans nos idées ; les faiseurs de romans et de feuilletons, sans y tenir autrement, daignent les mettre à la mode en les exploitant ; et lorsque les contradictions de la communauté et de la démocratie, une fois dévoilées, seront allées rejoindre les utopies de Saint- Simon et Fourier, le socialisme, élevé à la hauteur d'une science, le socialisme, qui n'est autre que l'Économie politique, s'emparera de la société et la lancera vers ses destinées ultérieures avec une force irrésis-

tible. Ce moment ne peut tarder beaucoup ; alors la France prendra place irrévocablement à la tête de rhumanité.

Le socialisme n'a pas encore conscience de luimême ; aujourd'hui il s'appelle communisme. Les communistes sont au nombre de plus de cent mille , peutêtre de deux cents. Je travaille de toutes mes forces à faire cesser les dissidences parmi nous, en même temps que je porte la discorde dans le camp ennemi. Tour à tour négociateur, spéculateur, diplomate, économiste, écrivain, je provoque une centralisation de forces qui, si elle ne s'évapore en verbiage, doit tôt ou tard se manifester d'une manière formidable. La moitié du siècle ne s'ééoulera pas, je n'en fais aucun doute, sans que la société européenne ne ressente notre puissante influence Tout cela, du reste, se fait au grand jour, à la face du soleil. Nous ne conspirons plus, nous usons de la liberté qui nous est laissée.

Remerciez le docteur Mégal de la communication de son manuscrit. Il y a des choses excellentes et que j'ai pris la liberté de transcrire; mais franchement, il n'est pas possible de publier un pareil ouvrage. Si vous devez me répondre d'ici à quelques mois seulement, adressez toujours votre lettre à Dessirier ou bien à Haag, car je ne suis à Paris que temporairement. Ma résidence est toujours à Lyon.

Je vous embrasse de tout mon cœur, mon cher Âckermann.

P.-J. Proudhon.

ieî CORRESPONDANCE

Paris, 15 octobre 1844.

A M. ET M»« PROUDHON

Mes cbers parents, voici une lettre^pour M. Renaud, une pour Micaud et une pour M. Thaler.

Vous jetterez à la boite celle du boiteux Proudhon* J'eurvoie à ma chère mère ujie paire de lunettes n® 9, pareilles à celles dont je me sers. Je lui recommande de s'en servir régidièrement à l'avenir, toutes les fois qu'elle sortira et autant que sa vue pourra le comporter. Dans les commencements, elle éprouvera de l'hésitation a marcher, surtout à descendre ; mais peu à peu l'ha^ bitude vrendra, et ce sera pour ma mère une véritable jouissance d'avoir, pour ainsi dire, retrouvé ses yeux de vingt ans.

J'apprends toujours avec ujie nouvelle joie, chers pèrer et mère, tout ce qui vous regarde. Je souffre seulement de vous savoir gênés et d'être moi-môme sur* chargé- de* dettes. Je fois des pieds et des mains pour écouler mes publications, et j^ai lieu de croire que dans quelques semaines, je pourrai vous faire passer ime bonne petite somme. Cependant, je prie ma chère mère de me dire en particulier où elle en est ; car mon père sait bien, et il ne se fâchera pas de ceci, que je ne me fie pas à lui pour dépenser l'argent.

Vous pensez bien, mes chers parents, que je pourrais obtenir aisément quelque petite avance de MM, Gauthier ; mais je tiens à user discrètement de leur bonne volonté, jusqu'à ce que je puisse leur rendre des services plus constants et plus précieux. Cependant, je n'entends pas que vous soyez gênés ; ainsi, ma chère mère, envoyez-moi votre budget. Ce sera pour moi, d'ailleurs, un stimulant, car je ne suis que trop disposé à la paresse.

Je vous embrasse, mes chers parents.

Votre fils, *

P.-J. Proudhon.

iùÀ CORRESPONDANCE

ParU^ ai octobre 1844.

A M. BERGMANN

Mon cher Bergmann, je n'ai point reçu ta lettre que tu m'as adressée par occasion; que cette expérience te serve encore pour savoir que le salaire est, à tout service demandé, la plus sûre garantie d'exécution. Il y a longtemps que j'ai appris par mon expérience que la complaisance est antipathique à la liberté^ c'est pourquoi je m'efforce d'user le plus discrètement que je puis des offres de service de mes €fmis. Le souvenir de mes dettes me tourmente sans cesse, et je veux avant tout vivre de mon travail. Je te prie donc de ne pas prendre ces réflexions pour une boutade misanthropique; c'est de la vérité économique.

