‹ Correspondance de P.-J. ProudhonChapitre 14 sur 26 · A M. PENET · texte numérisé non relu

A M. PENET

Mon cher ami, la veille de votre départ, jeudi 4, à six heures et demie du soir, ma petite fille expirait dans les bras de sa mère, tuée par le travail de la dentitioB. A six mois, et de complexion délicate, elle n'a pu soutenir une crise qui s'était déclarée avec violence.

Vous savez ce que nous éprouvons pour ces petits êtres; quel crève-cœur quand nous les voyons souffrir I C'était déjà le regard, le sourire, Tamour, un commencement d'intelligence. Cette enfant m'était entrée avant dans l'âme, et, dans mon état de souffrance cérébrale, sa mort m'a percé comme d'un dard qui a déterminé chez moi une petite rechute. Depuis huit jours, j'ai la tète embrasée, congestionnée, et le cœur défaillant. Je me prêche, je me reproche cette faiblesse, je fais appel à mes devoirs, je proteste de toutes mes forces contre \m attendrissement peu viril : je n'y puis rien. Il faut payer le tribut par un relâche forcé de quelques jours.

J'ai eu la visite, le lendemain de l'enlèvement, de M. Antoine. 11 m'a assuré que leur espérance était plus forte que jamais; que d'ailleurs ils étaient résolus de sortir d'inqidétude, et qu'ils avaient déclaré au mi-

nistre que si d'ici à la fin de Taimée une décision n'était pas prise, Us tupprimeraieiU le senrioe.

Vous devez savoir cela et d'autres choses. Si vous m'écrivez avant de rcrpartir, donnez-moi quelques détails sur toutes ces affaires, dont la tournure, Tesprit, la moralité me répugnent de plus en plus. Que n*ai-je comme vous im coin de champ avec une baraque I J'irais y vivre de pommes de terre que je planterais de mes mains, et je quitterais la philosophie, rÉconomie et la littérature.

Amitié inviolable.

J At

C0BKE8P. VII.

m c(mREi»H)NiyÀWB

Mon ^b/^ Parimon, j*ai eu grand^peine à me reconnaître dans les extraits de correspondance qu*a publiés hier le Constitutionnel^ et je ne puis encore à cette heure deviner à qui cette correspondance était adressée. Je n'ai plus aucun souvenir à cet égard. Vous m'obligeriez donc de demander à M. Cauvain, de ma part, de qui et comment il tient ces lettres?

Du reste, j'y attache, je vous avoue, assez peu d'importance. Je ne vois dans cette publication que le fait du journaliste qui, avant tout, songe à l'amusement de ses lecteurs.

La seule chose que je puisse regretter peut-être, c'est qu'il en résulte clairement que l'auteur de ces lettres est aussi capable dé dissimulation que de clairvoyance : double qualité qui annule complètement le soupçon de trahison.

J'avais d'abord pensé à rembarrer le Mazzini, et, à cet effet, j'avais écrit à NefiPtzer pour lui demander une place dans la Ivresse, Nefftzer ne me répond pas, et moi je change d'avis. Les manifestes de Mazzini, Kinkel, etc., sont les derniers soupirs de la démocratie jacobine : le

pays est au calme plat et L. B. tout puissant, et pour du temps. Restons à nos études.

Vous verrez d'après ce que vous dira Gauvain ce qu'il y a de vrai dans vos conjectures, et vous m*en ferez part. Je me réglerai, s'il y a lieu, là-dessus. Je vous serre la main.

P.-J. Proudhon.

Paris, SI décembre 1896.

k M. LARRAMAT

On commence, en effet, à parler beaucoup à Paris des élections. Quelques réunions ont eu lieu, où je n^ai pas été appelé, bien entendu, ni aucun de ceux qui passât pour partager mes sentiments. On dit qull a été décidé qu'on voterait; que, sur huit candidats que doit choisir la ville de Paris, trois seraient accordés au socialisme (MM. Corbon, Agricol Perdiguier et Barbes : ces noms n*ont rien dlnquiétant pour les puritains), et que les élus se borneraient à aller au Corps législatif r^/toer le serment.

Voilà ce qu*on dit, et dont par moi-même je ne sais rien. G*est donc une manifestation que Ton prépare.

