‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 5)Chapitre 5 sur 28 · M. BOUTTEVILLE · texte numérisé non relu

M. BOUTTEVILLE

Mon cher BouUeville, du premier coup d'oeil voire lettre m'a attristé ; j'ai reconnu au tremblé de l'écriture que votre névralgie vous tenait toujours, et, par surcroit, vous me dites que les affaires ne font pas chez vous compensation à la maladie. Quand donc cela fmira-t-il? Sommes-nous déjà, vous et moi, sur cette pente où l'homme ne se délivre de ses misères que par la liquidation finale, la mort?

Ce qu'on a raconté de moi à notre ami Bourges est vrai en partie; j'ai payé le tribut au climat belge; un monstrueux catarrhe m'a saisi il y a environ cinq semaines ; j'ai passé près d'un mois dans une impuissance à peu près absolue, non-seulement d'écrire et de lire, mais de dormir et de me coucher, ce qui m'a amené à un état d'exténuation extrême. J'ai craché déjà une quantité énorme de mucosités, et ce n'est pas fini. Bien que, depuis quatre ou cinq jours, je puisse me regarder comme en convalescence, la maladie n'est pas guérie, il s'en faut ; l'irritation subsiste et se traduit de temps en temps par des quintes de toux efi'rayantes. Ce n'est pas de huit

j^urs ({u^ }e poQrm rep^emlr^ le ooy^ dç mes occupations ordinaires..

Bemercies Bourges et tous nos aniis de leur lionne yokoHé pom* moi. Il ne faut pas que personne perde le tôHips à des visites lointaines, coûteuse» et inutiles. Je suis pro rondement, cliagriné , contrarié , dé ce qui m'arrive; mes travaux: en retard, la perte d'arg^ent qui s*ensuit, me font «ssurén^^t grand'peine ; mais je u'ai jamais éprouvé moins de découragement. Souffrir et gpindre, s'irriter et voinir contre le sort toutes sortes 4'imprécations, ce n'est pas précisén^ent être désespéré ; c'est quelquefois mémo reffet de trop d'exaltation et d'espérance. Je le dis ici tous les jours : si je puis Feyenir o ^a santé, faire face aux exigences du ménage, ma position, selon moi, n'aura jamais été plus belle...

II me serait trop long, aujourd'hui, de vous déduire les motifs de ma sécurité; vou^ les devinerez sans peine.

; Le 2 Déceinibre se découd : il lui faut quelque chosi* comme 1^ guerre, ejt voilà que lui-ipême prend contre la guerre engagements sur engagements : Dùcour$ d'ouverture, Note du, Moniteur, Démission du ministre de VAlgérie. Ce dernief fait surtout est remarquable : le mariage piémontais était le gage de la nouvelle campagne; on vient de cracher dessus...

Oui, la guerre est dans la donnée impériale ; mais elle devient impraticable à l'empereur, autant par ses volte-faces que par la résistance des intérêts. Donc, la mort L..

4 Si le parti républicain avait çu gros comme un grain de sénevé d'intelligence, il aurait compris tout d'abord la situation et il aurait appuyé la paix. La faix, c'est la imi*t au despotisme. Mais attendez donc quelque

^8 COBRESPONDANGE

chose de bon du parti républicain ! Les républicains voient Fimmense majorité, en France et en Europe, se prononcer contre la guerre ; il semble qu'en qualité de républicains^ de démocrates, de nationaux, de partisans du su/frage universel, ils ne devraient avoir d*autre opinion que celle des majorités: point du tout, les républicains sont de Tavis de S. M. I. !...

Au reste, tout va à rebours du sens commun dans cette belle France !

Lisez- vous le Magasin de la librairie ? Je ne vous cite que cet échantillon du travail qui se fait contre Ja Révolution sociale, dans la sphère universitaire, éclectique et juste-milieu. La conspiration des vieux partis, bien plus que l'Empire, travaille à étouffer les idées nouvelles ; jamais le fait ne m'a été plus sensible, ne m'a paru plus flagrant.

