A M. LE DOCTEUR CRETIN
Mon cher ami, j'ai reçu deux lettres de vous, Tune du 27 janvier, l'autre postérieure, mais que je ne retrouve pas.
Le paragraphe de la première de ces lettres, où vous nous faites part de vos tribulations et de vos embarras nous a bien peines ma femme et moi. L'énormité de vos charges nous avait toujours effrayés; mais le résultat de vos premières années ayant été pour vous satisfaisant, nous nous étions peu à peu accoutumés u ridée de vous. voir de plus en plus au-dessus de vos affaires. Ce que vous nous avez dit nous alarme, et nous serions vraiment heureux de savoir que les débuts de cette année promettent de réparer le déficit de la dernière.
Vous avez su ma maladie : je manquerais à Famitié si je ne vous donnais à ce sujet quelques explications» Je ne suis pas encore à cette heure, après plus de six semaines d'arrêt, remis; je lis des ouvrages légers, mais je ne travaille pas encore, et c'est à peine si j'ai le courage de suivre de loin en loin ma correspondance. Ma maladie a été un affreux catarrhe, préparé de
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longue main, porté au dernier degré d'exaspération, et qui m'a tenu plus de quinze jours sans sommeil, sans repos ni relâche, et plus d'un mois dans l'incapacité de me coucher. J'en ai presque pris l'habitude de dormir sur mon séant, le menton dans la poitrine, courbé comme un bossu. J'ai craché peut-être aussi gros que moi de mucosités; dans les premiers jours, je ne pouvais plus respirer, la toux avait des quintes de plusieurs heures, et je ne trouvais d'adoucissement qu'en me jetant à moitié nu hors du lit, comme si j'eusse respiré par la peau, ce qui ne faisait que redoubler ensuite Toppression et la toux.
Je n'ai pas appelé le docteur Mourmans, pour raison d'éloignemcnt excessif et de trop grande occupation de cet excellent homme. D'autres considérations, inutiles à vous dire, m'ont aussi retenu. M. Mourmans écarté, je me suis trouvé dans le cas de renoncer à la médicamentation homéopathique, parce que j'eusse dû appeler, entre tous autres, un homme avec lequel mou intention est de ne lier aucune relation. Permettez-moi de n'en pas dire davantage, et vous-même, obligez-moi de ne pas parler de ceci. Je vous le répète, après M. Mourmans, je n'avais pas le choix. Je me suis donc adressé à un médecin allopathe français, marié à une / bourguignonne, et que je savais d'ailleurs aussi peu charlatan dans sa profession que syjnpathique pour ma personne. Ce médecin est M. K^**, un homme à peu près de l'âge du docteur Maguet, et qui a fait seétudes à Paris sous les grands maîtres.
M. N*** m'a traité d'une façon assez simple, par le kermès. Je le prends encore aujourd'hui en pilules, après l'avoir pris en sirop ; selon M. N***, le airop fait expectorer, etc. — Il est entendu que la prépeira^
lion ue eûiiiienl pas rien que du kennès, — Voilà toul. Tisaiie de lichen, ou d'orge, etc. ; repos, chaleur, ré^ 0me sévère, tout ce qu'un médecin recommande en pareil cas. Je vais mieux, je ne me suis pas encore trouvé aussi bien qu'aujourd'hui; je compte reprendre le travail sous quelques jours. Le docteur me promet qu'après cette maladie, je serai refait à neuf; Dieu veuille seulement qu'il en soit pour moi du catarrhe comme de la petite vérole, qu'il ne revienne plus.
Pendant que je prenais mon sirop kermélisé, je r^léchissais sur l'allopathie et l'homéopathie. Supposons, me disais-je, que le kermès ait réellement la vertu de me faire expectorer, peut-on dire que ce soit un médicament allopathique ? N'est-ce pas simplement un auxiliaire, tout simplement mécanique?...
