‹ Correspondance de P.-J. ProudhonChapitre 10 sur 26 · M. E. BALLANDE · texte numérisé non relu

M. E. BALLANDE

Monsieur, P'^^* est trop mon ami et il a trop d^envie dé me donner ses propres amis pour qu'il ait pu longtemps résister à mon désir primitif de connaître la personne qui m*avait expédié de Bordeaux le quartaut de vin rouge morgue P. n<> 1.

Il a donc fini par m» remettre votre lettre du 3 juillet à lui adressée, et par laquelle j'ai appris que, non content de payer pour moi le port et l'octroi de ce vin, vous en aviez encore acquitté le prix chez le proprié^ taire.

C'est donc, monsieur, d'une somme de 24 francs, plus le prix du vin, que je vous suis redevable.

Ne m'en veuillez pas, je vous prie, de ma persistance à parler de remboursement. Vos paroles, votre sympathie qui m'est aujourd'hui révélée, l'approbation que vous donnez à mes études, to^t cela me va au cœur. Possédant votre amitié et votre estime, j'ai le meilleur, et je ne pui3 accepter xien de plus. J'Userai de votre vin» persuadé que, me venant d'un ami, il doit s'y trouver quelque vertu magnétique qui contribuera au

rétablissemeut de ma santé; mais la seule concession que je puisse faire sur les frais, c'est de vous demander quant à présent terme et crédit pour m'acquitter.

A vous, maintenant, je puis bien dire que je suis obligé dans mon intérieur à une sévérité rigoureuse, mais il faut espérer que la situation s'améliorera, et cela étant, pourquoi voudriez-vous m'abreuver gratis? Pourquoi, si mon travail obtient une rémunération honnête, ne vous remboùrserâi-je pas? Votre empressement si plein de délicatesse en subsistera-t-il moins ? Vous en devrai-je moins de reconnaissance ? Et, puisque en pareille affaire c'est Tintention qui est tout, craindrez-vous qu'en soldant une dette je me regarde coiùme dédhatgé de toute obligation de conscience et de cdrar.

Songez, monsieur^ que j'ai trois petites filles; que le principe de TédHcation de toute jeune fille pauvre est qu'elle doit se procurer tout pàt le travail de «efe doigté et n'accepter jaihaid rien d'âme qui vive^ et que )e leur donnerais mauvais exemple si, sous prétexte de poli-^ tique, d'humanisme, etc., etc. y elles me Voyaient recevoir des hommages en nature de mes condtoyens et coreligionnaires. De là, à recevoir elles-mêmes des cadeaux sôus prétexte de gentillesse, il n'y aurait qu'un . pas : vous devinez les conséquences.

Acceptez donc la transaction que je vous propose, et qu'une bonne lettre de vous, en nous mettant définitivement en rapport, tn'appQrte la satisfaction franche et sincère que je désire^ et nous ne serons jamais plus satisfaits l'un de l'autre.

Depuis environ deux mois, j'ai repris le travaili mes forces cérébrales sont assez médiocres, et je suie obligé de m' entourer encôte de précautions. Mais que les

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choses se soutiennent, et dans deux mois j'aurais achevé l'œuvre qui me tient sur le chantier.

Puisse-t-elle vous agréer ainsi qu'à tous nos amis ! Pui.9^ le public y trouver toutes les lumières que j'ai cru y répandre ! Puissent surtout les ennemis de la Révolution le lire de sang-froid I Malgré la torpeur des esprits et le silence des bouches, je vois la guerre civile dans les cœurs : elle ne peut se dissiper que par une courageuse étude et une volonté ferme d'embrasser la vérité, quelle qu'elle puisse être.

Je vous serçe, avec la plus vive affection, les deux mains.

P^-J. PB0UD90i&r.

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Pftri8,27août4dS6.

A M. CH. BESLAY

Mon cher ami, j*ai assisté à la thèse de yotre fils, que je mooraâs d^euvie^ connaître.

Je ne puis que vous féliciter d'abord de sa bonne grâce, de son regard fin et de son heureuse physiono* mie : mais c'est ce que vous savez sans doute le mieux et dont vous vous souciez en ce moment le moins.

Bien que je sois satisfait de sa manière de répondre, je ne voudrais pas le juger déduitivement sur un examen de Droit : je vous eu dirai les raisons.

D'abord, le jeune homme s'occupe plus de sa thèse et d'enlever des boules blanches que de faire montre de son savoir et de son esprit; en second heu, la gymnastique d'école sur laquelle il est jugé, est ce qu'il y a de plus déplorable au monde : c'est une des hontes de la civilisation.