Je me préparais à rentrer dans l'arène par une publication sur l'état des A f aires en France quand j'ai été arrêté par la maladie. J'ai voulu poursuivre malgré la toux et la fièvre, je n'ai rien fait qui vaille, et j'ai dû supprimer mon travail à moitié imprimé. Suspension de travail, frais perdus, dépenses de maladie, tout cela va iQe grever encore, m'arriérer d'un millier de francs. Je n'avais pas besoin de cette marque d'intérêt de la Providence.

Mais vienne la santé, et j'aurai nia revanche. Mon médicastre m'annonce que je vais être remis à neuf; puisse-t-il dire vrai I Je n'aurais jamais mieux employé le temps !..,

13 mars, — J'ai laissé passer deux jours avant de terminer ma lettre. Ma guérison s'opère avec une lenteur extrême, à tel point que je ne saurais dire si je suis mieux aujourd'hui qu'avant-hier. Je sens toujours

au fond de la poitrine un reste de catarrhe qui me fait tousser tantôt sec, tantôt humide, et me courbe comme un octogénaire. Je crains que tout cela ne finisse par un rhume ou catarrhe chronique, voire même quelque^ chose de pis. Ah ! plutôt mille fois mourir tout de suite que de traîner six mois d'une existence inutile. Mais espérons encore.

Oui, je conçois que la famille ou le partji d'Orléans s'agite, d'autant plus qu'à cette heure l'ineptie des républicains ne doit pas lui faire grandement ombrage. Qu'il se hâle donc et qu'on en finisse ! Car si cela tarde trop, gare que la monarchie constitutionnelle ne revienne plus !

J'avais l'ambition, en traitant les choses d'actualité^ de faire prendre à la République une attitude qui obligeât de compter avec elle ; jamais l'occasion ne fut plus favorable. Le diable s'est mis en travers en me retenant depuis six semaines au lit ; cependant le moment n'est pas passé , et il se pourrait encore que tout allât pour le^ mieux. Espérons !...

P, Leroux publie une Revue bi-mensuelle dans laquelle mon nom revient fréquemment; vous pensez bien que ce n'est pas avec éloge. Le bonhomme prétend que ce que j'enseigne sous le nom de justicCy c'est le despotisme. Il ne me pardonne pas mes plaisanteries sur la triade et lecirctUnSj et mes anathèmes hVamom\

xAvez-vous vu un grand discours de F, Pyat sur la question d'Italie ? Il se prononce contre la guerre, c'est-à-dire contre l'émancipation de l'Italie par Bonaparte. Jusque-là, c'est bien ; malheureusement, Pyat, fort peu instruit, remplit son discours de déclamations sur les fiaiionalités fies traiUs de 1815 et autres dadas

démocratiques, qui font de son pamphlet un tissu de contradictions.

Avez-vous lu aussi le livre de Michelet sur l'amour ? Celui de M"^° Juliette la Messine contre moi ? Celui de Louis Jourdan sur la Femme et V Amour?.,, C'est toute une levée de boucliers contre mon livre, où, sans réprouver l'amour, j'ai osé dire qu'il devait être subordonné ù la justice. Ceci est un symptôme du temps. La faible moralité de la nation se révèle dans ces écrits, dont les auteurs semblent protester contre la religion du droit, au nom de la concupiscence idolâtrique et charnelle. Ces jours derniers, dans la Presse^ je lisais des feuillelons de Pelletan et d'Alph. Karr, pleins de protestations en faveur de V Amour !

Vous ne voyez pas les journaux anglais? Le Times contenait, il y a cinq ou six jours, un article de haute ironie à i'adresse de S. M. L, qu'il comparait au Jupiter assembleur de nuages d'Ilomore. Il finissait par prier le dieu de retenir ses foudres, sa grêle, sa pluie et toutes se3 tempêtes. Depuis quinze jours, la considération de Napoléon III a baissé à l'élranger de 50 p. 100.

Sur les attentats à la personne de Sa Majesté, voici ce qui a été raconté à Bruxelles. Un jour, un homme portant la livrée de la princesse Mathilde se présente à la gare du Nord pour réclamer trois caisses à l'adresse de la princesse ; deux caisses seulement purent être retrouvées et remises à cet individu. Le lendemain, la troisième caisse fut découverte vers un tas de bagages et envoyée aussitôt à la susdite dame, qui répondit qu'elle n'attendait rien. On ouvre la caisse : elle contenait des bombes fulminantes. Yous devinez que le personnage de la veille n'avait eu garde de revenir aux bureaux de la Compagnie.