De là, je passais à une autre idée : la médecine ae gtiéi*U pas, dans le sens que nous prêtons vulgairement à ce mot ; il n'y a que les thaumaturges comme le Christ qui guérisseni. La maladie est un mouvement physiologique anormal, que la médecine reconnaît, définit, et avec lequel elle nous enseigne la meilleure manière de nous comporter, en attendant que la nature le fasise unir.
Le kermès, d'après 1© docteur N***, provoque «« vomissement; puis, pris de nouveau, il arrête le vomissement : N'y a-t-il pas là quelque chose d'homéopathique?
Enfin, quant aux doses, cuillerées, pilules, globuks ou atomes, je me disais encore : tout ce que fait la nsrture dans le corps humain, elle le fait par doses infinitésimales ; toute ahsorhtiqn, excrétion, sécrétion, a lieu par quantités atomiques plus ou moins répétées. TouU invasion de virus, de piâme. S*ensuit-il que les quan-
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tités absorbées soient aussi faibles qu'on le suppose, et que la nature s'efFraye d'employer une masse là où elle n'a besoin que d'un atome ? Je ne vois pas la légitimité d'une pareille conséquence. Pour reproduire un animal, il ne faut qu'un germe, un animalcule spermatique, un infiniment petit. Or, pour un animalcule fécondé, il y a des milliards rendus inutiles. Dans nos aliments, la proportion des éléments constitutifs du sang, des os, de la bile, des poils, etc., est fort inégale ; la nature se charge du triage; elle rejette en chaque espèce ce qu'elle rencontre de trop, sans craindre les surcharges. Pourquoi n'en serait-t-il pas de même des médicaments? Qu'on les dynamise tant qu'on voudra, rien de mieux ; mais pourquoi ces doses si effrayamment réduites , en présence de la nature qui sait si bien se doser elle-même ?. . .
Je vous couche ceci par écrit, mon cher ami, pour vous montrer que mon esprit n'a pas cessé de se préoccuper de votre médicamentation et de vous. J'ai suivi attentivement l'effet des médicaments sur moi : j'ai bien éprouvé, parfois , des nausées, quelque dérangement; puis-je dire que le kermès, qui m'a fait éprouver ces symptômes, a agi de môme sur ma poitrine et a contribué à ma guérison? Franchement, si je ne le nie pas, je n'en sais rien. Je vais mieux, sans doute ; mais ce n'est pas moi qui peut dire, posi hoCy ergo propter hoc. Le docteur N** '^est un galant homme, qui a une grande pratique et la faiblesse de penser, beaucoup de mal des homéopathes, ep quoi je le blâme. Sa conversation m'a été par moments agréable; j'eusse préféré cent fois notre vieille et bonne amitié; mais enfin, il me laisse vis-à-vis do vous toxis, je ne dis pas sceptique, mais plus indécis que je n'étais auparavant. — A mon retour
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ù Paris, vous êtes sûr do traiter la première maladie qui m'arrivera, parce que ce sera vous; je ne serai ni moins docile, ni moins incertain ; si j'ai tort, cher ami, . ch bien ! je vous dis comme TinMèle à J.-G. : Domine^ adjuva incredulUatem meam.
J*ai été scandalisé de la conduite des allopathes à votre égard; je Tai été surtout de la reculade de M. Bouillaud devant la proposition de notre brave père Gastier ; tout positif que je sois, je ne saurais admettre (|u'on traite avec ce ton dégagé ni Thoméopathie, ni le magnétisme animal, ni môme les esprits frappeurs. Je veux qu'on aille au fond de toutes les illusions, de toutes les ({uestions, de toutes les utopies, de tous les mystères ; et vraiment, les Bouillaud, de même que les Babinet, ne m'inspirent pas la moindre confiance.
Pourquoi a vez-vous choisi E. Ollivier pour avocat ?•••
Mille amitiés à votre père et à votre sœur. Ma femme, qui depuis plusieurs jours me presse de vous écrire, vous fait, ainsi qu'aux vôtres, des amitiés; mes filles vous embrassent.
