A M. LE DOCTEUR DUPAS
Monsieur, je suis confus de toutes vos bontés pour ma femme et xofis gaqûnes, et ne puis que tous remercier du fond du cœur.
Toutes trois me sont tombées à Timproviste vendredi, à cinq heures et demie; les deux filles talonnées par la fièvre scarlatine, et plus pressées de se mettre au lit que de rire. Tout de suite on a appelé le médecin, un Français, le docteur H***, dont les prescriptions senties mômes que les vôtres. Enfin, dans trois semaines, tout sera fini, et ces demoiselles retourneront à Técole.
Vous savez, cher docteur, que ce n'est pas ma faute si je ne suis pas en France. Le gouvernement a profité de ce que les termes de ma condamnation sont incompatibles avec ceux du décret d'amnistie pour faire cette exception à la munificence impériale. C'est une satisfaction accordée aux adversaires de la mesure. Quelques amis ont cru que, malgré tout, j'étais compris dans le décret ; ils se sont trompés. J 'ai eu le temps d'y réfléchir, et s'il est vrai qu'au fond aucune condamnation ne fut jamais plus politique que la mienne, en droU et d'après les termes du jugement, il est impossible de me ranger
impi4iwm6tm.
dans cette catégorie. Il en résulte que, d'après la loi de 1819, tout écrivain qui attaque TÉglise, peut se voir condamner comme coupable d'une pnèlicatvm immorale^ attendu que, d'apTè» ladite loi, religion et morale sont une seule et même chose I... C'est un des faits les plus curieux de la réaction contemporaine I...
Du reste, vous avez bien raison : la France est le vrai chef de fljiede la civilisation^ On ne s'en aperçoit jamais mieux que quand on est à l'étranger. N'ayez pas peur cependant que je perde le diapason. Vous savez quelle est ma puissance d'abstraction, de concentration. A Bruxelles, comme rue d'Enfer, je reste le même. Vous le reconnaîtrez, j'espërfe, sous peu. >
Mes sympathie» bien sincères -à M»» Dupaè.^€e qné votre cceur vous fait pour moi^ je le suis pôur^lé. ' Et V^usy cher ami, uiie botine polgnée^e n^fiPto.
P.-J. Pkoudj^c^^
m wKmm^jMKM
IxitllM, 16 octobre iSSe.
A M. CHARLES feDMOND
Mon cher Edmond, je suis ravi d« ce que vous me dHes des ctisseAtîmintBaveer Angleterre. L*échaufiFourée de Lomberdie doit avoir un peu dégrisé TEmpereur. Commeni nVt-il pas compris qu'en allant attaqpier rAutridhe, à propos de Tltalie et du Pape, il manquait essentidlement à son mandat de sauveur de Tautorité, de la sodété, de TËglise, etc. Où donc avait-il appris à connaître les Italiens?... Une campagne contre T Angleterre ne serait pas moins irrationnelle. L'Angleterre, c'est tout ce que nous personnifions en MaUkus; et TEmpire de 52, par sa raison d*étre, par position, par signification, c'est aussi Malthus. Ainsi va la logique de rhistoire. Il faut que cet Empire périsse, parce qu'il est subjugé par son principe, qui est, bon gré mal gré, la contre-révolution. Donc nous aurons la paix. Cela me va. Donc, la répression en Italie, dont les agitations ne sont qu*un contre-sens.
Pour moi, je travaille avec sécurité et allégresse, bien que je sois en ce moment placé sous une influence cholérique. Vous savez que j'ai espéré un instant de rentrer en France avec les amnistiés ; le silence
obstiné du MonUew^ qui s*est refusé à appliquer à ceux de ma catégorie le décret du 17 août, m'a 6té toute espérance. Quant à soutenir, comme on le voudrait, que le j décret tel qu'il est me regarde, c'est ce que je nie, d'accord en cela avec M. Delangle. Je suis très-fâché de toutes les choses saugrenues qu'on m'a écrites à cette occasion, comme si tout à coup je m'étais pris de belle passion pour le martyre, ou que j'eusse perdu le sens commun. Tranquillisez-vous sur ma raison, cher and; elle est encore bonne, et je souhaiterais que celle de nos amis ne fût jamais plus troublée. Je suis pour quelque temps encore au crochet. Tout vôtre.
P.-J. PnoTJD^oii.
26 octobre lSo9.