Je suis de retour à Paris depuis une quinzaine, avec l'agrément de MM. Gauthier, dont je soigne ici quelques affaires difficiles. Ces messieurs s'obstinent à ne vouloir pas faire de moi leur commis, si bien que je suis contraint, malgré mes propres maximes, de profiter de leur caisse pour me mettre en état de me passer d'eux à l'avenir. Il est [vrai que je leur rends quelques services, et qu'en me mettant à leur merci j'ai manqué peut-être un emploi meilleur, mais enfin je ne suis pas

eucore dans une position normale. Du reste, on ne peut se montrer mieux disposé que MM. Gauthier, et je ne crois pas trop dire, en reconnaissant qu'ils auront remplacé pour moi TÂcadémie de Besançon; grâce à eux, je puis poursuivre mes études.

Voici ce que j'aurai gagné à faire connaissance avec les économistes. M. Guillaumin, éditeur officiel de la Hevue et de toutes les publications anciennes et modernes qui concernent cette science, m'ayant fait des offres, je suis convenu avec lui de lui livrer le manuscrit d'un nouvel ouvrage qui n'aura pas moins de deux in-8<». Depuis mon passage à Strasbourg, je n'ai cessé de m'occuper de cette affaire et d'amasser des matériaux. Guillaumin me fera l'avance de 1,000 francs, à diverses échéances, aussitôt qu'il aura le quart du manuscrit. Tu vois que je commence à acquérir quelque valeur aux yeux du public. Il y a tant d'auteurs de mérite, obligés de faire les frais de leurs publications! . ^

Maintenant, voici quel sera le sujet de mpn travail :

L'Académie des sciences morales à mis au concours : 1« Le problème de la répartition du salaire, lequel embrasse celui de la détermination de la valeur; 2° Celui de Vassurmce, lequel n'est au fond que celui de la solidarité ou de l'association ; 3<» Les conséquences pour l'avenir du goûûf du bien-êtr^ matériel, question <|ui aboutit selon moi à reconstituer toute la morale ; i^ La misère, c'est, sous une autre ^ forme, le problème de Vhiégalité des conditions.

Ne pouvant arriver à temps pour le concours qui est fermé depuis le 30 septembre, j'ai pris mon temps pour mieux faire. Dans mon opinion, ces quatres questions ne se peuvent résoudre l'une sans l'autre, c'est du

*66 CORRESPONDAKCE

inoins ce qui réi^tera de mon travail ; elles forment ttû tout indivisible, une déduction cozttinue. Ainsi, nous ne pouvons connaître parfaitement les causes et ks remèdes du paupérisme sans connaître les lois du travail et du salaire, en un mot la loi de répartUim du produit sans connaître les formes essentielles ou conditions de Tassodatim, sans conùaitre par Fétude du passé, Tespritdes tendances actuelles (sensualisme pratique, goût du bien-^tre matériel).

— Semblablement, l'association ne peut être comprise hors de la science économique, etc. Je passe sur le reste.

-Mais l'association, la morale, les rapports éconofeiiquesj tout cela, pour n'être point arbitraire, doit être étudié objectivement dans les choses. Il faut abandonner le point de départ subjectif,^ adopté jusqu'ici par les philosophes et législateurs, et chercher hors de la conception vague du jmte et du iien, les lois qui peuvent servir à la déterminer, et qui doivent nous être données objectivement dans Tétude des rapports sociaux créés par les faits économiques.

Cette opposition si connue du sujet et de V objet /]g me garderai 'd'en parler dès mon début. Des lecteurs fVatiçaiS jetteraient le livre. ÎPour la leur faire entendre, il faut, procéder à rebours et commencer par les faits môme qu'engendre cette opposition , c'est-à-dire •i^emonter Idée conséquences au principe (style ancien).

Je vais ^ donc montrer que toutes les données de l'Economie politique, de la législation, de la morale et du gouvernement sont essentiellement contradictoires, contradictoires, dis-je, non-seulement entre elles, mais ^ soi, et cependant toutes nécessaires et irréfutables. Je crois pouvoir affirmer qu'un pareil travail, dont la

K p:-j. fMTOMN. ter

pensée^ tnèi» n'est pas neuve, n'a pouitont jamaisî été fait; il fallait pour cela plusieurs :c<mditionSiqxie rpeu d^bommes encore réunissent.

