‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 5)Chapitre 13 sur 28 · A M. CHARLES EDMOND · texte numérisé non relu

A M. CHARLES EDMOND

Mon cher Edmond, nous ne sommes pas morts l'un à l'autre, c'est bien entendu. Mais nous ne nous écrivons guère, et si vous ne m'en voulez pas pour cela je ne vous en veux pas davantage. J'ai par le monde une demi-douzaine d'amis d'élite à qui je suis même obligé, ce sont justement ceux que je néglige. Que voulezvous? Il faut (terrible î7 faut^ disait Bossuet), il faut que je travaille, et quand j'ai bien travaillé, quand j'ai môme pris sur le travail le temps des correspondances forcées, il ne me reste plus de loisir ni de forces. C'est ainsi que les amis pâtissent des injures de la pauvreté et de l'importunité.

Comment, cher ami, pouvez-vous me dire de m'en aller moi-même et que vous répondez de ma liberté sur votre tète?... Vous ne comprenez donc plus les tendances de la poU tique impériale? Nous avons à cette heure l'Empire jésuitique, contre-révolutionnaire, inflexible dans sa ligne et fatal dans son action. Certes, l'empereur sait moins que jamais ce qu'il représente et ce qu'il fait, et je ne doute pas que si je me fusse adressé à lui, en protestant de son intention implicite, je n'eusse

i§B' OOHRBNWf BANCS

eu ma part d^amnistie. Mais cette extension toute spéciale me créait une position dont je ne veux pas ; d'ailleurs, les bureaux et les ministres avaient pris les devants. Avant que j'eusse eu le temps de me reconnaître, ils m'avaient déclaré exclu. Voilà comme vont les choses sous le règne de ces gens qui se croient maîtres. Dans six mois, un an, nous aurons la guerre avec l'Angleterre. L'empereur ne songe qu'à venger Waterloo; mais vous verrez, par la force des situations, que cette guerre sera comme celle de 4813, la guerre de la liberté contre le despotisme, et qu'une seconde fois la France, sous les Bonaparte, sera devenue l'organe de la contre-révolution... En 1859, on voulait émanciper l'Italie, et il s'est ttouvé, par celte force des principes et des situations dont je vous parle, qu'on a renforcé la papauté, lé vieil Empire; et jeté le trouble en Italie et datis toute l'Europe. La plèbe française fe'ôbstinait à croire Napoléon III un serviteur de la Révolution : elle en éHt revenue. Commet garder ses illusions devant les préîiminaiires de Villafranca,le discours aux grands dignitaii^s; les articles du Moniteur et les dernières circulaires de M. de Padoue? C'en est faitj Napoléon III est condamilé désormais à faire servir la France d'instrument à une politique àtiti-françaiàe : il est le fils alhë du Pape; le commensal de Veaillot; l'ennemi déclaré de la Révolution.

Boi^ourj cher ami, croyez-môi tot^oûrs aussi sain de tête que de cœur; Atnitiés à votre femme, et un baiser à Marie si elle est là.

Tout vôtre.

P;-J. Pnotjtecrkr

Dfi P.-J« P&OUDHON. 187

HO sepitomblre t859.

A M. GUSTAVE CHAUDBY

Mon cher ami, j'ai reçu en son temps votre bonne lettre du 8 août. Pendant quelques jourâ, j'ai espéré de vous voir à Bruxelles; plus tard, j'ai cru que ce serait moi qui irais vous embrasser à Paris; aujourd'hui, il faut que je me décide à remettre à jour notre correspondance, puisque la camarilla des jésuites^ des agioteurs, des prétoriens et des eatins qui constitue le gouvernement français ne permet pas que je revoie ma patrie de sitôt.

Vous avez appris, sans doute, que je me trouvais exclu de l'amnistia. Gomme vous ne connaissez probablement pas tous les faits qui se rapportent à cette exclusion, et que quelques amis ont blâmé de premier mouvement certaine le tire que j'ai adressée à un journal belge et dont un fragment a été reproduit par les journaux français, je crois devoir vous instruire à fond de l'affaire, aûn que vous puissiez me justifier au besoin. Je joins sous ce pli la lettre en question que j'extrais

de la Mevue de Namw du 28 août;

Pendaiit quatre jours, sur la foi du Nori^ journal

bonapartiste qui s'imprime à Bruxelles et qui reçoit ses informations des bureaux de Paris, j'ai cru de bonne foi que Tamnistie m'était sans dif&culté applicable. Le Nord^ obéissant aux vieilles habitudes de Topinion libérale qui sous la Restauration et la monarchie de Juillet faisaient généralement des délits de presse des délits politiques, avait publié ime liste des catégories auxquelles le décret du 16 août était applicable; il citait, entr' autres, les délits de presse et nommément M. Proudhon.

Je n'avais pas lu le texte du Moniteur.

Mais voilà que tout à coup une correspondance venue de Paris, adressée à Y Indépendance helge^ annonce que .ma femme est partie pour s'informer auprès du gouvernement impérial si l'amnistie s'appliquait à M. Proudhon, condamné, comme chacun »aity disait le correspondant, POUR OUTRAGB AUX MŒURS. C'ost aiusi que ces messieurs s'entendent à travestir les faits.