A M. GOUVERNET
Mon cher Gouvernet, je suis né au malheur. Le lendemain du jour où je vous ai écrit ma dernière, ma femme prenait le lit à son tour, frappée de la même maladie que ses deux petites filles, mais avec des différences de forme considérables. D'abord céphalalgie et fièvre ; puis angine ; maintenant perolusion des membres et incapacité absolue de remuer. Je fais le ménage; je prépare les bouillons, les tisanes; je fais les lits; bref, je m'acquitte de toutes les fonctions que réclame la circonstance. A quelque chose malheur est bon. Cet exercice m'a un peu dégourdi les membres, et je me sens la tête beaucoup meilleure. Yous concevez que dans ce coup de feu je n'ai pas eu le temps de m'occuper de métaphysique.
AujouWhui , Catherine est sur pied et m'aide dans le service. Stéphanie ne vaut toujours pas grand' chose. La mère est clouée sur son grabat ; mais elle a pris hier de la soupe, et ce matin une côtelette. On en sortira. J'ai parlé de prendre une aide ; il a fallii y renoncer. U eût semblé que la maison était au pillage. Passez,
Dfi p.-i. mooMKMi. m
s'il vous plaît, auprès de M"® Dévoyés, et faites-lui part de tout ceci ; je n'ai vraiment pas le temps d'écrire.
Laissons le gouvernement décacheter nos lettres, si cela lui plaît. Je n'en ferai, quant à moi, ni moins ni plus. Il sejpourrait cependant que ma lettre, au lieu de partir à sept heures du soir , ne fût partie que plus tard, ce que je ne puis vous dire. Je comprends trèsbien votre avis au 9ujet 4u docteur C***. J'attends une lettre de lui, annoncée par ma femme; je ne manquerai pas l'occasion.
Vous savez , à l'heure qu'il est, que l'horizon , si sombre du c6té de la Manche, il y a trois jours, s'est tout à coup éelairci ; ce n'était, il semblé , qu'un malentendu.
Au cas ott vous passeriez par le Palais^Royal, infor^ Hiez-*>vott8 donc quand Garnier jeune passera païf Bruxdies. — Item, l'ouvrage d'un M« Lakroquk, sw* la guerre et les arméeê permanentes, portant les noms do Ghdlaumin, Hachette, Victor Maswon et Oamier frères m'a été envoyé par ces derniers. L'ouvrage n'est pas fort, et je promets mieux que cela.
Boniour, cher ami et santé.
P,-J. Pkoudhon.
916 CORAESromANGE
Bruxelles, 26 octobre 18^.
A M. DARIMON
Mon cher Darimon, je réponds à la vôtre du 24 courant. Dites à Langlois et à toutes les personnes et amis de bonne volonté pour moi que je les remercie cordialement de Içurs excellentes dispositions , mais que je les prie de s'abstenir de toute sollicitation en ma faveur. Qu'on ne me parle plus de cette affaire d'amnistie ; c'est tout mon désir, c'est la seule manière de m'ôtre agréable.
A cela vous pourriez ajouter une chose, qui serait de me procurer le niunéro du Constitutionnel où se trouve reproduite infidèlement ma lettre à la Sevue de Namur, A défaut du Constitutionnel, tout autre journal contenant la reproduction de cette citation incomplète me suffit.
Je n'ai pas de raisons majeures pour repousser le bénéfice de l'amnistie, comme il vous plaib de dire. Je m'en suis franchement réjoui pour ma part tant que j'y ai cru ; je l'ai regretté quand j'ai su que je faisais exception. Voilà ce que j'ai eu l'honneur do vous dire, et que vous vous refusez d'entendre.
Mais je ne veux pas disputer aux tribunaux ou a la
DE P..|. PROCDHON. 217
police ma rentrée en France, par ce motif que moi, condamné pour outrage à la morale, je dois néanmoins être considéré comme ayant été condamné pour délit de presse. Je ne soutiendrai pas, je vous le répète, cette thèse absurde, immorale, quoi qu'il vous plaise à vous et à Langlois d'en penser. Je n'ai pas besoin pour me décider ainsi de savoir si les gens du pouvoir impérial mettent dans leurs actes toute la logique ou le machiavélisme que vous dites que je leur suppose. Là n'est pas pour moi la question. Il me suffit de savoir qu'une pareille thèse serait infailliblement ruinée, que je ne saurais, quant à moi, qu'y répondre, si un procureur impérial venait la développer devant moi, peutêtre avec des raisons supérieures encore à celles que je connais.
