A M. MATHEY
Mon cher Maihey, j'ai plus d*une raison de croire qu*une ou deux lettres de mon frère ont été interceptées, de même qu'une ou deux que je lui adressais; c*est ce qui m'oblige à recourir à vous pour lui faire parv^enir rincluse.
Pardon de cet ennui, et surtout de manquer aux convenances en ne joignant pas à ma lettre le timbre qu'elle vous coûtera; mais je n'ai que des timbres belges.
Ouillemin a dû recevoir, il y a quelques jours, par rintermédiaire de M. Maurice, une lettre de moi. Vous aurez vu par cette lettre quelles contrariétés depuis trois mois m'assiègent. Je me croyais rétabli et déjà je reprenais le travail, quand hier j*ai été assailli de nouveau par le rhume et la fièvre, si bien qu'aujourd*hui j*ai dû me remettre à la diète et à la tisane.
Après un mds d'espérances pacifiques, nous voici de nouveau menacés de la guerre. D'après jce que j'apprends de Paris, par toutes sortes de voies, le public en masse est opposé à la guerre; n^ais il parait que le
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gouvernement y tient et que seulement il retarde les hostilités jusqu'à ce qu'il y ait en sa faveur un revirement d'opinion.
Une fois cette guerre commencée, il est inévitable <|ue tout le monde s'en mêle, et comme il n'y a dans les esprits ombre de principe, d'idée, de philosophie, il est impossible de prévoir comment ce chaos finira. Au dix-septième siècle, on se battait pour cause de religion (la guerre de trente ans) ; au dix-huitième, pour cause de succession ou d'équilibre (succession d'Espagne, succession d'Autriche, succession de Pologne); en 93, pour cause de principes et de révolution; en 1813, l'Europe se coalisait au nord et au midi pour repousser la domination napoléonienne. Tout cela se comprend, et comme les forces morales finissent par dominer les forces matérielles, on peut dire qu'au total, le résultat des guerres a été tel a peu près qu'il devait être.
Mais aujourd'hui, qu'y a-l-il? quelle question définie? quel fait nouveau? quel principe, hormis ce qu'on a appelé en 1848 Socialisme?... — On parle de l'Italie, mais c'est un partage sur d'autres éléments qu'on veut faire; — on parle des Nationalités, mais l'histoire du monde n'est que le tableau des nationalités qui s'entre-détruisent et s'absorbent ; "on parle de fron* tiêres naturelles, mais quand on regarde do près on n'en trouve pas; — on parle, enfin, des traités de 1815, mais ces traités ne sont que la conclusion légitime de la lutte des nations contre le despotisme impériid.
Qu'y a-t-il donc sous tout cela, encore une fois ? Rien, que la corruption générale^ le malaise, l'eimui, l'action secrète des plus sots préjugés et des plus abominables passions; la mauvaise ccmscienee et le cri de
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liberté, auxquelles le despotisme 8*apprète à répondre par des opérations militaires.
Inutile de vous dire qu'à l'étranger on est aussi ignorant qu>n France, sinon plus.
Éerivez-moi quelques mots de temps en temps, par le canal de Crétin, qui a une voie sûre, cela me fera du bien, me réconfortera, me ranimera ; car j'en ai besdn.
P.-J. Proudhon.
DK P.-J. l>ROlîDfl()M. «3
Bruxelles, 11 avril \«S^,
A M. GUSTAVE CHAUDEY
Mon cher itnii, j'ai reçu, il y a quelques jours, un numéro du Droit , contenant votre plaidoyer pour J. BarLier. Cette lecture m'a fait grand plaisir; je vous ai trouvé , comme toujours , vrai logicieu et bon jurisconsulte ; votre défense m'a paru irréprochable, et beaucoup plus encore après la prétendue réponse de votre adversaire. Quoi ! voilà donc à quoi peuvent s'abaisser des gens d'esprit, des avocats qui ont prêté serment !... On plaide pour plaider, pour jeter de la poudre aux yeux ; on fait appel à des entraînements illégitimes, des sentiments faux, destructifs de toute vérité et do toute morale ; pourvu qu'on fasse briller son esprit par de petites pointes, des ironies fines, des antithèses, des tirades pathétiques, on dit qu'on a bien plaidé ; la magistrature s'y prête, et souvent elle juge en conséquence. Ah ! cher ami, que je vous plains dans votre carrière d'avocat ! Vous êtes, vous, sincère, modeste, allant au fait et au droit, et vous avez affaire à des blagueurs ! Je voudrais que le gouvernement impérial, tirant la dernière conséquence de son système de silence, ordonnât qu'à l'avenir on ne
plaidera plus que sur Mémoire : on verrait Lienlôt ce que deviendrait cette peste de beaux parleurs.
