‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 5)Chapitre 9 sur 28 · A M. NEVEU · texte numérisé non relu

A M. NEVEU

Merci, cher ami, de votre lettre. Ecrivez-m'en de temps en temps de pareilles, sans signer ni nommer personne. Je saurai deviner; et cela vous donnera moins de gêne dans l'expression de vos sentiments.

Mes filles et ma femme ont été on ne peut plus sensibles aux salutations de votre famille. Elles voudraient bien toutes trois être à Paris, -et si j'étais en mesure de le faire, je crois que je les y renverrais, quitte à recevoir de temps en temps leur visite. Le travail et l'étude me font supporter l'exil ; quant à ma femme, ce n'est pas tout à fait la même chose, et si les événements m'obligeaient à changer de résidence, je vous avoue que je préférerais pour tous quatre une séparation au chagrin de traîner nos existences de pays en pays.

Bonjour, et bonne poignée de main aux amis.

A vous de cœur.

P.-J. Proudhon.

DE P.-J. PROUDBON. «7

6 juin 1859.

Mou cher ami, hier soir nous avons appris la grande victoire de Novare. Nous attendons les détails. Voilà la guerre bien engagée : ce qui ne me promet pas un prompt retour. Il parait que l'empereur de Russie a déclaré à rAllemagne que si elle se mêlait de Tafiaire d'Italie, lui s'en mêlerait aussi, mais en qualité d'auxiliaire de Napoléon. Ainsi le despote de France est allié à celui de Russie contre l'Autriche, TAUemagne et l'Angleterre. Qu'est-ce que cela nous promet? pas de liberté, à coup sûr? En attendant, l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et l'Allemagne ont le temps de réfléchir sur la faute qu'elles ont commise en tendant la main à ce monsieur, en applaudissant au, coup d'État, et se félicitant d'avoir retrouvé un dompteur de la Révolution. Je me réjouirai vraiment de tout co grabuge si je n'avais pitié de tant d'innocents qui en souffrent.

Bonjour.

P.-J. Proudhon.

COMItP, IX. 7

OQtniNNDAMGB

Bruxelles, 18 juin 1839.

Cher tmi, à la première occasion que j*aurai, Je prierai quelque voyageur allant en France de me rapporter un paquet de timbres-poste : cela me permettra, tout pu vous chargeant de mes commissions, de diminuer beaucoup le nombre de pas que vous faites pour moi. Au lieu de porter une lettre chez les destinataires, TOUS n'aurez plus qu'à la jeter à la boite.

Merci de votre dernière et de tous vos renseignements. Votre semonce à D*** a porté fruit ; dès le lendemain, il m'écrivait pour me dire que vous lui avieat rtbouté le Jugement, et me faire part de je ne sais quelle entreprise, pour laquelle il se propose de me venir consulter à Bruxelles.

Vous aviez, du reste, parfaitement conjecturé. A une de ses lettres, la plus incongrue que j'ai reçue de ma vie, j'avais répondu par une litanie de drôles épithètes, comme j'eusse fait s'il avait été présent. Mais le papier n'a pas le ton ni le geste, et ce qui l'aurait fait pouffer de rire, il l'avais pris au tragique, comme un homme qui ne sent son ridicule qu'en se regardant dans le$

DE P.'-J. MovraoM. m

yeux de son interlocuteur. N'en parlons plus ; c*est un cerveau fôlé; il n'y a plus à en revenir.

J'ai reçu une lettre de Qi***; tout va bien. J'attends la communieatioB de ma belle-sœur, présumant bien que ce doit être Quelque chose de fort insignifiant.

La guerre va son train ; comptez déjà 30,000 hommes au moins hors de combat; la moitié des 500 mil«> lions engloutis; l'Angleterre, malgré le changement de ministère, aliénée; l'Allemagne sur pied de guerre; la Russie mettant à son alliance des conditions impossibles ; la contradiction partout , et pas d'issue possible. Aussi parle-t-on beaucoup de négodationt^ dont le seul résiùtat serait de faire sortir» avee toute rhonorabilité possible, Napoléon de l'impASiie Où il s'est fourré, ce qui aurait pour effet de le repleeer dans cette autre impassé de la politique intérieure.

