‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 5)Chapitre 17 sur 28 · A M. BOUTTEVILLE · texte numérisé non relu

A M. BOUTTEVILLE

Mon cher Boutteville, il est triste pour moi en vous écrivant après un si long silence d'être obligé de vous faire une espèce d'excuses. C'est de la part de ma femme autant au moins que de la mienne que je parle. Elle est allée à Paris; elle n'a pas pu vous voir autant qu'elle l'eût voulu ; elle suppose que vous êtes fâché contre elle ; et cependant vous pouvez croire que vous et ces demoiselles, et M"« Moylin, êtes certainement les personnes qu'elle souhaitait le plus de voir, par cette excellente raison que vous êtes celles qu'elle connaît le mieux, avec qui elle se sent le plus à l'aise, et qu'elle sait mon attachement pour vous, mon cher Boutteville. Mais écoutez nos tribulations, et pardonnez-nous ; car nous sommes plus affligés encore que coupables.

Ma femme touchait à la fin de son congé, la tète étourdie, ne sachant plus auquel entendre, quand sa petite fille Catherine tomba malade : c'était la fièvre scarlatine. Le lendemain, Stéphanie était atteinte; il n'y avait pas de temps à perdre : il fallait partir sans dire adieu à personne. On arrive à Bruxelles par Yi^press;

UO OOBRESPONDilNGE

mes deux filles se mettent au lit, et le surlendemain, la mère fait de môme. Depuis le 14 octobre, j'ai donc été garde-malade, cuisinier, femme de ménage et tout ce qui s'ensuit. Catherine s'est promptement rétablie ; sa santé est prospère. Mais ma femme a été en proie à un rhumatismi suraigu qui la clouée immobile pendant onze jours dans son lit; en ce moment elle est convalescente, mais ne peut ni sortir, ni vaquer comme auparavant à ses occupations domestiques. Stéphanie est bien pis : elle a moins souffert que la mère; mais la scarlatine a dégénéré chez elle en hydropisie ou hydroémie, et nous sommes à attendre le jour où l'on pourra dire : c'est fait, elle est quitte.

Ainsi, aux trois mois de maladie que j'ai eus le dernier hiver, ajoutez six semaines de maladie de ma femme et de mes enfants ; voilà comme le sort me traite I

Ma femme m'a dit bien des fois : Écrivez à M. fioutteville, dites-lui bien et à M"*° Moylin que je n'ai pu faire mieux, que je n'ai pas même été toujours maîtresse de mes actions. — L'occasion, la proximité, ont fait ses préférences. Puissiez-vous la croire sur sa parole, appuyée de ma garantie 1 Elle en serait heureuse, et moi, mon cher Boutteville, je n'aurais plus qu'à me féliciter de vous avoir causé un mécontentement qui, après tout, m'est un gage de votre amitié.

J'ai devant moi vos lettres des 18 juillet 1858, 5 septembre 1858, 1°^ janvier, 8 mars et 20 août 1859 : il m'est impossible de mettre la main sur celle du 8-9 juin de celte dernière année. Il va sans dire que vos notes sur mon livre sont en sûreté; j'en profiterai bientôt. Je réponds à votre lettre du 20 août. Procédons article par article.

1 . Vamnistiè. D'après les informations de nos amis, Duchône, Darimon et Huet, mon exclusion serait due tout à la fois aux influences hostiles du clergé, de la magistrature, des hauts barons de la finance et de Tindustrie. Mon Mantcel, autant que mon livre de la Jus^ tice; en dernier lieu, mon Mémoire, de dé/iense m'ont valu cette faveur. C'est la magistrature, sans doute, qui aura trouvé que puisque j'étais condamné pour outrage à la morale pudliçue et religieuse, ma condamnation n'avait rien de politique ; et comme dès le lendemain du décret on en était à le regretter, on n'aura pas cru devoir étendre aux condamnés de ma catégorie le bénéfice de la mesure. Ce que vous n'avez sans doute pas su, c'est que parmi nos amis il s'en est trouvé, Darimon et Langlois, pour me dire qu'il n'était pas VTdii, en droit, que le décret d'amnistie me fût inapplicable, que j'avais eu tort de reconnaître cette nonapplicabilité, qu'il me fallait réclamer, etc., etd. Enfin, ils m'ont traité presque comme im émigré devenu amoureux du martyre, orgueilleux et vain de cette distinction ; ni le sentiment connu du ministre Delangle, ni l'incompatibililé des termes du décret avec ceux de ma condamnation; rien, enfin, n'a pu leur ôter de l'esprit que si je restais dehors, c'est que je le voulais bienl...