La note de VIndfyendance est reproduite par les journaux de la Belgique et des départements français; partout on discute la question; les uns se prononcent pour, les autres contre. A l'ambassade, on me fait dire de me mettre en règle, attendu qu'on ne pense pas que le décret du 16 me concerne; à Paris, le bureau des ministères de l'intérieur et de la justice se prononcent pour mon exclusion; quelques jours après, on m'informait que l'opinion du ministre Delangle était pour la négative. Un journal de Bruxelles, V Observateur ^ s'étonne que le Moniteur garde le silence et fasse attendre im commentaire, ou, si vous aimez mieux, une explication nécessaire. Bref, il était évident que dès le lendemain de la publication du décret une réaction se prononçait contre la mesure, et que ne pouvant plus

DE P.-J. PROUOHON. W

empêcher le principe, elle allait se raccrocher aux explications.

C'est au milieu de ce brouhaha que je pris enfin connaissance du texte du décret du 16 et de celui du lendemain qui étendait aux journaux le bénéfice de Tamnistie.

Mon opinion fut aussitôt formée. Je vis tout de suite que les termes du décret étaient incompatibles avec ceux de ma condamnation; je compris de plus que, puisque la question avait été soulevée contre moi et que le Moniteur ne parlait pas, c'est qu'on ne voulait pas que je rentrasse.

Tout cela m'a été depuis confirmé par notre député Darimon, qui a fait toutes les démarches avec Duchène et autres pour pénétrer le mystère.

C'est alors, le 27 août, dix jours après la publication du décret, que j'écrivis la lettre que vous trouverez cijointe à la Revue de Namur.

Quelques amis cependant ont trouvé que je m'étais trop hâté en concluant avQC l'ennemi sur ime question au moins douteuse; qu'il fallait porter la question devant le public, et au besoin jusqu'à l'empereur, etc., etc. — A cela j'ai répondu, en substance :

Que je ne faisais aucun doute que si, à la lecture de la nouvelle, j'avais pris le chemin de fer et que je fusse tombé à Paris, on y aurait regardé à deux fois avant de me saisir ; que l'empereur ^'aurait certainement pas soufl^ert le scandale d'une pareille arrestation;

Mais qu'après dix jours, alors qu'on avait eu le temps de se raviser, la chose n'était plus praticable, et que je n'aurais pu me tirer d'embarras que par un recours direct à l'empereur et un acte spécial de sa clémence, ce que je ne voulais à aucun prix.

m CORftËSPOKDÂNGË

Quant à la légalité même de mon exclusion, j'ai soutenu et je soutiens que si, au fond, il n'y eut jamais de condamnation plus jgolitique que la miewie, dans la forme, il répugne au sens commun et aux vrais principes de la regarder comme telle. Non, dis-je, il n'est pas vrai qu'un délit de presse, ou pour mieux dire commis par la voie de la presse, doive être pour cela réputé délit politique ; à plus forte raison, quand ce délit est qualifié par arrêt de la Cour outrage à la morale ptibligue et religieuse.

En vain Ton m'objecte que la loi de 1 819 qui a prévu ce délit était une loi politique, jç réponds en opposant la loi de 1852 et en faisant l'historique de cette catégorie de délits.

La Révolution, qui a fondé la mpralie humaine, n'a pas eu le temps de lui donner de sauvegarde et de formuler aucime peine contre les attentats qui la concernent.

Le Code pénal, promulgué en 1810, ne parle (arL 287) que des chansons et gravures ot>scènes; Napoléon P^ n'aurait eu garde de faire la loi de 1819 en présence d'une société qui suivait la morale de Voltaire, de Volney, d'Holbach, de Saint-Lambert; qui lisait la Pucelle, la Guerre des Dieux, Crébillon fils et Piron. C'était bien assez pour lui d'avoir fait le Concordat. Personne ne songeait à attaquer la mprale, à plus forte raison personne n'eût songé à identifier ou distinguer la morale publigue et la morale religieuse. Il a fallu la Restauration et mon procès pour en venir là.

La loi de 1819 a donc été faite, et trente-trois ans plus tard elle a été complétée par la loi de 1852 qui, en 6tant au jury la connaissance des délits commis par la voie de la presse, a fait de la plupart de ces délits des.

àélitei siMfbs^ de poMtiques qu^s éUde&i réputés aupara¥ant« C'est ce qui, du moins en ce qui me concerne, a été décidé par le jugement du tribunal de police correctionnelte, qui s'est refusé à toute espèce de distinciioii des deux morales, et tandis que je m'efforçais de reporter la défense sur le terrain politique, me ramenait sans cesse sur celui de la morak ordinaire, laquelle n'a rien du tout de politique.