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Bonjour, cher ami. Je vous écris en malade; j'ai la tête faible ; les sueurs me montent, et je ne puis mettre mes idées en ordre. Comme vous, je suis enguignonné^ et voilà bientôt un an que cela dure. Le pis est que je m'endette ; mais, encore une fois, j'ai l'âme plus dure que celle du diable, et j'espère !...

Mille amitiés à tous nos amis. Ma femme se recommande au bon souvenir de M'"^ Moylin, ainsi que de M"«» Marie et Anna.

Je vous serre la main.

P.-J. Proudhoj*.

3â CORRESPONDANCE

Bruxelles, li mars i85^.

A M. GUSTAVE CHAUDEY

Cher ami, je commence à me relever d'une longue et pénible maladie, qui ne m'aura pas tenu moins de six semaines dans une incapacité absolue de travail, de pensée, je dirai même de sommeil, et je profite de la première éclaircie qui sd fait dans ma tète pour reprendre notre correspondance.

Commençons, si vous le voulez bien, cher ami, par les choses sérieuses, les affaires.

J'accepte les propositions de MM. B*** et consorts, telles qu'elles se trouvent relatées dans votre lettre du 12 février.

J'en use avec vous, cher ami, avec un sans-façon tout fraternel. Que ne vous dois-je pas déjà I Vous m'avez dirigé dans toutes les péripéties de ma défense ; sans vous j'eusse commis plus d'une faute grave, qui m'aurait, aux yeux de mes juges et du public, rendu ridicule et amoindri. Vous vous êtes gaiement sacrifié à moi dans votre plaidoirie; c'est une chose que j'ai vivement sentie et que je n'oublierai pas. Maintenant, vous êtes le procurateur de mes intérêts ; plus nous avançons, plus vous prenez sur moi de titres, et je ne

DE P.-4. PROUDBON. 3J

vois pas encore comment je m'acquitterai envers vous. Mais j'oublie que nous sommes amis, confrères, coreligionnaires et compagnons d'armes à la vie et à la mort. Cette idée me remet à Taise ; et je continue comme si vous étiez tout imiment mon associé.

J'ai déjà beaucoup réfléchi à Fouvrage qui m'est demandé et qui ne sera certes pas de ma part une biographie accompagnée de fioritures , comme le Itoi Voltaire d'Arsène Houssaye.

Si mes prévisions ne me trompent, nous marchons k xme restauration des idées révolutionnaires, restauration dont le signe extérieur, politique, sera le remplacement du despotisme par le régime représentatif et parlementaire (monarchique ou républicain). v

Or, cette restauration des formes libérales du gouvernement sera accompagnée d'une restauration des bonnes lettres : cela est inévitable, nécessaire. L'écol» descriptive, emphatique, sensibiliste , déclamatoire, aboutissant aux Mystères de Paris, aux romans de G. Sand, au bavardage journalisti(Jue, etc., cette école, maintenant décimée, doit céder la place à une autre qui représente mieux le génie français, grave, supérieur à l'amour, à l'idéalisme et à l'enthousiasme, sobre, justicier, et qui n'admet la poésie et l'éloquence que pénétrées d'une forte dose de sens commim, de malice, de sang-froid et d'esprit. Le génie français, c*est la liberté, laquelle n'existe plus dès que les affections de la sensibilité ou les entraînements de l'imagination deviennent dominants.

On ne connaît pas encore le génie français. On Va calomnié, on l'a trahi depuis soixante-dix ou quatre* vingts ans; il s'agit de le faire revivre. Ce sera, sous les noms de Voltaire et Diderot, le sujet de mon livre.

CORIBSF. IX« 3

34 GORRESPONDiUlGB

Que tout ceci, cher ami, reste entre nous. J^aime i vous faire assister à Téclosion de mes idées ; mais n^en dites rien. U est bien que vous puissiez dire, au besoin, à mes nouveaux éditeurs que je conçois mon œuvre de façon à ce que la fia de la tartuferie dans laquelle nou» vivons ne la rende pas iuulile ; passé cela, silence.