J'espère, cher ami, que vous avez assez de bon sens pour rendre justice à ma conduite. En principe, je n'admets pas que le délit d'outrage à la morale soit un délit politique ; et, après avoir fait mon livre, j'avoue que pour rien au monde je n'eusse voulu plaider, dans ' mon intérêt, une pareille cause. Au fond, je sais bien que rien n'est plus politique que ma condamnation; dans les termes, il est positif, indubitable, que je ne suis

GORBSSP. IX, ■ * 16

pas condamné politique. Devais-]e donc, ai^ risque de ma liberté, venir ergoter devant le parquet sur cçt^e distinction du /bnd et de la forme? C'eût été remettre tout en question et soutenir justemeut ce qu'on m'a défendu de plaider. J'ai donc attendu dix jours pour voir si le Moniteur publierait une nouvelle amp^iation de l'amnistie, comme celle qui parut en favçur des journaux. Cette amplialion ne venant pas, j'ai publié ^la lettre à la Jievyfi dt Namur^ qui prouve du moins que j'ai compris la tactique de mes adversaires et que je ne suis pas leur dupe. Les lettres de Langlois et Darimon m'ont humilié et fâché ; heureusement, je n'ai rencontré, en France et en Belgique, qu'eux de leur sentiment.

2. Vous me reparlez de votre livre. Mais pensez-vous donc sérieusement pouvoir le publier? Voilà, depuis quii;izejours,Montalembert averti et saisi, Girardinsaisi, Vacherot saisi. On vient de publier à Bruxelles trois gros volumes contre le christianisme, d'im M-Larroque, ancien recteur del'Académie de Lyon, qui n'apu trouver d'éditeur en France : ces trois volumes sont interdits. Ce n'est pas seulement la pressé musolée que vous avez en France, c'est la guerre a la pensée libre. Sur quoi donc comptez-vous, mon cher Boutteville, pour olptenir l'immunité? La politique impériale, souvenez-vous-en, a pour principe la religion: pas plus que sou§ Louis XIV ou Louis XV on ne permettra une attaque sérieuse à la doctrine catholique. Songez-y : pour que votre gro^ livre ai^ le succès qu'il mérite, il faut lui conserver un certain accent; et c'est justement ce qu'on ne vousperniettra, pas. Oui, coname vous dites, c'est le parti religiçu,x qu'il faut écraser le premieip ; mais le parti qui comn^^jUd? et qui tiept te s^bre sait, aussi bje^ que voua

qu^e est; pour a^ CQB,serYatiou rimportanc^dQ ce p^rti, et je aérais bien surpris qu'il yous laissât faire. Au surplus, je compte que vous ue nous garderez pas rancune, et je m*attends à appren,d.re ou que vous n'avez pas d'çditeur, ou que vous avez uiodifié votre résolution.