J'ai lu déjà bien des thèses, j'ai avalé bien des discussions de Droit, bien des dissertations d'École, et plus j'avance, plus je rçste convaincu que toute la jurisprudence n'est que l'art de trouver l'équation des antinomies sociales, ce dont MM. les professeurs ne me paraissent avoir aucune idée. Aussi l'on dispute du pour

DE P.-l. MODOBON. <«

et du contre, on ya d*opinion probable en opinion probable; de la Yérité en elle-même, il n'est presque jamais question. De temps en temps on se raccroche à un axiome; comme lliomme qui se noie se prend à une branche de saule; mais quand il s'agit de s'aventurer au loin dans la déduction des principes, alors on tombe dans le doute et la contradiction.

Une des questions sur lesquelles M. Beday votre fils a échoué, n'a pas eu d'autre cause. J'ai été trèsheureux de voir ses efforts et sa ténacité contre l'interrogateur ; j'aime mieux im homme qui échoue dans un examen parce qu'il manque à l'École pour soutenir son propre sentiment, qu'un perroquet dont Theureuse mémoire enlève les suffrages de ses professeurs.

Sans cela, votre fils aurait eu cinq boules blanches au lieu de irwï contre àtw rouges qu*il a obtenues.

Mais, encore une fois, comment établir un jugement sur une pareille épreuve?;..

Sur une question où il a été d'accord avec le maître, je me fusse Mt fort de prouver qu'ils ne s'entendaient ni l'un ni l'autre ; sur une autre, où M. Beslay a été condamné, je soutiens, même contre le Code, qu^Û avait raison. Que conclure de tout cela?

Que la science est à faire, et que nous sommes bien heureux en attendant que noire jeimesse ne devienne pas slupide. <

* Je ne doute pas que votre fils ne soit très^-eapable d'embrasser de haut toutes ces choses, et je suis trèspersuadé que l'audace ne manquera pas à son esprit. C'est ce qui, pour moi^ résulte de la séance, et dont je vous fais mon comfpliment.

Je vous serre les mains.

P.-J. Proushon.

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7 septembre^ idlSê.

ÀÙ RÉDACTEUR DE LA 9AZETTS ItE PAÉIS

Monsieur le Rédacteur, pour le coup ilm^est impossible de ne pas protester contre Talnis qui est fait de mes lettres dans je ne sais quel ii^térèt de curiosité désoeuvrée et à tous les points de vue répréhensible.

Une lettre est un acte de la vie privée que personne, pas môme celui à qui elle a.étéadiesaéei n'a le droit de livter à la publicité contre la tolonté de celui qui Ta écrite. Une pareille publication ocnstitue un.Féritable abus de confiance, une violation de riwni^^tèlé. : J'aime à croire que, dans le grand nombre de lettres qu'il m'est arrivé d'écrire, il n'en est aucune dojai j'aie pliis à rougir que des deux qui viennent de paraître dans votre journal. Mais ce n'estpâs la satisfaction de mon amour-propre que je dois considérer iei, ce soi>t les principes de la brâne fm et de l^jnof i^Uté ]>ubUque. Ce qui m'àrrive, à le bien prendre,, esit. une véritable insulte, dont vous m'obligeriez fort,: monsieur le Rédacteur, au nom de k bienveillance que vous m'avez toujours témoignée, de ne pas voW rwAre davantage complice.

Malgré la retraite dans laquelle je me renferme, il

m^arrive encore tous les jours de recevoir des lettres de personnes inconnues et sur toutes sortes de sujets. J'ai rhabitude de répondre à toutes impromptu, selon Tinspiration de ma conscience et de mon entendement. J*ai gagné à ce système de faire plaisir quelquefois à d'honnêtes gens, et, ce qui vaut mieux, de mériter leur estime. Qu'après cela il m'arrive d'être dupe, malgré toute ma présence d'esprit, de quelque mystification, c'est l'inconvénient inévital^le d'une pareille correspondance. J'en prends de bon cœur mon parti, et je permets aux indiscrets de rire tant qu'ils voudront de ma naïveté. Mais vous, monsieur le Rédacteur, et vos confrères de la presse périodique, permettez-moi de vous rappeler, une fois potur toutes, à la seule conduite qui vous convienne et qui est l'abstention la plus sévère. Vous obligerez votre tout dévoué.

P.-J. Proudhon;

iV ODimESPONDÀNCE

Paris, 12 septembre 18S6.

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