A M. AUDEBRAND
Monsieur Audebrand, puisque, par la publication que vous avez faîte dans la Grozette de Paris de ma lettre à VÉcuyère^ vous vous êtes placé entre M. Gabriel Vicaire et moi, vous me pardonnerez de recourir à votre obligeaace pour en finir, s'il est possible, avec la plaisanterie beaucoup trop prolongée de ce M. Vicaire.
Pilbes, notre ami commun, et qui devait me conduire à vous sans la précipitation de son départ, m'a renouvelé à plusieurs reprises, dans les termes les plus chaleureux, l'assurance que je pouvais voir en vous im véritable ami, et la visite dont vous m'avez honoré avec M. Dollingen m'a prouvé la vérité des paroles de Pilhes.
Au surplus, le service que je vous demande n'est qu'une bagatelle qui ne vous coûtera pas une demiheure de votre temps.
Voici les faits :
Le 9 juillet 1855, je reçus une première lettre de M. Gabriel Vicaire, que. vous trouverez au dossier ci-joint, n^ 1 . — Le motif apparent était de me demander,
P.-J. PR0I)4>1K)N. m
comme pour récuyère, des conseils de conduite; je crus y voir ou Tenvie puérile de m'arraçher un autographe ou une expérience faite sur mes opinions.
Contre mes habitudes, je gardai copie de ma réponse que vous trouverez n® 2.
Cinq mois plus tard, le 8 décembre, M. Gabriel revint à la charge. Sa lettre est datée d'Auteuil. Je n'y vis qu'une impertinence et une charge, et m'abstins d'y i-épondre, n° 3.
Les choses en étaient là, lorsque le 10 juillet dernier je reçus ime première lettre datée de Choisy-le-Roy, et signée Delphine Saint-Aignan. C'est la première de notre célèbre écuyère ; vous la trouverez n^ i.
Vous avez ma réponse à cette lettre dans votre journal.
A cette réponse, M"« Saint-Agnan ou celui qui pre^ nait son nom fit une réplique, n° 5, qui me parut cette fois empreinte d'un certain caractère de sincérité.
Entrant plus avant dans l'hypothèse de ma correspondante réelle ou fictive, je répondis encore, entre le 14 et le 21 juillet, par une missive dont je ne possède ni original ni copie.
Une troisième fois, le 21 juillet, M"® Saint-Agnan m'écrivit pour me remercier: c'est la lettre n^ 6.
Il faut dire que ce qui m'avait engagé à écrire une seconde fois à cette dame, c'est qu'ayant pris quelques informations, j'appris, de deux côtés différents, qu'il existait en effet ime actrice ou écuyère de ce nom qui s'était retirée du service, etc.
Le 20 ou 21 juillet vous publiâtes ma lettre. L'envoi, signé Gabriel Vicaire^ dent elle était accompagnée, me prouva sur-le-champ que les lettres de celui-ci et celles de l'écuyère partaient de la même officine, bien qu'elles
m oemitËSFotoANcË
fussent de mains difiBArenies,* comme vous pouvez le vérifier par vos yeux.
Le ton lest et grivois de cet envoi me montre en même temps que le seul but du sieur Vicaire et de ses collaborateurs avait été de me faire une mauvaise plaisanterie. Je suppose que leur intention ne va pas plus loin.
J'avais le droit de regarder dès lors cette publication comme une offense; vous avez approuvé vous-même, monsieur Audebrand, cette manière de voir. Je vous l'ai dit, quant au fait de la publication, bien qu'elfe m'ait fait plutôt du bien que du mal, je la réprouve, parce que je ne veux servir au public ni de sujet d'édification, ni de sujet de scandale; j'entends que ma liberté, ma vie domestique et intime soient à l'abri de toute illustration.
Instrumenter un homme, pour quelque motif que ce soit, c'est manquer à sa dignité, c'est, je le répète, lui faire insulte.
Avec vous, mon cher monsieur Audebrand, je puis bien distingmer le fait de l'intention : puis-je vous en vouloir plus qu'à notre ami Pilhes ?
Mais il en est autrement de M. Gabriel Vicaire dont l'obsession depuis plus d'un an a fini par tourner tout à fait au persiflage.