3. Çur la politique du jour, je ne partage pas entièremiçnt votre avis, qui se trouve être celui de Girardiu, dans la brochure qu'on vie4t de saisir en. France et qui a'iœpirime en Belgique. Oui, il y a une politique, mais quil se dissimule, que contrarie d'ailleurs la politique personnelle de l'empereur : cette politique, c'est le statu guo d'avant 89, ou, si vous aimez mieux, .c'est une Sain te- Alliance entre le militarisme, représenté par Napoléon III; le jésuitisme, représenté par le Pape ; le droit divin, représeoté par le roi de Naples, l'empereur d'Autriche, les ducs de Toscane, Modène, etc. ; le mal-^ thusianisme bourgeois, parlementaire et doctrinaire, représenté par l'Angleterre, le roi de Piémont, le roi Léopold, et, tout cela réuni, représenté par le roi de Prusse et l'emppreur de Russie, f

La coalition est difficile à former, je le sais; mais elle se forme et se formera, soyez-en sur : c'est le dernier acte, la dernière carte de la contre-révolution. Assu- RANGS MUTUELLE de tous les exploiteurs du genre humain contre le socialisme, voilà le mot de la politique contemporaine. Le perturbateur est Napoléon III, qui, préoccupé de son Idée napoléonnienne, vient de temps à autre à, la traverse, écrit une lettre à Edg. Ney, fait une campagne de Ci;imée ou d'Italie, puis une paix de Paris ou de Villafranca, quitte à se réconcilier ensuite avec les intérêts qu'il a compromis : Église, Banque, Bourse, Propriété, Équilibre européen, etc. Voilà, mon cher, k mystère de la politique contemporaine. Je ne

dis pas que la paix sera perpétuelle entre la France et TAngleterre, mais je ne crois pas à la guerre, au moins de sitôt ; la réaction qui a fait et adopté Napoléon III, et qui seule le soutient, ne le veut pas.

Je comptais offrir quelque chose au public français pour la rentrée : mes malades ne me l'ont pas permis ; ce sera pour le début de Tannée 1860. Je crois avoir trouvé un nouveau filon à exploiter; j'ai fait force lectures et accumulé déjà de nombreux matériaux; si ma santé est bonne, 1 860 ne passera pas sans que je donne au monde une petite signification.

Certes, cher ami, la nation française en vaut une autre, je le dis et le pense plus que jamais. L'expérience que je fais de Tétranger me rend chaque jour la patrie plus estimable. Je ne crois pas cependant que la France puisse seule, ni aucune nation plus qu'elle, poursuivre l'œuvre de la Révolution. L'Europe, dans son ensemble, est malade; la bourgeoisie, la magistrature, le clergé, les gouvernements et les Cours, tout est corrompu ; le peuple ne sait ni ne peut, déjà atteint d'ailleurs de la gangrène supérieure. La Révolution sera l'œuvre de la nécessité de$ choses, représentée par une élite d'hommes de toute langue et de tout pays. Aujourd'hui, c'est en Italie que le mouvement éclate, demain ce sera en Hongrie, après demain en Allemagne; l'Angleterre n'arrivera que la dernière, et c'est pourquoi je regarde sa déchéance comme irrévocable. Tout en demeurant l^rançais, je tends donc davantage au cosmopolitisme ; aussi, la plus grande honte de la France à mes yeux u'est-elle pas tant la privation de ses libertés que la platitude avec laquelle son chauvinisme enfourche tous lés dadas que lui offre son gouvernement. On dit à la France : Hourrah contre, l'Angleterre? et elle crie

hourrah; — on lui dit : Hourrah contre les Autrichiens, et elle crie hourrah; demain ce sera le tour des Prussiens, auxquels en ce moment personne ne songe, et toujours elle criera hourrah ! Notre cher pays est igTiohle : tel qu'il m'apparaît, je vous avoue que je n'en regrette guère autre chose que mes vieux amis.

Mes compliments à ces dames. Et croyez, mon cher Boutteville, que si je ne suis pas exact à répondre, c'est que je suis empêché par le manque de temps et la fatigue. Ma correspondance est nombreuse, et ne faut-il pas que je travaille ?

Adieu.

P.-J. Proudhon.

S45 CORRESPONBANGK

Ixelles, tQ novembre 18j9.

Cher ami, reçu la vôtre du 20 courant.

Nous venoliB dé paiser deux nuits terribles ; encore à cette heure nous sommes entre la vie et la mort.

