RIEN
Ainsi, nous sommes d'accord sur les préliminaires; je tâcherai maintenant de préciser tnes questions à la manière des statisticiens.
Je suis tout disposé à croire, mais je n'en ai pas la preuve, qu'il en est de l'Italie, prise en bloc et sans distinction de catégorie, comme du Piémont. On croyait les sujets sardo-piémontais convertis aux idées modernes, au système constitutionnel, à la Révolution en un mot. Eh bien I il n'est pas douteux à cette heure que la majorité des populations est opposée à la politique de Cavour et de Victor-Emmanuel ; la preuve, c'est le régime de dictature auquel a abouti, grâce à la guerre, le gouvernement piémontais. La Savoie demande son annexion à la France, précisément pour échapper au système soi-disant révolutionnaire. On me dit que c'est le elergé qui est auteur de cette manifestation ; mais il en est du clergé comme des despotes, il n'est pas seul; s'il domine, c'est que la masse le veut, à tort ou à raison, par bêtise ou sagesse, n'importe i
Eh bien ! ce qui est du Piémont, je le crois, a /brHùri^ du reste de Tltalie, et jepense que VunanimUé des populations de Toscane, Modène, etc., pour l'annexion, est une jonglerie des dictateurs. C'est l'efifet d'une pression révolutionnaire. Je crois que si les paysans de la Lombardie ont maudit la guerre et le roi et les bourgeois libéraux qui président à ce mouvement, il est à peu près de môme de ceux des États de l'Église et autres localités.
Mais, je vous le répète, cette question n'est chez moi que le résultat de conjectures plus ou moins motivées : je n'ai pas vu. C'est p^rquoi je vous demande, à vous
qui avez vu : La majorité ou la moitié plus uu du peuple italien, prise en masse, peut-elle être dite convertie aux idées modernes, c'est-à-dire affranchie de rÉglise et de TËmpire du droit divin, du formulaire carlovingien ; en un mot, de tout ce qui rappelle le système féodal?
Et si cette négatUm décisive est accomplie dans la conscience italienne, à quelle thèse Tesprit italiote s'arrète-t-il ? Ëst-il constitutionndy ou impérialiste^ ou républicain, en prenant ces mots dans le sens moderne; est-il unitctire ou fédératif? En un mot, Tltalie cessant peu à' peu d*appartenir à TËmpire et à TÉglise, que devient-elle selon vous, si tant e^t qu'elle devienne quelque chose?..» Allons jusqu'au bout. Lltalie estelle en voie de devenir quelque chose par elle-même?
Pour vous mieux éclairer sur mes questions, je vuus dirai ce que je pense.
Je crois la majorité italienne composée indistinctement de peuple, clergé, noblesse, bourgeoisie même, ouvriers, paysans ; je crois, di^-je, cette majorité toujours chrétienne et catholique. Je crois qu3 le protestantisme, pédant, cafard, hypocrite, anti-poétique, iconoclaste, fait horreur à l'esprit italien.
Cela posé, je crois avec vous que tout en se débattant contre Tautorité pontiQcale et impériale, cette même majorité est ramenée fatalement à cette double catégorie.
Je crois que le parti soi«disant libéral de lltalie ne se compose que de bourgeois athées^ gens d'affaires, trafiquants avides des pouvoirs et des biens du clergé, dignes pendants, en im mot, de toutes ces bourgeoisies de France, d'Angleterre, de Belgique, d'Allemagne; races d'exploiteurs, d'anthropophages, dont la prépon-*
dérance au dix-neuvième i^iècle constitue la corruption de Tépoque et déterminerait la décadence irrémédiable du genre hiimain, si nous, gens de la Révolution, n'étions là pour l'empêcher.