Tu sens combien ce travail, en donnant la clé du gâchis intellectuel où nous vivons, peut contrifaiier à élucider et avancer les questions sociales. Pour qui m'aura compris, il n'y aura plus lieu à embrasser d'opinion exclusive ; ce serait un ridicule. Je n'ai pas besoin d'ajouter que je donnerai en même temps la théorie et l'exemple des résolutions synthétiques de toutes les contradictions. Si les philosophes allemands^ trop pressés d'arriver à une conclusion théologique ou trmscêndantaîe, s'étaient attachés à bien étudier les antinomies qui tombaient sous leurs yeux, et à en donner de bonnes solutions, ils auraient rendu peutêtre de plus éminents services que par l'échafaudage prématuré de leurs systèmes.

Aux quatre questions posées par l'Académie, je jo&idrai l'axiome d'une cinquième, savoir : celle du problème politique ou gouvernemental, dont la solution est nécessaire pour rendre la réalisation de toutes les synthèses précédentes possible. Je terminerai par des conclusions philosophiques sur les antinomies ou (»»tradictions sociales, sur leur valeur comme élément dialectique, sut les conclusions ultérieures qu'elles permettent de prendre relativement au problème de la certitude, de l'âme, de Dieu, etc., efenfin sur la place qu'elles occupent dans la métaphysique (ou théorie sérielle). Donne-moi tes idées.

Voilà, mon chef Bergmann, ce qui m'occupe en ce moment. Mon but suprême est d'accoutumer les hommes à raisonner par eux-mêmes, en leur présentant d'abord le raisonnement sous forme concrète.

en leur rendant intéressante la spéculation métaphy» sique par Texposé de ses conséquences dans la société; en un mot, en leur montrant, pour ainsi dire, la m^a-r physique en action. Et, te le dirai-je? Il me semble que moi-môme je vais mieux, plus sûrement et plus vite, depuis que j'appuie ma spéculation sur des faits.

Je suis bien aise que tu aies eu l'occasion de réfléchir sur les principes de l'Économie. Tu as senti du premier coup ce que Say n'a jamais pu comprendre, car il a posé comme principe, précisément l'absence de tout principe, savoir V indétermination de la valeur. C'est ce que je disais cet hiver aux économistes : « Vous portez, dans vos livres en partie double, un mois de travail à ravoir d'un commis, et, en face, 150 francs à son débit. C'est très-bien, mais comment un mois de travail vautil 150 francs?... Donc, dans toute tenue délivres, dans toute comptabilité, il y a un côté de la balance qui est hypothétique, arbitraire et très-probablement faux. Ce n'est pas un mois, ni xmjour, que vous devez porter à I'avoir de l'ouvrier, c'est son produit évalué en ime expression qui donne immédiatement raison du salaire.»

Tu dois te rappeler maintenant que selon Smith, la valeur a pour mesure le travail, en sorte que le problème serait résolu si le travail, ou ce qui revient ici au môme, le produit, était égal à lui-même en çuaJité^ quantité, etc. Or, c'est ce qui n'a pas lieu, et ce qu'il s'agit d'obtenir par l'éducation progressive de l'humanité. Toutefois, indépendamment de cette inégalité dans le travail, comme il est facile d'établir des moyennes de valeur, on pourrait encore parvenir à une tarification générale naturelle de tous les produits. Mais pour cela, il faut éliminer de Tidée de valeur tout ce qui est étranger à l'action du travailleur, c'est-à-dire toutes

DE P.-J. PROlîDHON. 169

les considérations de propriété et de privilège, toutes les perturbations de la concurrence et du laisser-faire, c'est-à-dire qu'il faut une organùation générale des trayailleurs et une discipline du marché. Mais ici les économistes se divisent : les uns veulent qu'on organise, les autres veulent qu'on laisse toujours faire^ se fondant sur l'incertitude et l'arbitraire des théories d'organisation. Tel est l'état de la question, l'une des plus difficiles et des plus vastes que se puisse poser l'esprit humain.