Yoilà, mon cher ami, ind^effidamment du sens commun ce que je réplique à ceux qui incidentent sur la k)i de ièl9. Je dis qi^, à» 17g» à 1852, il s'^t opéré SUS' oeUe question des autraffes^ à la morale^ une évokition 'dont le résultat est (te ^s rendra passibles de pemes c<^recUonnelles, comme tou3 les djélits simples ; il ne reste à faire^ désormais qu'une chose, qui est de supprimer du texte de la loi les mot» et religieuse et de ne laisser «ihsister que ceux-ci : morgh publique^ ou simplement «tora^

Est-ce do)Êic à moi^ ^s-je à ces amis prévenants, à moi qui smff<fie pespsievtim pawr la justice^ d'aller faire une entorse aux yrals principes en faisant de ïmiérage à la morale \m délit politiqub. Est-ce à moi, qui ai tant combattu la poli^ue au nom de la morale, d'ouvrir celle échappatoire uxcKrimMoratix?.,. Non, non. Je souft'e de Finiquité de la loi ei^istante, mais^ il ne sera pas dit que )'ai mis ma Iib^?té, mon salut personnel, au-dessus de la vérité et du droit. Ceux qui se prévalent aujourd'hui contre moi d'un principe vrai peuvent triompher, ils auront leur tour. Q«ie la liberté revienne en France et notis leur ferons leur procès; nous accuserons leurs livres et leurs dogmes, et, Fimmori^té prouvée, nous leur appliquerons k flétrissure.

Voilà, cher ami, oti j'en suis» -^ Comprenez-vous à

m OmRESPONDANGE

cette heure dans quelle voie on conduit noire pauvre France, sans qu'elle s'en doute ? Ce n'est pas assez d'avoir, à mon occasion, fait de l'Église l'incarnation de la morale, on assimile à l'Arétin l'homme qui a inculpé cette Église. Critiquer, réfuter les pratiques du christianisme et sa théologie, c'est commettre une immoralité iTtamnutiàble.

Je prépare une série de publications dont j'espère faire paraître le premier numéro à Paris, d'ici à six semaines. J'y joindrai une préface dans laquelle je me propose de relater ce grand exploit de la réaction contemporaine. Donnez-moi là-dessus vos observations.

Les événements se pressenties nuages s'amoncellent, et j'ai bien peur que tout ceci finisse par une mêlée épouvantable. La logique des principes entraine l'Empire, et nulle illusion n'est désormais possible. Napoléon III, n'ai-je cessé de dire, est une expression réactionnaire ; il ne peut rien faire ni pour là liberté et la sécurité de la France, ni pour l'ordre européen, ni pour l'émancipation de l'Italie, ni pour la solution du problème d'Orient. En Crimée, il a réussi à circonscrire la guerre, à dissimuler sa signification, sa tendance, parce que la guerre était, comme on dit, toute politique. Mis en demeure de se prononcer en Italie, il a reculé, il s'est réfugié dans la papauté, il réponse toute idée de république italienne, il trahit Kossuth, il appuie la restauration des ducs , il reconnaît que lui, expression de la réaction française, catholique, féodale, il a tort d'attaquer l'empereur d'Autriche, héritier. des traditions de Charlemagne, représentant du droit divin, collègue et partenaire de la papauté. Son discours aux grands dignitaires, ses déclarations faites dans le Moniteur ^ le refus péremptoire de relâcher rien des en-

tmres à la liba»lé de la nation^ la menaee de gueite à TAngleterre, tout prouva que l'esprit de l-Empire c'est IrréYOcablement le despotisme, un despotisme ajqpujé sur les jettes, les prétoriens eties .agioteurs.

Tout sa prépare donc de nouveau pour une guerre de primipee comme en 1813 : pour la seconde fois^ on verra la FrftDLce, sous la main des Bonaparte, devenir Torgane de la contre-révolution, et cela malgré ses principes, malgré ses tendances, malgré ses mœurs et ses voeux. Et, comme en 1813, ce. sera TAngleterre alliée à la Prusse, TAngleterre marchande, usurière, aristocra*ticfue, malthusienne, qui. représentera le principe de liberté nationale et individuelle !..•

Tout cela apparaît clair et prochain à tous les yeux. L'Empire ne peut pas subsister s'il ne conquiert. S'il ne domine. C'est pour cela que dès le premier de Kan 1849 les populations germaniques voulaient se réunir k rAutriche ; elles en ont été empêchées pat la poUtique équivoque de la Prusse. C'est pour ceta que ces n^émes populations travaillent en ce moment à constituer leur unité, non pas une unité absorbante conmie la- nôtre, maisimé imité fédérale, douanière, militaire, qui rende l'Allemagne x^us prompte dans se» mbuven)ents et double sa force. Que la guerre s'allume, eUe éciate à la fois sur la Manche et le Rhin : pendant ce temps4à, l'Autriche ressaisit la Lombardie, la Russie tombe sur Constantinople. Il est possible qu'après un certaiil nombre de péripéties, la paix se faisant entre les grandes puissances aux dépens des petilas, l'Europe so trouve divisée comme au temps de Dioclétien et Constantin entre quatre ou cinq empereurs : un empereur de Russie, un empereur d'Autriche, un empereur d'Allemagne, un empereur des Français^ et im empereiar

COHRESP. IX, 13

IM 4BiMnPeN0AllCB

de ia mer, qm seralo'^s: d«i Victoria. La contro^ révolulioii aérait alo(ra consolidée par ilne (^tmlaple alUaMe ^ poat naver le donbie principd tF$^laikU4im et d^atUorité, onljraiisigerait'sur les cukea ai les fermes de gDtnreniemeiit. Lq itmkUùme, Taiiéismê, cHeai-à*dire le dnni économiqiie et la p^adée libre, seront Ycnncna et Tordre établi dana le vieux mande. Pour combien de temps? Je ne suis pas prophète.