Je désire, quant à présent, qu*on parle peu de raoî. J'aiguise mes ongles dans la solitude; pendant qu'on se réjouit en maint lieu d'être enûn débarrassé de ma présence, je prépare ma rentrée. Les Bourbons étaient bien plus oubliés, bien plu9 enterrés, en 1812, que ne Test aujourd'hui la sociale : deux ans après, ils étaient les représentants du mouvement politique de la civilisation ; ils nous rapportaient la Charte , et avec la Charte, 89 et toutes ses conséquences. Ou je me trompe fort, ou le cours des choses nous ménagequelque gl^ande surprise de cette espèce ; il est impossible que la France vive avec ce monde de joueurs, de filous, de cafards, d'éclectiques, d'écrivains lâches et vendus, qui compose aujourd'hui la France apparente. Les sénateurs de Napoléon I^'', sa police et ses traineurs de sai)Te n'étaient pas plus ignobles.

Le plus grand chagrin que m'ait causé ma maladie a été la suppression ou l'ajournement d'une brochure que j'avais faite sur la situation actuelle. J'examinais les affaires et la politique, je protestais contre la guerre. Pendant huit jours, j'ai lutté contre le mal et souten^u le travail; la moitié .de la brochure a ^té imprimée, le reste composé ; mais on ne fait lien de boa avec la maladie. Au dernier moment, j'ai donné ordre de s'arrêter ; c'est un sacrifice de 2 à 300 francs. Dès que }» serai remis, je verrai, s'il y a lieu, avec les modifica-* tiens que j'ai préparies, à rq»rei4xe ce Iravafl que fù

DK P.-J. PROUDHON. 35

«iouhaite vivement de ne pas perdre. Vous en coniprenea les raisons.

Une belle place aujourd'hui est à prendre pour un écrivain français. Notre société se désorganise au point de vue économique ; la question de la guerre, jetée par dessus, rend la situation tout à fait critique, dramatique EËème. Le pays attend que quelqu'un parle, parle au nom de la philosophie, de Thistoire, de Téconomie, du droit; et personne, ni en France, ni hors de France, ne sait rien dire. Une multitude de brochures ont été laneées; or, depuis celle de M. La Guéronnière jusqu'à celle de M. de Girardin, tout ce qui s'est publié est absurde; j'y comprends surtout les discours de S. M, et les notes du Moniteur^ les articles de la Presse^ du SUcU et toutes les prélintailles traditionnelles de la République.

Vit-on jamais parti plus inepte que le nôtre ? Comment! la majorité, en France et en Europe, se prononce contre la guerre; il semble en conséquence que des gens qui se disent républicains (hommes de la chose publique), des démocrates, des partisans du suffrage universel (du principe des majorités), vont se ranger dti côté de l'opinion du plus grand nombre ; point du tout : ils sont de l'avis du prince; ils soutiennent le despote!...

Tout le monde, en France et en Europe, comprend que dans la situation actuelle la paix^ c'est la mort du despotisme! Il semble que des républicains doivent donc, à tout prix, affirmer la paix. Point du tout : ils prêchent là guerre; on dit môme qu'Emile Ollivier s'est montré, dans le Corps législatif, un de ses plus chauds partisans.

Quënâ donc verrons-nous la fin de ces trahison»

démocratiques? Dans ma brochure, je voulais une bonne fois couler à fond ces fameux dadas de nationalUés, frontières naturelles, traités de 1815, etc., etc., dont on nous a fait, depuis trente ans, sans y rien comprendre, autant de points d'honneur. Cela nous eût \m peu sou* lagé la conscience; la maladie m'a empêché. Mais, patience, j'espère bien y revenir, et il s'en faut que l'occasion soit perdue. Souvenez-vous de nos conversations sur le système constitutionnel : il faut faire prendre aujourd'hui, tant sur cette question que sur celle de la politique internationale, une bonne position à la démocratie française; il faut montrer aux gouvernements étrangers que les principes de la Révolution, dûment compris, leur offrent mille fois plus de sécurité que le vague des idées conservatrices et monarchiques ; il faut apprendre enfin à ces gouvernements eux-mêmes ce qu'ils ignorent, la philosophie de la guerre, le sens des traités et la valeur de ce mot nationalité. Tout est obscur aujourd'hui sur ces choses; et ni la presse, ni la diplomatie étrangère n'ont su les éclairer. Il semble que des deux côtés du Rhin et de la Manche on s'entende pour embrouiller les choses.