Si vous voyez le docteur Crétin, serrefe*lui 1» main pour moi et dites-lui que je le prie instamment de tous guérir. J'ai reçu les numéros de la Xefrnê fermafdfuê qu'il s'était chargé de me faire parvenir. Je l'en femercie fort, ainsi que NeflFtzer.

Un seul numéro dé la collection me manque : c'est la livraison dé juUUt^ cotée fmfnéro 7. Je crois que cette livraison est entre les mains de Duch^e ; aurièxvous l'obligeance, à première occasion ^ de la lui demander? S'il ne l'a pas, je la ferai chercher. Bonjour. •

Ï*.-J. PkOûbHoif.

im QOnESPONDANCB

BranU», l« jrâ 18».

A M. GUSTAVE CHAUDEY

Qier ami, j'ai reçu votre lettre du 15, précédée de celle de MM. Gamier frères. Au total, je suis satisfait de la tournure qu*a prise Taffaire, et je tous remercie de la conclusion, comme si les choses fussent allées selon TOtre désir.

Je continue le travail ; mais, selon mon habitude, mon manuscrit a pris un développement beaucoup trop vaste, et je songe à diviser ma publication. Comme je vous Tai dit. j'ordonne mes études pour le reste de ma vie. Je veux que désormais chaque opuscule que je publierai soit la démonstration d*une idé$ positive et non plus, critique, souvent négative, de principes hypothétiques et de traditions plus ou moins rationnelles. J*aborde la question dejfoix, de gmerre^ de dnni inUrmUional ; sur tout cela, je vous donnerai quelque chose de précis, de net, de fondé en fait et en droit. Mais, au lieu d*un volume de trois cents pages, je compte faire trois livraisons de cent pages environ chacune, sous une rubrique générale qui me servira à l'avenir pour tout ce que je publierai. Lamartine a essayé un cours de littérature populaire; moi, je ferai de la pkHatopkù

DE P^. PROUDHON. iOI

popiUaite^ et chacune de mes publications sera une leçon. D'ici fin d'année, j'aurai de quoi en publier si» au moins. Le VoUaire^ si jamais j'y mets la main, fera partie de la série. Comme vous voyez, après avoir été dix-huit ans critique, je deviens professeur, apôtre même, si vous voulez. J'en ai pour jusqu*à la fin de mes jours.

Oui, les complications de l'affaire italienne commencent à surgir, et nous en verrons bien d'autres. Mais que sera-ce quand on viendra à se rendre compte du néant de cette entreprise, de la folie de cette politique et de l'effroyable consommation d'hommes et d'argent qui s'ensuit? A l'heure où j'écris, 30,000 Français au moins sont hors de combat, par mort, blesiMires ou maladie ; je ne m'occupe pas des Autrichiens, Est-ce que cela n'ouvre pas les yeux aux chauvins ?...

L'Angleterre change ses ministres : il ne tient qu'à Napoléon III de croire que ce revirement est un des fruits de la victoire de Magenta. Mais il connaîtrait aussi mal la logique des événements que l'opinion des Anglais, s'il attendait quelque chose d'utile pour sa politique de ces nouveaux ministres. La nation anglaise est tout aussi hostile à l'Empire que jamais ; engagée dans une réforme quasi-sociale, elle a craint de se voir servir d'instrument à l'intérêt de l'Autriche, voilà tout. Palmerston n'a pas plus la majorité que lord Derby; il ne peut qu'administrer, non plus gouverner; je dis plus : suspect de bonapartisme, il est condamné, par la loi des contradictions historiques, à faire contre Bonaparte la besogne des tories ses rivaux ; en quoi il sera parfaitement secondé par J. Russell, l'adversaire de la politique impériale dans la question de Crimée.

La Russie semble préparer une diversion favorable ;

HM OOftlIBBNNAAMGE

maïs en hausse les épaules en Allemagne aux menaces du vieux parti russe, qui Tient de parler par la bouche de Gk>rtsehakoff. Que la Hongrie essaie un soulèvement, et vous verres intervenir la Confédération. Ce qui retient les Allemands, c*est-à-dire la Prusse, aujourd'hui puissance dirigeante, c'est que rAutriche ayant eu la prétention de tout entraîner par sa déclaration de guerre, on n*a pas dû la suivre; on attendra que le territoire fédéral soit violé par l'armée française.