Je regarde donc très-franchement l'émancipation i acluelU de l'Italie par les Cavour, les Victor-Emma- , nuel^ les Bonaparte, les saint-simoniens, les juifs, les GariLaldi, les Mazzini, comme une hideuse mystifica- , tion. Je déclare qu'un pareil monde, monde d'agioteurs, de rufians, d'intrigants, de catins, d'aventuriers, de bourgeois cupides et sans principes, me paraît mille fois plus abominable que le bon peuple catholicoimpérial de la Péninsule ; que le paysan des États romains, qui, de bonne foi, porte un cierge à la Madone, me parait infiniment plus respectable que le libéral de l'école de Cavour et Garibaldi ; que c'est par là que l'Italie me semble encore vivante, originale, féconde, respectable, digne de l'attention du philosophe et de l'homme d'État. Et je conclus que si l'Italie peut redevenir quelque chose ce, ne sera que par la révolution finale^ une révolution franche en tout et pour tout, révolution économique^ juridique, et par- dessus tout morale ; je vous abandonne la politique pour en faire ce qu'il vous plaira.
Ce qui se passe en Italie me semble donc être la perturbation, pis que cela, la corruption de l'Italie. (Je suppose, comme vous voyez, que l'Italie n'est pas entièrement corrompue, et que ce qui reste en elle de sain c'est précisément ce qui a échappé à là contagion du philosophisme, du jacobinisme, du carbonarisme contemporain.)
J'ai lu dernièrement deux pièces qui m'ont fait trembler pour le sort de la. malheureuse Italie, l'une
CORRRSP. IX. . io
Î99 COBREStH)NDANCE
de ces pièces est de Mazzini, la seconde de Oaribaldi.
La lettre de Mazzini au roi de Piémont serait un petit chef-d'œuvre de machiavélisme si les ficelles notaient pas aussi apparentes. Mazzini avait fait un pas de clerCy comme nous disons, en s'opposant à l'intervention de Napoléon III ; malgré lui , Tltalie a accepté le libérateur, et le résultat a répondu (autant que faire se pouvait) aux espérances. Mazzini était dépassé, le héros de Tltalie était V.-Emmanuel ; il fallait que Tagitateur se remit en selle ; qu*a-t-il imaginé? Cest imposer au roi de Piémont (à peine de félonie sous-entendu) la conquête et Tunité de lltalle. Osez^ sire, lui dit-il, osez! c'est aisé à dire. Osez faire la guerre au pape, au roi de Naples, à Tempereur des Français, à Tempereur d'Autriche, à TEurope !..• Osez! Voilà les grands citoyens de l'Italie 1
Quant à Oaribaldi, je le soupçonnais de n'être qu'un chfef de barricades ; il vient de me prouver, par son adresse aux Napolitains, qu'il est un vrai paillasse. Quand Tarmée française sjiconnait la bravoure des troupes autrichiennes, lui il les traite de poltrons, de lâches, de lièvres, de canaris, etc. A l'entendre, les Autrichiens ont fui devant Garibaldi et sa bande comme de vils suppôts des tyrans. C'est d'un bouffon qui ne se peut retrouver qu'à Naples.
Et ce sont là les hommes qui représenteraient l'Italie régénérée?
Manin était un médiocre avocat, mais il avait beaucoup de dignité et de bon sens ; Montanelli est un homme comme il faut; Orsini avait au moins le mérite de l'enthousiasme. Mais Garibaldi, Mazzini !...
J fats la l^art des vivacités méridionales. Je sais qttè
DE f.'i. PBOUDHON. 227
des Italiens ne peuvent paâ se conduire en pareille circonstance comme des Hollandais. J'admets parfaitement qu'ils s'attachent de préférence à qui les sert le ' mieux ; si la France, après les avoir appelés, les dé- ' laisse, je conçois qu'ils se considèrent comme quittes et 96 raccrochent à l'Angleterre.
Mais franchement, y a-t-il lieu ici à appliquer ces conâidérations ? Puis-je voir, dan:^ tout ce qui se paëse \iepuis un au en Italie, autre chose quo l'effet d'une * ifitrîgue ourdie par des conspirateurs, des doctrinaires, des spéculateurs, un prince ambitieux, un ministre au3t aboie, et tout cela aux dépens et à contre-cœur de la vraie et authentique nationalité ?