Or, voici que ledit M. Vicaire, par deux lettres récentes, des 4 et 9 du courant, me demande des exphcations, se prétendant insulté lui-môme, et, si je ne lui donne satisfaction, me menace d'un duel (n®* 7 et 8 du dossier).
Je ne ferai aucunô réponse à ces lettres, et j'attendrai ses témoins, que je me propose de vous renvoyer, si vous Tavez pour agréable. C'est vous qui aveK pu vous
DE t^>j. pitoimiON. m
croire aussi bien insulté que lui, que je choisis pour tirbitre.
Voici, si vous me permettes de vous donner mes instructions, quel serait votre rôle :
D'abord, savoir quel est ce M. Vicaire, quelles sont ses habitudes, quel a pu être son but avec toutes ses lettres, et ce qu'il prétend.
En second lieu, lui déclarer nettement de ma part que je tiens à insulte toute sa conduite, et que je refuse de lui appliquer le bénéfice de la distinction que je fais entre le fait et VitUention jusqu'à ce qu'il m'ait le premier donné satisfaction sur toute sa manière d'agir à mon égard.
Je n'accepte pas, par conséquent, l'excuse qu'il me donne dans sa lettre du 4 septembre, où il prétend n'avoir agi que pour mon honneur et gloire ; je dis qu'il y a de sa part mystification, intention de mystifier, berner, faire poser y comme on dit, un homme.
Voilà ce que j'entends maintenir, et dont je ne me départirai que sous la condition que je viens de déterminer moi-môme.
Si M. Vicaire ne se tient pas pour satisfait et exige davantage, s'il parle de duel, vous saurez, monsieur Audrebrand, que je me réserve de régler moi-même cette affaire-là, et que votre mandat ne va pas jusqu'à rien débattre de ce côté.
Ecoutez M. Vicaire, prenez note de ses dires, faites-le parler, lui et ses témoins ; que la provocation soit bien constatée et je me charge du reste.
Je regrette de venir ainsi vous entretenir de mes petites tribulations, mais vous conviendrez qu'à cette heure vous me devez presqie d'accepter cet arbitrage. Si tiotre homme n'est qu'un écervelé et un fou, nous en
132 ÛORaSSFOIfDANGB
rirons, et vous me plaindrez de ma trop gHinde facilité à répliquer à des inconnus; s'il faut le prendre au sérieux, je pourvoirai moi-môme à ma défense.
Surtout ne prenez point fait et cause dans cette ridicule affaire ; surtout aussi, point de publicité. Je vous serre la main.
P.-J. Proudhôn.
Paru» !2i septembre 185Q.
A M. TILLOY
Monsieur, je regrette fort de ne m'ôtre pas trouvé chez moi quand vous vous y êtes présenté : j'aurais eu le plaisir de reconnaître en vous un ami de plus, et en même temps un homme de cœur et d'intelligence.
De telles bonnes fortunes sont assez rares pour moi, surtout depuis cinq ans, pour que j'en fasse le cas qu'elles méritent : aussi ne doutez pas que vous eussiez été le bienvenu. Que me parlez-vous de pièges ? Je suis le moins soupçonneux des hommes, et la prudence n'est pas. Dieu merci ! ma vertu favorite. Mais je me suis arrangé depuis bien longtemps pour ne jamais rien dire dans le secret que je ne puisse avouer tout haut : hormis mes affaires domestiques, je n'ai guère plus de secret pour mes ennemis que pour mes amis. Tant pis pour les impertinents qui abusent de mes moments et de ma bonne foi : je ne vais pas longtemps sans les reconnaître, et je tiens que le dédain d'un honnête homme est le plus cruel des châtiments.
Que vous dirai- je sur votre belle et touchante lettre?
J'ai éprouvé bien des défections, des trahisons même;
OMKSP. VII. 9
134 GORftÊSPONDANGË
j*en ai été souvent attristé, il est si pénible de voir tomber ceux qu'on aimait 1 Je m*en suis consolé toujours par la pensée que le regret des morts ne doit jamais nous faire oublier ce que nous devons aux vivants.
Je sais quelle haine j'ai allumée contre moi dans un certain monde : parfois aussi elle me chagrine; mais j'en prends mon parti et je garde ma sérénité, en réfléchissant que la plupart des hommes ne sont que de grands enfants, et que les enfants haïssent le médecin qui les médicamente, les cautérise et les vaccine. Quand ils auront grandi, medis-je, ils m'aimeront.