En attendant, le clergé travaille à endoctriner le peuple et à entraver les progrès du socialisme ; le gouvernement le favorise secrètement ; le parti des lorms corrompt ou dénigre tout ce qui ne lui ressemble pas ; mais, malgré tout, le mouvement ne s'arrête point. L'attention se porte de plus en plus sur les questions sociales, le peuple commence à devenir tout yeux et tout oreilles, il fait de plus en plus scission avec le catholicisme, à tel point qu'à Lyon, à côté des congrégations religieuses, une classe beaucoup plus nombreuse s'abstient totalement des cérémonies du culte, et a renoncé aux baptêmes, enterrements et mariages, commimions et confirmations.

Ce mouvement s'accélère etse propage de jour en jour, et ce qu'il y a de curieux, j'ai pu en juger, c'est qu'il était accompagné d'une réforme radicale etd'xme amélioration notable dans les mœurs. Le peuple conçoit une 'otriu sans l'assistance d'une religion. Juge où cela mène.

- Je t'embrasse.

Mes très-humbles respects à ta femme.

P.-J. Proudhon.

m CGIftHESPONDANCE

Paris, 2 janTier 1B45.

A M. MAURICE

Mon cher Maurice, je vous néglige, mais ma volonté et ma mémoire n'y sont pour rien. Vous connaissez la rapidité du temps; je suis encombré de'besc^ne et je fausse la politesse à tout le monde, pour que m<m séjour à Paris ne se perde pas en correspondances.

J'ai été voir Lebigre et Méguignon-Junior tour à tour pour notre Bergier; et j'ai été fort poliment éconduit de ces deux maisons, qui étaient ma dernière espérance. Le clergé catholique, qui en 1827 semblait se tourner du côté des fortes études, s'est bientôt lassé de la science ; il est retombé dans le monachisme le plus idiot. La librairie ecclésiastique ne se compose plus que de dévotions absurdes et de livres de prières illustrés, dorés, gauffrés ; et je suis peut-être le seul homme en France qui ne m'en étonne pas. Il y a antipathie entre la raison pure et la foi; il faut bien se le mettre dans l'esprit.

Je suis donc réduit à mes propres ressources pour tirer parti de ce, maudit Bergier, dont les feuilles dormiront jusqu'à ce que je sois en état de faire impriiûer mon essai de philologie. Yoilà pour ce qui concerne notre vieille librairie- ^

DE 1>.-I. PROUDHON. m

Quant à mes autres affaires, je crains bien de vous paraître à îa fin un peu hâbleur, è force de vous faire des annonces stériles. Au lieu de coniiiiuer sur ce pied, je veux vous faire juge de mes démardiés.

Après mon aventure avec la Cour d'assises et la vente de l'imprimerie, je me trouvais placé entre deux devoirs différents, Tun de rembourser mes créanciers, Tautre de prouver par de nouvelles études que je n'étais ni un brûlot, ni un étourdi, et qu'après tout je valais ihieux que l'Académie bisontine, mon ex-patronne, ne feignait de croire. Devoir d'honneur et devoir d'argent, voilà à quoi je voulais satisfaire. J'ai commencé par le premier ; je n'ai pas d'^autre motif à vous donner de cette préférence, sinon que la vie m'eût été insupportable tant que je ne me serais pas ctu vengé. — Or, j'ai lieu de croire que je ne tarderai pas à voir mes études accueillies partout et justifiées; encore quelques explications, quelques eff'orts, et ma place, comme ma valeur sont marquées parmi les économistes. Quand je n'aurai pkis qu'à vivre en gagnant mes appointements et brochant à loisir quel(^ûes Mémoires, la vie me sera facile, et je prendrai bientôt le dessus. Il est vrai que le temps file, et que si je parviens à l'aisance, je ne serai pas d'âge à en jouir; mais enfin j'aurai vécu à ma façon, et je mourrai content, sinon tout à fait des autres, au moins de moi.

J'achève donc un opuscule qili paraîtra dans, deux mois et qui sera bientôt suivi d'un second, et ainsi de suite, pôiir peu que cela convienne au libraire, jusqu'au n° 7. Entre temps, je garde mon poste chez MM. Gauthier frères; je dois trop à ces Messieurs pour4es quitter, et je ne suis pas fôché d'avoir de temps en temps le divertissement des aff'aires.

