A M. EMILE CHARPENTIER
Monsieur, quand bien même j^aurais Thonneur de vous cûnnaitrç intimement, il me serait impossible de répondre. avec quelque étendue aux questions que vous «ne faites, de pareilles miatièrés exigeant assez de développemônty et ne comportant pas non plus toujours récriture. .
Voici, en résumé, ce que je puis vous dire, et qu'il est permis de ne dissimuler à personne :
Les causes du malaise qui se fait sentir dans la société ne sont point accidentelles, particulières à notre époque et à notre pays; elles sont aussi vieilles que l'espèce humaine, elles sont devenues constitutionnelles, et elles ne se distinguent aujourd'hui de ce qu'elles ont été auparavant que par le sentiment plus vif qu'ime génération avancée en éprouve , et par la qualité des réflexions et de l'antagonisme qu'elles soulèvent.
Ces causes, donc, je les ai en grande partie analysées et développées depuis dix ans dans le principal de mes ouvrages, celui qui a pour titre : Contradiciions Économiques, auxquelles il faudrait ajouter les Clm-
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tradictims dç Ibl phUosophiâf de la politique^ de loireligioa et du draU.
Ce mot de contradiction ne doit pas se prendre au sens yulgs^ire d'un homme qui dit et se dédit. Il s'agit, au contraire, d'une opposition inhérente à tous les éléments, à toutes les forces qui constituent la société, et qui fait que ces éléments et ces forces se combattent et se détruisent si Thomme, par sa raison, ne trouve le moyen de les comprendre, de les gouverner et de les tenir en équilibre.
L'ouvrage que j'ai pi]Alié à ce sujet a été médiocre* ment compris : c'est un peu la faute de la méthode que j'ai cru devoir employer; mais il est utile que la raison publique l'entende , parce qu'il est mainte circonstance où elle est indispensable; d'ailleurs, la vérité doit être payée son prix.
C'est la critique générale que j'ai faite de ces contradictions qui m'a fait passer aux yeux de bien des gens eè aux vôtres ppur un homme de pure négation, exclusif et contradictoire. — La vérité est que j'affirme. TOUS les principes que dégagent la société et Tesprit humain, que j'en cherche l'organisation^ et que, je ne les nie, qu'en tant qu'ils sont en subversion ou se posent eux-mêmes en prédominance.
Yoilà, monsieur, ce que je puis vous dire en quelques mots sur les causes du mal qui dévore Thumanité; il ne s'agit de rien moins que de sa constitution étemelle, laquelle est à cette heure à l'état d'agitation
chaotique.
J'en ai dit assez pour me faire entendre de ceux qui ont voulu entendre; mais trop d'intérêts sont engagés pour que de pareilles vérités entrent facilement dans le domaine public. Tout ç'oppo^ donc, no.u*seu|ement à
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réquilibraliaû générale, mais même à ce que la Térité soit étudiée et propagée. Un in^mense voile est jeté sur les choses humaines; une conspiration universelle est ourdie par toutes les forces intellectuelles et sociales pour entretenir le statu gtio. Le peu qui a été dit et démontré, au lieu de pousser lés esprits vers la recherche, les a irrités ; et la mauvaise foi, avec la passion, règne maintenant presque partout.
Dans ces conditions, ilest aisé, comme votis^le faites, de prévoir des catastrophes.
Le peuple est en fureur, je le sais; ses mauvais instinctSy comme vous dites, débordent. Il n'est retenti que par la considération de son propre jugement, car c'est lui qui, par la masse de ses suffrages, a fait Tétat de choses. Il faut donc que le peuple boive jusqu'à la lie sa propre condamnation ; il faut que la génération qui a fait la Présidence et TEmpire passe avant que les masses songent sérieusement à s'émouvoir.
C'est avec des contradictions que j'aurais à vous expliquer conmient le peuple n'est apte tout au plus qu'à faire des empereurs, et comment les empereurs n'ont d'autre destinée que celle d'écraser le peuple. Les gens qui, comme le peuple, ne regardent qu'aux petites raisons, à la superficie des choses, trouvent que c'est, d'un côté, ime abominable bêtise ; de l'autre, une horrible trahison. Moi, je vous dis simplement que c'est fatal. Il fallait éloigner le peuple de l'urne et travailler devant lui à la solution du problème, — hors de là, il était inévitable que le peuple, livré à sa puissance d'attraction, fit un empereur, et que l'empereur, une fois fait, se mît à museler le peuple...
Quant à la bourgeoisie, que le peuple hait, dont il convoite, dites-vous, les biens et qu'il menace de sa
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vengeanee, 6Ue est dai» une sHulalidn aaialegpii^. L'kistinct étant le même partout, la bourgeoisie n'a pas moins d'avidité que la multitude, elle ea a même d'autant plus qu'elle possède davantage. La démocratie s'étant donc suicidée par le seruiin, et le pouvoir a^ant été reconstitué par le peuple, plus fort qu'auparavant, il était fàiel que la bourgeoisie se group&t autour de lui : le capital autour de l'épée ; fatal, que ce groupa remit les distributions que ferait l'empereur du domaine public ; fatal, que ce même groupe, gorgé de riehesses, pesât de tout son poids sur la plèbe, et, par la fortune et les emplois, se remit en position de se débarrasser un peu plus tard d^uri Empire qui lui déplaît, sans avoir rien à craindre de l'insurrection populaire qu'il redoute.
Nous en sommes là. La guerre sociale est dans toutes les âmes ; l'égoïsme, la perversité des instincts sont aussi grands d'un côté que de l'autre. Le peuple a épouvanté le bourgeois par les scènes et les théories de 48; il a chassé unfe dynastie qui était chère aux bourgeois; créé un pouvoir qui lui est odieux; causé, pour se faire plus ou moins entretenir, des dépenses en travaux publics, etc., etc., pour quelques milliards. Voilà ce qu'a fait le peuple.
Le bourgeois, en revanche, en 48 et en 52, a fait faire, par les pouvoirs qu'il entourait, deux proscriptions énormes; plus de 40 ou 50,000 démocrates ont disparu par la mort, la transportation, l'émigration volontaire. Le bourgeois est arrivé au comble du mépris pour la plèbe qu'il exploite sans miséricorde.
Il va sans dire qu'à travers tout cela il y a une faible minorité de bourgeois et d'ouvriers qui déplorent un pareil antagonisme, et s'efforcent do le faire cesser.
lao CORRESPOMDANCB
Peut-être sera-t*-il donné à la justice de dénouer ce noeud gordien. Mais il y faut du temps, et les événements Tont aujourd'hui plus vite que les idées des hommes.
Tenes^vous calme, monsieur, évitez toute parole indiscrète, toute démarche inopportune. Plaignez les hommes, croyez toujours plus à leur malheur qu'à leur méchanceté, et faites, dans la sphère d'action qui vous est offerte, tout le bien qui vous est possible. Je vous salue fraternellement.
P.-J. PaOUDHON.
DE P.«J. PROUDHON. m
Paris, 24 août 1896.