Gouvernet vous remettra celle-ci; vous pouvez, à l'occasion, lui remettre les vôtres. C'est un homme bien sûr, bien soUde, et à qui vous trouverez tout avantage, comme vous me ferez grand plaisir, de rendre ime partie de l'amitié que vous avez pour nous. Nefftzer continue- t-il la Sspue Germanique? Rentre-t-il à la Presse?
Bonjour, cher ami ; j'aurai tant à vous dire que Je désespère d'en venir à bout; permettez-moi de finir avec mon papier.
Tout vôtre.
P.-J. Proudhon.
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-i3 luirs IH;>9.
A MONSIEUR DELARAGEAZ
Monsieur Delaragcoz, vous ne dites rien dans toute votre lettre sur la situation faite à l'Europe par les fantaisies de Sa Majesté Impériale, que je ne pense comme vous. Oui, tout cela est absurde autant qu'odieux. Ces façons d'un souverain avec un ambassadeur sont grossières et lâcbes. Ce discours d'un empereur aux députés du pays est impertinent et hypocrite; ces notes du Moniteur, ces reculades diplomatiques, ces circulaires Delangle^ pour pallier une retraite forcéi', sont misérables. Dieu merci, on comprend en Angleterre et en Allemagne que la nation n'y est pour rien. Le Times, VOst Deutsche, etc., tout en fustigeant la bande impérialiste et son slupide chef, ont grand soin d'en séparer la nation. Mais ce n'en est pas moins une honte que le repos du monde, le progrès de la civilisation, l'honneur d'un grand peuple, soient à la merci d'une poignée de chenapans, de filous et de prostituées auxquels le monde moderne, depuis soixante ans, n'a rien à comparer.
Vous me demandez comment je juge l'avenir et ce
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que je pense de tout cela. Depuis que tous m'aveai écrit, le Moniteur a dû vous éclairer» et pour voua comme pour moi il n'y a plus de doute. L'Empire est usé jusqu'à la corde, méprisé, conspué au dehors, dé^ considéré au dedans; il lui faut du tapage pour distraire les esprits, des aventures, la guerre enfin.
LU taiie, qu'il travaille depuis six ans de ses intrigues^ lui offrait un prétexte : la nationalité, etc., elc, toutes les fadaises, enfin, propagées par notre démocratie ignorante lui avaient préparé de longue main un thème facile. Le Piémont offrait son initiative, cela paraissait devoir aller tout seul. Par malheur, le mensonge ne tient pas longtemps devant Texamen. A peine le balloi^ d'essai du !«'' janvier fut lancé qu'on s'aperçut quel'affaire était mal engagée et qu'il fallait faire retraite. Oa se retire donc en continuant de lancer des meuaces; on se. fait sifûer par le monde entier, insulter pcir la presse, défier par l'Allemagne ; bref, on se réfugie dans \xa congrès. Le congrès est comme dans une assemblée de représentants, le comité où Ton enterre les pétitions. Le coup est manqué pour cette fois, du moins c'est mon avis. L'opinion aura le temps de se fixer ; elle est à peu jMPès unanime en France et eu Europe contre la guerre, et il serait par trop dangereux aujourd'hui de la braver. Mais ce n -est et. ne peut èlre qu'un relard.
L'Empire ne peut subsister ùditi^le statu quoi il faut s'attendre à tout de sa part» seulement i} devient de moins en moins à craindre. A la première énormité du même genre qu'il se permettra, gare qu'il ne soit élrauglé.
Bien des paroles inutiles ont été dites, et sur l'Italie, et sur les nationalités, et sur les traités é^ 1815. Depuis le 1**^ janvier, à la honte du parti républicain, bien des
apostasies ont eu lieu dans ses rangs, provoquées par cette sotte manifestation de Tabsolutisme impérial.