\n OmRESPONDANGE

Pour ce qui concerne m(Hi père et ma mère, voici le plan que je trayaille à exécuter, de concert avec le maréchal : mon père ne cesse d'aller à Burgille, attiré et caressé qu'il est par sa bru ; d'un autre c6té, les litiges de la succession sont terminés; il s'agit donc d'envoyer mon père et ma mère à Cordiron, à une demiheure de Charles, habiter la maison et la soigner, pendant qu'on se déferait le plus avantageusement possible de la bicoque du Petit-Battant. Je rembourserais ainsi M. Viancin, et vous me resteriez seul. En payant à mes parents les 200 francs d'intérêts que je dois chaque année à M. Thaler, plus quelques petits envois, je serais tranquille d'un côté, et j'agirais avec plus de rapidité de Tautre.

S'il vous arrive de voir mon père ou ma mère, insinuez-leur cela doucement , je vous prie, dans mon intérêt. Je vais parler à tout le monde dans ce sens; de mon côté, je leur déclarerai nettement que désormais je n'ai plus rien à faire à Besançon ; qu'eux seuls m'y attirent encore, et que j'aimerais autant les aller voir à Cordiron qu'au Petit-Battant. Paris, Lyon et Mulhouse devant être mon séjour habituel, il ne faut plus qu'ils s'attendent à me voir que par intervalles; et dans ce cas, je le répète, le village m'est égal à la ville.

Mes Mémoires sont traduits en allemand et en anglais, et je suis connu aujourd'hui partout où l'on parle les trois principales langues de l'Europe. On attend de moi la continuation de mes premiers essais ; et si j'ai eu ime faiblesse dans ma vie, ça été de vouloir résumer toutes mes pensées en im volume compacte, au lieu de les débiter successivement et peu à peu. Quoi qu'il en soit, toutes mes idées convergent vers une formule imique, et, à mesure que les théories s'éclaircissent, bien loin

DE P.-J. PROUraON.

qu'on me trouve excentrique, on nie que je sois original. On me trouve de tous côtés des prédécesseurs; ce qu'on me dispute n'est pas la légitimité de ma doctrine, c'est la propriété. Vous verrez qu'à la fin je n'aurai fait que rabâcher ce que tout le monde savait. Mes très-humbles respects à M"*«« Blecher et mes amitiés de vieux garçon à votre gentille petite fille. Je compte avoir le plaisir de vous voir fin du mois prochain.

Tout à vous,

P.-J. Proudhon.

m (mtmKmAficsSi

Paris«J9Jfuiyier 1845.

A M. BERGMANN

Mon cher Bergmann» je regrette fort d'avoir été si longtemps privé par mon étourderie du plaisir de recevoir de tes nouvelles. Je pensais décrire ces jours-ci pour te faire, ainsi qu'à M"^<^ Bergmann, mes souhaits de bonne année ; il se trouve que c'est toi qui me prévins. Merci donc de ta diUgence et de ton souvenir.

Tu dois penser que je me trouverais singulièrement flatté du projet dont tu me fais part, mais je crains I^ien que cette espèce de revanche, que tu me proposes de prendre avec moi, n'aboutisse à me rendre ridicule. Tu n^'aurais guère pour prétexte que l'idée que j'ai émise autrefois dans cet ffssai de grammaire sur la possibilité de prouver l'imité du genre humain par l'unité d'origine des langues, idée dont je suis bien revenu : l'identité ne tenant pas, selon mon opinion présente, à l'exacte imiformité du type, non plus qu'à la commimauté delà touche, ainsi qu'au décalquement, si je puis ainsi dire, d'une prétendue langue primitive. A part cette petite hérésie qui fut mienne quelque mois durant et que personne, hormis toi, parmi ceux qui en ont eu connaissance, n'était en état de réfuter, je ne trouve en moi

au^mx motil pteu3ii)to pour accepte!^ ta diédicace* Je suis ^eoxe à riodex du pouvoir et to\ijours aigualé. paimî les hommes; dangereux ; — d'un aulrec^téyiiioiiinéfttec de batelier fart .une assez tris^ £tg^re à o6té duii/oxft d'un professeur de Faculté..

Je conçois cette ctH're^poQdance entre nous ,. mais sécrète:; dès^^ qu'il s'agît d^impvessio^ il me semble que c'est aux Bumouf et autres de cette forœ. qu'il, ftrut t'adressai).