Pour revenir aux Russes, qu'espérer de ces alliés qui Commencent par exiger le respect du royaume napolitain, et sans doute aussi celui des États pontificaux? Quel gâchis ! Quelle honte pour une nation puissante comme la nôtre, de se voir ainsi mécanisée par une bande d'intrigants et d'imbéciles! Est-ce que vous apercevez une issue à cette campagne, un dénouement logique, honorable, à cette tragi-comédie? Il y en a si peu, que les esprits reviennent sans cesse dans le public et dans les Cours, à l'idée d'une transaction, qu'il est aujourd'hui beaucoup plus aisé de rendre honorable pour l'Autriche battue que pour l'empereur des Français victorieux.

Je suis bien aise que vous ayez lu le livre d'About. Je puis le prendre pour terme de comparaison et m'en servir pour exprimer mon sentiment sur Voltaire.

Voltaire, c'est la fusion intime de la science et de Vesprit^ de l'esprit qui n'est pas la poésie, mais qui est plus que la poésie ; qui n'est pas le vrai, mais qui semble ajouter au vrai. Le véritable écrivain français n'est français qu'autant qu'il se rapproche de ce caractère voltairien ; Rousseau l'est par moments dans l'Emile; partout ailleurs, il redevient passionné, orateur, poète, déclamateur ; il marque ime tendance rétrograde.

M p.-i. rawMofN. m

Âbout a le mérite incontestable de remettre en honneur le style leste, bref, précis et pétillant de Voltaire. Il est cependant moins simple que Voltaire, moins naturel; il incline Ters Rivarol; il y a plus d'art en lui que d'originalité vraie, et tout cela vient de ce qu'il n'est pas pour son temps, au point de vue de la science et des idées, ce que fut au dix-huitième siècle Voltaire. La pensée d' About manque de hauteur; il signerait volontiers Écr. Vinf.^ ce qui veut dire qu'il imite Voltaire ; il ne le continue pas. La philosophie moderne a élevé l'Église au-dessus du ridicule et du pamphlet ; le concordat en a fait une institution de l'Empire ; ce n'est plus comme Église qQ*il faut l'attaquer, c'eM comme expression religieuse, éclectique, et transitoire. Quant à l'économie papale, à l'adminiatratioa papale, «le*, j^ répète qu'il n'y a rien qui ne se retrouve pAftout; en vrai critique, Ab(mt ne devait pas l'oublier. Une eritique de la papauté doit être plus que jamtie une critique de toute la société ; autrement e'eai meneoiige, petitesse d'esprit et manque de génie. Ce n'est pae du Voltaire.

Bonjour.

P.-J. PKOfUnHOIf.

104 CORRESPONDANGE

Bruxellefi, !«r juillet «899.

A M. GOUVERNE

Mon cher Gouvernet, voici deux lettres : Tune pour MM. Garnier frères, l'autre pour mon heau-frère, M. Auguste Piégard, rue Mauconseil, 1^ àis.

Je ne sais si vous avez appris la mort de mon beaupère, le vieux Piégard, arrivée le 7 juin, il y a quatre jours. Cette nouvelle nous est parvenue le 29, au moment où Catherine lui écrivait pour lui souhaiter ime bonne fête (la saint Pierre, qui est aussi la mienne).

Je n'ai toujours rien de M™« Desvoyes ; auriezvous par hasard remis son paquet à quelque occasion qui n'arrive pas?... Et à ce propos, avez-vous vu, dans ces derniers temps, un M. B*** de la rue Laffite ? Je lui ai écrit, il y a une huitaine, à la demande de M. Gauthier; je m'attendais presque à une réponse par retour du courrier, et ne vois rien venir. Je voudrais bien savoir si par hasard M. B*** est absent de Paris.