Quel est donc ce jeune Gustave Chaix d*Est-Ange ûls ? est-il véritablement aussi liabile qu'on le dit, aussi habile que son père?...
Votre dernière lettre est du 20 mars. Trois semaines se sont aujourd'hui écoulées depuis ; avez-vous revu B*** et son associé ?
Je ne viens pas, cher ami, vous mettre Tépée dans les reins pour vous presser de terminer ; je sais quel est votre zèle pour mes intérêts. Mais je crois devoir vous prier de rappeler à ces messieurs une chose, quand vous les rencontrerez; c'est que j'ai grand intérêt à en finir. Voici pourquoi :
Après une courte période d'espérances pacifiques, voici que les apparences sont de nouveau et plus que jamais à la guerre, à tel point qu'on craint partout do voir éclater la bombe à chaque instant.
Dans un temps pareil, il est possible que B*** et O^, ne considérant pas qu'il ne s'agit point de mettre sotis presse^ mais de travailler ù la composition d'un livre^ ne se soucient plus de faire avance de leurs capitaux. C'est le mouvement de recul de la confiance, en un mot, qui, je dois le prévoir, pourra les entraîner comme tant d'autres. Il est clair que cette considération serait mal calculée, puisque, comme je le dis, il ne s'agit pas en ce moment à'édikr^ mais de préparer une édition qui ne ' peut paraître que dans dix-huit mois, et que dans dixhuit mois il y aura du changement dans les affaires. Dans dix- huit mois, dis-je, ces messieurs voudront peut-être avoir tout de suite leur manuscrit ; et alors, s'ils ne veulent pas que j'y travaille, je les prierai d'attendre.
DE P.-i. PROUDHON. 65
£n deux mois , le temps , s'il n'est pas bon pouf publier, est excellent pour écrire. C'est ce que je vous charge de leur faire comprendre.
En cas d'ajournement prolongé de leur part, je serais dans la nécessité de porter mes offres de service soit à Garnier frères, qui ne me repousseront pas, soit à d'autres ; telle est la résolution fâcheuse que vous devrez laisser entrevoir. Je suis disposé à bien faire, et comme j'ai atteint la cinquantaine, je crois qu'il y a avantage pour tout éditeur à me prendre dans mon automne et à ne pas attendre les glaces de l'âge.
Ceci dit, me demanderez-vous si je suppose les hostilités aussi prochaines que chacun croit les voir ?...
A cela je ne sais trop que répondre.
Je crois que de la part des Tuileries le coup est monté, qu'on ne veut pas s'en dédire, et que, n'était la nécessité de compter avec l'opinion , ce serait déjà commencé.
Je sais que la guerre est impopulaire en France dans toutes les classes de la société, et que l'opposition à la politique impériale grandit et s'étend tous les jours. Malheureusement, on nous a repus, depuis quarante ans, de tant de fagots, et sur les natioftalUés, et sur les frontières naturelles , et sur les traités ^ 1815, et sur la malheureuse Italie, et sur l'abominable Autrîclie, que le gouvernement peut dire qu'il est le véritable interprète de la conscience publique, et que si on lui fait opposition, c'est par esprit de contradiction. Le gouvernement espère donc amener le pays à dire, à convenir que la guerre qu'il entreprend est juste, qu'elle répond aux vœux intimes du pays, que l'Autriche a tort, dix fois tort, cent fois tort, et qu'à moins d'apostasie, la France ne peut faire autrement que d'adhérer
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aux résolutioîis de Tempereur. Estr-ce que la «oeîéié de M. J. Simon , par exemple , oserait prolester coDlre V émancipation de l'Italie ? Mais tout leur regret est de voir l'empereur s'emparer de cette entreprise, qui, disent-ils, le rendra ^o/?w'â^w'tf/...
La même contradiction entre les intérêts et l3S sentiments règne partout, en Angleterre et en Belgique comme en France. Car, chose singulière, tous les dadas chauviniques qui ont cours chez nous régnent chez nos vx>isins. On maudit l'empereur et sa guerre ; mais on ne sait que dire sur la question même, à savoir : si on fera respecter les traités de Vienne et si on maintiendra l'Italie et l'Autriche dans le statu quo. Tout cela, je vous le répète, parce qu'il n'a jamais été publié un mot de saine philosophie sur la paix et la guerre, sur l'équilibre européen, etc. En attendant, le feu est à la veille d'être mis aux étoupes, et Dieu sait où l'incendie s'arrêtera !