En fait il n*y avait pas d'autre jugement à exprimer que le vôtre, mon cher monsieur Delarageaz. Un jury ne raisonne pas avec un voleur, un escroc, un brigand; il dit simplement : c'est un voleur, c'est un escroc, c'est un assassin.
De môme avec la jKjlitique du 2 Décembre; les prétendus libérateurs de l'Italie sont une bande d'aventuriers, des escrocs, des sbires, des mouchards, de la canaille, et leur entreprise sur l'Italie un guet-apens.
Aussi, rassurez- vous, l'œil du public est ouvert et il n'y a désormais ni force ni intrigue qui puisse rendre le monde dupe.
Si Bonaparte fait la guerre, il n'ira pas longtemps. Pour le quart d'heure il bat en retraite ; mais que cette alerte qu'il vient de nous donner soit la dernière. Que les gens de bien, que les homméë de bon sens, que ceux qui ont des intérêts engagés dans tous les pays, s'unissent donc et que la réprobation devienne éclatante et universelle. Il y a trop longtemps que cette honteuse comédie dure, il faut qu'elle finisse.
Je suis malade depuis deux mois ; ce n'est que d'hier qui j'ai repris ma correspondance. Un affeux catarrhe m'a saisi et m'a fait payer cruellement le tribut du climat humide de la Belgique. J'avais espéré publier une petite brochure de circonstance, la maladie m'a forcé de la supprimer.
Ce sera pour une autre occasion.
A vous de cœur, mon cher monsieur Delarageax.
P.-J. Pkoudhon.
DE P.-J. fltOUDHON. sa
38 mars Î9S».
A M. GOUVERNET
Mon cher apii, voici une lettre pour le docteur Clavel, qui demeure rue d*Enghien, 17.
En la lui remettant, vous aurez soin de Im donner mon adresse, pour le cas où il voudrait m*écrire directement ; comme aussi de lui o£Frir votre entremise, s'il désire, ce que je suppose, ne pas exposer ses communircations avec moi à Tinquisition de la police. Ce sera le motif de votre visite, et {partant d'un renouvellement de connaissance.
Avez-vous reçu ma dernière, contenant une lettre au docteur Crétin, et ime autre pour Chaudey ? Dans cette lettre }e vous demandais si vous aviez vu le voyageur et si celui-ci avait reçu la lettre que je lui ai adressée directement, et dans laquelle je l'avisais que je n'avais rien reçu du vin dont il me parlait? Il me tarde d'être renseigné sur tout cela. Mon dernier paquet pour vous est du 22, 23 ou 24 au plus tard.
Ma convalescence se soutient, mais elle est trèslente. — Je suis toujours au kermès : dans quelques jours le docteur se propose de donner le coup décisif k la maladie en me faisant prendre du baume de TqIu.
Rien à vous apprendre de la politique. Delà guerre, nous voilà revenus à la paix : il faut voir dans les feuilles étrangères les dérisions qu'on en fait. La cacadeestéBorme; on aura beau la déguiser aux yeux du public français, il verra le résultat et il en aura honte. L'empereur s*est trompé dans tous ses calculs; il se vantait d'avoir une armée de 200,000 hommes; ses généraux lui ont fait voir qu'il ne pouvait compter que sur 120,000 hommes; il croyait l'Autriche faible et molle, et l'Autriche a fait preuve d'une énergie extraordinaire et nous attend avec 180,000 hommes. — II se flattait de la neutralité de l'Angleterre, de la Prusse, de la -Confédération germanique, de la Russie, et tout le monde s'est prononcé contre lui. Il croyait enflammer les pcqmlatioiis avec les mots de NiUiomliti et d^indépendance; et à part, les Ccahmari^i les réfugiés itaiienis^ tout le monde s*es( tu; «—il s'attendait aux acclamations de la Franee, et la France dit Ntm! ' Maintenant, on commence à comprendre* ce qu'est, ce qu6;Teai l'Empire, et quel hoamie est Napoléon III. Sans l'entêtement de Nicolas, ce serait d^ âni ; onipevLt dire que la guerre de Crimée a été une bonne fortune qui a fait vivre cinq ans cet i absurde -systèmej.Maiûienant, l'honime et l'idée sont moràiement morts : à quand les funérailles ?