. Mais il est possible aussi que dans la bagarre de ces dynasties rivales, de oes. principes en conflit, de ces intérêts implacables, un coup de fortune comme celui de Waterloo V dePavie, .etc«, fasse tnompber la Bévo* lution. Alors, c*est la débficle des couronnes et des sa* cerdoces, le châtiment des exploiteurs et des boursicotiers.;».

; Le mimde ne sait où il va, mais il faut qu'il aille. Marche 1 marche l La nation anglaise, n'écoutant que son égolsme, a'ceumule Haute sur faute, et, comme toujours, elle adore en Palmerston son mauvais génie. C'est r Angleterre qui, la première, contre toute morale 0t toute raisim, a applaudi au 2 Décembre et reconnu Tuaurpateur ; c'est elk qui a voulu à tout prix la guerre d'Orient, c'est elle qui a refusé d'opposer son t^ à la campagne de Lombardie. La voilà qui massacre les Indiens et se prépare à forcer les Chinois à recevoir son opium. Cdil j'ai bien peur que le sort de T Angleterre neffinisde par être celui de Carthage ou de Tantique Egypte. U y a pourtant bien de la vie, de la force, du patriotisme dans cette nation, mais Torgueil, Tavarice gâtent teut. Que vous dirai -je? Bn Angleterre comme en Allemagne, en Belgique, en France, partout, îLxxie fiembie que Tespèce humaine eet attrâite d'une e^ce de ramoUissement du cerveau. On ne pense plus,

'P*4l. HMHWIlv* fib

on n'apaa même la forée de p^^ef ; Fldée vépvtgm^ eUe pareil sédilieKuie, spoliatriGe; on fait de la m^que, on fume du tabao, on ne croit qu'A la bonne chère et à la liberté des amoura. Les journaux sont di§^s d'un tel publie : aux hornsses, ils servent de plats eomméragee diatiUéfl par les chanoeUerîes et les bureaux d^esrprlt public ; aux lemroes« des romans qui les ti«uient dans un perpétuel éréthisme.

Ma pjToehaÎM pubttcation roulera sur ce grand jdié- 4Eiomène de rbistoire qui a nom la gu$rrê. J'ai' Iii, plume en main, Grotius, Wattel et autres; je sais à peu pires çe^ que pensèrent Le^nûta, WoU; Puffendorf; j'ai voulu conBaltfe ce qu'oi3.tdit oea faiyiettx coagrèa de la paix Qrganis^a ^^ Àngl^rre, en Belgique» en France, en Amérique. Je n'ai pas encore trcHivé, ni chez les anciens ni chez les modernes, le premier mot d'une solution.

La guerre, cependant, c'est l'histoire, la poUtique, le droit des gens; c'est tout. L'énigme devinée, tout se déduit : on peut prophétiser l'histoire. Je possède des choses bien curieuses et qui produiraient un étrange effet si elles étaient dites par un homme plus accrédité. Mais avant de sceller mon manuscrit, je voudrais encore savoir quelque chose que vous pouvez très-bien me dire.

Où en sont aujourd'hui dans les écoles, sur le droit de paix et de guerre et le droit des gens, les études ?

Y a-t-il des écrivains en renom, après ceux que je vous ai cités, que je doive connaître ?

Quels principes, quelles théories, quelles doctrines ont cours en ce moment?

Vous savez que j'aime à prendre les questions au point où les ont laissées les devanciers ; puis-je, avec

fM GeimisroHDÂMCE

quelque certitude, tabler sur mes auteurs comme sur des prédécesseurs immédiats? Pour mieux me renseigner, j'ai étudié assez à fond Fart militairoi stratégie, tactique, fortification, castramétation, etc.; ce qu'aucun légiste n'a fait, et j'ai eu lieu de m'en féliciter. Donnezmoi votre opinion sur ces études et renseignez*moi* Vous rendriez service à la pauvre humanité militante et souffrante, et je vous en remercierai.

Adieu, cher ami ; je suis à la fin de mon papier et je n'ai pas tout dit. Prenez un jour de pluie et répondezmoi.

S'il y a par là-bas quelque ami qui se soucie du pauvre exilé, donnez-lui le bonjour de ma part.

Mes hommages à M"^® Ghaudey et à votre père« Tout vôtre.

P.-J. Proudhon,

m PA. pmuratm. m

16 octobre itt».