Nous allons de victoire en victoire ; mais, cher ami, loin que cela me fasse revenir de mon dire, je m'y opiniâtre de plus en plus, et je demande toujours à quelle fin cette abominable fauchaison d'hommes? D'après

DE P.^. PROUDHON. i05

tout ce que nous pouvons apprendre ici d'Italie, il faut compter au moins 50,000 hommes tués, blessés ou manquants à Solferino, pour les deux armées. Sur ce nombre, dit un témoin oculaire, il y a 4 Français pour 5 Autrichiens; soit 22,000 Français contre 28,000 Autrichiens. — En conservant cette proportion pour Magenta, etc., la France doit compter à cette heure sur ime perte de 50,000 hommes pour sa part, et pour peu que la guerre dure encore quelques mois, 100,000 hommes, 100,000 Français; 125,000 Autrichiens ; plus les dégâts, les millions, etc. Est-ce que tout cela ne vous semble pas valoir dix fois, cent fois plus que la liberté dont nous allons faire jouir les Italiens, tandis que nous-mêmes nous nous en passerons?... Aussi je poursuis mon travail, qui, je vous jure, ne craint plus d'être démenti par les événements.

Vous savez qu'à Magenta, sans Mac-Mahon, qui se porta au bruit du canon, Tannée française était enfoncée et Sa Majestée prise. — A Solferino, les Autrichiens ont été un moment victorieux ; l'empereur François-Joseph se félicitait déjà , quand tout à coup, par un revirement si fréquent à la guerre, les Autrichiens sont forcés dans leur centre et contraints de battre en retraite.

Mais ici, comme à Magenta, il y a peu de canons et de drapeaux pris, et l'ennemi se retire en bon ordre.

C'est épouvantable.

A vous de cœur.

P.-J. Proddhoîj.

m GOMESMMDAMCt

Bruxelles, i«r juillet 1950.

A MM. GARNIER FRERES

Messieurs, priez, je tous prie, M. rotre caissier de relire une de mes dernières, dans laquelle je vous avise de quelques omissions dans mon dernier règlement de compte, à votre préjudice. Je ne suis pas très-sûr de ce que j^avance ; mais il me semble que les choses sont comme je les dis, et que, par conséquent, au lieu d'être mes redevables, comme il résulterait de ce règlement, vous seriez peut-être déjà mes créanciers pour quelque chose. Je serai bien aise d'apprendre que notre compte est enfin liquidé, et de savoir ce que je vous dois.

J'ai reçu les Causées du Zundi et le volume de M. Laboulaye qui les accompagnait. Je vous suis sincèrement obligé du tout, et je vous prie, à cette occasion, messieurs, de vouloir bien vous charger de mes compliments pour M. Sainte-Beuve. J'ai déjà parcouru sept de ses volumes. Il y a des articles dont je suis on ne peut plus content, d autres qui me plaisent moins.

En général, je remarque que M. Sainte-Beuve est plus heureux avec les écrivains de premier ordre qu'avec les autres. Au total, on doit savoir gré à cet aimable critique de la peine qu'il se donne de faire

DE P.-J. PROUDUON. 107

connaître au public une foule d'écrits et de personnages qui sans lui resteraient enterrés. Ses jugements sont justes, bien motivés ; sa critique, souvent bienveillante, quoique ferme et libre. Je ne lui reproche guère que de s'être trop souvenu par moment qu'il écrivait sous l'impression des événements do 1848, sur lesquels l'histoire n'a pas dit son dernier mot.

Nous allons de victoire en victoire. Mais cette chance heureuse ne me réconcilie point avec la guerre ; je trouve que 50,000 Français hors de combat, et 60 à 70,000 Autrichiens, sans parler des autres frais, sont un prix dix fois plus grand que l'avantage qu'on aura procuré aux Italiens de se gouverner par ewMnimes, si tant est qu'on le leur procure réellement.

Et ce n'est pas fini !. ..

Adieu, messieurs; croyez-moi toujours votre tout dévoué.

P.-J. Proudhon.

108 mBRESPOMDANGE

Ixelles, 90 jnillet 1850.

 M. CHARLES BESLAY

Ah ! vieux bonapartiste que vous êtes, vieux chauvin, combien faut-il vous appliquer de coups de marteau sur le crâne pour vous faire comprendre ime vérité aussi simple que celle-là ?