, Comme vous,. j'ai connu les déchirements de la conscience lorsqu'elle passe de l'état de foi religieuse à celui de justice philosophique, et je sympathise à vos désolations. Mais il faut songer, mon cher monsieur, et ne jamais perdre de vue ce principe, que quelque opinion que nous nous fassions du gouvernement de l'Univers, que la pensée dirigeante soit celle d'une nature supérieure, ou répandue et latente dans tous les atomes qui composent le monde, en dernière analyse les choses ont été bien disposées ; que ni la mort, ni les révolutions, ni la perte des croyances, ni Fépuisement des amours, ne sont un mal ; que c'est un gain pour celui qui sait les comprendre, qui juge ces choses ce qu'elles valent, qui eh jouit un instant et s'en affranchit de manière à rester toujours lui-même, comme l'univers dont l'équilibre est inaltérable.
Nous ne perdons rien que par notre ignorance et notre folie, par notre servitude aux choses et aux hommes ; or, puisque la science et la liberté sont infinies, puisque notre vertu (fépehd de nous-mêmes et que tout homnié Ihonnète et dévoué à ses semblables
peut àvoît autaûl d*afifections que son cœur en peut contenir, pouvons-nous être jamais malheureux?
Je marque bien, de temps à autre, que mes idées défraient certains esprits qui ne me nomment pas ; dans les commencements, cette petite ingratitude froissait mon amour-propre di'aMiGUT, genus irritabile vatum! — En y regardant de plus près, j'ai reconnu qu'il y avait bien peu d'idées dont un écrivain ait jamais pu dire : celle-ci est à moi: — que tout ce qui nous appartient est une 'certaine manière de les dire, un à-propos, une liaison que nous découvrons entre ces idées et certaines autres. Je me console donc encore en pensant qu'après tout je ne suis pas sûr que l'on me fasse injustice, et qu'enfin cette vulgarisation qui semble spontanée me profitera d'autant.
L'ouvrage de Strauss est traduit depuis 1839 par un des plus habiles hommes de l'Institut, M. Littré. Cet ouvrage n'a pas eu en France le succès qu'il méritait ; nous n'en sommes plus à éplucher les versets du Nouveau-Testament, sans compter que Strauss, qui a parfaitement démontré que ledit Testament n'était qu'un recueil de contons bibliques^ n'a eonclu à rien de po^ sitif sur Jésus, sur sa mission, sur la formation du christianisme, etc. C'est un travail à entreprendre. Les livres allemands ne nous vont pas.
Le livre de Fuerbach a déjà eu aussi une traduction par M. Ewerbeck. Cette traduction est fidèle comme un mot à mot, le traducteur sachant à peine le français et faisant sa besogne à coup de dictionnaire. Cependant les curieux l'ont lu ; quelques-uns sont entrés dans ce système d'exégèse qui me parait, à moi, faux et outré. Les Allemands ont trop adoré la Bible pour n'en pas dire toutes les abominations possibles; à mon avis, ni
Feuerbach, ni Strauss, n'ont dit la vraie vérité siur le mosaïsme et le christianisme.
Je n'entends pas dire par là que vous ne deviez pas lire ces livres; au contraire, il faut les lire. Vous y apprendrez quelque chose, mais je doute que vous en soyez satisfait.
Quand à la discussion entre MM. Girardin et Lburdoueix, je n'avais garde de m'en mêler. On ne traite pas de pareilles questions par-dessous cuisse ; en me jetant dans cette mêlée, je n'aurais fait qu'augmenter la confusion et épaissir les ténèbres.
Mais je compte publier, fin de cette année, un travail considérable sur ces questions de droU, de devoir^ de liberté^ etc., qui sont plus que jamais à l'ordre du jour, et dont tout le monde s'aperçoit aujourd'hui qu'on ne sait pas le premier mol.
Qu'est-ce que la justice?
Qu'est-ce que la liberté?
Qu'est-ce que la religion? Etc., etc., etc.
Celui qui résoudra ime douzaine de ces questions aura fait l'œuvre du siècle.
Je vous serre la main, monsieur, bien sincèrement.
P.-J, Proddhon.
DE P.-J. PROUDUON. iSf
Paris, 36 septembre 1856.