Je partage sur cette tactique, sur son principe et ses résultats probables et possibles, votre manière de voir. La justesse de vos observations saute aux yeux.

Cependant, je ne crois pas que tout cela suffise pour nous faire abstenir ; permettez-moi, sans réfuter aucune des considérations que vous faites valoir, de vous dire mes motifs.

En somme, vos observations se réduisent à ceci, que nous sommes dans une position éminemment désavanta-

DE P.-J. PROI]DfiON. as

geuse, ce qui est rraî, et que Tagîtation électorale est au^-dessous d& la viHU que nous défendons et pourrait même la eomprtmettre^ ce que j'admets.

Maisil y a quelque chose qui me semble jnre encorer pour nous, c'est de nous constituer par Fabst^ition à l'état de sbgte, ce qu'à aucun prix je ne puis accepter ; en second lieu, c*est de nous renfermer dans l'id^b PtJRX, au lieu de lui doimer, autant qu'il est on nous, la vie et l'action ; enfin, c'est de supposer que la démocratie, la France, parce qu'elle ne nous comprend ni nous approuve, est fondamentalement hostile à la Révolution, ce qui n'est pas. La France est d'instinct et par là nécessité des choses socialiste et révolutionnaire; il n'y a que ses préjugés qui soient erronés et in» complets.

Cioûte que coûte, je pense donc qu'il faut rester avec la masse, nous faire écraser par elle, mais ne jamaia nous en séparer.

Les apôtres, tout en démolissant la loi de Moïse, faisaient tous les jours leurs prières dans le temple^ et Jésus-Christ, en instituant l'Eucharistie, mangeait l'Agneau pascal. Ils y périrent, mais leur idée l'emporta. Nous n'avons pas d'autre conduite à tenir. Kous sommes la chair de; la chair, l'os des os de la France et de l'hiunanité.

Je ne m'arrêterais pas même, si la chose dépendait dé moi, aune simple démonstration; je voudrais que les déptttés allass^t au Corps Législatif, môme avec la mortification du serment» Je n'aime pas les demi-mesures, je hais surtout les inconséquences. Quant au serment, je crois que la démocratie Tentend mal.

Du reste, je pense que vous vous exagérez fort les suites de ce mouvement électoral. Il règne, au cœur

méiQa de :1a défoocratiQ» ua. seutim^ de peur tel que Ui SEia^ril^ é»» éleeleurs, même mécontents, n^sera, dans les départements surtout, foire \me opposition énergique «a pouvoir. Si bien qne, de toutes façona, je ne pré¥oi» pour la démocratie et pour noua que déc^fH* tiona.

AJbsteooQS-nous; lo pouvoir ne démaille paa nûeux*^ Llnâi£Eôrence le dert ; c'est un argument pour lui de la coBfiance ou de Tennui politique du paysv

Allons au scrutin, nous y découvrirons notre minorité.

Envoyons w» dépulésau Corps Législatif, il y seront impuissants.

Siqipoions m parti r^ubUcain la victoire; si nova* lea idéologiiies soeialistes, nous sommes x^esi^.à Ï6f^t^ nous serons pour lui une secte odieuse, ennemie de la BépuUique, amie du pouvoir. Si nous avons voté avec Im^ il diva que nous noua, sommes absorbés dans son sein, etc., etc.

Tout cela eài déplorable; mais tout cela ne saurait me &ûre dianger d'opinion. Vivre pour Tbomme, c'est Phaser; penser, c'e^ agir; agissons donc, agissons tou^ jours le plus que nous pourrons et le plua effîcaeemeot.

Si la Bévolution est en nous, elle est aussi dans le» masses; nous ne pouvons paa nous en séparer. La masse n'a pas la pensée; qui la lui donnera» si Aous nous séparons d'elle ?.. .

Ma tète est toujours en mauvais état, et ]e ne puis vous en dire davantage. Peut-être, au sur|dus, serai^Je appelé à pubMer mon opinion sur cette question électorale, voua aurea alors dans toute son étendue . mpn sentiment, et ma réponse à touîtes lea objections. . Je vous serre la main»

P.^. PnoimBOif.

DU K^. Monmir. m

Paris, 24 décambr» 18Sf6.