Est-il besoin à présent que je dise pour terminer que^^ je ne crois p^$ à reffiçaclté de tout ce grabuge.
Napoléon III, après avoir, cédé au^jc excitations du > Piémont et à des influences de famille et de. coterie^ a' reconnu, après Solfériuo, qu'on le menait où il ne vou-* lait pas aller, et il s'est hâté de sortir du guêpier. Il a* fait la paix de Villafranca, une paix qui couvre tantbien que mal la dignité de la France, mais qui ne' change rien au fond à la situation de ritalie.tActuelle-^ ment, Napoléon, chef de la contre-révolution en Eu-r?: rope, après avoir fait la paix parti culiè^re avec Fra;nçois- Joseph, est en train de se réconcilier avec le pape, avec le clergé français, avec les hauts barons de la finanflô, quo son équipée a scandalisés, avec l'Angleterre, ce foyer du capitalisme réacteur, en un mot, avec tout le parti conservateur de France et de Tétranger. Actuel-, lement il y a des formes à garder ; pour en venir là on parlera encore des réformes à opérer dans la péninsule, etc. Mais il est clair que, feaùf 16 départagé qui a été fait de la LomfiaMlie, ttWt* marchons à un ré(â-
228 CORRES^NDAMGE
blissement du statu qw> italique, et que si les Oaribaldi et autres se permettent un coup de tète, on saura les mettre à la raison.
Quand les influences du dehors sont d'accord avec les dispositons du dedans (je parle de la majorité présumée de ritalie), peut-on croire à une rénovation sérieuse de la Péninsule ?
. En résumé, j^ai blâmé Tentreprise de Napoléon, parce que je la considérais comme faite à contre-sens ; je ne crois pas qu'elle port^ de fruits réels, parce qu'elle e$t sana prindpes et sans bonne foi, parce que ritalie ne peut être régénérée que si elle est décatholicisée, et qu'elle ne peut être décatbolicisée, déchristianisée que par la Révolution.
J'attends, cher ami, vos observations nouvelles sur oet exposé de mon opinion. Jusqu'à plus ample informé, je nevous engagerais point à vous aller jeter dans cette fournaise; c'e^t de Paris que vous devez servir l'Italie, Qtrx'est de Paris que partira encore une fois la Révolutioui Entre Garibaldi, Mazzini, Cavour et consorts, je doute que vous parveniez à faire entendre votre voix ; vous ne pouvez que vous créer des ennemis, des haines, user votre talent et votre vie sans résultat.
'je viens de nouveau d'être éprouvé par le malheur et la' maladie. A peine arrivées à Bruxelles, mes deux petites filles tombèrent malades de la fièvre scarlatine ; le 'lendemain, la mère prend le lit, et depuis trois â^n&ines, je suis infirmier, ménager, cuisinier, faisant toutes les fonctions de garde-malade et de femme de m'énage.
Pendant onze iours, ma femme est restée clouée sur soA lit, p^rGlue de.sps m^bres, <^x)Lj ppiçià des tortures
DE P.-J. PAOUDHON . Î29
articulaires incroyables. Maintenant elle semble entrer en convalescence ; que le mieux se soutienne seulement buit jours, et je serai délivré.
Pendant que je suis au lit de mes malades, vous pensez bien que le travail ne marcbe pas. Ce matin, pour la première fois, ma femme s'est levée et me laisse un peu de répit, dont je profite pour mettre à jour ma correspondance.
Il y a de grandes joies dans la paternité, mais il y a aussi de grands embarras. Après tout, la vie est xme lutte et je ne m'en plains pas, pourvu que je puisse lutter. ,
Vous avez su de quelle manière je me suis trouvé exclu de Taranislie. Le décret était à peine rendu qu'on en était aux regrets.
On a profité du vague de ce décret et de la précision littérale de mon jugement pour m'exclure.