Tout à voud.
P.-J. Proudhon.
DE P.^. PI^OIDUON. »
Bruxelles, l» avril 1859.
A M. MAURICE
Mon cher Maurice, je m'empresse de répondre à la vôtre du 27 mars dernier, dont la lecture nous a vraiment affligés, ma femme et moi. — Les perles d'argent peuvent se réparer , les maladies se combattre ; il n'y a rien de plus difficile à guérir que la mélancolie ^uand elle s'empare d'un homme.
Après votre femme, si justement regrettée, vous êtes menacé de perdre votre mère, la personne qui, sans nul doute, représentait le mieux pour vous vos trente premières années. Vous n'avez ni frère, ni sœur, au moins que je connaisse ; je ne sais pas davantage quels sont aujourd'hui vos amis intimes; votre femme et votre belle-sœur mortes, votre mère les suivant, c'est toute une moitié de votre existence qui s'en va !...
Que vous dirai-je là-dessus pour vous encourager, mon cher ami? Si du moins, comme moi, la destinée vous avait obligé de bonne heure à quitter votre pays, si vous aviez dû vous créer ime famille, un domicile, des amis, tantôt à cent, tantôt à deux cents lieues de votre ville natale, ces variations vous rendraient moins sensible à toutes vos pcrîor, ol ce (jui vous rcsl^Tait, ledou-
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blani de prix à vos yeux, voire 6me ne fléchirait pas. Groiriez-Yous que lo moment le plus triste de ma vie a été celui où, en 1856, j*ai visité Besançon pour la dernière fois, et oii je me suis revu dans cette ville avec une demi douzaine, pas davantage, d*amis ? Six pbr- SOMMES environ, voilà tout ce que j^ai retrouvé des lieux où j'ai vécu plus de trente ans; où j*ai eu père, mère, frères, un domicile, \m état, des camarades; où j*ai passé mon enfance, ma jeunesse et commencé mon ftgemûr!... Certes, j*aime mes amis, et je réprouve mieux que jamais en vous écrivant; mais enfin, à fiesançon comme à Bruxelles, je me sens loin du sol natal, et ceux que j'ai conservés près de vous, quand je suis là-bas, ne m'en semblent pas moins venus de Fautro monde.
Ceci, cher ami, vous explique une partie de ma philosophie; aussi ne douté- je guère que si j'étais demeuré citoyen de Besançon, ma vie et ma mauvaise fortune demeurant pour le reste les mêmes, je ne fusse aujourd'hui beaucoup plus triste et plus vieux que vous
Tout cela, me direz*vous, ne vous soulage guère et ne peut que rendre vos chagrins plus cuisants
Telle n'est cependant pas mon intention. Puisque nous savons la cause qui aggrave nos pertes et les fait paraître irréparables, il faut tâcher d'en neutraliser Teffet. Il y a dans votre lettre un mot qui dit tout, selon moi : Si je rC avais pas ma fille !
Eh bien I oui, il faut que votre fille vous rende tout ce que vous avez perdu ; l'ordre de la nature le veut; il s'y prête d'ailleurs. — Permettez -ici, un instant, que je me mêle de ce qui ne me regarde point.
Je n'ai pas eu besoin de voîr bien des fois M"° Laurc,
depuis qu'elle a atteint Tâge adulte, pour découvrir en elle une personne d'une rare vertu et d'un admirable caractère. Tandid que d'autres ne rêvent que toilette, adorateurs et mariage, elle s'est donnée de tout cœur à sa mère et à vous. Les affections, les joies de sa propre famille ont suffi à sa félicité. Il y a là, certes, pour vous, une source immense de consolation et de légitime orgueil; mais tout n'est pas fait, souffrez que je continue.