A M. LANGLOIS

Mon cher Langlois, votre dernière lettre, de douze pages, m*a profondément affligé et humilié, et j*ai commencé par m'en frapper la poitrine. Je suis donc bien malheureux et bien maladroit de ne savoir plus me faire comprendre. Mes sentiments méconnus, mes idées travesties, mes raisons dénaturées et prises de travers, voilà, d'un bout à Tautre, ce que je trouve dans votre dissertation. Vous lisez vite, sans aider à la lettre, qui, je veux le croire, avait été fautive; sans chercher Yesprit de ce que vous lisez , et sur im sens équivoque, vous vous jetez à perte de vue dans des raisonnements sans fin, qui sont hors de la question que je vous pose. C'est ainsi que vous débutez par me reprocher une expression que votre cœur, à défaut de votre bon sens, aurait dû vous rendre bien claire. Je dis que telle est YamUié, qu'elle va, dans son zèle, jusqu'à nier l'évidence juridique, absolument comme légclîeme môme. £t là-dessus vous me dites que je suspecte vos sentiments I Ceci est plus que de Tétourderie, c'est de la prévention; ce serait de la folie chez tout autre que vous* Me faudra-t-il une dissertation pour vous dé-

M êMUESMNBANOS

montrer qu'en rapprochant ainsi, et à pareil propos, Tégoïsme et l'amitié j'ai justement dit de celle-ci tout ce qu'on peut imaginer de plus fort? J'aurais honte d'insMer iè-dessus. Vous devez sentir que si, de nous deux, celui qui aime le plus, c'est vous, celui qui connaît le mieux l'autre, c'est moi.

Puis, vous m'accusez de viser à l'infaillibilité, à la papauté, que sais-je? d'être tout à l'heure en fait d'intolérance et de rigorisme un passe - Robespierre !.., Mon cher enfant, calmez-vous, je vous en prie. Obligez-moi d'oublier, pour cinq minutes, le fatras des lois sur la presse que j'ai sur la table et que je connais, je omS) mieux que tov». Nous eu reparlerMis tout à l'heuve^ FêiâoaB un fieu da bon sb&s; dn^rofaons la vérité é'uB coût droit, p«r les principes : p6^t*-è(ra parvienâroasf-nous à nous entandre. Mais, je deis voua le dire, si, malgré ce dernier effort, je ne réussis pas à ipe faire eooipreiidre de veua, nous en restereoe là. J'attendrai voire eonversion du temps*

On peui aitenter à la morale de deux manières prin^ cipales : par une erreur dujuç4mmt ou par un ûeie de

L'erreur du jugemeut, en matière de morale, est, ea France, depuis 1789, de plein droit On peut douter toutes les théories moralee les plus fausses, les plus dangereuses; soutenir, avee les Anglais, que la morale a son principe dans l'utilité ; avec La Rècbefoucauld, que toute vertu rentre dans l'amour de soi ; pourvu qu'en fait et d'intention la morale soit respectée, il n'y a rien peur le ministère public à reprendre. C'est l'aâaire de la coBtreverae.

Maia l'aitaiiite à la morale par un acte de k volonté oei tout autre i centre celuiT^ci, la soeiéié eat année, et

ajfeammn. hmsQm de eA\A la tb4qr^ de^ f^mt : A>

suffit que, tandis que les atteintes pTpi«i€^9tt^,d'^f'rQU};i (te doctPiii€^ scmt '\xmomvk\^ et m^edç 4ipit*i]#^ai(t|nes srâa^ jugées pftr tout le inoad# réptéb(8|^sibl«jit «N* pfir< suite répres^ibles. , , ; ■

Or, de combien de manières la Yolonté p^ut-ellA, aUeater à la Ici? De troift au momê : CofiiteUm^^fcrlo et opert,^^ p^osée* pôr parole et par iaçtjpa» J^a nftè^e, gravité n'e;iiiste pas entre ces trois espèces de délite ;r maip la wture wt Ift mftaie. Ce a'e^t plus:;riiàtQlligçîicQî qui se trompa sur la toi, c'^st le wwi qm la repousse,, r qui la nie* > . . .. .1 i •: : i

Les att^intea k la morale prennent ici le tnom> d'01^-^ ^ t'mffis, /un livre de jca]»!iiatiqiiev eoinme <;0ux d'Gsitobarv . peut être attentatoire à la morale; mais on n« (jLira/ jamiis que son auteur a violée outragéiaJûifSaYoJjc^nié n!y!rétalit.pour tièa, Oq le ceasure; s'il e^è^tboUque, ^ il se soumet à L'autorité ^sttput^ist dit. IN»iasuivoiis». .

L'outrage à la morale oommi» par la.iMS«wfee$tlia«fti^i skssablô à la vindicte publique; il n'est justiciable xfueda foriniérièur. G'.estipoutiquoi, fenl rabsea<ie detout acsleoix ) discours, il est défendu, il est odieux de rechei^her te$ : intontÂons bonnes ou .mauvaises- Les iïit3^ntiQ?i$i tputea seules ne sont pas du reasôrt de la jurtioe^LèwPdi^^, ; :,

L'outcage À la iaorfil&^..(MknimÎ9.p9f ;4mPI^^#.o)i, par» oirfàMt^t punissable: pour «e dernier poiniv )oa. nl^fe. paadouteuis; le «a?, hwA,\B:fimi^M^i\9^bê^^ /r$^4f^ime, etc* , mnl i^^^smvi^ m v^tHu d0 ee >]»t^nfr , cipe» Vous n'y eottlredisea pas ? i . . /

u L'outrage è la iStorale pat diseo^s «si puai f i^sova^ : au moins dans le cas de eéhmm^ i^^mU^tiPn a« crioief : à^p^MwUim» olmèms. Avectraiso» aaoare/: oai^ «i la. majj^utenx qui offense la morai^ ipar vm êiuk^ atfa:

eat coupable, à plus forte raison celui qui professe tout

haut rilTMORÂLITé.