Napoléon III, continuateur de son oncle et du système conservateur de Louis-Philippe, ne pouvait pas révolutionner Tltalie; il ne pouvait pas, même avec des victoires, obtenir Tentière évacuation de l'Italie par les Autrichiens, parce qu'il aurait fallu les poursuivre chez eux, toucher à la terre fédérale , ce qui lui mettait l'Allemagne sur les bras ; — il ne pouvait pas loucher à la papauté, enûn, ce qui lui aurait enlevé le plus net de ses partisans.

Joignez à tout cela que la guerre a dû lui paraître trop meurtrière et ses lauriers trop chers. Bref, il a offert la paix, ce qui signifie qu'il en avait besoin , autant au moins que son frère impérial, François-Joseph.

Vous voilà mystifié, mais vous n'en serez pas plus sage; je vous attends à première occasion.

Cher ami, ce n'est rien que la politique; les gens qui nous gouvernent peuvent faire tuer des hommes et

DE P.-J. PROUDHON. iÇO

gaspiUer des ëcus : hors de là je les défie de produire rien de bon. Mais il s'agit de vos intérêts, et je vois avec tristesse que vous n'avez jamais à m'apprendre que de mauvaises nouvelles. Les Suisses ne vous paient pas; vous paieront-ils jamais? Cent mille francs et plus doivent faire une tache dans vos affaires, autant que trois mille dans les miennes; trouvez donc bon que je ne rie pas et que je vous recommande les moyens les plus énergiques. Il faut en finir, flétrir ces gueuxlà, ou tout abandonner. Quelle canaille 1 et comme j'admire votre patience !... Vous, Breton, ayant la tôle si près du bonnet, comment y pouvez-vous tenir?... Cher ami, si jamais vous receviez offre ou avis de payement, faites-m'en part des premiers ; j'en boirai un verre d'ale à votre santé.

Mes enfants et ma femme vous sont bien reconnaissantes de votre souvenir. Elles sont assez bien, si ce n'est que les cotmns les dévorent. Il fait grand chaud ; l'année sera assez bonne, et je n'attends pas moins de notre chère France. Qui sait quand j'y rentrerai ? En supposant ma contumace purgée, reste la loi de sûreté générale^ que je n'affronterai pas. J'y suis bien décidé, je ne rentrerai en France qu'avec la liberté. Aussi, comme je ne veux pas traîner avec moi des victimes, je songe aux moyens à prendre pour établir ma femme et mes enfants à Paris, quitte à recevoir de temps en temps leur visite. Ma femme s'acclimate difficilement à l'étranger ; elle n'a pas, comme elle me le dit fort bien, la ressource des idées. Quant à mes filles, je craindrais que leur éducation et leur apprentissage ne souffrissent de leur séjour.

J'ai appris avec chagrin la mort de M. Landrin. Encore un bon, que la fortune jalouse nous enlève.

ilO GWRSSFOWANGE

Saluez de ma part ceux de tos amis que je connais et dont les noms m'échappent. Mais si tous vous rappelez les bonnes petites réunions auxquelles j'ai assisté chez vous, à tahle, tous saurez qui je veux dire.

Je vous embrasse, cher ami, et je conjure vos soixante-trois ans de ne plus rien attendre à Taveniri pour le triomphe de la Révolution , de ceux qui admet* tant YeuiUot à leur table, qui serrent la main au tsar, et qui baisent la mule du pape.

Tout vôtre.

P.-J. Proudhon.

De K-j. MioODrtON. III

Bruxelles, 20 juillet i8»9.

A M, GOUVERNET

Mon cher ami, j'ai reçu ce matin votre lettre du 19 courant, répondant à la mienne du 7, remise le 10 par D***. J'ai reçu en son temps aussi celle du 26 juin, dont j'ai oublié de vous accuser réception. Il me semble, toutefois, que vous avez pu juger par ce contenu de mes lettres que j'avais eu connaissance de la susdite et que J'y faisais allusion.

Je comprends l'aplatissement du chauvin de la rue Saint-Sébastien, mais il faudrait à tout ce monde un triple cours de tactique, de politique et d'histoire, pour lui expliquer que S. M. Napoléon ne pouvait faire autrement.

1® Au point de vue tactique^ une fois engagé dans la Lombardo-Vénétie, si les Autrichiens ne lui demandaient pas la paix et qu'il voulût pousser la guerre à fond^ il allait avoir, comme je vous l'ai expliqué il y a trois ou quatre mois, toute l'Allemagne sur les bras. — En effet, il fallait poursuivre l'ennemi sur le territoire fédéral, et alors halte-là!...