Pour comble d'anxiété , l'Angleterre est en pleine crise. Je ne sais si je me fais illusion, mais voici à quoi je m'attends de la part de nos voisins les Anglais :
En ce moment, il y a trois partis : les conservateurs (c'est le ministère); les radicaux (MM. Bright et Rœbuek) et les compétiteurs du pouvoir, espèce de juste-milieu , ayant à leur tète Palmerston et John Russell.
Cette tripartition est une anomalie dans les habitudes constitutionnelles de l'Angleterre : il faut que l'un des trois groupes s'efface. Je pense donc que la dissolution du Parlement pourrait bien avoir pour résultat, attendu la gravité de la question extérieure, de rallier les radicaux et les conservateurs contre les palmerstoniens ; je fais cette coiyecture d'après une déclaration déjà faite
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en jdeln Parievxent par VL. Hœbuek^ qu'il' se rallkpmt au mimatère afin de neutraliser la faction de Tancien SQiiûistre, et je coztsidère en outre, d'après rhistoire» que, dès qu'il s'agit en Angleterre de maintenir la prépotence nationale contre les prétentions de l'étranger» c'est le parti tory, l'aristocratie, à qui échoit eette tâfcbe.
Selon nu>i, le parti cohseryaleur anglais qui» se déclare si hautement pour la paix est justement le parti le |dud hostile a la politique de l'anpereur; on l'a vu «a 1854, lorsqu'il s'est agi de déclarer la guerre à la Bussie et d'empêcher cette grande et déplorable faute de lord Palmerston, qui a voulu la guerre d'Orient; on l'a vu encore lors de l'affaire Orsini. Palmerston. est, pour ainsi dire, un bonapartiste; c'est pour décliner cette accusation qu'il s'est empressé, lors de l'ouverture du Parlement, de se prononcer avec le ministère pour le maintien des traités.
Si les choses se passent comme je le prévois, la politique de l'Empire est définitivement condamnée en Angleterre, et nos guerriers forcés d'ajourner de nouveau leur descente ; car, comment entreprendre une guerre dans laquelle nous aurions contre nous l'Autiriche, l'Angleterre et l'Allemagne ?
Maintenant, il y a la partie des défections, des trahisons, des scissions. Il circule un projet de partage de l'Italie, dans lequel la Lombardie serait donnée au Piémont ; Naples à Mural ; la Sicile réservée (peut-être comme un appât pour obtenir la neutralité anglaise) ; un royaume serait formé de la Toscane et d'une partie des légations pour l'époux de la princesse Clolilde ; la France aurait la Savoie et Nice ; la Russie prendrait la Galicie et Posen ; la Prusse serait dédommagée par
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le HûnoTre. Voilà les rêves qui courent. Comme je vous dis, il s'agit de savoir si on parviendra à ronïpre le faisceau européen, condition sine qua non de possibilité de succès contre rAutriche. Si cette scission a lieu, l'Europe se livre à la prépolençe française ifso flicto; car il est bien sous-entendu que nous prenons la ligne du Rhin. Or, je ne pense pas qu'il y ait personne d'assez insensé parmi les diplomates étrangers pour nous faire un si grand plaisir. Bn attendant, notre pauVre nation se consume dans son ignorance, sa corruption, ses vieux préjugés jacobiniques et chauviniques ; le bourgeois ne sait que dire, et la plèbe, désaffectionnée, n'a plus d'autre raison que son caprice.
Le bruit a couru ici que j'allais publier une brochure sur la situation ; il y a eu une foule de demandes. Vous savez ce qui est advenu; j'ai supprimé mon travail, et je n'ose plus promettre de le refaire. J'ai en ce moment la fièvre, une reprise de rhume, et je crains ou une rechute ou un accès de fièvre typhoïde.
Qu'est-ce donc que j'ai appris d'ime partie de débauche que vous avez faite avec notre ami Beslay, et à la suite de laquelle il a été comme empoisonné par du jus de cigare ? Quel est le plus fou de vous deux ? A qui dois-je adresser mes réprimandes? Je supplie M"^« Chaudey de prendre ici ma place et de vous infliger pour ce péché quinze jours d'abstention de tabac.
Mes amitiés à tous les vôtres.
P.-J. Proudhon.
DE P.^. PROUDfiON. C»
Bruxelles, 36 avril 1850.
A M. GUSTAVE CHAUDEY
Mon cher ami, j'ai reçu votre lettre du 20 courant. Qu'avez-Yous donc qui vous oblige à m'ëcrire cette phrase singulière : « Renseignez-moi sur votre santé, ne fût-ce que par quelques lignes, et sqns mê parler « d^w^re chose? »
Est-ce qu*ai^r^ chose pourrait vous déplaire ou vous compromettre?