Tu réfléchiras IJMiessus; je te déclare que je trour* verai tout simple que tu changes d'avis, mbalgré la glo* riole qne j'y perdrai. Pour ce qui concerne le libraire, je crois pouvoir te lé trouver facilement; tu n'as qu'à m'envoyer ton manuscrit sans retard, perce que je compte partir le 15 février prochain, pour assister à l'audience du tribimal de Mâcon le 20. Je serais bien aise de ne pas laisser cette affaire en d'autres mains, quoique Dessirier soit tout dévoué à tes intérêts comme aux miens.

J'ai entrepris trop de besogne pour aller aussi vite que je l'espérais. Je commence une série desixMémoires, peut-être sept qui doivent se suivre consécutivement : le premier a déjà 400 pages. Cest une critique générale de l'Économie politique au point de vue des antinomies sociales. J*espère à la* fin apprendre au public français ce que c'est que la dialectique; n'est-il pas déplorable, tandis qu'en Allemagne tout écrivain s'assujettit à une forme méthodique connue, et indique toujours le procédé logique dont il se sert, qu'en France, on ergote éternellement à tort et à travers sans pouvoir jamais s'entendre*? C'est cette nécessité de discipline pour la raison que j'ai cru inaugurer le premier sous le nom de théorie ou dialectique sérielle, et dont Hegel avait déjà donné

une constitution particulière. D'après les nouvelles connaissances que j'ai faites cet hiver, j'ai été très-bien compris d'un grand nombre d'Allemands, qui ont admiré le travail que j'ai fait pour arriver seul à ce qu'ils prétendent exister chez eux.

Je ne puis encore juger de la parenté qu'il y a entre ma métaphysique et la logique de Hegel, par exemple, puisque je n'ai jamais lu Hegel; mais je suis persuadé que c'est sa logique qae je vais employer dans mon prochain ouvrage; or, cette logique n'est qu'un cas particulier, ou si tu veux le cas le plus simple de la mienne.

Mon ouvrage ne sera pas terminé avant mon départ, mais il pourra déjà être sous presse.

J'attends incessamment ton envoi et suis pour la vie

Ton ami,

P.-J. Proudhon.

DB P.^. PROemON. 177

Paris, le février \8Ao.

Mon cher père, quand je te prie sî instamment de m'écrire, c'est une preuve du plaisir que j'ai à recevoir de tes lettres^ et tu as tort de me rappeler une circonstance à laquelle c'est un enfantillage de faire attention. J'écris à ma mère en particulier pour les choses qui la concernent ; cela se pratique partout dans le monde, et tu dois bien penser qu'en lui écrivant, je sais que tu verras ma lettre. Je ne crois pas avoir jamais oublié de te faire mes amitiés, môme quand je ne parle qu'à ma mère ; et tes reproches, tu me permettras de les ranger parmi les visions dont vous avez eu toujours la tète pleine, ton frère et toi.

Les pertes que j'ai éprouvées à l'imprimerie ne sont pas venues du détail de la vente des impressions militaires, comme tu parais le croire, d'après ce que t'a dit M. Huguenot ; cet article n'a jamais donné 40 francs de recette brute par mois ; bien plus, il ne pouvait pas les donner. Demande à M. Bintôt ce que cela produit, et tu verras. Quant à M™° Lambert, elle a travaillé plus longtemps avec M. Huguenot qu'avec moi ; c'est donc lui que je devrais rendre responsable, s'il y avait eu

GORRESP. II. 12

quelque infidélité de commise. Mais je n'ai jamais pu croire, et je ne crois pas encore, que cette fenune, non plus que ta nièce, que j'ai pourtant surprise en flagrant délit, n'aient jamais fait tort en six ans de quatre pièces de cent sous. C'était impossible, puisque je n'avais rien à vendre, et que rien n'a jamais été encaissé que par moi ; je n'ai pas besoin de t'en dire davantage.

Tu feras bien de t'occuper de plantations et de jardinage ; cela vaudra mieux que d'aller cancaner à Besançon et d'y dépenser ton argent.

Avant d'aller voir l'état de tes arbres, je compte faire un tour à Lyon, et par conséquent, je m'attends à quitter Paris vers la fin du courant. Ainsi, désormais tu pourras m'écrire chez Gauthier frères.