En y réfléchissant, je vous avoue que ce nouveau coup m'a peu affecté. J[e travaille ici aussi bien qu'à Paris. Quant à la publication, je puis déjà prévoir que malgré mes efforts on en viendra à ne souffrir rien de moi en France. Or la patrie d'un écrivain est là où on l'imprime. La deuxième édition de mon livre de la Justice paraîtra bientôt à Bruxelles; tout ce que la police interdira en France paraîtra à l'Étranger. Dans ces conditions, puis-je tant regretter une patrie où l'on ne me suppcwtepas î l^ranchement, à l'heure où je vous parle et réserve faite de mes amis, je ne regrette guère de la France que le vin à quinze.
Donnez-moi de vos nouvelles, cher ami, et prenez s'il vous plaît en bonne part cette longue épitre. Ce que j'en faid est à fin de me mieux renseigner
auprès de vous, et de parvenir, 9ur cetU question si intéressante de Tltalie, à mettre mes idées d'accord avec les vôtres.
Je vous serre la main.
P.-J, PaouoiiON.
M p.fj. nmmmx m
10 nov«ttbr« IMO*
A M. GOUVERNET
Mon cher Gouveniet, j'ai écrit hier à l*ami Oavenlure, a Plombières-lès-Dijon, pour le prévenir que vous aviez à aa disposition un exemplaire de mon ouvrage; au cas où il ne viendrait pas le réclamer lui-môme, je lui recommande d'envoyer chee vous quelqu'un qui, de sa part, vous demandera un petit paquet portant TadresMie de M. Joseph Daventure^ négociant^ à Plom- Hires^les-Bainst et que vous auriez Tobligeance de cacheter et ficeler.
Avez-Tous toujours votre exemplaire? Au cas où vous l'auriez égaré, j'espère dans quelques mois vous faire tenir la deuxième édition, augmentée de notes.
La convalescence de ma femme se soutient, mais avec des retours et des grognements de la maladie, qui est toujours à la porte. Elle se lève cinq a six heures par jour, mais il faut redoubler de précautions.
Stéphanie, pour qui l'ofi craignait sérieusement il y a quatre jours, était très-hien hier; le médecin prescrivait du rôti et du vin. On l'a baignée, fait suer, etc.; Cathe est prospère. Quand ne serais-je plus de corvée? Quand pourraia-j6 travailler ?
J'ai vu M. Gamier jeune; ainsi, la commission dont je vous avais chargé est faite.
Si, en passant sur le boulevard, vous apercevez Tami
' Massol dans son magasin, dites-lui que la fontaine
est arrivée et qu'elle est installée. Ma femme lui est
très-reconnaissante de cet envoi, ainsi qu'à M, Ducom-
mun.
Voilà la France retombée dans son insomnie.
Le silence est plus que jamais à Tordre du jour. L'Empereur n'est occupé que de faire sa paix avec les puissances de la contre-révolution européenne^ avec le Pape, TAutriche, TÉpiscopat, les hauts jbarons de la féodalité industrielle, l'Angleterre elle-même.
Quand je dis l'Angleterre, j'entends raristocratie de ce pays, dont la capitale peut passer pour la capitale des capitaux.
Si je suis bien informé, la campagne d'Italie aurait fait déserter la place de Paris, un moment le foyer du capitalisme. Les affaires se sont relevées en partie à Londres, Amsterdam, Vienne, Bruxelles. Que l'Empereur continue, et sa ville de marbre et d'or ne sera bientôt plus qu'ua second et gigantesque Versailles. * En résumé, notre gloire militaire nous diminue déplus en plus. Depuis 1852, nous avons ajouté 3 milliards à notre dette; notre marine mërchande est restée dans le statu çuOf nos paysans se dégoûtent, notre bourgeoisie moyenne se ruine, l'Église devient tyrannique, et la politique napoléonienne tourne à la bêtise. Ce qu'il y a de pis, c'est que la nation ne réagit pas ; elle semble au-dessous de son gouvernement.
Bonjour et sant^.
P.-J« Protohon.