La perte de votre procès m'a défrisé^ comme nous disons de l'autre côté de la Saône. A ce propos, je viens vous prier de- me procurer encore le discours de M® Pinard, afin que je l'aie dans mon dossier pour le jour où je reprendrai la question, ce qui arrivera probablement dans le courant de cette année. 11 se passe ici quelque chose de drolatique : on a préparé au ministère belge» probablement à la sollicitation du gouvernement français, un projet de loi sur la propriété littéraire. Ce. projet est imprimé et distribué, avec recommandation expresse aux députés de ne le communiquer kferêomu. On serait contrarié que qudqu^m, en eût conaaissance. On veut revenir, ici et là-bas, sur le vote du Congrèsw On garde ainsi un moyen de corruption des gens de
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lettres dont on voudrait profiter. Ces imbéciles se croiront riches quand leur propriété sera perpétuelle. Mais tout n'est pas dit encore sur la question ; je suis décidé à la l-eprendre, à en faire une brochure, une étude^ de cent à cent cinquante pages, qui soit décisive et ne laisse rien à dire. J'y parierai de votre procès, pour sûr; ainsi, envoyez-moi ce que je vous demande, et, au cas oii jç me mettrais bienlèt à Vœuvre, ne vous pressez pas d'interjeter appel.
Félicitez pour moi votre beau-frère de son heureuse chance, et dites-lui bien de ne pas s'aviser de mourir. La canaille abonde et surabonde ; les honnêtes gens sont de plus en plus rarres; il faut nous soutenir.
Donnéz-mioi des nouvelles de Franche-Comté et de voire frère. '
J'attends krec impatience le retour de B*^ et une entrevue de vous avec lui. Je vous répète que je àésrre que l'affaire se termine très-ptomptement ; je ne puis me laisser ainsi lanterner ; j'en souffre et j'y perdfc de toute façon. J'ai besoin, ï)ar le temps qui court, d'assurer ma subsiMëricé ; d'autant plus que je ne puis gagner ma vie au jour ie jour, bien que je travaille quotidiennement ; je veux dire que je suis incapable de faire rien qtri Vaille en manière de feuilletons, d'articles, etc. Il me faut. du iai^, de Tespate,' de la réflexion et du temps. * ^
On vient de m'apprendre que les Autrichiens étaient entrés en Piémxînt d\iu côté, les'Françaîs de l'autre. ' On ajoute c(ue l'Autriche, qui n'a pas daigné répowlre aux dernières^ pi^oposîtions, va expliquer ses motifs en publtentle traité secret par lequel la France s'obligeait à secourir l^Sèirdàîgne en tout 'événement. Ce traité avait été désaVotté; '
Ah çal la main sur la conscience, croyez-vous que l«s gouvernants de l'Europe aient fait tout ce qui <lépendait d'eux et qu'il était de leur devoir de faire pour empêcher ces nouveaux massacres? Pour moi J'ai étudié attentivement la question, je crois avoir aperçu sur la matière des choses vraiment neuves et intéres-f santés que je m'occupe à mettre en ordre et qui nous serviront toujours de leçoji.
Mais, je vous le dis : le découragement me gagne peu à peu en voyant la bêtise et la mauvaise foi des humains. Mon indignation juvénile d'autrefois s'use; avec ime plus grande lucidité d'esprit, l'inertie s'empare de moi, -et je deviens triste. Pour vaincre cette disposition fâcheuse, je ne vois que les travaux sérieux, de longue haleine, en vue de l'avenir et d'une autre génération. De mes contemporains je désespère.
Mirecourt annonce dans sa Vérité que je suis devenu FOU. E. de Girardin a été assez naïf pour en prendre de l'inquiétude et aller aux informations. J'ai reçu sa lettre à M. Disraeli sur le su f rage universel. Je ne puis regarder cela, je l'avoue, que comme une flatterie indirecte à S. M. I. Napoléon III et une profession de foi en sa légitimité.
A vous de cœur.
P.-J. Proudhon.
F,' S. Les choses vont eu sens contraire des idées depuis soixante ans. C'est pourquoi nous nous enfonçons de plus en plus dans le gâchis. A quoi cela tientil ? A ce que ceux qui ont la tnaniance des choses sont,
par position, par tradition, par intérêt, hostiles aux idées. Pour comble, ils mettent un ])andeau sur les
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yeux des nations, ils leur bouchent les oreilles, ils les bâillonnent, et marche! Quand, parfois, la multitude ainsi faite peut se faire entendre sous forme de suffrage universel ou autrement, elle parle conune ses maîtres. Les avisés de mon espèce, on les élimine. Maintenant, guid?