A M. ALÏRÉD DARIMON

HMI tUm Dàfitton, je reçdii^ uM lèl^ dé ^Pffiies, éëféi'ée Kantés, qui m'anà^fieé qnê Ki^r 23, à-âéitt heures après midi, il a dû se battre en dtie! pour uae téktêè que je supposé politfqtte : fMm^eur 0i iidéé.

Cèmfïse il n'y a pas eâcor^ 4è nou^les lettres, voyez donc, s'il vous plaît, par leé^ jouriî^ux ou ie& ëôn^époiîdai^es, si l'on sait quelque éhOsé. Un ée nos aittis Và éérire & Néntes totit de suite.

Je tous setre la mtànJ

, .i?.-J. Pl^OUDHON.

Hê OWWMWIfDàBICB

Paris, 3K dèeinlNM IM.

A M. ALFRSD 0ÂRIMON

lion cber Darimoni je n'ai à cette heure (neuf heures du matin) aucune nouveUe de iPilhes, et cek me tient dan^ ^me vive inquiétude. ,

Dlci à vingt-quatre heures sans faute, nous serons fi^és; mais je m'abonnerais volontiers pour un beau coup d'épée au bms ou à la cuisse.

Je pense comme vous que votre position à la Pruu n'est pas solide, et je tire un aases mauvais augure de la froideur de vos collègues. Cependant, comme je connais votre susceptibilité, je me dis encore que vous allez en cela comme toujours un peu vite.

La Presse avec M. de Girardin était déjà malsaine ; toutefois, l'indépendance du chef lui faisait une sorte de moralité.

Avec Millaud et sa Compagnie d'un côté, Son Altesse Impériale de l'autre, ce n'est plus qu'im outil à tripotage et camarilla. L'article nécrologique sur Thibaudeau nous montre déjà tout le fond du sac. C'est le chauvinisme de 1815 à 1830 dans toute sa bêtise et sa bouffonnerie. D'après cet article et ce qui va suivre, je ne vois plus qu'une différence entre les Tuileries et

DE P.4. PltOtmHON. ïm

le Palais-Royal : là-bas, c'est Tempire de 1809, avec noblesse, clergé, alliance autrichienne et russe, corruption, etc.; ici, c'est Tempire de 1815, populaire, patrio^. Marseillaise, Pologne, Suisse, Italie, et toujours le capitalisme, la corruption.

Tenez bon jusqu'à ce que Ton vous remercie : votre honneur consiste encore plus à être remercié qu'à offrir votre démission. JLUes comme auparavant : vous n'êtes ni propriétaire du journal, ni rédacteur en chef. Vous ne répondez que de vos articles. Il faut qu'il soit bien constaté pour quelle sorte d'incompatibilité on se sera débarrassé de vous, si tant est ^du moins que l'on y songe*

J'irai volontiers au Palais-Royal le jour et l'heure que 1| Prince m'y appellera. Pourquoi donc aurais-je peur de m'y compromettre? Je n'intrigue pas, moi, ni ne dissimule; il le sait bien. Bonc, au premier mot qu'il en témoignera, répondez en conséquence. U a un secrétaire à son service; qu'il me fasse écrire.

Vous pouvez cependant dire en attendant que je suis absorbé dans mes impressiotu et réimpressions, et que ma tète est toujours en assez mauvais état pour que j^aime à rester dans mon éloignement des hommes et des choses, au moins jusqu'à nouvel ordre.

Je vous serre la main.

P.-J. Proudhon.

m jQtiU»^mà»e&

PtrU, » 4èceml>r« 1896.

A M. CHARLBS

Mon cher Edmond, je voua reïnercio pouf deé pétiteà filles de vos jolis joujoux. Mais vous m'obligeriez fort que ce fat pour la dernière foiâ. Le nouvel an a dégénéré en une absurdité dispendieuse à laquelle je* su$ résolu de me soustraire, et j'enteiids que mes amis en usent comme moi. '

Deux sous de* sucre d*orge pour les enfants, une carte de visite pour les grandes personnes, voilà ce qui convient à des gueux de démocrates.