2® Au point de vue folUi^ne, Napoléon ne peut pas

il2 GORRESPONDANGB

révdutiofmer Tltalie; il ne peut pas détruire l'Église, le catholicisme, la papauté, les princes légitimes.

3<> Au point de vue de VhUtovre^ il est le continuateur tout à la fois de la réaction de son oncle contre la République, et de la politique conservatrice et bourgeoise de Louis-Philippe. Il n'y a pas de doute qu'au l®*" janvier, ni lui, l'empereur, ni tous les crétins qui lui applaudissent, n'ont compris cela.

Us le comprennent bien moins maintenant, après quatre ou cinq victoires. Qu'y faire ? La presse n'est pas libre en France, et il n'y ferait pas bon pour un écrivain qui voudrait attaquer le chauvinisme par la base.

Depuis la paix, on a très-peu de nouvelles d'Italie. On sait que les Italiens sont furieux, qu'ils ne se tiendront pas satisfaits et tranquilles, et qu'à un moment donné les Français et les Autrichiens devront s'unir pour les mettre à la raison.

Quant à l'armée, on sait que les pertes ont été immenses, plus fortes, sans nul doute, du côté de l'ennemi, attendu que les Autrichiens n'ont été ni poursuivis ni défaits^ et que nous avons tenu à vaincre à tout prix. A Magenta, il est positif que sans Mac-Mahon, qui accourut au feu, la bataille était perdue; à Solférino, la droite autrichienne a été victorieuse jusqu'à cinq heures. On sait aussi que les canons rayés rendent de part et d'autre la cavalerie impraticable, ce qui a ôté une bonne part de leur force aux Autrichiens. En ce moment, il y a dans les camps le typhus, des coups de soleil, et même assure-t-on, le choléra.

Toute cette campagne aura été un crime : voilà le dernier mot; mais faites comprendre cela aux chauvins !

Mon livre n'est pas fait. D'abord je ne fais pas im livre ; je prépare ime série de brochures sur une foule

DE P.-J. PROIJDHON. ilS

de sujets, et qui devront paraître à la manière des Revues. J'en prépare tout à la fois treize, et j'ai des notes et des aperçus pour 60 ou 80. Chaque brochure aura de 100 à 180 pages. Je ne sais encore quand je lancerai la première.

Inclus diverses commissions pour lesquelles je vous prie de prendre votre temps ; il n'y a nulle nécessité à ce que vous fassiez toutes ces courses le même jour. Commencez seulement par le voyageur.

Bonjour, cher ami. Voilà juste un an que je vous ai quitté; comme le temps file! Ma séquelle est assez bien; mais les moustiques, autrement dits cousins, nous dévorent.

Tout vôtre.

P.-J. Proudhon.

comitr. UL 8

4U OOfklittPONbAMGE

Bruxelles, 29 juillet 18S9.

A M. GOUVERNE

Mon cher ami, trois lettres recommandées à vos bons soins ; et, pour vous-même, rien à vous apprendre.

Ce que Ton dit et pense de la paix se sait à Paris comme à Bruxelles. A Londres, on se méûe plus que jamais et Tona rme. Les ministres Palmerston, Russell, Bright, etc., faisant des salamalecs au grand vainqueur, le Times les gourmande et leur signifie d'activer les armements. L'Angleterre en est au regret de n'avoir pas suivi l'inspiration du ministre Derby, qui eût voulu empêcher la dernière guerre. Kossuth, qui a prêché la neutralité, est allé se faire mystifier par l'empereur. Napoléon est coulé. Mazzini, au contraire, qui avait prétexte contre la guerre, se redresse de toute sa hauteur, et vient de lancer un nouveau manifeste. Actuellement on se dispute sur l'origine d'un projet de transaction attribué à la Prusse, et qu'on soupçonne d'être de la façon des Tuileries. Une espèce de ruse de guerre. A travers tout cela, gâchis d'idées, honte nationale, situation de plus en plus compromise. Les jésuites seuls triomphent.