DE P.-J. PaOljDHON. 73
Brazelles» i7 aTril. i^è.
A M. CHARLES BESLÂY
Mon cher ami, j'ai bien reçu toutes vos lettres, et je croyais avoir répondu aux deux dont vous me pariez dans votre dernière du 19 courant; puisqu'il n'en est rien, je vous prie de me pardonner ma faute, dans laquelle je tâcherai de ne retomber plus.
Ma maladie a été longue, depuis fin janvier jusque fin mars; j'c4 môme fait une petite rechute, et bien que je travaille, je suis loin d'avoir retrouvé toute ma santé et ma vigueur. Le pis, je crois vous l'avoir déjà écrit, est que j'avais ime brochure sous presse, que celte brochure, toute composée et à moitié tirée, je l'ai supprimée, ce qui m'a chargé d^un déficit nouveau de 4 à 500 francs, en sorte que, depuis la publication de mes trois volumes, il y a juste un an, je n'ai en réalité pas gagné un sou.
Vous êtes bien bon de me dire, si mes rentrées sont en retard^ je supprime le reste de la phrase. Mon cher ami, je n'ai point de RENTRÉES à faire; je n'ai rien produit depuis un an que mon Mémoire, qui ne m'a pas produit un centime; j'ai fait des dettes, et, selon mon habitude, j'ai vécu, je vis encore sur l'avenir. Notre
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ami Chaudey s'est chargé pour moi d'une négociation avec un libraire ; s'il réussit, j'aurai du pain assuré pour un an ou dix-huit mois; dans le cas contraire, je reviendrai à mes éditeurs Garnier. Et si la guerre effraie ceux-ci ; s'ils craignent de m'ouvrir un compte, comme ils l'ont fait jusqu'à présent, je vous prierai alors de me servir de caution auprès d'eux ; ce sera la meilleure manière de me tirer d'affaire.
Je connais l'histoire de votre prétendu rhume; j'en ai fait des reproches à votre compagnon de débauche. Goqiment, à votre âge, pouvez-vous faire des excès de cigare, vous empoisonner de nicotine; un homme de soixante ans, qui a bon vin et bonne eau-»-de-vie ! A force de faire le brave et de vanter la force de votre estomac, vous finirez par vous faire crever, et je dirais : c'est bien fait! si vous n'y laissiez pas vos os. Cette conduite est dégoûtante.
Vous me dites toujours que vos affaires vont bien. Et moi j'en suis toujours en peine : vous avez là cent miUe francs qui vous font besoin et qui ne rentrent pas. Vos spéculations nouvelles n'ont encore rien donné qui mérite qu'cm en parle, et je me prends à craindre parfois que vous ne soyez aussi embarrassé que moi.
Voici la guerre ; plus que jamais les bourses vont se serrer et les entrepreneurs se tenir Tarme au bras. Que pouvez-Tous espérer dans une situation pareiUe? Finissez-en vite, prenez votre retraite, et que nçfOR n*ayons plus qu'à vous faire la conduite en chantant alléluia.
Mirecourt a fait courir le bruit que j'étais devenu fou. E. Girardin a fait prendre à ce sujet des informations à Bruxelles, auprès d'une personne qui me l'a rapporté. Je n'ai pas eu besoin de m'enquérir auprès
DE V.^, TOOTOHON. T
de qui que ce soit pour savoir que Girardin est un gobe-mouche; il m'a suffi, de lire sa dernière lettre à M. Disraeli sur le suffrage universel.
Je fais mon compliment à vos messieurs du Cercle sur leur clairvoyance politique et diplomatique. N'est-ce pas le cercle des Ganaches?.,. Vous pouvez leur dire qu'ils justifient leur nom. Ils ont applaudi à la guerre d'Orient ; ils applaudissent à la guerre d'Italie, quitte à avouer ensuite que ces belles entreprises sont inutiles, infructueuses, en pure perte et qu'elles empirent les situations qu'elles prétendent corriger. Quand on est doué d'une intelligence de cette force, eût-on cent inille livres de rente, on devrait commencer par baisser les yeux et garder le silence.
Je vous serre les' mains, cher atni, et tous prie ôt faire comme moi en toute occurence : de ménager Totre santé et de réserver votre opinion.
Bonjour et amitié.
Tout vôtre,
P.-J. Proudhon.
Bruxelles, 8 mai 1859.