Tu diras à ma mère de chercher mon brevet d'imprimeur et de l'envoyer immédiatement à M. Maurice, qui en a besoin. Bintôt, à ce qu'il parait, est dans l'embarras ; il cesse de payer, et des syndics ont été nommés pour examiner sa situation. Bintôt n'a jamais eu avec lui que sa fenmae, ses deux demoiselles et des personnes bien sûres et bien fidèles ; tu vois cependant qu'il est enfoncé comme je l'ai été. Il y a vingt ans qu'il creuse sa tombe.

Si ma mère a besoin de fonds, qu'elle aille trouver M. Micaud ; il lui remettra ce qu'il lui faudra et m'en donnera avis. Quant à toi, mon cher père, tu as tes ressources personnelles, et je ne trouve chez qui que ce soit aucune espèce de crédit. Fais-moi le plaisir de te le rappeler.

Tu diras saus doute encore que je n'en use pas avec toi comme avec ma mère ; mais tu dois penser que je ne suis pas arrivé à trente-sept ans sans réfléchir, et

DE P^J. PROUDHON. 17d

j'aime mieux que ma mère t'entretiemie que d'être entretenu par toi.

Je désire que Charles travaille et n'entretienne de familiarité avec personne. Les paysans sont plus fins que lui ; son ancien logeur Ta encore refait ; c'est peutêtre la dixième fois que Charles reçoit de pareilles leçons. Qu'il ne babille pas tant et se montre plus réservé.

Si tu touches fin mois 15 écus, tu auras 15 écus de plus que moi.

Adieu, cher père ; chauflfe-toi bien, ne laisse pas venir de gouttières à la maison ; soigne tes lapins, et embrasse ma mère pour moi.

Ton fils,

P.-J. Proudhon.

Lyon, 10 Jain 18i5.

A M. MAURICE

Mon cher Maurice, je suis parti, dimanche à cinq heures, avec une telle précipitation, que je n'ai pu môme vous écrire un mot, pour vous prier d'ajourner notre rendez-vous de demain. Il était tomhé au bureau de la maison de Lyon deux ou trois feuilles de papier timbré, pour lesquelles ces Messieurs ont souhaité ma présence , et je me suis mis en route. Il ne s'agissait que d'une bagatelle qui n'aura pas même de suite; mais je n'en passerai pas moins la quinzaine à Lyon et peut-être davantage.

Présentez mes respects à M"®* Maurice et Blecher et mes amitiés à votre petite fille. A ma première visite, nous reprendrons la conversation sur l'éducation des filles, et nous ajouterons un chapitre au traité de Fénelon. Cela ne vous sera pas difficile : quand on a l'âme aussi sensible, les sentiments aussi bien placés que M™®» Blecher, on a tout ce qu'il faut pour faire une excellente éducation. Aimez-^ous les uns les autres ^ dit l'Évangile; c'est le plus grand commandement. Pour bien élever les enfants, aimez-les et apprenez-leur à aimer; de l'amour, toujours de l'amour, voilà le secret et l'ap-

DE P.-J. PROUDHON. i§l

plication de TÉvangile, Qu'y a-t-il de plus aisé à mettre en pratique pour une mère et une tante ?

Vous excuserez, mon cher Maurice, ce style de sermonnaire; nous autres papistes, catholiques à gros grains, genâ d'affaires ayant la foi du charbonnier, nous aimons mieux croire à rÉvangile que d*y aller Yoir; mais il n'en est pas de même de nos frères et sœurs de la religion réformée, et je suis bien aise de prouver à l'occasion, à ces dames, que je serais digne de faire la communion avec elles, si je n'avais pas assez comme cela de la messe de mon curé.

Je vous souhaite le bonjour.

Votre tout dévoué et obUgé,

P.-J. Proudhon.

182 G0RRfi6P(mDANCE

Paris^ 7 noTembre- iêUU

A M. ET M^^ PROUDHON

Mes chers parents, je suis arrivé d'hier, jeudi 6, à sept heures du matin, et je me suis installé immédiatement rue Mazarine, 46 ,tout près de mon ancien logement. Donnez mon adresse à Micaud, etc.

Voici ime lettre pour Micaud qu'il faut porter surle-champ, afin qu'il fasse la commission dont je le charge, et qu'il m'a promis, avant mon départ, de rempUr.