M"* Maurice ne doit point passer sa vie dans le célibat, d*autant moins que, comme vous, son père, elle n'a plus de famille qui puisse remplacer un jour la sienne. — A vingt-quatre ans, si je ne me trompe, elle doit songer, ou plutôt vous devez songer pour elle à un établissement. Peut-être y pensez-vous ; j'en serais heureux et je continue.
A un cœur aussi haut placé que celui de M^^* Laure, j'ose dire que le mariage le plus désirable est un mariage de raùon et de vertu. Êtes-vous dohc si mal loti, si peu connu que vous soyez en peine de trouver un sujet d'élite, je ne dis pas riche, mais offrant toutes les garanties et largement doué du côté du cœur, à une femmo pareille?,..
Je n'en dis pas davantage ; mariez votre fille à un homme digne d'être vôtre fils, et qui le soit; que vos petits enfants viennent ensuite prendre leur place entre vous et votre gendre, et croyez-moi, tout en cultivant vos souvenirs de fils et d'époux, votre vie se refera, et là seconde moitié sera belle.
Songez à cela, cher ami, c'est pour vous plus quHin besoin, c'est un devoir. Soyez père jusqu'à la fin; c'est l'unique moyen de vieillir en paix. Cela reMioiinera à votre esprit du rcssorl, cela vous élargira le cœur; le
dégoût s*ea ira et vous vous r^ieudrez d*amour pour la vie et pour les hommes.
Quant à moi, cher ami, j*ai aussi ma part de Iribulatious; mais elles sont d'une autre nature. L'année a mal commencé pour moi. J*ai été pris d'un catarrhe aigu, qui m'a tenu près de deux mois dans ime incapacité absolue do travail, sans nourriture, sans sommeil et presque sans repos. Ce n'est que de cette semaine que j'ai commencé à reprendre tout doucement le travail. Je comptais publier quelque chose sur les affaires du temps, environ 200 pages. La maladie m*a saisi au milieu de Timpression; la ûèvre ayant troublé mes idées, je n'ai plus rien fait qui vaille, et j'ai dû, par un reste de clairvoyance, supprimer tout mon travail. Il m'en coûtera bien 500 francs; mais mieux vaut perdre 5Û0 francs en ce moment, que de donner au public une œuvre que je regretterais, et tout peut se retrouver encore.
Ma signature sur la couverture d'un livre vaut aujourd'hui quelque chose et je dois la ménager et y faire honneur. Je suis en marché avec des libraires parisiens pour xme publication purement littéraire qui m'assure du pain à moi et à ma famille pour environ dix-huit mois, et, si l'ouvrage a du succès, qui pourra me rapporter quelque billets de raille francs. Si celte affaire ne réussit pas, les frères Garnie^* sont là pour m'offrir toujours des conditions équivalentes; vous les connaissez.
Puis, il faut espérer que le régime actuel se modifiera, et lejouroùil se modifiera,je puis, en rentrant enFrancé et à l'aide de quelques modifications à mes anciens travaux, en y ajoutant des parties nouvelles, saisir de nouveau le public des grandes questions du siècle et
tirer bon parti de la masse de mes publications. Songez que je ne m'arrête point dans mes études, et que je suis toujours au premier rang des idées modernes. Si ma carrière d'écrivain a été orageuse et pénible dans les débuts, j*ai de plus en plus lieu de croire qu'elle sera honorable et calme sur le retour et que je recueillerai quelques compensations.
Voilà, cher ami, quelles sont aujourd'hui mes espérances. Mes relations suivies avec Paris me font croire qu'elles sont fondées, et je ne songe plus aujourd'hui qu'à recueillir le fruit.
Mes compliments et ceux de ma femme à M^^« Lai^re.
Tout vôtre.
P.-J. Pboudho:*.
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Bruiellet, 11 avril 1839.