Quant à tourner la difficulté et à obtenir par la vertu d'un décret ce que je regarde comme ridicule de vouloir enlever de haute lutte par voie d'interprétation judicieuse, je vous répète que je ne le veux pas, et que si cela entrait dans mes convenances , je n'aurais pas, il y a quatorze mois, quitté la France; je me serais laissé conduire en prison.
Je suis vraiment mortifié, mon cher Darîmon, de l'opiniâtreté avec laquelle Langlois et vous soutenez contre moi une thèse vraiment inintelligible. Que voulez-vous tous deux ? Que je prenne le décret du 16 août pour bon et que j'agisse en conséquence? — C'est vous-même qui m'avez appris qu'après délibération on avait décidé de m'en exclure. Que je dise que c'est abuser des lois de 1819, 1822, 1830, 1852, etc. I Mais l'iuterprétation des lois appartient aux tribunaux, et les tribunaux, aujourd'hui, c'est le gouvernement. Que je fasse valoir que si» dans les termes ma condûHina-
iM WMUUnNDAIIGB
tioii est ou âMobld incompatible avec te décret, au fw^dt je duis bien réellement un condamné politique? *^ Mais cette observation, je Tai faite dès le premier jour ; ma lettre n'a pas d'autre sens ; vouB-^mème, dans vos démarches, n'avez pas pu employer d'autre argumentailion. Tout ceci est dit et compris. Pourquoi donc le pouvoir n'abandonne- l*-il pas ici la forme en faveur du fond ? Je ne demande pas mieux qu'il le fasse. — Ah l c'est qu'en agissant ainsi, il désavouerait mes juges qui, en qualifiant mon délit, ont bien entendu, avec préméditation et malice, me condamner pour outrage à la moraky ce qui dans l'espèce signi&e quasi un outrage aux mœurs au premier chef. Oh 1 si j'avais été amnistié dans des conditions pareilles, l'affaire allait au mieux. Je pouvais reprendre le procès, attaquer mes juges, et me prévaloir contre eux du décret d'amnistie.
Mais aujourd'hui le lièvre est levé. La police, le parquet -sont sur leurs gardes. On ne m'amnistiera pas; on me gracierait plutôt. Mais je, ne veux ici rien de louche. Quelque désir que j'aie de revoir la France, et mes amis, et le vin à quinze, au lieu du faro^ je préfère passer le reste de ma vie à l'étranger que de rentrer par cette porte honteuse.
En voilà assez ; n'y pensons plus, je vous en supplie. Quatre années hors de France n'ont rien qui m'effraye. Quant à mon , ambition d'écrivain ou d'homme politique, j'en suis affranchi. Qu'on m'oybUe, je m'en soucie peu. Que nos ennemis cDumiuns se réjouissent de me savoir a distance : je suis bien aise de leur procurer au moins cette satisfaction. La puissance qui régit le monde européen, c'est toujours, et plus que jamais, d'un côté l'aspiration, de l'autre la terreur sociale. Quelque part que je me trouve, je suis donc tou-
D£ P..i; râOtIDHON. Sf»
jours au premier rang de la Révolution. Mais la Révolution est loin du triomphe, et nous aurons le plaisir, ayant qu'elle soit victorieuse, de voir la réaction parcourîr tooles see phftsed et danser plus d'une carmagnole.
En m'envoyant le numéro du journal que je vous demande, faites-moi donc encore un plaisir. Quelle influence a pu déterminer &a Majesté Impériale à faire cette campagne d'Italie, et à se fourvoyer dans cette galère ? Lui, le chef de la réaction, le protecteur de rÉglise, la raison sociale de la bancocratie, le représentant du malthusianisme anglais, le sauveur de la propriété et de Totdr^t coûnnent n'a-t-il pas vu que l'empereur des GrowteB est, dans la situation actuelle, le meilleur ami de rempereur des Français? Que vou^ lait-41? Qu'egpérait-il ? Quid en&nl Je n'ai pas encore pénétré ce mystère.
àvant-bier, rhorizon était sombre sur la Manche; aujourd'hui il y a eu éolaireie. Ce n^était qu'un malentendu. Combieji durera ce cabotage ?
Je parcours de temps en temps le^ journaux français, les broclnires, les revues, les livres. Ça tombe I.;. Je ne m'en rends pas mieux compte que de l'entreprise illogique de rempereur* Il faut croit^ qtie le régime industriel coi»ti<6nt en soi qœlqtie chose d'antipathique à la philosophie, à la littérature, à l'esprit. Je vouK serre la lâain.
mo çfiKRKmm^(^
IxtUet, 7 novembre 1859.