A M. BERGMANN
. Mon cher Bergmann, j*ai reçu ta petite lettre du i9 courant!
Depuis la première q^ue je t'ai écrite, ma convalescence a marché avec \mê extrême lenteur et par une série d'oscillations. J'ai eu d'abord deux reprises de diarrhée ; puis, la semaine passée, un rhume affreux avec fièvre, vomissements, etc. Avant-hier, je ne pouvais manger, et j'étais encore dans l'incapacité absolue de penser, de marcher ou d'écrire.
Enfin, je vais mieux, comme j'ai été m^dntes fois : mais je ne trouve toujours pas le TÎn bon, et je me sens l'estomac d'une débilité extrême.
Je m'attends à une interruption de travail d'au moins deux mois : quelquefois cela est plus long encore.
Tu vois que j'ai été rudement éprouvé. Après la mort, qui termine si souvent les attaques de choléra, ce qu'il y a de plus malheureux dans cette épidémie, c'est la soustraction énorme et longtemps prolongée des forces vitales, surtout des nerfs, des muscles et de l'estomac. La diète que le malade est forcé de s'imposer, à peine des accidents les plus graves, amène en outre une dimi-
138 COJ^BJÇSPQNPANCE
nution de chaleur animale très-grande : c'est ce qui m'a causé récemment ce rhume dont je ne suis pas encore remis.
T'ai-je dit que Maguet, notre ami, qui exerce la médecine dans la Beauce, me réclame à grands cris pour soigner ma convalescence? Deux fois déjà j'ai été forcé d'ajourner mon départ après rendez- vous pris; je n'oserais encore me mettre en route.
J'occupe mes longues et tristes Journées de la lecture de quelques classiques. J'ai lu Tacite, Suétone, Horace, Salluste, Justin, et quelques fragments parmi les Grecs. Le hasard m'ayant procuré un Anacréon, j'ai fait de ce Grec une étude très-sérieuse. Je jxe puis te dire tout ce que je découvre dans ces originaux, dont le fonds est si connu. et si usé. Il me semble que ce sont encore des mines vierges. Nous ne connaissons guère les anciens que p&r rinterprétation classique du quinzième, du seizième et du dix-septième siècle. Mais si nous les lisons avec un esprit suffisamment préparé, élargi par la philosophie moderne et la science économique, nous y découvrons tout un monde tout à l'heure oublié.
Je t'ai dit jadis que je m'occupais d'histoire. ' Tu dois penser qu'il ne s'agit point pour moi de composer des narrations plus ou moins élégantes, et de rivaliser avec MM. Thiers, Lamartine, L. Blanc et autres, ppur ne pas ppirler des sublimes narrateurs d'autrefois, les Tite-Live et les Hérodote. .
Tout au plus retiendrai-je quelque chose de Tacite...
Ce n'est pas l'invention de la patière historique qui m'occupe : à cpt égard, il y â assez de besogne de faîte.
Ce que je veux, c'est l'âme, la pensée intime, le moa-
vement intérieur et organique de Thistoire, et c'est pour cela que je relis, comme je te le disais tout à l'heure, mes auteurs.
Une autre fois, je tâtherai de causer de tout cela avec toi.
Maintenant, je ne puis que te dire bonjour et te remercier du tendre intérêt que tu prends à ma santé et à ma famille.
Mille souhaits aux tiens; mille choses à ta femme. Ton ami,
P.-J. Proudhon.
140 COtlRESPONDANCE
Paris, 4 octobre i85<$.
Mon cher docteur, auriez-vous Tobligeance de m'en- Toyer un semblant d'ordonnance ou de médicament pour ma tête, à seule fin de tranquilliser ma femme.
Voici le fait :
Depuis trois semaines, cela se passait assez bien; je travaillais beaucoup; Je sentais pourtant que la cervelle était sensible et qu'il fallait user de précautions.
Mardi, j'ai dû assister à Tenterrement de la femme d'un ami. Je crus que je pourrais aller jusqu'au cimetière; le corbillard allait grand pas, et j'ai fait une marche forcée dont il me reste une courbature cérébrale qui depuis trois jours m'a empêché de travailler.
C'est l'épuisement des forces musculaires qui est cause de cet affaissement, dont le contre-coup se fait sentir en ce moment, surtout au cervelet.