Donc, je vous prie, laissez ces bagatelles, oïl VôHjS m'obligeriez à vous les renvoyer par le môme courriel^;

lïa cervelle va cahin-caha; mon livre âvarfcè lentement; la composition commencera sous quelques jours, et ne durera pas moins de trois mois. Après quoi j*aviserai à tirer parti de mon reste.

Je vous serre la main.

P.-J. pROimHON.

Bft PMé fmmmoti. îti

Pari»» i jannif IW.

A M. BERGMANN

Mon cher Bergmann, j*ai reçu ton discours d'ouverture de Tannée 1856 comme j'avais reçu celui de Tannée I>récédente, et je t'en fais à la fois mon compliment et mon remerciement.

Je saisis Toccasion de te souhaiter en môme temps une bonne et heureuse année, ainsi qu'à ta femme.

Voici, depuis que j'ai eu le plaisir de te voir, le bilao de ma situation :

Je n'ai rien publié de ce que j'avais sur le chantier ; je n'aurai rien à t'envoyer de nouveau avant le mois d'avril ou de mai.

Depuis bientôt deux ans» je travaille à un livre considérable de philosophie morale, et chaque trimestre de nouveaux contre^temps viennent en ajourner Timpression.

En mars dernier, j'ai été frappé tout à coup d'une affection cérébrale, à laquelle les médecins n'ont su comprendre qu'une chose, c'est que j'avais besoin de r^B. Le fait est que je me suis trouvé dans Tincapadté absolue de travail pendant trois nu)is,, avril, mai, juin ; que pour utiliser ce temps dé relàchei j'ai été faire

m €OIUI»VONI>ÂNGB

un tour à Besançon où j'ai passé trois semaines; que depuis mon retour à Paris, juillet-décembre, je n*ai pu dans les meilleurs jours fournir plus de la moitié du travail d'un homme bien portant, et que je suis à cette heure encore tout écloppé.

Pour surcroit d'ennuis, j'ai eu en mai une naissance nouvelle ; puis, six mois et demi après, la crise de dentition m'enlevait cette enfant que ma fantaisie paternelle trouvait plus belle et de plus grande espérance que les autres. Ainsi va la vie.

Depuis trois ans, j'ai été visité deux fois par la mort, j'ai failli être enlevé par le choléra, et me voici de nouveau pris par la cervelle. Je ne suis pas heureux.

As-tu connaissance d'une brochure anonyme que j'ai publiée sous le titre de Manuel du spéculatewr à la Boursel — On en imprime ime troisième édition, revue, augmentée et signée. Si tu ne connais pas cette compilation, je t'en enverrai im exemplaire. C'est bien l'ouvrage le plus instructif de Tépoque, non pour le style ni pour la science, mais pour la lumière extraordinaire qu'il répand sur le temps présent, la situation et la marche de la société. Puis, comme toute statistique a son intérêt, tu ne serais pas fâché d'avoir sous la main un inventaire critique et méthodique de notre fortune nationale. Cet ouvrage, de 500 pages compactes, paraîtra dans le courant de ce mois. Tu possèdes mon travail sur les chemins de fer.

Que te dirai-je de plus? Un de tes anciens confrères, un de mes bons amis, Joseph Ferrari, avec qui je cause de temps en temps de toi, m'a bien recommandé de le rappeler à ton souvenir. C'est un esprit que j'estime fort, savant, pénétrant, loyal, avec qui je me Console des turpitudes et des misères de mon siècle.

IH5 P.-J. pnooraoN. ^ m

A traTara toutes mes infortunes, je yis encore entouré de nombreuses afiections, et chaque jour m'en apporte de nouvelles. Je serais heureux, dix fois plus heureux, de me trouver plus à portée delà tienne ; après Gustave Fallot, qui fut mon initiateur et que tu n'a pas connu, je crois, tu as été Thomme dont le jugement et Topinion ont eu le plus d'autorité à mes yeux et à qui j'ai toujours craint dans mon coeur de déplaire davantage.

A ce propos, maintenant que ton ministre Fortoul est mort, ne serait-il pas possible que tu obtinsses ta translation à Paris ! Ce serait pour moi une bonne nouvelle et une bonne fortime.

Bonjour; soigne ta santé et tiens ton ftme libre. Tout à toi.

P.-J. Proudhon.

4^4 CORRESl^NbANCE

Paris, 2 jjiuvier 1837,

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