J'espérais, j'espère encore donner ces opuscules au public avant de commencer mon travail sur Voltaire : je regardais même cela comme un excellent préambule, bien que rien ne dût sans doute pénétrer dans l'Empire français. Mais il entre dans mon plan d'agir sur le dehors, même sans avoir passé par Paris; c'est un exemple bon à donner et qui contribuera à relever notre peuple de son infatuation de lui-môme, et notre gouvernement de l'impertinence de ses notes et communications.

Je ne vous dis rien pour E. OUivier. Bornez-vous à

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lui rendre son bonjour ; je désire ne pas m'avancer arec lui. Il a de rintelligence, du talent; je crains qu'il ne manque un peu d'aulre chose que je prise plus que cela. C'est un garçon, enfin, qui ne peut faire rien de bon que sur des questions tout élaborées d'avance, et en se tenant sur une voie battue ; jusqu'à nouvel ordre, je ne veux pas d'alliance entre son initiative et la mienne. Je tiens, du reste, que rien de vigoureux ne peut se produire au Corps législatif, pas plus que dans la presse autorisée, et ce m'est déjà un mauvais signe qu'un homme se croie, par un tel régime et dans un pareil milieu, capable de parler et d'écrire, à moins qu'il ne soit résolu à se faire empoigner.

Un seul journal, V Étoile Belge^ a inséré ma protestation contre l'arrêt confirmatif de la Cour : V Indépendance l'avait refusée. Cette protestation a consisté en ime petite lettre adressée au rédacteur, plus la protestation envoyée au président delà Cour. Vous ne sauriez croire combien l'on a peur ici de publier rien qui désoblige le gouvernement de l'empereur.

Bonjour, cher ami, et donnez-moi de vos nouvelles un peu plus souvent. Je vous avais avisé de ma maladie au reçu de votre lettre du 12 février; pourquoi ne m'avez- vous pas envoyé \m brin de consolation.

Mille hommages à M*"® Chaudey, que je vois d'ici souriante à son mari et à son fils, amitiés à J. Barbier et salutations à toute la famille Renart.

Je vous serre la main.

P.-J. PaOUDHON.

té CORRESPONDANCE

Bruxelles, 23 mare Ift^.

A M. GUSTAVE CHAUDEY

Mon cher ami, j*ai reçu ce malin votre lettre arec le projet de traité et mon ancien engagement avec B***. Celui-ci, arrivé d'hier, m'avait prévenu du tout, sans toutefois avoir voulu entrer en propos au sujet de la retraite de son associé; il disait que je serais informé de tout par vous-même.

Voilà donc qui va bien, puisque, selon vous, je ne dois pas regarder comme un obstacle le dédit d'un entrepreneur sur quatre qui se présentaient.

Parlons maintenant d'autre chose. L'affreux catarrhe qui m'a saisi au cœur de l'hiver, et dont je ne suis pas encore assez guéri pour pouvoir reprendre mon travail, a été cause, comme je crois vous l'avoir dit, que j'ai supprimé une publication de six feuilles in-18, à moitié, imprimée et toute composée. Une partie de ce travail avaitété faite malgré la maladie; mais quoique brisé par la toux, aveuglé pair la fièvre, j'ai pourtant senti que tout cela laissait à désirer, et j'ai mieux aimé faire un sacrifice de 300 à 400 francs que de compromettre, sur une question brûlante, mon nom et mes idées.

Je vais donc reprendre la question au point où je l'ai

laUifiôe, et j^espère, coite fois» mi tirer le meilienr ptiti« Ce sera une préparation au traTail sur Voltaire, non que je m'occupe ici de litlératurey mais comité fond philosophique et comme en&lade. Si je le puis, si mes forces sont revenues dans huit jours, je vous prometSi avant aviil, deux brochures successives (qui n'entre* ront point en France), Tune sur la poUtique extérieure, Tautre sur Véconomie pUUiqm imfMàk. Après, j'aurai encore quelque chose de plus intéressant ; nous verrons.