J'ai la tète, ou, pour parler comme tout le monde, les idées assez nettes; la jambe assez sûre quand je n'ai pas trop marché; mais je ressens autour du cerveau, surtout dans la partie postérieure, un malaise qui se manifeste par éructations, sueurs, agacements, velléités de syncope; la nuit, des commotions et soubre-
l»iS P.^. PROltbHON. U{
sauts, relâchement de yentrei etc.; bref, je ne ira- Taille pas.
Vous est-il arriré de sauter maladroitement d*une voiture ou d'un escalier quand il semble que la commotion reçue sous le talon vous fait sauter la cervelle? C'est comme cela que je suis, et cela me vient de la course forcée de mardi. En rentrant chez moi, j'étais on ne peut plus mal, et cela n'est pas encore dissipé.
Avez-vous des nouvelles de Mathey? Je ne vois pas les Gauthier, et je n'ai rien à lui apprendre.
Rien autre non plus à vous mander, si ce. n'est qu'avec votre aide je compte commencer mon impression du 15 au 20 courant.
Mille bonjours.
P.-J. Proubhon.
P,^jS. Notre ami Gouvemet, aux trois quarts homéopathe, prétend qu'il me faut un médicament qui agisse à la fois sur le cerveau et sur l'estomac.
H? (3(î(«^ç;sppNpANcs.
Paris, 8 octobre 18S6.
A M. LE DOCTEUR CRETIN
Mon cher Crétin, j'ai pris hier matin la dernière cuillerée de ma potion Bryonne. Ma femme croit avoir remarqué que depuis que j*ai commencé de prendre ce médicament, la surexcitation de mon cerveau a monté de quelques degrés; j'en serais heureux, car cela prouverait Taction du remède.
Quoi qu'il en soit, voici une observation essentielle :
Je pense, quant à moi, que ma course forcée n'a été que Voccasion qui a déterminé chez moi cette petite rechute, et que la vraie cause est plutôt dans les cinq ou six semaines de travail qui ont précédé.
J'en juge ainsi à la prolongation de mon malaise, qui me semble hors de proportion avec l'accident en question; j'en juge surtout à ce que depuis le 30 sep- , tembre, jour de cet accident, il y a eu accroissement d'impuissance, et non pas diminution lente et insensible.
Bryonne est-elle pour quelque chose là-dedans ? A vous d'en juger.
Il me semble toujours que la partie antérieure du cerveau gagne sur la postérieure, qui est plus malade.
Au reste, il faut bien reconnaître que je ne vaux guère. A chaque mouvement, il me semble sentir un tiraillement dans la cervelle, des grincements, etc.
Pepnettez-moi à ce sujet de vous adresser une question :
N'y a-t-il donc rien d'apoplectique dans mon fait ? Ces lourdeurs, ces brouillards, cette sensibilité excessive, ce ballottage, ces chaleurs de cerveau, tout cela n'accuse-t-il pas quelque engorgement séreux ou sanguin à combattre par le régime ?...
Je vous écris non en homme gui se frappe^ voilà plus de six mois que j'ai eu le temps de l'être ; mais en observateur à qui l'incapacité du travail ne laisse que la tri^tQ ressource de regarder en dedans. C'est égoïste, c'est affreux, je vous l'accorde, et c'est bien le plus vilain défaut de ma maladie.
Remettez-moi en élat, et que je travaille 1... Je vous serre Ija w^in.
Ul COtmKSK)NbANcK
Paris, 10 octobre i8N$.
A M. VILUAUMÉ
Mon cher Villiaumé,je vous remercie de votre bonne lettre, et vous fais mes compliments de votre succès judiciaire. Il est bon que nous autres, gens de révolution, gens de lettres, gens de philosophie et d'histoire, nous prouvions de temps en temps que nous sommes aussi forts praticiens que tant de racailles qui nous dédaignent, parce que nous ne sonmies pas des routiniers et des empiriques. Au reste, vos preuves sont faites depuis longtemps, et vienne le jour, vous n'auriez pas, comme tant de préfets et ministres de TEmpire, à faire votre apprentissage.
Ma santé s*est assez bien soutenue jusqu'au 30 septembre, jour où une marche forcée m'a occasionné une petite rechute.