3onjour et santé. Nous avons eu bien chaud ; mais

nous n'avons pas été malades, grftce au régime maigre. Des lettres du Poubs et de la Haute-Saône me font craindre une récolte médiocre. Immoralité croissante ; insolence du prêtre.

A vous de cœur.

P.-J, Proudhon.

i16 CORRESPQNDÂirCE

Bruxelles, 2 août 4859

A M. CHARLES BESLAY

Mon cher ami, je m'empresse de répondre au plus pressé de votre lettre, par M. de Jonquières, qui part dans xme heure.

Je n'ai pas l'honneur de connaître l'avocat dont vous me parlez, M. Boudraut. Mais, quel qu'il soit, vous pouvez être sûr que dès lors qu'il n'est pas de vos amis, il n'est pas non plus des miens. J'attends son Mémoire avec curiosité.

Merci de votre lettre et de celle de Ferrari, et pardon de mes injures. Je vois par la manière dont vous les avez prises que nous sommes d'accord sur tout.

A cette heure, nous voilà de nouveau à la guerre!... L'Indépendance d'hier sent la poudre; dans tous les casinos du midi on fait chanter : Jamais en France^ jamais V Anglais ne régnera. Vos journaux recommencent à chauffer contre l'Angleterre comme ils ont fait contre l'Autriche. La belle politique I...

A vous de cœur.

P.-J. Proudhon.

DE P..J. PROUDHOfl. 117

Bruxelles, 20 août IM.

Mon cher Gouvernet, me voilà encore une fois libre. Le Nord^ journal bonapartiste, qui reçoit ses instructions du ministère français, me désigne nominativement parmi les individus compris dans l'amnistie. Ainsi nous allons nous voir ; dans une quinzaine de jours, ma femme fera ses préparatifs de départ, et ira, en février, préparer le logement. Je resterai pour terminer le déménagement, l'emballage, les expéditions, et je surviens dans cinq ou six semaines.

L'amnistie a fait généralement plaisir. Quelques grognards demandent si l'empereur, qui seul est coupable, a droit de faire amnistie à qui que ce soit; ils seront peu suivis. Si l'étranger était en ce moment fort animé contre Napoléon, il trouverait cela fort ridicule. Madier-Montjau et Louis-Blanc ont fait connaître par des lettres rendues publiques leur dessein de ne pas profiter de la faculté qui leur est offerte; je pense que Victor Hugo fera de môme. Quant au malheureux L.-RoUin, il est retenu par la condamnation à mort rendue contre lui, par contumace, dans l'affaire Tibaldi. Au moment où arrive l'amnistie on me propose de

m GOBKâMN»AliGB

prendre la direction d'un journal de Bruxelles ; je ne pense pas que je doive accepter, ni par conséquent que j'accepte.

Voilà quelques commissions : la principale est pour la rue d'Enfer, 83. Ma femme désire fort rentrer dans son logement; si les conditions restaient les mêmes, j'accepterais volontiers, bien que le loyer soit un peu lourd, surtout après l'année que je viens de traverser. Seriez-vous donc assez bon pour aller jusqu'au n« 83 remettre à M. Valade, en mains propres, s'il est présent, la lettre ci-incluse, et tout en causant avec lui, tâcher de savoir s'il est disposé comme il l'a promis à ma femme, à se dessaisir de l'appartement et du jardin, etc. Nous reprendrions les quelques meubles pour la somme que nous avons reçue, et tout serait dit.

Mais je crains fort que la propriétaire n'élève son prix, qu'elle ne demande 800 francs au lieu de 700 ; que MM. Valade frères, dont l'un a le jardin, l'autre l'appartement, ne fassent des difficultés, ne vous renvoient à Noël ou à Pâques, etc. Dans ce cas, mon intention est de me restreindre sur ce chapitre; nous chercherons d'abord dans le quartier du faubourg Saint-Jacques, un petit appartement de 500 francs, et nous attendrions les événements.

En cas de départ de MM. Valade, laissez ma lettre au concierge, qui doit avoir leur adresse.

Je ne vous dis rien de la manière dont j'apprécie la situation et l'amnistie : nous en causerons à loisir, A vous de cœur, cher ami.

P.-J. PjROUDHON.

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BrnxaUM, )0 «oû4 1900.

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