Vous devez savoir lâchas, sur les Tuilmes, sur le ' Palais-Boyal« le G»rps législatif, le Sénat, les ministre^, à propos de la question d'Italie, une foule d*anecdoles que nous ignorons ici. En revanche, nous observons le mouvement de l'opinion à l'étranger, dont vous ne savec rien du tout.

L'an passé, on disait que la bombe d'Orsini avait frappé l'Empire et avait déterminé sa décadence ea déchirant le voile qui semblait jeté sur tous les yeux.

Aujourd'hui, (m peut dire que la question d'ItaKe a tué r£mpire au dehors dans l'opimoa. Vous nepouves vous faire une idée de l'ardeur qui anime FAllemagne, du mépris qui circule en Angl^erre, en Belgique, partout, et dont le Tiniu est le plus parlait organe, en i|n mot, de la réprobalion qu'a soulevée l'empereur, dc^pnis le l®'' janvier, chez les hommes de toute daam et de tout parti. La semsmie dernière k TimM^ répété par Ijoute ^ presse d'Angleterre et du Continent,' aoea* sait, en termes fort dignes, l'empereur de swsfos^.Oa disait : a Le tsar Nicolas, si déda^neux de ropinion,si^ fier, n'a jamais menti dans ses rapports diplomatîCfneB; le roi à^ Naples, cette espèce de S^Uièné dx)uiiilé à^ Louis XI, xt'atjamaismirati, parlant aax PumsawsBs; la

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gouvernement d*0*Donnel, camarilla, bande d'intrigants, ne s'est jamais permis, dans ses relations internationales, ni mensonge, ni équivoque. Il était réservé «au gouvernement de Napoléon III d'essayer cette détestable politique, » Telle était la substance des articles. £l Ton citait en preuve : le discours au Corps législatif, les notes du MonUeurj etc., etc.

Aujourd'hui, c'est une autre gamme. On sépjlbe la nation française de son gouvernement ; pour la première, tous les éloges, toutes les marques de sympathie ; pour le second, un souverain mépris.

Cela s'imprime à Londres, à Cologne, à Augsbourg, etc.

Bn un mot, Visolement^ l'excommunication du régime impérial, sinon encore de fait, au moins d'opinion et de sentiment, est un fait accompli. Ne sera-t-il pas bien glorieux quelque jour pour les cabçtins du Siêde et les chauvins de la vieille République d'avoir partagé avec Napoléon III cette juste réprobation de toute l'Europe prélude, comme en 1813, de sa fin méritée?

Je ne suis pas là pour apprécier l'état de l'opinion ; mais je reçois la Presse, et il me suffit du revirement de ce journal pour conclure d'ici, qu'à cette heure, à Paris, l'immense majorité est contre la guerre. Or, devant ce flot de l'opinion, le pouvoir impérial, avec toutes ses roueries, me parait impuissant ; il faut bon gré mal gré qu'il reste pacifique, et la paix l'achève. Attendons que le Congrès soit réuni, que la question «it été renvoyée aux délibérations des diplomates. Alors éous pourrons dire tout ce que nous avons sur le cœur M préluder au dénouement.

. Certes, on doit commencer à ouvrir les yeux en Fiance; malheureusement, si on ouvre les yeux, on vecommenbe à avoir peur, et cela peut soutenir quelque

DE P.-J. PRODDiiC^. 41

temps encore ce système. Il faut donc relever un peu les courages. Que n'ai-je dix plumes à mon service et quelques paquets de billets de banque !... Il y a en ce moment une belle place à prendre pour un républicain, même dans Tbypothèse de plus en plus probable de la restauration des d*Orléans.

Je vous félicite de votre grande lutte dans Taffaire Barbier : malheureusement je ne sais où me procurer la Gazette des Tribunaux, et ce n'est pas M. Thomas (de la Pressé) qui me renseignera.

Bonjour à tous les vôtres. n

Je vous serre la main.

P.-J. Prouduon.

i2 COIUUESH)NDAl«Gfi

Bruxelles, tt mtrs 1IQ9.