L'hydropisie faisant des progrès continuels chez Stéphanie, à laquelle il devenait d'ailleurs de plus en plus difficile de faire rien prendre , il y eut d*abord deux consultations des docteurs N*** et Laussedat. La conclusion de ces deux consultations fut des plus graves. Si Ton ne parvenait à débarrasser Tenfant, à faire écouler le liquide qui s'amassait, le dénouement ne pouvait tarder et serait funeste. Le cœur, le poumon, le cerveau commençaient à être envahis. On applique les vésicaloires, d'abord à la poitrine, puis aux cuisses ; on administre, comme Ton peut, quinine et calomel, bientôt rendus, et par suite obstinément refusés. Enfin, dans la nuit du 24 au 25, vers deux heures, Tenfant entre en convulsions; on eût dit une véritable épilepsie; des hoquets aCfreux, l'écume à la bouche, les membres tordus, les yeux fixes, hors de tète, la pupille e&oyablement dilatée, des borborygmes dans le ventre, la poitrine, le cer-

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veau. C'était fagonle. On court chercher le docteur le plus pîoche, M. Laussedat, mon ancien collègue à ht Constituante, un homme aussi bon et affectueux cfue savant : il arrive vers guatre heures du matin et ne tae cache pas son désespoir. Cependant, et provisionnellement, dit-il, il ordonne des sinapismes, fait des compresses d'élher, et se tetite au bout d'une heure, me disant que l'agonie se prolongerait peut-être encore une heure ou deux; que c'était fini, à moins d'un efibtl suprême d« la nature, auquel la sdence ne savait plui comment contribuer. Je reste donc, tenant le poignet de la moribonde, et attendant les dernière* pulsations. Tout d'Un toup, les convulsions s'àrrôt^ent; le pouls, qu'il était impossible de distinguer des firétiHetnents tendineux, redevient sensible : cent trente pulsations au moins à la minute; puis une défécation abondante, une sueur énorme se déclarent; la respiration se régularise t nous entrons dans un nouvel ordre de phénomènes.

Je dis de laisser agir la nature jusqu'au retour deâ ^médecins, qui se présentent vers dix heures. C'était une ouverture vers la vie qui se faisait : les médecins le reconnaissent; mais il y avait paralysie du côté gauche; sur-le-champ les hommes de l'art se décident pour un parti héroïque : j'ai eu du moins la satisfaction de voir ces deux hommes qui auparavant ne se connaissaient pas, d'accord sur tout, spontanément, sans discussion. On lave l'enfant, on la change ; puis à la place des sinapismes et des vésicatoires existants, on eti applique un sur toute la surface du crâne. De nouveau, le calomel, le quinquina, sont prescrits à outrance ; le vésicatoire, pour dégager le cerveau et combattre là paralysie; lo quinquina, pour prévenir une tiouvélle

2i8 ^ CORRESPONDANCE

crise, qui eût étë mortelle, et pour détruire la périodicité; le calomel, pour déterminer les évacuations. Entre temps, encore des lavements de quinquina, et, en cas d^agitation, des sinapismes.

Voilà donc, depuis huit jours, ma pauvre enfant cuite et recuite par les cantharides, martyrisée par la mioutarde, écœurée par le calomel, le quinquina, etc. ! Faut-il attribuer à cette torture le mieux qui depuis hier se manifeste ? Je n*en sais rien ; mais je ne puis que dire comme T Arabe : Allah est grand!...

Il est certain au moins que depuis Tinstant de la cessation des convulsions, instant que j^aurais pu signaler à une seconde près, on a vu renaître tour à tour la sensibihté, la mobilité, le sentiment, la vue. Foule, la parole, la volonté, enfin toutes les facultés.

Cela se constatait d'heure en heure, et, au moment où je vous écris (huit hçures du matin), ce mouvement se continue. Si vraiment le quinquina est un spécifique infaillible, et qu'il prévienne le retour d'un nouveau raptuSf je regarde l'enfant comme sauvée !