Si Micaud était absent de chez lui, il faudra s'assurer du moment de son retour pour le prier de ne pas laisser dormir mon affaire, et s'il ne devait pas être rentré lundi maiin^ 10 novembre, à huit heures au plus tard, au lieu de laisser ma lettre chez lui, vous iriez la porter à M. Huguenot, qui se chargerait, à la place de Micaud, de voir M. Jacquand le banquier, et à vue du contenu de ma lettre, de faire l'opération que je demande.

C'est une négociation de la nature de toutes celles que j'ai faites déjà, et que, j'en suis sûr, M. Jacquand, qui connaît ma ponctualité, ne me refusera pas.

Ma santé est bonne ; dans quinze jours je saurai à quoi m'en tenir sur ma prochaine publication. J'ap-

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prends que Guillamnin, mon futur libraire, a enterré sa femme, et qu'il a remis son établissement à d'autres mains.

Il fait ici un temps superbe; j'en augure pour tous, mes cbers parents, que votre déménagement sera des plus agréables. Je compte tomber chez tous à Cordiron, à la fin des froids, lorsque je quitterai de nouveau la capitale.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

P.-J. Proudhox.

181 COMISPOMMfCCE

Lyon, 4 décembre i8i5.

A M™« PROUDHON

Chère mère, j'avais pensé depuis dimanche que je pourrais vous aller voir aujourd'hui mardi. Le mauvais temps m'a rendu ce voyage impossible. Pendant que je réfléchissais et hésitais encore si je prendrais ou non la voiture demain, une lettre de MM. Gauthier me rap* pelle à Lyon pour huit ou dix jours, et je pars ce soir. Quand vous recevrez ma lettre, je serai à Lyon.

Je reviendrai sans faute du 15 au 18; diverses causes réclament ma présence à Besançon; en sorte que je n'irai à Paris que vers Noël ou le premier de l'an. Faites-moi faire une seconde paire de souliers comme celle que j'ai aux pieds; seulement, il faudrait que Tempeigne montât im peu plus haut et enveloppât mieux le pied.

Faites aussi racconunoder mes vieux souliers, que vous avec dû recevoir par la diligence de Pesmes. Dites .au messager de Cordiron de passer rue Neuve-Saint- Pierre, jx^ 13, chez MM. Gauthier frères, pour y prendre im exemplaire de mon ouvrage, destiné à M. Renaud.

Mes respects et amitiés à M. Renaud.

Je vous embrasse tous; à quinze jours.

P.-J. Proudhon.

DE Pé-J. PROUDflON. i«5

Paris, 22 décembre 1845.

A M. ET M«»« PROUDHON

Mes chers parents, Charles me mande que vous êtes installés à Cordiron depuis le commencement de décembre. Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit? Il faut acheter de Tencre, du papier et faire tailler des plumes par le maître d'école. Charles me conte qu'il a acheté une maison à Burgille; je n'en suis pas fâché, car il était bien mal; je regrette seulement que les dettes nous arrivent conmie cela coup sur éoup. Il me demande 150 francs. Dites-lui que je vous aviserai après le 1«^ janvier de la manière dont il les obtiendra.

Vous me ferez savoir si votre habitation est chaude et pas humide; si vous avez votre provision de bois; comment vous êtes approvisionnés; enfin, comment vous vivez?.. Le village plait-il à mon père; trouve-t-il à se distraire; quels sont vos voisins , vos habitués, vos occupations et vos amusements? J'ai peur que l'ennui vous prenne ; si cela arrivait, il faudrait retourner à Besançon. Je n'ai pas voulu vous dire d'avance qu'en allant à Cordiron vous ne feriez qu'un essai; l'idée d'un essai aurait suffi pour vous empêcher d'essayer rien; mais je n'entends pas vous faire mourir dans xme soli-

18$ GOBBESPONDANCE

tude, croyez -le bien; et si au printemps Tair des champs vous fait mal, je vous le répète, vous irez reprendre votre logement de ville.

Tenez- vous chaud en attendant et couvrez-vous bien. J'espère que si vous passez heureusement le premier trimestre de 1846, votre vie n'aura plus de fin.

Quant à moi, je travaille à longues journées, et je m'ennuie déjà du restaurant. A propos, avez-vous des poules, des lapins, des moutons? Quels animaux vous servent de compagnie, à défaut de gens?

Je vous embrasse, chers parents.

Votre fils,

P.-J. Proudhon.

DE P.-J. PROUDHON. iS7

Paris, ier Janvier 184e.

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