Ehl bien, cher ami, savez-Tous ce que signifie le délit à*<mtrag& à la morale qui m*est imputé? Vous qui avez dit que mon procès est monstrueux, vous n*en avez encore compris qu'à moitié la monstruosité.

Ce t[u*on reproche à mon livre^ c'est d*ôtre une publication immorale^ destructive de la morale, négative de toute morale; non pas à la façon de Bentham, de La Rochefoucauld, de Saint^Lambert ouHelvétius, qui ne faisaient que se tromper en spéculant sur la morale; mais à la façon de VAMsia^ de Justvie^ de tous les ouvrages où la ihoralé est niée en elle-même avec connaissance de cause et préméditation, au profit des vicies, des passions, du crime même.

Songez donc, avant de vous occuper des lois sur la presse, à bieiif vous assurer de la fttali/icaiùm. Le tribunal a dit, tant dans les débats que dans lés considérants du jugement : « Nous nerepi*ochons pas à Taccusé d'avoir discuté les théories de morale, pas mômed*avoir discuté la doctrine de TÉvangite. Il n'aurait porté atteinte à la morale que par une erreur de son jugement; il serait dans son droit. Nous lui reprochons d'avoir outragé la morale, directement, en jetant le méprië et r<mtrage sur la ^noràU réligUtue que la loi identifie avec la moraie publique. » Une pareille discussion est la ruine de la morale; elle dépasse laliiûite du droit de discussion; elle devient une offense du fait de la VOLONTE, du moment que le législateur a déclaré identiques, adéquates, inséparables, indistinctes la morale religieuse et la morale ptiblique ; du moment qu'il a dit que ces deux morales n'en font qu\ine. Qu'on réformée la loi, à la boime heure ; l'auteur , qui se dit en effet

DE F^ FMODRON. Mf

ifès-ami de la morale, pourra être toléré; jusque-là, son livre est un crime contre la morale, ni plus ni moins que la négation systématique qu'en ferait un Lacenaire, un Cartouche, une BrinviUiers.

Ceci éclairci, il est facile de se rendre compte de la législation française depuis soixante-dix ans.

Avant 89, la morale c'était la religion. Alors, il n'y aurait pas eu de doute ; ma publication aurait été déclarée d'emblée, comme VÉmïle^ immorale, et traitée en conséquence. Après 89, les deux questions se trouvent désimies : toutefois, la question reste dans l'obscurité. La Révolution, ou le Code pénal, ne poursuit les outrages à la morale que dans les faits de vol, meurtre, outrage à la pudeur, aux mœurs, diffamation et autres de môme nature. Il ne vient naturellement à la pensée de personne de faire une loi contre l'attaque à la morale en elle-même, à la morale pure, devenue l'héritière de la religion. C'était une lacune, peu dangereuse si vous voulez, mais enfin c'en était une. Nier toute morale et cela d'une certaine manière exhortative; nier, comme disaient les anciens, toutes les lois divines et humaines^ c'est le plus grand des crimes. On l'avait oublié : cela fait l'éloge des révolutionnaires.

Comment cette lacune a-t-elle été remplie? Je n'ai pas besoin de vous le dire : par la loi de 1819. Mais ici il s'est produit ime de ces escobardenes si fréquentes dans la politique. L'Église rétablie par la Charte entendait se faire respecter comme je dis, et comme institution divine, et comme base de toute morale. L'opinion repoussait cette prétention de l'Église : c'est cette protestation de Topinion qui a fait échouer la loi du sacrilège. Que fit le gouvernement? Il amalgama ensemble

WÈ eoMMiofauNcs

la moreiB putlif me et la morale réUfieuiêj et là loi prcw tectrice des doctrines théologiques et du oulta passa à la faveur du respect de la morale. Mais cette confusion ou association perfide n' empoche pas que ce qui devait être fait ait été fait ; ce n'est pas seulement une loi de réaction que la loi de 1819, cest aussi une loi révolutionnaire, en ce sens qu'elle est affirmative de la morale et qu'elle peut servir à en réprimer les violations systématiques, alors même qu'il n'y aurait plus d'Église en France, plus de religion.

Si tout cela ne vous parait pas clair, en vérité je désespère de vous, et, pour la seconde fois je vous dis: N'allons pas plus loin.

La Révolution ferait-elle donc bien de sévir contre l'outrage à la morale, entendu dans un sens plus large que n'a fait l'article 287? Pour moi, je n'en fais "aucun doute. C'est absolument cotnme si Ton demandait : Celui qui soutient que le vol, le viol, la pédérastie, l'adultère, l'assassinat, etc., sont des choses indifférentes, et que la loi qui les punit est tyrannique, celui-là est-il coupable? Après avoir condamné, chacun en particulier , les divers actes d'immoralité appelés crimes ou délits, on ne peut pas absoudre VimmoralUi systématique qui les patronne tous. Nos pères de 89 ne comprirent pas: heureux hommes 1 Aujourd'hui il y a progrès; et les outrages à la motalei du geare de celui qu'on m'impute, ne sont pas rares ; U^ess LéUa, Usez tout ce qui sort de la plume de Girardin. Peut-être que je me trompe sur le compte de certains individus que jo regarde comme systématiquement immpraux; po n'^^t qu'une question de fait, dont la décision appar«» tient aux tribunaux, comme il est arrivé dans le procès de l'auteur de M"»*^ Bovary. Mai» je iputien* qufi quant