Il y a moiteur et transpiration soutenue, urine, sommeil paisible, toutes choses qui avaient disparu depuis longtemps et qu'on ne pouvait ramener. La peau, toujours sèche, ne laissait rien passer, et l'infiltration allait son train. Lors de cette crise affreuse, on eût dit une explosion générale de la nature qui se soulageait en ime fois. Nous en sommes là ; mais combien cette terrible journée a défait la gentille petite 1... Hier soir encore, 25, je ne croyais pas à son retour ; aujourd'hui j'ose à peine la regarder. Nous l'avons pleurée vivante comme déjà morte; j'en ai ressenti une secousse qui m'a singulièrement travaillé, et je dirai môme qui ne m'a pas nui. Je conçois de grandes espé-

rances de santé. — Ma femme est à bout de forces; les secours des amis ne nous ont pas manqué pour les veilles ; jamais on n'a reçu de plus touchantes marques de sympathie et d'intérêt.

Mais figurez-vous ma femme, à peine échappée aux douleurs atroces du rhumatisme suraigu, à peine capable de tenir sur ses jambes, et forcée de se vouer aux soins de sa fille!... Car les femmes de nos amis ont beau faire : maman Madier-Montjau , mamm, Bourson, quoique très-afiectueuses et très-aimées, ne parviennent pas à faire oublier maman Proudhon. â la maternité ses droits inaliénables !

 mesure que la rémission se produit, la paralysie aussi diminue ; enfin, je le répète, que cela dure encore trois jours, et, le cerveau redevenu libre, le ventre dégonflé, je regarde la guérison comme certaine. Mais nous ne sortirions d'un combat que pour en engager im autre : il s'agit d'en finir avec la mère, dont l'exaltation depuis huit jours n'admet aucun médicament.

Faites part de ces détails à ma belle-sœur, à qui vous remettrez l'incluse : il est inutile que je recommence im nouveau récit.

Je n'ai rien reçu du docteur Crétin. S'il lui était possible de vous accorder quelques minutes d'audience et qu'il prit intérêt à l'histoire de Stéphanie, je serais bien aise d'avoir ses observations à ce sujet. MM. H*** et Laussedat sont convaincus de l'existence d'une fièvre pernicieuse, combinée avec la scarlatine et ses conséquences; puis ils ont noté de la périodicité; de là leur système de médication par le quinquina et le calomeL Ces fièvres sont en effet nombreuses à Bruxelles; aussi me proposé-je de ne pas renvoyer de sitôt Stéphanie en classe, si tant est qu'elle guérisse. Je veux qu'elle

fso correspondance:

soit de toutes mes promenades, sans compter les récréations avec sa sœur et les courses avec sa mère. C'est du Boleiret de Tair, avant tout, qu'il faut à cette enfant.

Le docteur Crétin m'en voudra de passer ainsi d'un système de médication à l'autre. Il faut pourtant qu'il admette que pour moi tous les systèmes de médication ne peuvent être, en grande partie, qa^articles de foi ^ puisque je ne possède pas la science, et qu'en matière de foi je me décide par les considérations du cœur, non par celles de l'esprit. Nous sommes ici Une petite colonie de Français, la plupart réfugiés, et dont plusieurs ne rentreront en France de longtemps. Nous nous aimons, nous nous secourons les uns les autres ; par consé(|uent, nous avons nos docteurs, qui sont nos coreligionnaires politiques, nos co-persécutés , nos amis. Que je rentre à Paris, et je reviens à l'homéopathie, par cette considération prépondérante qu'à Paris j'appartiens au docteur Crétin, à moins qu'il ne se soucie plus de moi.

J'écarte Yàbsvîu de mes spéculations, de mes théories, de mes résolutions : en tout cela je ne procède que par voie de raisonnement. Mais quand il s'agit de santé et de maladie, comme d'amour et de haine, je suis bien obligé de reconnaître la présence de Vabsoîu, j'appelle ainsi tout ce qui ne raisonne pas, les forces ^ la me, le mouvtmenty Vamour, les sympathies et antipathies^ les injfitences secrètes, Vinstinct, \qs pressentiments, etc.