DE P.-J. PUmiDHON. 988
Bruxelles, 14 norembre 1889.
A MM. GARNIER FRÈRES
Messieurs, votre* sieur, Hippolyle, passant à Bruxelles la semaine dernière, m*a remis une note de M. Sainte-Beuve, de laquelle note il résulte que le savant auteur des Causeries me verrait avec plaisir m'occuper de critique littéraire. Si j'en^ crois M. Hippolyte, vous partageriez, messieurs, l'opinion de M. Sainte- Beuve, et vous ne demanderiez pas mieux que de recevoir de moi une série d'études sur les célébrités de notre siècle.
Je vous dirai, messieurs, que cette idée m'était déjà venue. — Toutefois, je ne m'y livrais, qu'avec hésitation, me regardant comme peu compétent en littérature et craignant de m'aventurer dans une carrière qui, en définitive, n'est pas la mienne.
Cependant, l'opinion de M. Sainte-Beuve m'encourage. Je veux bien tenter encore cette voie nouvelle, mais ce sera à deux conditions : l'une, que M. Sainte^ Beuve, qui sans douté ne refusera rien à votre sollicitation, consentira à me piloter sur certains àujets que f ignore ; la seconde, que vous me permettrez d'entremêler mes études littéraires de fragments philoso-^
sii aanuMûiDAiicc
phiques, historiques, etc., qui rappellent à mes lecteurs mon ancienne manière et prouvent que chez moi, tant vaut le révolutionnaire, tant vaut Taristarque. Il est bieu entes^Ui 4u reste» qu9 rien ne se fera que dans les conditions d'une entière sécurité pour vous ; je n'oublie pas que je vous ai valu par ma maladresse, sans doute, trois mois de prison, et que chat écAaudé eramt Veau froide.
Depuis dis: mois, j'ai accumulé une quantité de matériaux sur divers sujets que je crois propres à intéresser le public ; j'ai même poussé assez loin la rédaction de plusieurs opuscules qui, je Tespère, entreront sans trop de disparate dans la série d'études que vous me proposez.
Vous comprenez, nxessieurs, et M. Hippolyte Ta senti, qu'il serait désagréable pour moi de perdre, pour ainsi dire, par un €ijourn«nent indéfini, le travail d'une année. Nous sommes donc convenus, M. Hippolyte et moi, que vers le commex^cemeut de Tannée 1860 je ferai un premier essai de rentrée devant le public français; alors nous aviserons aux moyens de pousser rudement les Études critiçuee^ et j'écrirai à cet efiet à M. Sainte-Beuve.
La maladie de ma femme et de mes deux enfants est venue, depuis trois semaines, suspendre le travail que je comptais vous envoyer au plus tard fin courant. Obligé de me faire infirmier, femme de ménage, j'ai de plus gagné \m rhume qui n'a rien pour moi d'encourageant et me fait trembler pour cet hiver. Cependant, comme ma fille aînée est bien guérie, ma femme en pleine convaleacence et ma dernière fille seulement traînante^ je compte me remonter à mon tour et rc*^ prendre le travail ^vep un surcroit de vigijieur.
bË P.*i. MMraON. 335
Le bruit court ici qu'un haut personnage a trouvé fort mauvais que M. Ledru-Rollin fût exclu de Tamnistie, et qu'on va régler cette affaire-là. Déjà môme, dit-on, M. Ledru-^RoUin te préparerait à traverser la France et à conduire sa femme en Suisse, où sa santé l'appelle. C'est V Indépendance belge qui nous annonce ces belles choses. Si M. Ledru-Rollin, qu'on avait dit exclu, se trouve amnistié, je me demande si je resterai seul au dehors, moi qui n'ai conspiré qu'avec ma plume contre les jésuites?...
L'année 1859 aura été néfaste pour moi, j'ai été rudement éprouvé. Cependant, je ne désespère pas de me refaire ; ce n'est pour moi qu'une question de iempâ. — Or, le temps c'est de Vargewt^ dit l'Anglais* Cela signifie, messieurs, que, puisque vous voulez bien être mes banquiers et m'eseompter mon temps, je vais prendre la liberté de faire dur vous une petite traito de fr. 250 à vue.