à la spécialité du crime ou du délit en lui-même, il est parfaitement permis au législateur de le réprimer et de le prévoir : il n'a pas besoin pour cela de se faire aucu« nement pape, de ise déelat*er infaillible et dUmpoder un formulaire ; il lui suMt d'être convaincu que certaines gens nient iowte $spêee de morakj et agissent, excitent les autres à ëgir en oonséqiiieBce. Ce (fue je vous dis là n'est pas une vaine hypothèse, c'est l'état de toutprètre qui a perdu la foi, comme nous le voyons ici tous les jours en Belgique.

Maiîitenant, U ne m^ reste plus qu'un point : le crime ou délit àHmmoralUé par yoie de publication, ce crime-là est-il politique?

En priTicipe, cela ne peut pas être ; en /bU, cela u'^ pas d^vautoge.

Lia loi de 1830 que tous invoquez a assimilé les déliùspditiffms ûMx délits de presse pour la juiuoigtion; eHs n'a nullement dît que les uns et les autres fussent des délits politiques. Tout au contraire elle les diàtingua et les sépare, tant dans son titre : déi&s de presse bt dMts politiques^ que dans son article 6 et 7. Quant aux articles 9 et 4 de la loi de 1822, ils sont relatifs aux imigim de la royauté^ et d'ailleurs abrogés. Délits de presse et d^its politiques, deux choses différentes, voilà ce dont il s'agit dans la loi de 1830. Faut-*il vous rappeler le plaidoyer de Figaro sur la conjonctive et eti la disjonetive 01^. Le législateur de 1830 a voulu faire jouir le délinquant politique des mêmes avantages de juridietion que le délinquant libraire ou écrivain : ri^i déplus. Il n'y a pas possibilité de confondre ces caté-* gories, ou bien k langue française a cessé d'exister. Quant au léglt^ateur de iilit, il a fait mieux : il a laissé

M. eORUBIpWBANCB

au jury les crimes pditifueê^ et il lui a enlevé ceux de presse, eu sorte que la séparation est devenue plus profonds qu*auparavant.

Je suis peiné de vous dire, c'est la troisième fois : vous n'avez rien compris à la question et vous vous êtes totalement fourvoyé dans votre interprétation des lois sur la presse. Vous n'avez pu vous dégager d'abord de ndée vraie en /àU qu'on poursuivait en moi l'ennemi de l'Église, et vous n'avez pas vu qu'EN droit on qualifiait mon livre d'essentiellement, de systématiquement immoral. D'autre part, préoccupé des oscillations de la loi, vous n'en avez vu que le c6té politique^ vous avez vu de la politique partout, là même où il n'y en a pas, où il est devenu évident, à la fin, que le législateur n'en voulait pas mettre.

Que pendant les débats, que dans mon Mémoire je me sois appuyé sur la distinction des deux morales; que par ce moyen j'aie reproché au gouvernement de me faire, sous prétexte d'immoralité, un procès politique, j'avais raison, mille fois raison; j'étais dans la vérité. Mais, le jugement rendu, l'assimilation, la solidarité, l'identité des deux morales maintenues, je ne suis plus qu'un condamné ordinaire, un condamné pour publication immorale. Je puis, en un autre moment, reproduire ma défense et peut-être faire casser le jugement; dans la circonstance, je ne puis pas prétendre au titre de délinquant politique, puisque ce serait recommencer à plaider devant le pouvoir une chose qu'il a jugée. Et puis, est-ce à moi, l'auteur du livre de la J'ustice, de venir ergoter devant un public de bon sens et soutenir que le délit d'outrage à la morale est im délit poliUgue? 'iion, non, cher ami; la confusion, si elle avait été faite par le décret d'amnistie, j'eusse pu Tac-

DE P.-J. PR0UMON. M

cepter, et je m'en serais plus tard prévalu. La proposer moi -môme, je croirais me déshonorer.

J'ai fait ce que j'ai pu pour vous détromper; je vous connais trop pour espérer d'avoir réussi. Vous ne manquerez pas de retrouver dans cette lettre quelques expressions, échappées au courant de la plume, sur lesquelles vous équivoquerez et incidenterez de nouveau. Mais faites une chose : cherchez un avocat, communiquez-lui la présente et votre dernière, dont vous avez sans doute copie; voyez mon ami Chaudey, par exemple; enfin, informez-vous. Pour moi, ma résolution est affermie; je ne rentrerai jamais par cette porte ; je me refuse positivement à soulever une pareille controverse. Elle est contre tous mes sentiments, et contre ma conscience'.

Je serai bref sur le reste de votre épitre. Je ne crois pas avoir besoin de censeur, attendu que je n'écris que ce que j'ai bien résolu d'écrire. Ainsi ai-je fait pour mon livre. J'espérais arriver avant les élections de 1857 et Orsini; j'ai manqué, mon coup, c'est une partie perdue. Il fallait que ce que j'ai écrit fût écrit, et comme je l'ai écrit. Pour l'avenir, ma position est autre. Je renonce à peu près à la polémique; je m'affranchis de toute lutte; les deux articles qui ont réussi à vous plaire, et que je m'occupe de refondre, vous donneront à peu près mon nouveau diapason. Puis, je m'occupe de choses et d'idées qui dépassent toutes les limites connues, et où je ne rencontre réellement plus rien, personne.