Midi. — La consultation qui vient d'avoir, lîeu constate un mieux sensible quant au dégonflement, à la fièvre qui a disparu momentanément ; mais le vésicatoire appliqué au cerveau n'a rien donné, et là est lé péril. On vient d'en appliquer un autre, plus fort et plus large; oti réadmiulstre, sous toutes les formes, le

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quînquina ; parce que si la fièvre revient, amenant la fièvre, c'est fini...

Cin^ heures, — Xa situation n'a pas empiré : il y a même un léger progrès vers le mieux ; mais le péril est extrême. La médication est continuée, avec ordre d'insister sur le quinquina d'heure en heure et de prévenir à tout prix un nouvel accès. En effet, on voit, pour ainsi dire, la fièvre qui frappe à la porte, c'est-àdire la mort.

27 Tiovembre, midi. — Ma lettre n'a pu partir hier, et je vous transmets les nouvelles du matin. Le quinquina paraît avoir admirablement opéré. Pas d'accès, plus d'agitation : sommeil profond, continu, interrompu seulement pour boire; la partie gauche se ranime. Les médecins sont satisfaits, ils recommandent la plus grande sévérité et précision pendant huit jours; ils se réuniront de nouveau ce soir, à quatre heures. Le nouveau vésicatoire a produit un effet satisfaisant.

Voilà, cher ami, comme je suis balloté de la crainte à l'espérance. Au milieu de tout cela, ma femme qui n'est point guérie, dont il a fallu suspendre le traitement, afin qu'elle pût donner à sa fille le plus d'instants possibles, nonobstant le secours de toutes les dames nos compatriotes qui sont accourues avec empressement : vous voyez que nous ne serons pas de sitôt affranchis. Je suis, quant à présent, écrasé, anéanti, ahuri. Depuis six semaines je dors peu ou point, je ne travaille pas, je vois mes études négligées, mes affaires embrouillées, le public changer et m'oublier, et mes idées, jugées trop radicales, vieillies et passer à l'état d'antiquailles utopiques. J'ai le moral excellent, mais ce moral aurait besoin d'être soutenu par trois ou

quatre mille francs de revenu qui ne m*obligeassent point à travailler....

En voilà assez pour une fois. Je vous serre la main, cher ami, et vous écrirai, ou à ma belle-sœur, dès qu'il y aura du nouveau.

A vous.

P.-J. Proudhon.

i*r décembre 1859.

A M. GOUVERNE

Mon cher Gouverne, voici pour vous l'occasion de deux courses. Vous en devinez le motif.

Nous avons eu ce matin la visite de trois docteurs, trois amis. Ils ont été d*accord de déclarer que Stéphanie est entrée en convalescence. En conséquence, sans abandonner encore les médicaments, on a prescrit déjà un peu de nourriture.

La fièvre intermittente ou pernicieuse est vaincue.

L'hydropisie se fond ; il en reste encore.

La paralysie disparaîtra, on l'espère, à mesure que les forces et le mouvement reviendront.

Ce soir encore, quinquina à l'heure de l'accès.

Demain matin, calomel (il me tarde gros de le voir supprimé.)

Entre temps, des frictions, et à manger.

La secousse a été rude. Nous sommes au l®»* décembre ; nous comptons, par conséquent, quarante-huit jours de maladie ; combien de convalescence ? Ma femme est épuisée. Sans le secours des amis, nous y serions restés tous, le père, la mère et la petite fille

«K4 COaUSTONOANCS

Mais déjà le bien-être revient avec l'espérance, et je trayaille un peu.

Si vous voyez le papa Beslay, dites-lui que je répondrai à sa lettre, mais que j'ai peu d'instants. Bonjour.

P.-J. Proudhon.

DP P.^. WPWQ^ :^

Ixelies, 1" décembre 1859.

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