Je vous salue, metsieurs^ bien cordialement.
^ GORRISPONDANGE
Ixelles, 14 novembre 1858.
A M. GOUVERNET
Mon cher Gouvernet, je suis toujours dans lepéMn^ comme dit le vulgaire. Ma femme va mieux, elle est décidément en convalescence, assez forte même pour s'occuper de sa petite fille. Mais celle-ci, Stéphanie, ne m'annonce rien de bon. La scarlatine n'a *pas procédé au dehors chez elle comme chez Catherine; l'impossibilité de la faire tenir au lit quand sa sœur était levée a aggravé le mal, et maintenant nous avons un enfant hydropique, que la fièvre ronge, dont l'estomac ne supporte rien et qui généralement se refuse à rien prendre. Je vous avoue que je commence à craindre une issue funeste. Comme je vous l'ai dit, pendant les grandes douleurs de la mère, les enfants étaient allés chez un ami ; depuis hier, le docteur, contrarié peut-être dans son traitement, a demandé, dans l'intérêt de la mère et de la fille, qu'elles fussent réunies. Tous ces mouvements, cet eDnui, la saison froide, m'accablent et me voilà de nouveau enrhumé. Pour peu que cela dure, je vois le moment où il nous faudra aller tous les quatre dans une maison de santé.
Ma femme, déjà tm peu rétablie, peut se levef , vaquer
aux menus soins domestiques, mais défense absolue de s'exposer au froid et de mettre les pieds seulement sur le carré.
Catherine fera les commissions, et puisque la mère ne peut veiller aux soins du ménage, nous allons chercher une auxiliaire.
Vous voyez que le diable s'acharne sur mon pauvre individu* Parfois je suis tenté de me dire que sans doute mon rôle n'est pas fini, puisque je suis l'objet de tant de tribulatioiis. Aussi je résiste, et je vous réponds de ne céder que quand je serai mort.
Avez-vous lu V Iiidépendance belge de la semaine dernière. D'après ce journal, quelquefois bien informé, un haut personnage ayant appris que Ledru-RoUin était exclu de l'amnistie, aurait déclaré qu'il ne l'entendait point ainsi et qu'il voulait qu'on arrangeât cela. Sur quoi le bruit court par ici que Ledru-Rollin va rentrer en France et conduire immédiatement sa femme en Suisse.
Si tout cela se vérifiait, on se demande ici si je resterai seul hors de la réconciliation impériale.
Chaudey doit être de retour. Si vous le voyez, expliquez-lui comment je ne puis répondre à sa dernière, qui m'a fait grand plaisir.
Et le papa Beslay, que fait-il? Je n'ai pas eu de ses nouvelles depuis qu'il a changé de maison.
Vous avez dû faire connaissance de M. de Jonquières, un jeune père de famille qui a fait deux fois le voyage de Bruxelles pour me voir, et que vous aurez peut-être rencontré chez ma belle-sœur. Il demeure rue des JPot" tevins^ 2. Si vous pouviez, en allant chez les Garnier, passer chez M. de Jonquières, vous lui diriez que M. Altmeyer et moi attendons avec impatience des nou-
» GORRBdMNDANGE
velles de sa santë, celles que nous a rajjporléed iha femme u*étant pas bonnes.
Deux heures. Le docteur sort d'ici. Il affirme que Stéphanie va bien et qu'elle est en convalescence. Cataplasmes sur le ventre, limonade d'acide motiqne, des soins de détail. — Moi, il me remet au kermès, ma femme au safran. Nous faisons un petit hôpital. Nous attendons la femme de ménage. Je n'en puis plus el me sens malade.
Bonjour, cher ami.
t^.-J. Proudhon.
DR P.-J. raOÛDHON. SM
Ixelles, 20 novembre 1859.