Pendant huit ou dix jours j'ai dû suspendre le travail, et depuis hier je m'y remets tout doucement. C'est toujours la cervelle qui m'assassine.
J'ai poussé la révision de mon livre jusqu'aux 9/1 2«. C'est encore un quart de besogne qui me reste. Ce serait enlevé en un mois, si j'étais fort; mais, attendu l'état de ma tète, cela me prendra six semaines. Je ne
» p.^. paoimiDN. lis
compte pas moins commencer Fimpression fin courant ; elle durera jusqu*au \" janvier.
Avant-hier, le ministre a fait venir tous les journalistes de Paris et leur a enjoint de ne pas parler de la crise. Régime de muets, régime d'aveugles I En auronsnous plus d'intelligence? en verrons-nous plus clair?
Vous ne me dites rien de M"*« Villiaumé votre mère. Comment va sa santé ? Quelles sont ses réflexions? Les femmes sont toutes un peu devineresses, et quelquefois elles vont plus vite par l'intuition que nous par l'analyse. A quand la BeUe ?. . .
Je vous serre la main.
P.-J. pROUDHON.
44f OQMOBMNDÀffCS
Paris, 13 octobre ié56.
A M. CHARLES BESLAY
Mon cher ami, je suis heureux d'avoir enfin reçu de vos nouvelles. Vraiment vous brûlez l'espace : quand on vous croit rue de la Cerisaie, vous êtes à Neufchâtel; d'un dimanche à l'autre, vous faites vos trois cents lieues sans qu'il y paraisse.
Conservez cette belle santé , et nous nous réjouirons dans un meilleur temps.
L'ami qui vous remettra la présente est l'ancien gérant du Peuple, Bisson, avec qui vous avez causé quelquefois au bureau. Mais vous l'avez sans doute perdu de vue.
Bisson est peintre sur toile, sur verre, sur tout ce qu'il vous plaira. Il sait la comptabilité; il a une jolie écriture, il écrit le français correctement. Sa moralité est excellente; sa conduite inattaquable, comme sa gaieté. Avec tout cela, il est sans emploi, hormis un portraitqu'il a sur le chevalet et auquel il consacre une heure ou deux par jour. U parait que ce blagueur de P*** lui a promis de l'employer dans sa compagnie de banque en Espagne, qui m'a bien l'air d'un château en Espagne. J'aimerais mieux pour Bisson la moindre
DE P.4. MorDtJoifi. U1
chose venant de votre main que toutes les promesses d'un P***.
Songez-y donc, s'il vous plaît, et, au premier poste vacant, coUoquez notre jeune homme. Ce sera im vrai cadeau que vous ferez à Tentreprise, quelle qu'elle soit.
Je vous serre la main, et sitôt que ma tète me le permettra, j'irai Vous voir,
P.-J. Proudhoh.
148 COaEeSPONDANGE
Paris, S6 octobre t8S(6.
A M. CHARLES BESLAY
Mou cher ami, je vais commencer cette semaine» sans faute, Timpression de la troisième édition du MaJMMÏl,
Vous m'obligeriez fort, en conséquence, si vous pouviez d'ici à huit ou dix jours, me donner une note succinte de l'état des associations.
Il ne s'agit pas, cette fois, d'entrer dans des détails. Je veux réduire de beaucoup l'espace que je leur ai consacré; seulement, je voudrais en dire quelques mots concis et catégoriques. Pas de banalités, rien de vague; des faits.
Vous devez avoir un exemplaire de la deuxième édition du ManueL A vue de chaque article que vous pouvez relire la plume à la main, il vous sera aisé, en y donnant un quart d'heure, de faire le travail que je vous de mande. Les as&ociés et moi nous vous en aurons une égale reconnaissance.
•Je mettrai surtout en contraste, si vous me fournissez des faits, la probité des ouvriers avec le dévergondage de nos corsaires boursiers : ce sera d'un bon effet. Dans cette vue, ne ménagez pas les renseignements ; je ne regarderais pas à dix ou douze pages.
DFi P^. l>KUlil»H0^.
J'aurai à vous parler d'une ajfaire ensuite.
On se porte assez bien ici, et Ton yous embrasse à la grosse pincetti.
" A vous de cœur.
P.-J. Proudhon.
C0KRE3P. V
iO
(M €OimKStH)NDANCia
Paris, 56 octobre 1856.