A M. GOUVERNET

Mon cher ami, je n'ai pas oublié que vous m'avez demandé dans le temps de vous fournir une occasion de voir le docteur Crétin et le docteur Clavel. Si j'ai tant tardé jusqu'ici de remplir auprès de vous ce devoir, ne l'attribuez qu'à la presse où j'ai été un moment de terminer un travail que je comptais publier, puis à la maladie qui est survenue, et qui, depuis plus de six semaines, m'a laissé trop peu de forces pour suivre ma correspondance. Je n'ai pas encore répondu au plus pressé, et ce n'est que d'aujourd'hui que j'ai commencé pour tout de bon à régler mes comptes épistolaires avant de me remettre au travail.

Voici d'abord une lettre pour le docteur Crétin, et une pour M. Chaudey ; incessamment j'écrirai au docteur Clavel.

Je ne suis pas encore guéri, mais en voie de guérison, et j'espère bien sous peu reprendre pour tout de bon le travail. Il en est temps; depuis que je suis en Belgique, je n'ai cessé de m'en foncer. Heureusement, comme vous me disiez un jour, que j'ai là un aapital acquis, et que ma plume vaut quelque chose.

NM»7oilà(out à rhenre à la paix, au grand déplaisir de la camarilla du 2 Décembre. Mais « comme disait le Ktnsi et rOit^deuticke^ la campagne ayant été mal engagée, force est aujourd'hui de faire retraite, quitte à chercher Tannée prochaine un autre prétexte de guerroyer avec l'Europe. A toutes ces allées et venues la politique de l'Empire s'use; la considération, le crédit, jusqu'au respect, se retirent; déjà, les journaux étrangers ont commencé vis-à-vis de l'empereur cette terrible manœuvre qui consiste à le «réparer de la nation française et à laquelle t^ ou tard il succombera. Au dedans, je me trompe fort, si les notes du MonUewr et tous les va et vient du journalisme n'ont pas amené l'inamense majorité à se prononcer contre la guerre, autant que contre la politique dos Tuileries. Encore un peu« et rien ne fera plus obstacle à la chute de l'fimpirei que la crainte du lendemain; or, ce lendemain comioence déjà à se révéler, c'est la dynastie d'Orléans. Tout cela se voit d'ici merveilleusement; aussi est-ce plaisir que de suivre cette nouvelle débôcle.

Voyez-vous le voyageur? je lui ai écrit il y a à peu près huit jours, au reçu de sa lettre du 12 courant; par conséquent, autant que je me souviens, il a dû recevoir ma réponse le 14 ou 15. — Je lui disais entre autres, que je n'avais pas reçu un envoi de vin qui m'aurait été fait (je supposé de Bordeaux) , et qui devait arriver vers la Toussaint; que je n'avais pas même eu avis de cette expédition , et qu'il serait bien de s'informer. A-t-il reçu ma lettre? sinon qu'il la réclame; elle a été adressée à lui-môme, rue du Sentier.

J'ai remis à une dame Délly^ de la connaissance de Duchône, quatre exemplaires de mon Mémoire, dont un pour le voyageur. S'il ne 1'» pas reçu, j'en remets

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un autre à une pcrsonue qui doit quitter demain Bruxelles.

A bientôt, cher ami, c'est-à-dire 'à ma prochaine, qui ne tardera plus si longtemps.

Tout vôtre.

P.-S. Voyez-vous quelquefois Dessirier? Il loge toujours rue Lepelletier, 27. Je ne comprends rien à sa dernière; il m'annonce qu'il devient fondateur d'une ville, en compte à demi avec trois ou quatre entrepreneurs.

J'ai remis à M. B • ■ ^, libraire, un exemplaire de mon Mémoire, que je vous serais obligé de réclamer, et de tenir à ma disposition. Désormais je vais prendre le parti d'envoyer par occasion, et par un ou deux, autant d'exemplaires que je pourrai. Ce sera toujours autant de fait. Celui-ci vous sera réclamé de la part de M. Joseph d'Aventure, è Plombîères-lès-Dijon, le môme qui m'avait envoyé un petit tonneau de vin.

DE P.^. PROUDHON. Â^i

Bruxelles, 22 mars !859.

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