Votre doute sur la faculté que j'ai de publier en France tombe devant l'arrêt rendu contre Montalembert. En matière de publication, le véritable délinquant n' est f as VauteWj c'est I'jîditeur. Qui a l'éditeur, à tout.

M6 4H«mi»W)«PVH;«;

L. Blanc, V. Hugo écmeat en France sans la moindre difficulté ; je ferai de mèmfi.

En terminant, je ne puis m'empôcher de vpiis foire une dernière rçconunandatioi^. Vous vous proposez, à ce qu'il parait, de traiter la question de Tamnistie au point de vue de mon procès. Faites-le; mais faites-le dans les termes que je tous indique et qui éclaireront singulièrement le public sur le chemin qu'on lui a fait faire sans qu'il s'en doutât.

Avant 89, identité de la religion et de la morale;

Après 89, séparation des deux puissances, bien autrement dangereuse pour TÉglise que celle du spirituel ei 4u temporel ;

Sous la Restauration, essai de confusion nouvelle par la loi de 1819, confusion qui dure encore, au grand détriment de la morale, devenue solidaire des destinées de TËglise et de la puissance temporelle du pape.

A la faveur de cette législation, développée et expliquée par les lois de 182o, 1830, 1835, 1848, 1852, condamnation, comme coupables du délit de publication immorale, de tous écrivains qui accvvsent l'immoralité théologique et qui revendiquent la séparation de l'Église et de la morale.

Assimilation de ces condamnés aux plus infâmes des écrivains par le décret d'amnistie de 1852, qui, s'en tenant à la lettre des condamnations, refuse de voir daç condamnés politiques dans des écrivains que Ton n'a pu atteindre qu'au moyen de la confusion arbitrairement et politiquement faite par la loi de 1819 entre la religion et la morale. Là est le comble 1

Mais ne dites pas, gardez- vous de soutenir, ni qu'un délit d'outrage à la morale soit un délit politique, ni qu'un délit do préside soit un délit politique. La loi ne le

dit pas; celle de 1830 dit même le contraire; Videntiié de juridiction n*entraîne point Videntité des délits^ c'est vous-même qui le dites ; bien qu'on puisse dire que depuis 1852 la distinction des juridictions ait rendu plus profonde encore la séparation de ces délits. Dans les discours, dans les amnisties, ces deux genres de délits ont été fréquemnient unis; cela m'a fait croire un moment à leur identué. Mais la confusion n'est pas dans la loi ; elle n'y saurait être.

Voilà ce q ae vous avez à montrer : en le faisant, vous serez dans le vrai; vous ferez chose juste, morale, utile, et vous provoquerez une réforme inévitable. Vous ressaisirez, au nom de la Révolution, le drapeau de la morale.

Vous pouvez faire tout cela sans manquer au respect 4e la loi, ni des magistrats, ni du gouvernement. C'est île l'hisloiie*

Adieu, cher ami, je vous remercie de l'accueil que vous avez fait à ma femme et à mes petites.

Tout vètre.

P.-J, Proudhon.

i08 COmsaRONDANGB

Ixelles, 16 octobre 1859.

A M. CHARLES BESLAY

Cher ami, je possède vos deux lettres, du 13 et du 15.

Comme j'ai dû écrire un peu partout, je vous remercie de TofiTre que vou^s me faites d'aller porter de nos nouvelles aux amis ; il n'y aura pas pour vous, cette fois, de commission.

Cathe et Stéphanie sont arrivées ici vendredi, à cinq heures, galopées par la fièvre scarlatine, et se sont mises au lit en arrivant. Le médecin les a vues : la maladie aura son cours ; une affaire de trois semaines.

Je suis heureux de ce que vous me dites de vos affaires ; j'aimerais encore mieux les savoir toutes terminées. Vous ne sauriez croire quelle frayeur j'éprouve. Voici encore un de mes bons amis et compatriotes, le docteur X***, qui me mande que son frère, engagé dans des affaires de banque, a fait faillite, et par solidarité d'honneur fraternel, lui, le docteur a abandonné son propre avoir aux créanciers. Toute probité n'est pas morte comme vous voyez. C'est avec une humeur charmante que cet excellent Fran Comtois, fils d'un

ancien général, m'annonce qu*il est tout k taiiprolé^ taire. Il n*a plus que sa clientèle.

Cette pauvre bourgeoisie moyenne est en train de passer, tout entière dans la gueule du monstre. Encore quelques années et il n'y aura plus que des prolétaires, en immense majorité, plus quelques milliers de propriétaires. Quel changement dans notre France de 1830!

Faites donc attention à vous, cher ami. Je n'ai pas aujourd'hui le courage de vous parler d'autre chose. Et quand vous aurez cent francs mignons et trois jours de liberté venez me voir. Ce sera \m beau jour pour votre pauvre réfugié.

P.-J. Pkoudhon.

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